‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 57 sur 151 · Détaille (Edouard), né à Paris. Élève de Meissonier · texte numérisé non relu

Détaille (Edouard), né à Paris. Élève de Meissonier

11 fut remarque tout d'abord pour un tableau intéressant, un corn-

une aquarelle représentant un coin de la bataille de Champiçnyy et où des artilleurs hauts comme le doigt, et, au dernier plan, des troupiers grands comme Tongle, apparaissaient, tout à fait vivants, avec leurs visières tordues, leurs capotes fripées, dans un paysage d'hiver, sur un terrain semé de cadavres de chevaux et de détritus de cartouches. Rien n'était plus dramatique et plus vrai.

Presque à c6të, H. Détaille exposait un rang entier de soldats saxons foudroyés par une mitrailleuse. C'est un fait absolu, que jamais un peintre jusqu'ici n'a rendu tel qu'il est un champ de bataille couvert de morts. Les cadavres tombés là-bas gardent encore, dans leur rigidité glacée, les apparences de la vie* On en prendrait quelques-uns, demeurés debout, pour des modèles qui posent ou pour des figures de cire. Qu'ils sont différents des morts qu'on nous peint d'habitude tombés à plat et de toute leur longueur ! M. Detaille avait essayé de faire ses cadavres vrais^ mais je n'avais point été frappé de cette vérité.

En revanche, son tableau, les Prussiens déménageant d'une maison des environs de Paris^ ou plutôt les Yainr gveurs, comme il l'appelle, est une chose absolument vraie et fort bien vue. On n'a pu le juger, par malheur, au Salon, mais il a été exposé chez Goupil, et peut compter, en somme, parmi les œuvres soumises en 1872 à l'examen du public.

Sous un ciel gris et bas, dans une route neigeuse, une longue file de voitures aux formes allemandes s'avance lentement, conduite par des soldats prussiens. Dans le fond du tableau, vaguement entrevues, apparaissent dans le brouillard la silhouette de Paris, la

bat de cavalerie, V Engagement ^tre les gardes d*honneur «f les Cosaques 18] 4. — Il a eiposé depuis un Trompette^ etc. U a été médaillé en 1869, en 1870 et en 1872.

coupole dorée des Invalides, les tours de Saint-Sulpice et de Notre-Dame. Les soldats, les uns coiffés du casque à ornements de cuivre, les autres de la casquette, marchent avec leurs lourdes bottes boueuses. Leurs pipes de porcelaine pendent sur leur poitrine ; les uns ont des accroche-cœur ridicules, d'autres de longues barbes rousses. Tous ces types, pris sur le vif par M. Détaille, gardent la lourdeur germanique du Prussien en campagne.

Deux soldats qui, le fusil Dreyse sur l'épaule, tiennent la tète du cortège, se retournent pour contempler une dernière fois Paris. Les naseaux des chevaux fument, et les bètes ont peine à tirer ces attelages surchargés, où l'on aperçoit, sous labftche, des tas bizarres d'objets de toutes sortes, meubles, tapis, traversins, rideaux, canapés, tout l'attirail du déménagement et du pillage. Des juifs sordides, un peu poussés à la caricature avec leurs carricks stupéfiants et leurs gants verts, suivent ce cortège de détrousseurs. L'un d'eux marchande à un soldat un dessin encadré, que celuici a décroché dans quelque villa.

Tous ces personnages sont peints avec une infinie précision, une curiosité et un soin extrêmes. Ils sont vrais^ eux aussi, comme des photographies, mais brossés avec un art parfait. Le cocher et le juif, assis sur le devant de la première voiture, ont d'inoubliables physionomies. i

Ce tableau, à coup sûr, eût été fort remarqué au Salon, et c'est grand dommage pour M. Détaille qu'il n'y ait point figuré. Les UMans piUant une ferme^^ de M. Ulmann, eussent aussi, quoique inférieurs, passionné le public; mais cette composition, comme la pré-

1. Ulmann (BeojamiD)^ né à Blotzeim (Alsace). Prix de Rome en 1859, M. Ulmann a obtenu une médaille de troisième classe la même année, une médaille en 1866 et une en 1872.

Ha été décoré en 1872.

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cédente, a été exilée de Texhibition officielle, et ne Mi partie que de Texposition privée.

Ce tableau de M. Ulmatin aura nù grand succès le jour où il sera lithographie ou gravé; il est bien composé» et présente, avec des épisodes intéressants, un navrant spectacle de la guerre, mais la couleur en est fausse et ressemble un peu trop à Tenlumiiiure. C'est une œuvre intéressante de dessinateur, de décorateur ou de dramaturge, ce n'est pas tout à fait une œuvre de peintre. Les Allemands pillent une ferme, ou plutôt un village alsacien. Les femmes se défendent à coups de balai et les Prussiens les soufflettent* Un soldat frappe un enfant d'un coup de pied. On emporte les pendules et les meubles, on emmène los moutons et les bœufs, on défonce les barriques, on boit, on brise. Un pauvre paysan ruiné pleure dans un coin. Un officier supérieur contemple froidement ce sac af* freux d'une propriété tout en fumant son cigare à bout d'ambre. Il y a des qualités très- remarquables de composition, d'agencement dans ce tableau peint par M. Ulmann avec toute la colère d'un Alsacien conquis. Mais cela est criard et ressemble un peu trop à une imagerie. La iithographiefera disparaître ces défauts de couleur, et avant peu, l'œuvre de M. Ulmann, on peut l'assurer, sera tout à fait populaire.

M. Anker% qui est Suisse, ne nous a point présenté la guerre avec ses hideurs, mais avec ses tristes lande* mains. Son tableau. Soldats de l'armée du général Boutbaki soignée par des paysans suisses^ est un des meilleurs qu'il ait produits. Le touchant caractère de cette hospitaliié du petit peuple a bien et profondément inspiré M. Anker. Dans une étable à moutons, sur la paille, les trois ou quatre soldats harassés de Bourbaki sont cou-

1. Ankbr (Albert), né à Anet (Suisse). JSIôto de U. Oleyre. Médaillé en 1866.

L'ART FRANÇAIS BN 1873. %lb

chés; une jeune fille, un vieux paysan et sa femme, suivis de leurs enfants, leur apportent du bouillon et des fruits. Là figure du jeune soldat couché à gauche, et suivant de ses yeux mourants la jeune allé, l'adorable frayeur enfantine du petit garçon qui s'accroche, effaré devant le pantalon rouge^ à la jupe de sa grand'mërei le visage calme et honnête des Suisses, sont des morceaux d'une vérité tendre et charmante. Le tableau tout entier est d'ailleurs composé avec un art péné* trant et peint sans fracas, loyalement, comme le sont les belles et bonnes choses honnêtes.

Un autre peintre, né à Neufch&tel comme M. Anker est né à Anet, M. Auguste BachelinS a peint V Entrée de l'Armée de l'Est en Sidsse (!«' février 1872). Des soldats suisses, bien campés, tendent une gourde et du paia à nos pauvres combattants de Yillersexel, qui déposent leurs armes entre ces mains ami<is. On aperçoit, à travers un paysage neigeux, la file lamentable de l'armée en retraite. Un cuirassier apparaît au-dessus de la foule, drapé dans son grand manteau rouge* Le dessin est correct, la couleur bonne et le tableau laisse une excellente impression.

Tout près delà, ÏOublU, de M. Betsellièvre % pâle, de cette pâleur déjà cendrée des mourants, se relève, blessé à mort, et appelant, perdu dans l'immensité déserte du champ de bataille. Son sang coule, vermeil, d'une blessure au crâne. L'Oublié crie, mais en vain. La dernière voiture d'ambulance s'éloigne, à l'horizon, à demi invisible dans cette plaine blanche où la neige recouvre, comme d'un drap de mort, les affûts brisés, et les cadavres d'hommes et de chevaux. Il y a bien des défauts dans cette figure allongée et mourante^

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