‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 61 sur 151 · M. PAUL BAUDRY · texte numérisé non relu

M. PAUL BAUDRY

On pourrait s'étonner qu'après n'avoir donné, au Salon de 1869, q\ie le portmit de M. Charles Gamier, M. Paul Baudry n'ait, au Salon de 1872, exposé que le portrait de M. Edmond About. Mais ce n'est là, pour M. Baudry, qu'une façon de rappeler son nom au public, une manière de lui rappeler qu'il est, de par le monde, un jeune maître français qui se rapproche, dans ses premières œuvres : le Supplice d'une Vestale, la Fortune et le jeune Enfant^ la Madeleine pénitente, des Italiens de la bonne époque, unissant un certain charme tout personnel et tout à fait souverain à des qualités de peinture acquises par l'étude acharnée des anciens, un artiste élégant, soigneux» passant aisément des séductions mythologiques aux drames de l'histoire moderne, et peignant Charlotte Corday assassinant Marat, après avoir pomponné et caressé la Toilette de Vénus. Le petit cadre que présente donc M. Paul Baudry n'est qu'une carte de visite tendue au public : ce n'est même pas un portrait, c'est.un portrait-carte.

1. Baudbt (Paul-Jacques-Aimé), né à la Roche-sur- Yon, élève de de Sartoris et de DroUing. Il a remporté le prix de Rome en 1850, avec ce sujet : Zénohie trouvés sur les bords de VAraxe. 11 a exposé : SairU JeatirBaptiste, Lédaj Portrait de M. Beulé^ Supplice d'une restctte, la Fortune et le jeune enfant (] 857) ; la Madeleine pénitente, la Toilette de Vénus, Guillemette {\Sb9); Charlotte Corday, Àmphi- ^ri^e , les portraits de M. Guizot, de Jf. Ch, Dupin, de Mlle Madeleine Brohan (1761) ; la Perle et la Vague (1863) ; Diane (1865) ; le portrait de JT. Charles Garnier (1869) ; celui de Jf. Edmond About (1872); etc.

M. Baudry a obtenu une 1'* médaille en 1857 et un rappel en 1861. Nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1861, il a été promu officier en 1869. U est membre deTAcadémie des Beaux- Arts depuis

Au mois de mars de 1871, un dimanche, au retour d*Arcachon, nous nous trouvâmes en wagon avec Edmond About qu'un homme jeune encore, d'aspect énergique, le teint brun, ou plutôt cuivré, et la barbe noire, accompagnait, et qui demeura assez silencieux tandis que son compagnon nous parla avec sa verve et son esprit ordinaires de l'Alsace et des nouvelles qu'il en venait de recevoir. C'était M. Paul Baudry qui se tenait ainsi dans un coin, et qui, se trouvant à Bordeaux, loin des peintures de l'Opéra, se donnait pour tâche ou pour plaisir de faire le portrait de son ami Edmond About. Us appartiennent, l'un et l'autre, le peintre et l'écrivain, à un groupe qui a su marcher dans la vie en rangs serrés et coude à coude^ Camarades d'école et de jeunesse, liés par des communautés d'idées ou des voisinages de travaux, ils ont, à la longue, transformé cette utile camaraderie en solide amitié. Ils se sont entr'aidés, c'est la loi de nature, dit La Fontaine, mais ce n'est point l'habitude des artistes et des gens de plume.

Lorsque M. Sarcey a voulu écrire, Edmond About lui a tendu l'encrier; quand cet artiste vivace, ardent et convaincu, M. Garnier, a édifié le nouvel Opéra, les compagnons ont combattu pour lui; Edmond About, au temps jadis, dédiait à Paul Baudry son livre sur Nos artistes au Salon de 1857. Il l'appelait Paolucciomio. Aujourd'hui, M. Paul Baudry expose le portrait de M. About, et depuis près de vingt ans, le petit groupe compact n'a cessé de combattre côleàcôte. Ce devrait être une leçon pour les nouveaux venus qui, loin de se dévouer les uns aux autres, se jalousent entre eux et se tirent aux jambes. L'heure est venue, il est vrai, où chacun lutte comme il peut, où il peut, et comme il l'entend. L'individualisme y gagnera peut-être à la longue, mais, en attendant, la cordialité y perd.

C'est donc M. Edmond About en voyage que M. Bau-

dry nous a représenté; ce n'est pas M. Edmond About à Paris, causant ou écrivant, assis à sa table de travail. Il est tout petit, ce portrait, mais il est charmant. Au premier aspect, on le prendrait, à cause du fond bleu, pour une peinture sur faïence. On s'approche : le pinceau apparaît, large et viril, même dans ce cadre étroit. M. About est représenté là, le peintre nous le dit en latin, dans la quarante-quatrième année de son âge, anno «tatis XXXXIIH : les tempes et la barbe grisonnent, mais l'homme est dans toute sa maturité et sa force musculaire. U est vêtu d'un veston gris, qui laisse apercevoir un bout de cravate bleue et que recouvre une simple houppelande fourrée. Sur la tête, M. About porte encore un bonnet de fourrure. On le prendrait vraiment pour un Russe, et d'autres veulent que le disciple de Voltaire ait voulu, cette fois, imiter Jean- Jacques en se coiffant d'une variante du fameux bonnet arménien.

Les circonstances dans lesquelles fut brossé le portrait expliquent la singularité du costume. C'était là comme un cadeau non de bienvenue, mais de bonne revenue que Paul Baudry voulait offrir à Mme About après la guerre. Il est d'ailleurs singulièrement vivant et ressemblant, ce portrait dont les narines, larges ouvertes, se relèvent avec le froncement caractéristique, dont l'œil brun semble pétillant, et dont les plis des paupières sont si vrais et si justement rendus. Ce n'est point le portrait banal et flatteur du peintre agréable, ce n'est point le portrait transformé ou plutôt déformé du peintre qui contraint toute physionomie à entrer dans sa manière ; c'est un portrait excellent, d'une vérité absolue et d'une valeur artistique certes au dessus de sa grandeur.

Mais on aurait, malgré tout le mérite de ce charmant pastiche de l'émail, le droit de demander mieux ou du moins quelque chose de plus vaste au peintre

de Saint-Jean-Baptiste et de Lêda. Ce serait peu, en effet, que d'exposer ce joli morceau après deux aus d'attente, si M. Paul Baudry n'avait , en quelque sorte, depuis dès années déjà, consacré sa vie à la décoration de la pluç grande partie du nouvel Opéra. Il vit là, en quelque sorte, enfermé, et le livret nous donne son adresse : au nouvel Opéra, Il en a fait, comme l'ar* chîlecte M. Garnier, sa demeure, son atelier. Il a déjà couvert de peintures qu'on admire des murailles entières. Sacrifiant tout à cette œuvre qui, certes, lui coûtera plus de travail qu'elle ne lui rapportera de profits, il s'est consacré à ce labeur comme un de ces artistes da seizième siècle, qu'il étudie, se vouaient à une de ces t&ches accablantes qui nous étonnent aujourd'hui.

Lorsque M. Paul Baudry aura terminé cette œuvre, ses peintures savantes, inspirées, réminiscenses élégantes, mais animées d'une nouvelle vie toute moderne, se mesureront presque par hectomètres. Ils sont rares, les artistes ainsi trempés qui rompent avec toute autre production pour achever l'œuvre qui les sollicite et les inspire! Ainsi, M. Baudry est comme un autre Garnier, auquel il ressemble vaguement au surplus, nerveux et vibrant comme lui, et lorsque leur œuvre sera terminée, ils pourront, malgré toutes critiques, se délasser un moment l'un et l'autre. Ils n'auront certes point perdu leur journée.

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