‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 62 sur 151 · MM. J. LEFEBVRE' ET HUMBERT · texte numérisé non relu

MM. J. LEFEBVRE' ET HUMBERT

On a dit avec raison que la pierre de touche du peintre, c'est le nu. Faire vivre, palpiter, respirer de la chair, là est le triomphe absolu de l'art. Tel artiste peut chiflonner agréablement un satin blanc, draper un manteau de velours, peindre un pourpoint du temps de Henri III ou un habit du temps de Louis XY, qui ne saura point camper sur un tapis une femme nue et en faire une œuvre artistique, superbe dans sa vérité, chaste dans sa nudité 1 II faut aussi bien encourager vaillamment ceux des jeunes peintres qui, fidèles à la grande tradition, à cette tradition qu'on ne peut rompre, en somme, sans appauvrir l'humanité et sans se blesser soi-même, car on est toujours le fils de quelqu'un, étudient et peignent le nu et recherchent la pureté des lignes en même temps que la palpitation et la vie dans le corps humain représenté sans voiles.

Ils sont encore là quelques jeunes peintres, épris de cet art et de cette étude: M. Machard a la couleur un peu vaporeuse, mais charmante; M. Lematte, élégant, trop fluide; M. Blanchard, dont la Courtisane brune et étrange regarde un petit serpent s'enrouler à son bras comme un bijou; M. de Gironde, M. Luc-Olivier Merson, qui expose un excellent tableau, assez étrange, saint Edmond, roi et martyr; M. Humbert, dont le tempérament de coloriste semble s'affirmer; M. Jules Lefebvre et d'autres encore.

1. Lefbbvre (Jules- Joseph), né à Touman (Seine-et-Marne), élève de M. LéonCogniet. Prix de Rome en 1861, il a été médaillé en 1865, 1868 et 1870. Il est chevalier de la Légion d'honneur depuis 1870.

3. Humbert (Ferdinand), né à Pans, élève de Picot et de MM. Cahanel et Fromentin. U a été médaillé en 1866, 1867 et 1869.

226 PEp^TRBS ET SCULPTEURS CONTEMPORAINS.

M. Jules Lefebvre, après sa Femrm couchèôy qui ne valait point la Femme romaine endormie de Giacomottî, expose une figure de fillette nue, qu'il appelle la Cigale. C'est une élégante petite juive, brune, les cheveux d'un noir de jais, dénoués, qui porte à sa bouche sa main gauche d'un air boudeur, tandis qu'elle laisse pendre le long de son corps son bras droit qui tient une écharpe d'étofiTe légère, soulevée par le vent d'automne; un bracelet d'or, resle d'un luxe qui date du dernier été, enserre encore son poignet droit. La figure nue se détache, comme une statue d'ivoire, sur le fond d'un mur blanc. A terre gisent les feuilles fanées d'un laurier qui se dresse encore le long du mur, et laisse voir, à travers ses branches à demi dépouillées, une couche de peinture d'un bleu cru.

Quand la bise fut venue, dit M. Lefebvre. On le devine à cette couche de feuilles d'automne. M. Lefebvre a d'ailleurs voulu indiquer la dégradation, l'état de cigale de cette enfant par l'espèce de flétrissure des seins, encore jeunes ; mais ne pouvant» sous peine de laideur, cigaliser le corps tout entier, il a conservé à toute la personne de la fillette une candeur quasi-enfantine, des grâces marmoréennes ou plutôt ivoirines, qui finissent par rendre cette figure singulièrement mignarde et lui ôtent toute saveur. Sans aucun doute, le dessin est charmant et la jambe gauche, qui avance doucement par un mouvement à la fois chaste et frileux, est loin d'être sans grâce. Mais cette chair, je le répète, manque de moelleux, et si la figure malicieusement attristée de la fillette a une certaine vie, le corps est depuis longtemps changé en statue^ non pas de sel, mais d'ivoire.

Ce doit être, au surplus, une difficile entreprise pour un artiste que de trouver, peur un tel tableau, le modèle qui convienne tout à fait.

Le modèk^ le vrai modèle classique, posant par amour de l'art autant que par métier, disparaît de jour en jour. Le modèle homme existe encore, le modèle femme finira par devenir insaisissable . Il y a aujourd'hui, pour les belles filles, des façons plus expéditives de gagner leur vie. Le sculpteur Préault nous notait un jour les variations successives de ces modèles qui ont, de 1810 à 1848, tout entendu, en fait de causeries étincelantes ou profondes, science, morale, littérature, art, qui ont été des Abraham, des Eve, des déesses, des dieux, des Jeanne d'Arc, des Macbeth, etc., et qui n'ont rien écouté, rien retenu et ne savent rien, tra* versant les ateliers de David, d'Ingres ou de Delacroix sans s'imprégner de quoi que ce soit.

Le modèle (fe femme était tout d'abord une Parisienne, la grisette, bonne fille, toute fière d'avoir son portrait au Salon, et qui volontiers répondait à quelqu'un qui se mettait avec elle en frais de galanterie : « £h bien! oui, soit 1 mais quand vous aurez eu le prix de Rome 1 » L'une d'elles, sur le,point de se marier avec un fort honnête garçon, disait un jour à M. Ingres, avec des tremblements dans la voix : « Monsieur Ingres, je vous ai toujours bien posé vos saintes. Eh bien! je quitte Paris, je me marie ; accordez-moi une grâce, je vous en prie.... — Laquelle? — Monsieur Ingres, donnezmoi votre croix d'honneur ! >

Vers 1830, la grisette parisienne fut détrônée parla juive, les grandes belles filles que la conquête d'Alger amena en France. De là tant de Judith, tant de Moresques. Aujourd'hui, juives et grisettes, tout a disparu. Le modèle a pris un autre chemin : il ne se montre plus, il se vend. Il s'appelle la fille. Aussi bien, comme la plupart des peintres sont embarrassés ! Tant qu'ils sont à Rome, tout va bien, et les Transteverines leur suffisent ; mais, à Paris, la pénurie est grande. Qu'arrlve-^t-^il ? On renonce au nu^ et Ton peint l'habillé, les

robes, la soirée, le mondain ou demi-mondaiD, sa propre femme ou sa maîtresse.

Ou bien encore, lorsqu'on peint du nu comme Courbet dans sa Femme couchée^ qu'il exposait rue Notre-Dame-de-Lorette, on peint de la chair pour de la chair, quelque chose de solide et de savoureux au point de vue de la peinture, mais une grosse fille blonde, blanche et grasse, vautrée sur un matelas à carreaux bleus, recouvert d*un drap fripé, qui enlève par ce seul coin canaille tout le charme de cette peau saine et nue. Et c'est alors, c'est surtout pour des tableaux pareils à celui de M. €ourbet que Proud'hon demanderait qu'on contraignit l'artiste à donner, par une indication quelconque, un côté morale un correctif à tant de nudité !

M. Jules Lefebvre a présenté au public, en même temps que sa CigaUj un portrait féminin que je regarde comme bien supérieur à son grand tableau. C'est une femme jeune, vêtue de noir et assise dans un fauteuil jaune, le coude droit appuyé sur un coussin rouge. La pose est charmante et les doigts des mains sont joints admirablement. Un bouquet de violettes au corsage, deux longs pendants d'oreilles, une collerette, quelques bijoux relèvent le noir de la robe. Hais ce qui est excellent, c'est le visage, p&Ie, assez étrange, avec deux yeux aux prunelles verdâtres, profonds et pénétrants ; c'est ce nez et cette bouche qui se relèvent comme l'aile d'un oiseau, c'est ce front bas, avec ces cheveux lisses en bandeaux qui donnent à cette figure je ne sais quelle ressemblance vague avec la tète tragique de Rachel. Voilà à coup sûr là un portrait fort remarquable, et qui rappelle une des inspi* rations les plus complètes dllippolyte Flandrin.

J'ai nommé tout à l'heure M. Humbert. C'est un élève de MM. Gabanel et Fromentin qui semble se décider à marcher librement, ou plutôt qui a dû être

tenté, comme M. Gustave Moreau, par certains maN très italiens. En 1866, M. Ferdinand Humbert exposait une œuvre assez classique, pleine des ressouvenirs de Tatelier de M. Picot» Œdipe et Antigone retrouvant les' corps (TEtéocle et de Polynice^ Aujourd'hui, ses deux tableaux sont autrement personnels et dénotent un progrès continu. L'un a pour titre Héléna. C'est une grande fille, pâle, les cheveux ébouriffés et d'un blond fade, épaules et bras nus, qui se fait, comme on dit, une réiLssite. Elle étale des cartes devant elle et regarde d'un œil froid ; toute cette figure est sensuelle et féroce. Un blason peint au fond du tableau ajoute à cette impression. C'est là, semble-t-il, quelque aventurière mariée à quelque descendant d'une grande race, une Olympe avec des yeux de lynx et des lèvres de goule. La qualité de cette figure est d'être bien moderne. Le défaut du Saint Jean-Baptiste que M. Humbert expose en même temps est de l'être trop. Ce maigre gamin, livide, assis sur un roc, dans un paysage admirable de coloration et d'étrangeté, semble, au fond de son désert, regretter son ruisseau, je ne dirai pas de la rue du Bac, mais du faubourg du Temple. C'est un gavroche parisien que ce mangeur de sauterelles bibliques. Depuis que M. Paul Dubois a sculpté son saint Jean d'après un enfant parisien, efflanqué et nerveux, les artistes ont continué l'apothéose du gamin de Paris. Ils ont idéalisé sa maigreur et son rachi* lisme. Ou bien encore, comme M. René Yinchon, ils ont fait pis : ils ont pomponné et pommadé leur Gavroche.

M. Vinchon, élève de son père^ nous présente, en effet, un saint Jean aimable et charmant, qui regarde son pied comme pour voir s'il n'y découvrirait pas une tache. Cette étude est loin d'être mauvaise; mais que je îui préfère Tétrange tableau et le saint Jean livide, hurlant, de M. Humbert ; gamiu nu et inspiré qui

semble échappé de la Barricade d'Eugène Delacroix, pour crier et s*éaerver davantage dans le désert.

Il y a, je le répète, un coloriste chez M* Humbert, et la critique doit dorénavant suivre avec intérêt les efforts de ce jeune peintre.

M. GHARIES DAUBIGNY '

OÙ est le temps où M. Daubigny illustrait la partie pittoresque des Mystères de Paris, d'Eugène Sue, et vivait surtout de ses dessins sur bois î M. Daubigny, aujçurd'hui, est un mattre, et depuis longtemps on Ta salué comme tel. Depuis 1838, il a toujours exposé, toujours travaillé. Il a cinquante-cinq ans, et il expo-

1. Dàubiont (Charles-François), né à Paris, le 15 février I8l7, élève de son père et de Paul Delaroche. Expose depuis 1838. On cite parmi ses paysages les plus remarquables : les Bords de la riviin d'OullinSf la Seine à Charenton, les Iles de BexonSf la Seine à Bexons, Vue de la vallée d'Oùans (1840); Choisy-le-Roi (1843); 2e Carrefour du Nid-de-V Aigle (1844) ; deux Vues de Picardie (1847); les bords du Cousin, les Environs de Chdteau-Chinon (1848); un Soleil couché (18S>1) ; la Moisson, une Vue des bords de la Seiiu (1852); VÉtang de GyUm (1853) ; ta Mare au bord delà mer (1855, Ex. un.) ; le Printemps, VaUée d'Optevoz (1857) ; les bords de rOif«, Lever de lune (1859); Parc à moutons^ Vile de Vaux, Village près de Bonmères (1861) ; la Vendange, Matin, Bords de VOise (1863); VillerviUe-sur-Mer, les bords de la Cure (1814) ; le Parc de Saini- Cloud, un Effet de lune (1865) ; Effet de matin sur VOise, les Bords de VOise prés de Sonnaille llS66); le Hameau d'Optevox (1867, Ex. un.); les Vanneuses à Kérity, Plateau de Belle-Croix (1868); une Mare dans le Morvan, un Verger (18S9)', le Tonnelier, Mouhnsà Dordrecht (1872) ; etc.

M. Daubigny a obtenu une 2* médaille en 1848; une 1** en 1853, une 3* en 1855, un rappel de 1" classe en 1857 et en 1859, une médaille de 1" classe à TExpositiozi universelle de 1867. Il est décoré depuis 1859.

sera longtemps encore. Lorsqu'il ne se contente pas de Yeffet et de Vimpression^ lorsqu'il laisse à son pinceau le temps de s'arrêter devant un beau paysage, M. Daubigny nous donne vraiment de magistrales œuvres. Que de fois n'avons-nous pas été charmé, par ses soirs d'été, au bord de cette rivière de l'Oise, dont il a fait sa rivière à lui? Quel calme! quelle majesté et quelle poésie! En revanche, comme M. Daubigny nous a souvent désillusionné en nous présentant des ébauches, des études bfttives, et ce que j'appellerai des tableaux cursifs.

Nos peintres, en général, et les paysagistes en particulier,, excellent à ces tableaux-là. Us ont une palette riche, de la couleur, de l'entrain, de la main ou, comme on dit, de la pattCf et ils vont I Voilà une étude enlevée, une impression fixée sur la toile, un effet produit. Voilà un tableau !

Mais non, ce n'est pas un tableau. C'est une chose curieuse, bien brossée, alléchante, une lettre lestement troussée, ce n'est pas une œuvre, ce n'est pas un livre. Prenons par exemple le tableau que M. Daubigny appelle le Tonnelier.

Dans un verger, à deux pas de la ferme^ près d'un fumier où picorent les poules, un tonnelier travaille. Il est haut comme une poupée, ce tonnelier. Il donne son nom au tableaU; mais il n'est pas le tableau. C'est le ciel, puissamment brossé, le rideau d'arbres qui garnit la toile, ces arbres aux feuillages profonds qui sont le tableau. L'effet est très-remarquable, à coup sûr, mais il ne faut pas essayer de s'en rendre compte. Il faut en jouir, voilà tout. Que si l'on analyse l'œuvre, on arrive à lui trouver des défauts énormes. Ce soleil qui troue les feuilles des arbres fait littéralement tache et éclate dans ce cadre comme une pyrotechnie ; ces poules sont à peine indiquées par un ou deux coups de pinceau donnés de chic. Toute cette peinture est

pleine de reliefs stupéfiants : la couleur bossue la toile et parfois sort tellement du cadre qu*on y pourrait en toute sécurité accrocher quelque objet.

Combien je préfère à ce Tonnelier le tableau que M. Daubigny nomme: Moulins à Dordrecht (HoUandé). C'est là une œuvre de choix, un chef-d'œuvre. Le soleil couchant réchauffe les toits et les murs rouges ou verts des logis hollandais ; il dore d'un reflet rouge le cuivre des bateaux endormis, aux voiles abaissées et dont la coque brune reluit comme le dos de hannetons énormes. Quelle poésie dans ce ciel d'un gris de perle, dans cette paix silencieuse d'un beau^soir 1 On a gardé dans ses souvenirs de voyage des visions pareilles, chaudes encore d'un dernier rayon solaire, et rafraîchies par Teau sur laquelle filait rapidement le bateau, le long de la rive où se pressaient les belles filles comme dans les tableaux de Leys : ici, dans le tableau de Daubigny, on n'aperçoit aucun personnage. Un ciel, des bateaux, des moulins, de l'eau, et c'est tout. Et c'est un chef-d'œuvre de couleur et de charme ; cela est d'un ton qui rappelle les plus belles toiles de Pierre de Hogh. M. Daubigny n'a jamais fait mieux.

Il y a du talent dans les deux toiles de M. Karl Daubigny, le fils, et un critique même a pu, sans paraître paradoxal, attribuer ces deux tableaux au père. Le Retour de la pêche à Trouville est une bonne étude« et les Creuniersy à Ingouville, font sentir que M. Karl Daubigny a été élevé à bien manier le pinceau. Ce paysage normand, vigoureux et vert, ces ponuniers bas, ce rivage et celte mer sont peints largement et méritent d'être cités, même après les œuvres de M. Daubigny père.

1. Dàubiont (Karl-Pierre), né à Paris, élève de son père. Médaille en 1868.

l'art français en 1872. 233

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