LES PORTRAITISTES
S'il est une branche de Tart qui soit plus importante que les autres* c'est, à mon avis (après la grande peinture historique) le portrait. Par le portrait, un siècle se lègue tout entier au siècle qui le suit, avec sa physionomie, son caractère, ses préoccupations, ses costumes spéciaux. En ce sens, la peinture des portraits confine à la peinture d'histoire, ou plutôt se confond dans ce genre. A travers les âges, les artistes ont ainsi formé comme un musée spécial, où le présent vient étudier le passé et lui demander, en scrutant le visage de ses héros, le secret de ses actes. L'école historique moderne a eu cent fois raison de mettre au nombre des documents bons & interroger les portraits, les bustes, les monuments, les médailles. Une part de vérité demeure attachée à ces œuvres, et la face de rhomme sert de commentaire à ses œuvres.
Aussi bien peut-on regarder comme de véritables pages historiques, ces portraits des maîtres disséminés à travers les galeries d'Europe, et qui forment le Musée même du passé : les papes et les grands seigneurs de Raphaël, les jeunes gens altiers et robustes du Titien, les portraits du Bronzino, les têtes chenues du Tintoret, nous ont en quelque sorte conservé, vivante et agissante encore, lltalie troublée et rayonnante de leur temps. Les maîtres allemands ont en» tr'ouvert pour nous ces intérieurs sévèrement clos, où rêvent les penseurs, où Hélanchton, Érasme, Luther» songent ou travaillent, où le peseur d'or compte ses monnaies, où les bourgmestres étalent leur majesté bourgeoise, où les électeurs, la panse rebondie, demeurent attablés, la main sur les banaps ou les vidreco*-
mes. N'est-ce pas la représentation même de la cour d'Espagne que les tableaux de Yelazquez? Le musée de Madrid en apprend plus sur Tétiquelte, la vie étouffante, les costumes et les toutUmeâ de ces souverains castillans, que les historiens et les faiseurs de mémoires.
Mignard et Largiilière ont, à leur tour, et avant Voltaire, écrit le Siècle de Louis XIV ^ et tous ces peintresdu dix-huitième siècle, avec leurs modèles poudrés, fardés» coquets, pimpants, souriants et impertinents ne nous ont-ils point laissé une chronique de leur époque qui vaut bien, à coup sûr^ les travaux de Lemontey ? Ainsi, la peinture a tracé une hiitoire pour les yeux qui vaut bien celle des écriviûns* LoUis XYI rêvait, dit-'on, fort souvent devant ce beau portrait, si cavalier et si charmant, de Charles I*' par Van Djfck. A notre tour, nous songeons, quand nous montons au musée de Versailles, devant les traits de Louis XYI et ceux de Marie* Antoinette^ Quelle pa^e du Monitmir de la Révolution vaudra jamais, pour Texplication des tempêtes d'alors certaines toiles comme le Marat de David ? Et ce peintre terroriste, qui appelait broyer du rouge^ faire œuvre d'exécuteur, n'a-t-il pas à jamais représenté, dans ses tableaux de courtisan^ les pompes ofQcielleSj théâtrales et superbement ridicules, avec leurs chamarrures incroyables» des fêtes du premier empire?
Je pourrais énumérer ainsi tous ces portraitistes illustres, dont je prétends faire des historiens, et j'arriverais jusqu'à Ingres et Hippolyte Flandrin^ dont les toiles, malgré leur infériorité relative, lorsqu'on les compare à celles des aïeux^ ne sont pourtant pas indignes d'intéresser, et pour toujours, l'avenir. Nos portraitures contemporains ont en effet gardé une tenue et une valeur fort louables. Nous avons déjà analysé les œuvres de quelques-uns d'entre eux: le portrait de
M. Tbiers par Mlle Jacquemart, le portrait d'enfant de M. Henner, le portrait de femme de M. J. Lefebvre, et les deux superbes portraits de M. Garolus Duran. Cherchons encore à travers les productions de cette dernière année, les portraits dignes de remarque et d'attention .
Ce nous sera, en même temps, une occasion de faire observer combien notre temps manque, en somme, de caractère personnel, de relief et d*accent dans les physionomies. Pour ma part, je plains les peintres obligés de tirer, une inspiration de certains visages contemporains. Les musulmans ont une sainte horreur pour la représentation ««de la Ogure humaine ; aussi, dans leurs monuments, l'homme n'apparalt-il jamais et fait-il place aux ornements, aux rinceaux, aux arabesques. On serait, en considérant les physio* nomies qui nous entourent, tenté de dire que les musulmans ont raison. Nos peintres, après tout, n'ont que plus de mérite à dégager de leur époque même l'art, la poésie latente, la vie qu'elle eonUdnt ; et il faut juger le peintre, non sur la beauté de son modèle, maïs sur la vigueur et le personnalisme de son ^xé^ cation.
M, Charles Ponnegrâce • est un élève de Gros, et il a conservé les saines qualités de facture desi peintres du bon temps, qui ne sacrifiaient ni à la mode, ni au tapage. Sa couleur est bonne et solide, s^ns fracas. On n'a pas oublié, aux derniers Salons, sei^ portraits de
1. BoNNBOiucB (Adolphe-Charles), né à Toulon, le 2 avril 1812, f&Iève du baron Gros. Après avoir débuté par un Portrait au Salon de 1634, il a exposé parmi des œuvres de divers genres : la femme du pécheur priant Notre-Dame de la Ga/rde , Saint-Pierre-aus^Liens (1839) ; le Christ au tombeau, la Nuit chassée par V aurore, l<t Vision de wnt Jean (1842); le Baptême 4e Jésus-Christ par saint Jean, V Extase de saint Louis de Gonzague , Saint Laurent, martyr (1853) ; Jesue enfant parmi les doctews (1855) ; Àntiopef Daphnis et Chloé, Pifferari (1857) ; saint François de Paule, l^mmret Psyché (IShd);
Louis Jourdan, de M. de Flahaut et d'Anatole de la Forge. En 1861, il avait donné un magnifique portrait d'un peintre russe, M. Tchoumakoff, d'une p&leur ambrée^et d'une vie saisissante, ainsi qu'une fort belle étude de M. Théophile Gautier. Ces deux portraits, la même année, à l'exposition du boulevard des Italiens, avaient été placés à droite et à gauche de la Source, d'Ingres ; et certes, ils n'étaient pas indignes (fe cette place d'honneur. M. Bonnegrâce, à côté d'un portrait de femme fort gracieux, drapée dans un burnous algérien, expose un portrait de M. DespUchiny le peintre décorateur. La tête est superbe avec cette barbe blanche, ces cheveux rejetés en arrière, et la veste de velours fait ressortir la vitalité de la figure et le beau modelé des mains. C'est une peinture solide et mâle, et M. Bonnegrâce n'a rien perdu des qualités viriles de son pinceau.
Il est très-vivant et d'une séduction très-grande, dans sa coloration brune, le Portrait de Mme ***, par BJme Henriette Brov^ne Me le préfère à sa figure de l'Alsace^
la Pudeur vaincue par VAmour (1861); la Manne dans le désert, pour l'église de Saint-Louis-en-llsle (1864) ; etc.
On lui doit les portraits de Théophile Gautiery de M, Havin, du peintre [russe Tchoumakoff, de JT. de Flahaut, de Jf. Anatole de la Forge, du jeune George Feydeau, de JT. Despléchin, de Mme M***, etc., et plusieurs portraits féminins.
M. Bonnegrâce a obtenu une médaille de 3' classe en 1839, une 2° médaille en 1842 et la croix de la Légion d'honneur en 1867.
1. Brownb (Sophie de Bouteiller, dame Desaux, dite Henriette), née à Paris, en 1829. Élève de M. Chaplin.
Parmi ses productions, on cite : un Frère de VÉcole chrétienne, École des pauvres à Aix, l'Enseignement mutuel, les Lapins (1855) ; les Puritaines, le Catéchisme, la Grand'mère, la Leçon, Portrait ^enfant (1857) ; les Sœurs de charité, la Toilette, une Soeur, une Pharmacie (1859) ; une Femme d'Eleusis, une Visite, Intérieur de harem à Constantin^le, Joueurs de flûte, la Consolation (1861); Enfant turque (1864) ; Ecolier israélite à Tanger (1865); Céline et sa sœur, le Réveil (1868) ; un Tribunal à Damas^ Danseuses en Nuhie (1869); Alsacel (1872); plusieurs portraits ; etc.
dont je ne méconnais point la valeur. Mme Browne a su rendre, dans son portrait de femme, un œrtain sourire indécis, une expression d'une tendresse singulière, une douceur de regard et une certaine grâce dans toute la personne qui gagne encore au laisseraller delà pose, à la fanchon placée sur la tête et aux bras croisés du personnage.
C'est bien quelque chose, je pense, que d'éviter la prétention, et, à vrai dire, ce n*est point cela qu'a fait M. Sellier*, J'auteur d'une Néréide couchée nue sur une mer phosphorescente, et d'un Portrait de Mme de M.deD.,. très-déhcat, Irès-fln, mais je ne sais pourquoi, impertinent et railleur. Il est bien difficile, on Tavouera, en pareil cas, d'exprimer sur un modèle, qui presque toujours est une femme du monde, un avis quelconque. On risque de blesser une personne qui n'est souvent point coupable de l'expression que hii prête le portraitiste. Je dois dire cependant (en parlant du tableau, bien entendu) que ce clignement d'yeux, ce froncement. railleur de lèvres spirituelles, cette pose même, choisie par M. Sellier, se placent vraiment devant le public comme un défi. Tout cela est cherché et maniéré. Il y a d'ailleurs des parties excellentes dans cette toile, par exemple les bras qui se montrent charmants et d'un dessin correct, sous une gaze noire. Le visage même ne manque point de séduction, mais on a peur de regarder en face cette apparition, qui se fond un peu
Elle a gravé la Confession, la Robe de Joseph, les Disciples de Jésus-Christ allant chercher Vânon et la Vocation de saint Mathieu, d'après M. fiida. '
Mme Henriette Browne a obtenu une S*" médaille en 1855, deux rappels, en 1857 et en 1859, enfin une 2" médaille en 1861. Une médaille de 3* classe lui a été décernée pour la gravure en 1863.
1. Élève de MM.Leborne et L. Gogniet. Prix de Rome en 1857. Médaille en 1865, 2- médaille en 1872.
trop dans l'ombre et qui semble dire à qui la coasidère : C'est justement de vous que je me moque 1
M. J.-E. Dantan% fils ou neveu du sculpteur Dantan Tatné, et élève de M. Pils, expose un Iràs-^bon portrait de M. D...J qui pourrait bien être Dantan aîné luimême. Dans tous les cas, c'est un sculpteur robuste, résolu, la barbe grise, sur la iète une coiffure de velours noir, la veste de travail sur le dos, et travaillant à un buste en marbre. Il est vivant et bien ciampé, sans prétention, celui-rci. La poussière de 1^ pierre loge la poudra blanche aux plis de ses vêtements. Le visage de cet artiste à l'œuvre est expressif et fort bien peint. C'est \k une toile qu'on a peu remarquée, ce me semble, et qui valait d'être signalée.
Une petite étude de M. Alfred Dehodencq' figure tout auprès. C'est un portrait d'enfant : une fillette brune avec un nœud de ruban rouge aux cheveux. Les yeux, grands ouverts, d'une limpidité étonnante, illuminent cette physionomie un peu bien olivâtre d'enfant parisien (et qui nous rappelle que M. Dehodencq se platt surtout h peindre les Arabes), mais très-vivante et brossée largement.
Nous ne reviendrons point sur M. Dubufe : bous en avons dit notre avis. C'est coquet, élégant, soyeux; mais ce maquillage ne nous plaît guère. M. Jalabert^