LES CONTEURS D'ANECDOTES
C'est Prosper Mérimée qui a dit : « Je rCaxmt de Vhù' toire que ks anecdotes. » Une autre déGnition est beaucoup plus vraie, « Uanecdotej c'est la boutique du bricà'brac de l'histoire. » Tout se retrouve, en effet, dans l'anecdote : le raot malicieux que M. de Talleyrand n'a jaitiais prononcé bu Yen cas de nuit que Louis XIY n'a jamais offert de partager avec Molière ; tout s'y coudoie : le propos inventé ou tronqué, la réplique apocryphe, le mensonge adopté et légitimé par Tusage, le cancan du chroniqueur, l'invention du gazetier. Vondit des Mémoires plus ou moins exacts. Les anecdotes sont comme les herbes folles de l'histoire : elles empêchent de marcher droit et de voir clair à chercher son chemin.
A peindre ces broutilles, les peintres aujourd'hui gagnent d'ailleurs, sans se fatiguer la main, des sommes assez rondes. Ils trouvent chez Goupil ou chez Durand- Ruel une renie quasi-assurée : tant par mois pour livrer tant de petits tableaux; et ne s'inquiétant plus du lendemain, peu ^bubieux de l'avenir, souriant assez cavalièrement à ce vieux mot : la gloire^ ils font succéder les personnages grands comme des marionnettes aux personnages hauts comme des munecas espagnoles ou des fantoccini italiens. Pauvre grand Delacroix i II eût vendu, presque donné, un de ses plus illustres chefsd'œuvre pour rien, ou presque rien, pour la joie profonde d'être compris. Ses successeurs n'ont pas de ces angoisses. Et tous étaient comme Delacroix, au surplus, du temps que les marchands eux-mêmes, les Arrovrsrnith, qui inventa Bonington, les Susse, les Tédesco»
les Mme Julien étaient désintéressés eux*mémes. Ces types d'artistes et d'enthousiastes sont évanouis.
C'était à cette heure passée que, dans un moment de désespoir, Decamps, affligé comme Delacroix et plein d'une amertume passagère, jetait, brûlait dans son poêle, rue du Paubourg-Saint-Denis, une quantité considérable de chefs-d'œuvre, trente, quarante, cent toiles peut-être, qui eussent suffi à Timmortalilé d'un homme ! — chercheurs d'infini, altérés de couleur, de lumière, de mouvement, de vie, sublimes inventeurs, toujours en quête de créations nouvelles, jamais satisfaits, jamais repus d'idéal, jamais las de combattre, que diriez-vous de ces anecdotiers du temps présent, dont le succès et la fortune faciles ne connaîtront jamais la millième partie des tourments que vous avez soutlerls, des défaillances que vous avez surmontées, des critiques et des injustices que vous avez subies?
Soyons juste, en revanche, les conteurs d'anecdotes acclamés par la foule ne connaîtront pas davantage vos âpres et vaillantes joies, et surtout vos visions intimes de gloire éternelle. Le succès lucratif et ce que Babbe appelait la gloire argent comptant leur suffisent. Vous avez choisi là meilleure part.
Je ne voudrais point paraître trop exigeant en parlant de ces peintres souvent aimables, au surplus, qui envoient, tour à tour, aux Salons, des Molière à la table de Louis XIV et des Mazarin mourants. Il en est de fort spirituels, comme M. Fichel * qui nous montre, par le gros bout de la lorgnette, la Fondation de T Académie française: c'est l'Académie à Lilliput, et ce tableau n'a que la valeur d'une vignette, mais cela est aimable en somme et mérite d'être cité. M. Edouard Frère * a
1. Élève de Paul Del aroche. Médaille de 3* classe en 1857, rappel en 1861, médaille en 1869. Décoré en 1870.
2. Frère (Pierre-Edouard), né à Paris le 10 janvier 1819. Ëlèvede
deux tableaux au Salon, une Présentation et une Scène d'intérieur. Dernièrement, en Angleterre, dans une vente célèbre, un de ces tableautins de M. Edouard Frère se vendait aux enchères 19 000 francs, tandis qu'une des plus remarquables œuvres de Rosa Bonheur n'atteignait que 6 000 francs. Le petit coin que M. Frère a choisi dans l'art platt singulièrement aux Anglais, et je dirais presque volontiers que c'est assez pour qu'il ne me plaise qu'à demi, car nos ^oûts sont à l'antipode du goût britannique.
M. Hillemacher * a voulu, celte fois, laisser là Tanec-
P9ul Delaroehe. Il a donné, depuis son début au Salon de 1843 : le Petit gourmand , le Petit eurieuxy le Petit ialtimbanque. Ut Jiai* sinSf la Cuisinière ^ la Poule (^t^ œufs (Tor, VMelier, l^ulli enfant ^ la Blanchisseuse, le Tonnelier, la Tricoteuse, le Goûter, la Bouillie^ etc., etc. (1843-1853); le Vendredi-Saint, le Vtner, la Leçon de leetwre, Jeune femme peignant; Intérieur de cour en automne, la Petite pourvoyeuse (1855) ; le Repos, la Sortie du hain, le Balayeur» la Toilette du dimanche {\Sbl) ', Allant à V école, les Petits frileux, la Leçon de flûte (1859); Asile pour la vieillesse à Écouen, Grande bataille, la Petite école, un Intérieur au Pollet (1861) ; la Prise d^ar^ mes, le Bjstour du boi^, Effet de neige, la Grand^mère (1863) ; Jeum fUle cousant, les Pileuses (1864); VOuvroir à Écouen, le Jour des Rameaux (1866) ; le Benedicite, les Premiers pas, la Prière, la Bibliothèque, les Petits bûckertms, le PoUe, Intérieur à Royat (186T, Ex. un.) ; les Couseuses (1868) ; Sortie de V école des garçons ; Sortie de V école des filles (1869) ; Une présentation, Scène d'intérieur {W2); etc.
M. Edouard Frère a obtenu deux 3" médailles, en 1850 et en 1856; une 2* en 1852, «^ la croix à la suitp de TExposition universelle fie
1. Hillemacher (Eugène-Emest), né à Paris, vers 1820, élève de M. Léon Gogoiet.
Ses principales œnrms sont : Saint Sébastien mour&ni (1842); U Madeleine au Sépulcre {ISkb} ; la Vieille et les enfanU (|847); Pécheurs napolitains, le Confessionnal ( 1 848) ; le Satyre et le Passant (1850); les Assiégés de Rouen en 1418 (1852); te Voyage de Vert- Vert (1853); le Dimanche des Rameaux, Rubens faisant le portrait de sa femme (1855); les deux Écoliers de Salaman^ue, la Partie de whist (1857) ; V Enfance de Jupiter, Molière consultant sa servantij Boileau et son jardinier (1869) ; un Cierge à Notre-Dame des Dou' lêu/rs dans Vigliss Saint-Laurent, Présentation du Poussin à
dote et il a peint Latone, poursuite par la colère de Junon et demandant un peu d'eau h des paysans. La scène est bien composée, mais c'est encore et toujours une anecdote et non un tableau d'histoire. Chacun de ces paysans qui coupe les roseaux ressemble à une étude faîte à l'atelier. On «ent le modèle et le modèle bien peigné dans tous ces personnages.
M. Vetler * pou§ présente Mazarin^ épuisé par la fièvre et, navré de quitter fes tableaux, se les faisant apporter, l'un après l'autre, pour les considérer encore au moins une fois. Gela est toujours fin, et lé bien et le rouge s'harmonisent assez bien dans ce petit cadre. Maison pourrait certes faire deux mille tableaux de ce style, que l'art français n'en serait point vaillamment rehaussé.
J'en dirai autant du petit tableau de M. Vif er *, le Retour inespéré. C'est un brillant colonel de chasseurs qui se précipite dans les bras de sa femme, c|ui le croyait mort. On aperçoit, au fond, le brasseur du colonel qui monte la valise. Ce petit sujet ressemble à l'illustration de quelque vaudeville de Scribe, au théâtre de Madame. M. Viger, chose singulière, ne voit dan« tout le passé que les modes du premier empire, h\ Malmaison ou la rue de la Victoire, les tabourets en X
Louis Xni par Cinq-Mars y Gutenherg, aidé de Jean Faust, fait ses premières épreuves typQçrtiphiqties ^ James Watt, la Poste enfantine, les BuUes de savon (1861); Napoléon l" avec Gœthe et Wieland, Antoine rapporté mourant à Cléopâtre, les J)eux Corneille (1863); Philippg IV et Velaxque», Don Juan (1864) ; Psyché aux enfers, VAmateur de bouquins (1865) ; Marguerite d'Anjou arrêtée par un brigand, V Indécision (1866); Jehan de Saintré et la Dame des belles cousines, Souvenirs (1868) ; Aristide et le paysan (1869) , etc.
M. Hiiiemacher a obtenu une 2^ médaille en 1848^ un rappel en 1857, u^9 U* mâdjaille 9n 1861, un rappel en 1863, et la cro^x en
1. Ëllve de Steuben. Médailles de 3« classe en 1843, de*2* classe en 1847, 1848 et 1855, de 3* classe en 1867 (Ex. un.). Décoré en 1855.