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LES JAPONAIS

On annonçait naguère que toute une cargaison de jeunes filles japonaises était arrivée à Paris. Des reporters en avaient rencontré un certain nombre se promenant, çà et là, dans nos rues, Tair étonné et souriant. Ce que ces fillettes au teint de lait viennent apprendre à Paris, c'est précisément ce que nos peintres à tendances exotiques prétendentdemander au Japon, c'està-dire la mode. Ces jeunes filles sont des modistes de Yeddo accourues ici pour étudier l'art de chiffoaner un ruban et de poser une fleur au milieu d'an bouquet de dentelles. Etles comptent que l'air de Paris les inspirera, absolument comme nos Parisiens japonais, qui sont des modistes, eux aussi, espèrent que l'étude des bibelots des pays bleus leur donnera une couleur et uneveinedinspirations nouvelles. C'est une maladie que cette imitation d*un art évidemment trèscurieux et très-séduisant, mais bon à laisser à son rang de curiosité, c'est une fièvre dont les premiers symptômes apparaissent à présent et qui gagnera, j'en ai peur, de plus en plus. On l'a déjà baptisé d'un nom: japonisme.

Le japonisme est à l'art actuel ce qu'était le pompéien à l'art classique. Il s'inspire d'un écran, d'une loque, d'une potiche, d'un parasol ou d'un sabre. II va chercher des sujets en ces pays quasi-fantastiques où M. Aimé Humbert a conduit ses lecteurs. Sa terre

de prédilection, son aima mater^ ce n'est plus l'Italie ou la Grèce, c'est la contrée' où se dresse le mont sacré, le Fusyama, la terre où poussent les cèdres et les camphriers, où les ruisseaux coulent ombragés,non pas de lauriers-roses, comme TEurotas, mais de bambous flexibles. 0>doux inspirés Japonais, buvant du saki en guise d'ambroisie et prenant le fleuve Logo pour Hippocrène 1 Le moindre sourire de la plus petite mousmée aux yeux de velours, le moindre cri, le plus petit oahio d'un enfant joyeux les comblent de joies intérieures! Le japonisme est, en effet, plus qu'une fantaisie, c'est une passion, une religion, Gavarni dirait, dans son langage de Parisien, une toquade.

Mais encore, si les amateurs de japonais, les japo" nistesy pour leur trouver un nom, nous donnaient, nous peignaient un Japon véritable, vivant, étudié sur la nature même, et si leur goût passionné les poussait à aller étudier à Kavasaki ou à Yo-Kohama ! Point du tout. La plupart de ces artistes, épris ou pris de japonisme, ne connaissent guère cet art, très-charmant sans doute et tout spécial, du Japon que par quelques albums rapportés par les voyageurs, ou par quelques bimbelots achetés rue Vivienne.

Certes, je le répète, il y a une poésie^d'une saveur attirante et un art exquis dans la moindre peinture, à la fois naïve et savante, des artistes japonais. La perspective est traitée par dessous le pinceau comme on la passerait sous jambe , et les horizons ressemblent aux peintures naïves de Paolo Uccello.

Mais quelle coloration suave, d'une douceur à la fois et d'un éclat singuliers ! Quelle intensité de vigueur, puis, tout à côté, quelle fraîcheur de coloris dans les fleurs, par exemple, que ces Japonais piquent dans le vert de leurs paysages 1 Et quelle richesse aussi dans les étoffes 1

Bref, le Japon, cette sorte d'Attique de l'Asie, est

Traiment une contrée raffinée où la laque, le bronze, l'aquarelle, atteignent à un certain idéal alléchant. Il y a un monde, par exemple, entre Iç Japon et la Chine. Celle-ci n'est qu'une marchande soupesant son thé, ou une pédante écrivailleuse : l'autre est un artiste et un lettré !

Sait-on, par exemple, qu'au Japon, — c'est un voyageur, M. Plauchut qui nous l'apprend, — rinstruction est presque obligatoire? Seulement est-ce en vérité parce que le Japon possède un art particulier et savoureux qu'il faut, nous, l'imiter, le copier et le pasticher?

L'idéal aujourd'hui )oge-t-il à Yeddo? Faut-il s'inspirer en toutes choses des œuvres d'art du pays du mikado et du taïcoun? En vérité, je frémis pour notre tempérament français, quand je vois la quantité de choses exotiques qu'on lui inocule, plutôt certes comme un virus que comme un vaccin. El notre façon nette, claire, vigoureuse, saine et solide d'entendre, d'exprimer, de voir et de peindre les choses, par la plume ou par le pinceau, finit par s'altérer, comme le sang le plus riche se vicie à respirer une atmosphère inaccoutumée ou à se mêler de globules plus ou moins malsains*

Bref, le Japon fait école. La Chine est un peu usée; on n'a donné qu'un coup d'œil à la pipe à opium que le fumeur de M, Théodore Delamarre * va tout à l'heure allumer. Ce petit tableau est d'ailleurs peint comme une fresque, d'un ton sans vigueur, avec des étoffes d'un jaune déteint.

En revanche, on a fort regardé les Japonaises de M. Kscudier *, enfouies dans leurs fleurs et agaçant un perroquet avec un miroir: on s'est arrêté devant le tableau de M. Marie et devant celui de M. Castres. M. Edouard Castres, dont nous avons loué comme il

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