LES PAYSAGISTES
Le paysage contemporain, ce paysage fait d'une impression ressentie, d'une sorte d'émotion de la vue, d'une façon personnelle d'envisager un accident de terrain, un sentier de forêt, un circuit de rivière, ce paysage intime, en quelque sorte, est né d'une protestation toute naturelle contre le paysage héroïque, ennuyeux et pé-
Lelbux (ÂrmaDd), né à Paris, en 1818, élève de M. Ingres. Il a exposé depuis 1839 : Scène bretonne. Saint Jérôme (1839) ; Retour de chasse (1840) ; Intérieur d'étable (1841) ; Intérieur d'atelier (1842) ; Repos de Montagnards (1844); les Zingari (1845); Danse suisse (1846); divers types espagnols {XSkl) ; la Fenaison (1848); lesLavan^ dières (1849); un Guide du Saint-Gothard (1850); Tricoteuse suisse (1853); AmoureiUD dans les bois (1851); le Bouquet de la moisson (1857); le Message (1859); V Enfant gâté, la Servante du peintre (1861); Chanteurs ambulants à Rome (1863); la Partie d'échecs, la Leçon de dessin, le Tabelliony le Savetier, la Lecture^ la Moisson, le Nid, le Serrurier-maréchal, les Pommes vertes, etc., etc.
M. Armand Leleux a obtenu une 3* médaille en 1844, deux secondes, en 1847 et 1848, un rappel en 1857> une 1" médaille en 1859 et la croix en 1860.
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dantesque des Bidault, des Michalon et des Valenciennés. Il data, k vrai dire, des ieudemains de 1B30, et constitue, dans la peinture une révolution analogue au mouvement romantique de la littérature vers la même époque, avec celte difTérence que, tandis que les lettres, roman ou drame, se faisaient gothiques, exaspérées et hurlantes, le paysage demandait la réfortm d*un ton plus humble et au nom de la seule, de riiumble vérité. L'école des paysagistes nouveaux n'était point, de cette façon, sans rapport avec la manière recueillie, pleine d'une intimité bien particulière dont Sainte-Beuve comprenait, par exemple et au même moment, la poésie. Le groupe des paysagistes des lendemains de 1830 se plaisait à peindre les choses les plus dédaignées et y trouvait avec raison une poésie infinie. Les pastiches tias^lques de Claude Lorrain, les théâtrales compositions de Victor Bcrtin, les feuillages pointillés et étudiés à la loupe de Michalon, aussi bien que les imitations du Poussin, leur semblaient devoir être à jamais I)roscrits. Ce n'était point là, à leurs yeux, ce n'était point dans ces temples, dans ces' forêts cooipassées, dans ces sites prévus, qu'habitait Tidéal.
L'idéaly pour eux, se tenait tapi dans le tronc d'un
saule, au bord de quelque rivière parisienna , au
coin d'un buisson, au détour d'un chemin, partout où
la nature, souriante au printemps, mélancolique à
l'automne, gardait ses grâces et ses senteurs pénétran-
tes. Ils étaient ainsi quelques-uns, tous irrités contre
le faux grand style des acadétniesi et désireux de me-
ner plus loin la révolution artistique, bien timidement
commencée par Watelet et JoUvard, en substituant dé*
flnitivement le vrai au convenu, l'étude sur le vif au
pastiche débilitant de certains maîtres, Presque tous,
chose curieuse, comme le remarque fort bien quelque
part M. Gb, Clémentt étaient des jeunes gens à peine
sortis de l'adolescence, fils d'artisans ou dit petits bour-
L'ART FRANÇAIS fiN 187fi. 887
geoi9| encore ouvriers pârfoi^^ peintres sur porcdaind, dessinateurs sur étoffes ou décorateurs. Ils quittaient l'atelier pour les environs de Paris le dimanche^ quatid ilfaisaitbe£^u, ou, s'il pleuvait, ils couraient au Louvre étudier les Hobbema et les RuysdaôL Oh 1 les belles courses au grand air, ou les longues stations devant ces flamands admirables I C'est ainsi que naquit, que grandit la légion nouvelle des peintres de paysage qui devaient remplacer la sénilité du paysage académique par la verdoyante puberté du paysage libre, personnel et vraie
Gabat, Jules Dupréi Théodoré Rousseau^ Fiers, Marilhat, Diaz aussi, appartiennent à ce premier groupe, et quelques^-uns d'eUtre eux sont demeurés encore fidèles à leurs premières amours^ et leur talent n'a point faiblit Marilhat, lui, s'était éloigné des bords de la Seine pour demander à l'Orient des inspirations nou*velles. Dias s'est laissé entraîner par sa féintnisie en*soleillée. Les autres n'ont point renié leurs berges hu^ n^iides^ leurs. étangs mélancoliques, leur dessous de bois d'une fraîcheur virgilienne où n'entre point le soleil.
Il n'ont point renié leurs abreuvoirsi leurs anses de rivière, leurs prairies, leurs marais, leurs couchers de soleih
Puis, après eux, et presque en même temps qu'eult, est venu un autre groupe, d'autres individualités souvent puissantes ; Aligny, cet Ingres du prolil de l'arbre, a-t-on dit; Paul Flandrin, l'académique; Gorot« Paut Htieii dont la plume de Michelet a caractérisé, dans une page immortelle, le talent tourmenté ; puis encore, après eux, Troyon, Français, Daubigny, puis les plus Jeunes, qui souvent se sont un peu trop contenu tés d'une impression pour faire un tableau^ sans prendre le soin ni le temps de le composer, itiais dont quelques-uns, comme ce Francis Blin, pour n'en citer qu'un
parce qu'il est mort, et mort trop tôt, et qui se plaisait à peindre les flaques d'eau mélancoliques des landes bretonnes. Ces derniers ont marqué par une note nouvelle, un accent inattendu.
Il faut reconnaître d'ailleurs que ce ne sont point, dans l'art français contemporain, les paysagistes qui manquent. Aux derniers Salons, les paysages composaient, ce me semble, la majorité des tableaux. Il en est de toutes façons et de toutes valeurs; mais, à dire vrai, la plupart sont fort remarquables, et nous ne devons pas nous en étonner, car pour peindre un bon paysage, je le dis, au risque de blesser plus d'une susceptibilité, il faut moins d'étude , de science, de valeur personnelle, à la fois en quelque sorte matérielle et intellectuelle, que pour composer un tableau d'histoire, une scène de bataille, ou simplement de mœurs. Un paysagiste, même excellent, peut être une sorte d'ouvrier fort habile, dont l'œil est bien ouvert et la main bien exercée.
Je nlgnore pas sans doute qu'il sait aussi mettre une pensée et comme une âme dans les objets qu'il peint, et en faire jaillir ce que le poète ancien appelait les larmes des choses ; je n'ignore pas que Ruysdaêla comme exprimé tous les tourments de rhumanité dans un buisson qui se tord sous l'orage, et que les âpres paysages rocheux de Salvador gardent la poésie même de la force et de la rudesse humaines dont ik sont comme la pétrification ; je sais tout cela et ce qu'on me pourrait répondre. Mais, à mon sens, k paysage est, en art, la partie inférieure. Un paysagiste, simplement paysagiste, me fait l'effet d'un poêle agréable, qui sait écrire même d'une façon remarquable une élégie, un sonnet, une idylle, mais qui ne saurait imaginer un drame, pénétrer une conscience} peindre un choc d'événements ou d'hommes. Il va sans dire que son idylle, si elle est bonne^ vaudra cent
fois mieux que tel ou tel drame s'il est mauyais, mais les catégories et les classements n'en sont pas moins, je pense, établis.
D'ailleurs, qu'est-ce qu'un paysagiste spécialiste^ si je puis dire? C'est une invention moderne. Les maîtres anciens étaient à la fois des peintres d'histoire ou de mythologie, des peintres religieux, des portraitistes, des peintres d'animaux et des paysagistes. Parmi les contemporains, Millet et Courbet, d'autres aussi, sont ainsi. Mais le paysagiste, à proprement parler, n'existait point au temps où les primitifs enlevaient sur leurs horizons bleus, si fins, si doux, de villes go^ thiques ou de montagnes, leurs petites figures; au temps où Raphaël, après le Pérugin, où Titien, où Corrège, où Véronèse , donnaient pour fonds à leurs tableaux ces paysages qui n'étaient pour eux queTaccessoire. Et quels paysagistes que ces admirables aleuxl Quel homme a représenté dix lieues de pays, pour ainsi dire, comme Yelazquez dans sa Reddition de Bréda? Quel Flamand a mieux exprimé que Bubens la vigueur saine et aqueuse de la terre du Nord? Et Rembrandt ne fut-il pas aussi un des mattres de la peinture en fait de paysages , comme en fait d'intérieurs?
Nous ne traiterons donc point les paysagistes comme des artistes de second ordre ; fout au contraire, car ils dominent notre école, et par le nombre et par le talent, mais nous avons indiqué pourquoi ce nombre est si grand, parce que cet art est plus facile, et nous regretterons que les artistes contemporains n'aient pas, comme leurs anciens, ce qu'on pourrait appeler^ s'il est possible, le pinceau encyclopédique. Car, chose à remarquer, non -seulement nos paysagistes actuels ne peignent que le paysage, mais encore^ dans la nature, ils ne recherchent, ils ne voient, ils ne rendent qu'un coin particulier : celui-ci une ferme bretonne,
eelui-là un ruisseau parisien, cet autre un effet d'hiver, cet autre encore une matinée de printemps, et chacun d'entre eux s'attachera à sa ferme, à son rîou, à son hiver et à son printemps sans en démordre. Ce sont des spécialistes^ je le répète, et voilà bien le malheur, car, pour la généralité, quiconque a vu un de leurs tableaux les a tous vus.
M. Allongé^ expose une vue de la ville du Puy, prise du pont d'Espaly-SaintrMarcel. L'huile ici prend des tons d'aquarelle comme dans les tableaux de Justin Ouvrié. Il est d'ailleurs lumineux, ce paysage, avec ses tons verts et roses, ses canards qui s'ébattent joyeusement dans la rivière. Je regrette que le peintre ait cru devoir, sans doute pour obtenir une note blanche, tendre ces grands linges mouillés, sur le pont d'Espaly. J'imagine que cette vue du Puy, fort jolie, je le dis encore, serait tout aussi complète sans ces draps de lit que M. Allongé y fait sécher.
Je note, en passant, deux bons paysages landais de M. Baudit^. Un artiste plus connu par ses études d'animaux et de belluaires, M. Bellet du Poisat' a voulu tenter une sorte de paysage nouveau, qui pourrait bien être le paysage de Vavenir^ le pittoresque à l'américaine ; c'est la peinture du lac de Genève et du canton de Yaud, à la sortie du tunnel de Ghexbres. Le railway, la vapeur, la réflection du ciel dans le lac : tout cela est fort habilement rendu et d'un ton excellent. Mais je m'en tiendrai, jusqu'à nouvel ordre, aux paysages sans locomotive et sans tunnel, aux côtes de Bretagne de M. Bentabole*, ou aux deux paysages bretons de M. Camille Bernier^ Ce sont là