HENRI REGNAULT
Lorsque, le 20 janvier 1871, la nouvelle se répandit que Henri Regnault était parmi les morts de Buzenval, ce fut dans Paris assiégé, ce fut ensuite dans la France entière une universelle émotion, une profonde douleur. Ce fut comme un deuil ajouté à un autre deuil. Au milieu du désastre de la patrie, on eut des larmes pour un individu. On savait que ce brave jeune homme, quoique dispensé par son titre de prix de Rome du service militaire, était accouru, à la première nouvelle de nos défaites, du nord de l'Afrique pour prendre sa part des épreuves et des périls de la grande ville dont il était l'enfant; on savait qu'il s'était engagé dans les bataillons de marche de la garde nationale : ce que l'on savait surtout, c'est qu'il avait vingt-sept ans et que, depuis plus de deux années déjà, son nom était dans toutes les bouches, c'est qu'aucune œuvre de lui ne passait plus sans être à la fois l'objet d'une admiration fanatique et d'une critique passionnée, c'est qu'il était le nom le plus illustre dans l'art de la génération qui arrivait à l'âge viril. F]n nul un n'avait mis plus d'espérances;
et au moment où la patrie définitivement vaincue était obligée de poser les armes, de subir toutes les rançons, d'accepter la plus cruelle des mutilations, voici que celui de ses enfants dont elle pouvait être le plus fière, celui qui eût pu le mieux sauver, à défaut de sa gloire militaire éclipsée, l'honneur de sa gloire artistique, celui-là avait payé de sa vie sa bravoure et son patriotisme !
Cinq ans et demi ont passé depuis cette journée néfaste K La piété des amis de Regnault, aidée du concours de l'État, lui a élevé un monument dans la cour de l'École des Beaux- Arts qui a pu être inauguré le mois passé seulement. Après cinq ans et demi, la douleur de ceux qui avaient connu et aimé Henri Regnault n'est pas moins vive, le sentiment de la perte qu'a faite la France ne s'est pas affaibli. Qu'il soit permis à un Athénien, son camarade à la villa Médicis, d'essayer de rassembler les traits principaux de son caractère et de son talent, comme un autre Romain, le sculpteur Degeorges, a fait revivre dans un buste les traits de son visage.
Personne n'a vécu longtemps auprès de Regnault sans s'expliquer le prestige qu'il exerçait autour de lui ; mais ce qui frappait d'abord avant qu'on l'eût pu soi-même bien connaître, c'était ce prestige. Elève de l'École des Beaux-Arts, avant son triomphe au con-