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Ce portrait appartient aujourd'hui au Musée du Louvre

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costume espagnol rose et noir, ce qui, entre parenthèses, lui va joliment bien. A quatre heures, nuit tombante, course à la calle de Toledo, pour voir une mante gitane ancienne et l'acheter sans doute. A cinq heures, ma leçon de guitare, pour arriver à gratter passablement un jaleo ou une malaguena quelconques. Dîner à six heures; à sept heures, remodèle à l'atelier. Et c'est tous les jours comme ça, et cela aurait toujours dû être comme ça. Si jeunesse savait!... Je suis bien vieilli, va, au moral s'entend. Au physique un peu, peut-être, jpero n'importa! »

Mais il faut quitter cette vie si pleine et si féconde. Tandis que le portrait de Prim — dont Prim n'a pas voulu, trouvant qu'il y manque un chapeau et le plumet de maréchal — prend la route de Paris, Regnault retourne à Rome, où le règlement le rappelle. Mais Rome lui plaît moins encore que jamais. « Rome maintenant, écrit-il, me semble éclairée par une veilleuse. » Il exécute à la hâte son envoi de la Judith^ puis reprend la route de l'Espagne. Ce n'est plus à Madrid qu'il retourne. Il va droit à cette Andalousie où la guerre civile l'a empêché de pousser Tannée précédente; là, il va retrouver plus de lumière encore. La nature, aux environs d'Alicante, l'émerveille; il s'arrête sans cesse pour faire des études; bientôt il arrive à Grenade; il voit TAlhambra. Aussitôt tout le reste disparaît pour lui. C'est un enchantement qui n'a plus de limites. Jamais son enthousiaste nature n'a connu autant d'enthousiasme. Il écrit à un de ses amis de Paris :

(( Ah! mon ami, si tu avais vq l'Alhambra! Depuis que je l'ai vue, cette féerie, ce rêve, ce..., je ne peux plus que soupirer. Rien n'est beau, rien n'est délirant, rien n'est enivrant comme cela. Nous avions traversé de bien beaux pays pour venir ici ; mais toutes nos émotions précédentes, tous nos anciens enthousiasmes, tout a été effacé par cette Alhambra. Au nom du Père, du Fils et du Sant-Esprit. Ainsi soit-il. Ah! Mahomet, toi seul es grand, toi seules Dieu qui as inspiré une œuvre comme celle-là. Nous sommes, à coté des artistes qui ont fait cela, des barbares, des sauvages, des monstres. Si tu voyais le palais que Charles-Quint a osé faire construire sur l'emplacement d'une partie du palais arabe ! Tu hausserais les épaules, tu voudrais ressusciter Charles- Quint, lui cracher à la figure. Il a démoli la moitié de l'Alhambra pour y placer, quoi? son ordure, son immondice! Ah! Mahomet, mon Dieu, mon prophète, ne lui pardonne pas ! et fais sur sa sale âme damnée autant de dessins, de zigzags, d'ornements compliqués que tu en as entassé sur cette merveille que tu as eu la bonté de nous laisser voir ce matin...

(( Et, pensant à toi et aux amis, nous nous sommes regardés, Clairin et moi, en disant : « Que la terre ne tourne plus, que les étoiles tombent, cjue les villes s'écroulent, que les montagnes deviennent vallées, que nous importe, pourvu que l'Alhambra soit épargnée et que nos amis puissent la voir!.... »

Et un autre jour il écrit encore dans un accès de ce lyrisme qui ne se refroidit pas :

HENRI REGNAULT ilO

« Ma divine maîtresse, l'Alhambra, m'appelle; elle m'a envoyé un de ses amants, le soleil, pour me prévenir qu'elle a fait sa toilette et que déjà elle est belle et prête à me recevoir. Je ne peux faire autrement que de vous quitter.

<( Allah! tu es mon Dieu! et toi, Mahomet, sois béni, qui as inspiré de si incomparables merveilles. Je t'aime, parce que tu es le père de ma chère et adorée Alhambra ! . . . >;

Il reste là, en effet, des mois entiers, ne se lassant pas d'admirer la richesse et la variété des décorations, les caprices de l'architecture, l'éclat des faïences qui ornaient les murs, luttant chaque jour, tantôt avec la palette, tantôt l'aquarelle à la main, pour rendre la magnificence des couleurs, l'harmonie des tons. Mais bientôt Grenade même et l'Alhambra ne lui suffisent plus. Il savait que c'était au Maroc, dans la campagne militaire qu'il avait suivie, que Fortuny avait eu comme la révélation de la lumière : il voulut, lui aussi, voir le Maroc.

Il arrive à Gibraltar, il franchit le détroit. Le voilà sur la terre d'Afrique, à Tanger, et tout ce qu'il a vu jusqu'ici pâlit encore à ses yeux. Il s'installe à Tanger, il y loue une sorte de palais qu'il convertit en atelier. Soudain il retourne à Grenade. La pensée d'un grand tableau, (|ui sera son dernier envoi et qui, au miUeu des splendeurs de l'Alhambra, symbolisera la magnificence de la civilisation maure, cette pensée germe en lui et l'envahit : il va revoir le cadre de la scène qu'il veut retracer; tous les détails s'en précisent

dans son imagination. Aussitôt fixé, il retourne à Tanger, il y achète un terrain, il y fait construire un atelier assez vaste pour lui permettre de se mettre à l'œuvre. Écoutons-le célébrer la magnificence du soleil africain, fardente, l'implacable lumière tombant à flots du ciel sans nuages. C'est pour lui une joie, c'est une fête, c'est une ivresse des yeux :

« Chaque fois que nous montons sur notre terrasse, nous sommes éblouis par l'éclat de cette ville de neige qui, sous nos pieds, descend jusqu'à la mer, comme un grand escalier de marbre blanc ou une nichée de mouettes blanches. Sur une terrasse voisine, des négresses étalent des tapis pour les exposer au soleil, ou des Mauresques disposent sur des cordes leurs haïcks et leur linge pour les faire sécher, kaftans de drap jaune avec broderie d'argent, de soie rose ou vert tendre, foulard d'or, etc. Nos yeux, enfin, voient donc l'Orient !

(( Je crois. Dieu me pardonne! que le soleil qui vous éclaire n'est pas le même que le nôtre, et je vois de loin, avec terreur, le moment où il faudra recontempler, en Europe, l'aspect lugubre des maisons et des foules.

(( Mais, avant d'y rentrer, je veux faire revivre les vrais Maures, riches et grands, terribles et voluptueux à la fois, ceux qu'on ne voit plus que dans le passé. Puis Tunis, puis l'Egypte, puis l'Inde!...

(( Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme, je m'enivrerai de merveilles jusqu'à ce que, complètement halluciné, je puisse retomber dans notre monde

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morne et l)anal sans craindre que mes yeux perdent la lumière qu'ils auront bue pendant deux ou trois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir clair, je n'aurai qu'à fermer les yeux, et alors Mauresques, Fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d'or, lacs de lapis, villes de diamants, tout l'Orient m'apparaîtra de

nouveau Oh! quelle ivresse, la lumière... »

C'est là, tout enivré de lumière, comme il le dit, qu'il fit, avant d'entreprendre le grand tableau qu'il méditait, sa Sentinelle marocaine^ sa Sortie du ^^acJta, son Exécution sans jugement; c'est là qu'il termine cette Salomé qu'il avait ébauchée durant son dernier séjour à Rome et qui, exposée au Salon de 1870, excita parmi les artistes et dans le public une si profonde émotion. Pour les uns, ce fut un scandale; pour les autres, ce fut la révélation d'un art nouveau. Chacun se demandait par quelle prodigieuse adresse de la main, par quel maniement inouï du pinceau l'audacieux jeune homme avait pu, sans le secours des ombres, enlever ainsi, dans une gamme de plus en plus éblouissante, les jaunes sur les jaunes, les ors sur les ors, les roses sur les oranges, réunir côte à côte, sans qu'elles se heurtent, sans qu'elles se nuisent, les couleurs qui passaient dans l'école pour ne pouvoir s'allier. Aucun tableau n'a exercé sur la peinture contemporaine une pareille influence. L'habileté, même par Fortuny, et l'audace n'avaient pas été poussées aussi loin. Que de Salomés i]o tout genre cette Salomé ne nous a-t-elle pas values

depuis! Que d'efforts des disciples pour exécuter, eux aussi, la symphonie de la lumière, pour enfermer dans leur toile les rayons du soleil, et n'aboutissant le plus souvent qu'à une irritante crudité!

Pour beaucoup, Regnault est resté le peintre de la Salomé, et c'est de là que sont venus tant de sévères jugements portés sur lui. On a cru qu'il s'était mis tout entier dans cet étrange et précieux morceau. On a dit que, s'il eût vécu, il n'eût pu que le refaire. C'est la naturelle erreur de ceux qui ne l'ont pas suffisamment connu et l'ont voulu juger sur une œuvre.

On est allé répétant qu'il y avait en lui un œil et une main incomparables, et rien de plus. Aucune appréciation n'est plus fausse. Regnault, à vingt-trois ans, avait eu la révélation d'une façon de peindre qui constituait une révolution dans les procédés de la peinture; il avait juré de se rendre maître de ce procédé nouveau; il y avait appliqué toute sa dextérité, toute son énergie, toute sa passion. En deux ans il y avait pleinement réussi. Plusieurs fois, pressé par le temps, il avait été obligé d'envoyer à Paris sa peinture encore inachevée; il avait voulu s'assurer que maintenant il était maître de son métier, et ce tour de force démontrait bien que, comme coloriste, il ne connaissait plus d'obstacles.

Mais Regnault visait un but plus haut et plus noble

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que d'être un incomparable virtuose de la couleur. 11 ne suffisait pas à son ambition d'étonner le monde par l'habileté de la main, de faire pousser des exclamations d'étonnement à ceux qui viendraient regarder sa peinture. Il laissait à Fortuny cette gloire. « Tout ce que j'ai fait jusqu'ici, écrivait-il à un ami au moment où il arrivait à Tanger, tout ce que j'ai fait ne compte pas », et cela c'était le Prim, c'était la Judith, c'était VAutomêdon, c'était le Portrait de Mme de Barck. On peut affirmer qu'il ne fut guère revenu par la suite, sinon dans les heures de délassement, à des morceaux de pure virtuosité comme la Salomc. Les chatoiements d'étoffes, les petits effets de détail, les bibelots curieux, les ciselures raffinées, tout cela, qui pour tant d'autres est le tout de la peinture, n'était pour lui que l'accessoire de l'art, accessoire qui a sa légitime place à son rang secondaire, mais n'en doit pas sortir pour usurper le premier.

Son ambition, une ambition fière et légitime, c'était la grande peinture, la peinture d'histoire, celle qui fait revivre le passé et représente les fortes passions qui agitent les hommes. Il la voyait telle que notre siècle érudit la comprend et l'appelle, évoquant les siècles endormis, les civilisations disparues, ressuscitant autour des hommes tout ce qui durant leur vie les entourait, costumes, monuments, meubles divers, armes et étendards; il la voyait exprimant les types de chaque race, rendant visible le génie de chaque âge, montrant sur les visages les caractères, les ambitions, les convoitises et les haines. Non, il n'était

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pas un simple peintre des choses extérieures et des objets physiques celui qui avait peint le portrait du général Prim; non, en dépit de cette tache de sang si merveilleusement travaillée, en dépit de cette peinture si caressée d'une cour intérieure de l'Alhambra, il n'était pas un simple peintre de natures mortes celui qui a fait cette Exécution sans jugement au temps des rois maures. Il y a dans l'une et l'autre œuvre une pensée, une intelligence, aussi bien qu'une main et un œil, et tant pis pour ceux que l'étonnante exécution empêche de regarder et d'apercevoir au delà! — ïciyddinsV Exécution sans jugement, toute une civilisation est peinte, et dans ce supplicié au regard féroce, à la tête brutale, et dans ce bourreau plus stupide et brutal encore qui essuie tranquillement son épée après avoir fait sa besogne ; derrière la porte fermée de ce splendide palais, on devine le maître absolu et indolent dont un signe a suffi pour faire tomber une tête. Là, dans le Portrait du général Prim, à côté de l'émeute hurlante et triomphante qui l'acclame, on voit sur son cheval, dominant la foule en désordre, l'homme que les événements, que l'enthousiasme populaire élèvent sur le pavois. En ses» mains sont remises les destinées de la patrie; arrêtera-t-il la révolution comme il arrête le cheval impétueux dont les rênes sont en sa main? Sera-t-il cet homme supérieur par l'intelligence comme par le cœur que les peuples attendent à certaines heures décisives? Tout au contraire sera-t-il bientôt emporté et brisé lui-même par le mouvement qu'il a déchaîné?

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On lit ces pensées qui fermentent, graves et parfois effrayées, sous ce front découvert du général Prim. Nous le demandons à tous les hommes impartiaux : connaissent-ils parmi les grands portraits de personnages historiques beaucoup d'œuvres que l'on pourrait mettre au-dessus de celle-ci, aussi bien par la hauteur de l'inspiration que par la puissance de l'exécution ?

Regnault, dans son vrai fond, était tout autre chose qu'un peintre de natures mortes et d'accessoires; il était tout autre chose aussi qu'un peintre de genre, préoccupé surtout de rendre de brillantes toilettes et de grouper agréablement quelques élégants personnages dans des attitudes gracieuses. Il faut un esprit calme et sans fièvre pour se livrer toute une vie durant à ces innocents exercices artistiques. Regnault n'eût pas été capable davantage de faire un réaliste , occupé consciencieusement à copier la nature sans lui rien ajouter. Alors même que son œil cherchait le plus attentivement à ne voir que la réalité, son esprit y ajoutait quelque chose. La faculté maîtresse, dominant en lui l'art comme la vie, c'était l'imagination. Son esprit, sans cesse en travail, surexcité par la vue des objets, allait au delà, imaginait, voyait ce qui complétait les choses. C'est par là qu'il était de la famille des grands artistes, ceux qui, comme les Michel-Ange, les Raphaël, les Rubens, les Delacroix, ressuscitent le passé, transfigurent le présent, font passer leur âme ardente dans leur (euvre. Dès sa jeunesse, il avait été aux plus grands

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sujets, à ceux qui demandent pour être traités Ja vision la plus puissante comme la main la plus ferme. Il était hanté de scènes du passé, vivantes, pleines de mouvement, de couleur, de passion, qui se déroulaient devant lui; il y vivait lui-même, il en devenait l'acteur en même temps qu'il en était l'auteur.

On me permettra, malgré sa longueur, de citer la lettre qu'il écrivait à un ami, lui décrivant le grand tableau dont j'ai déjà parlé et qui devait être son dernier envoi, lettre datée de Grenade au moment même où il venait d'arrêter dans son esprit la composition de l'ouvrage. Quelle esquisse peinte en pourrait donner une vue plus nette, plus saisissante que cette esquisse à la plume?

« Je voudrais au moins, avant de mourir, écrivait-il à M. Gazalis, avoir créé une œuvre importante et sérieuse que je rêve en ce moment, et où je lutterais avec toutes les difficultés qui m'excitent. Quelle que puisse être l'issue de cette bataille, quand tu viendras à Tanger, tu me trouveras en face d'une toile immense où je veux peindre tout le caractère de la domination arabe en Espagne, et les puissants Maures d'autrefois, ceux qui avaient encore le vrai sang de Mahomet à la troisième, quatrième, cinquième et sixième génération...

« J'espère bien rencontrer dans les Histoires des Maures un fait historique ou un nom qui se rapportera à ce que je veux faire et contentera tout le monde. Je commencerai toujours, et, si je trouve à baptiser mon tableau avant qu'il me quitte , tant

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mieux; sinon, j'invente, et je renvoie les critiques au chapitre 59999 d'une Histoire arabe indiscutée, mais détruite dans l'incendie ou le sac d'une ville.

(( Les deux immenses portes bleu et or de la salle des Ambassadeurs viennent de s'ouvrir sur une galerie dont les gradins sont baignés par un Ueuve ou un lac, sur les bords duquel est bâti mon palais...

« Le roi maure parait entre deux immenses battants de porte, armé et recouvert de ses plus fins tissus, sur un cheval richement caparaçonné; il est impassible et regarde on ne sait où, comme le sphinx d'Egypte ou une idole indienne, comme un élu enfin, un descendant du Prophète, un être adoré, encensé. A ses pieds, ou plutôt aux pieds de son cheval, un héros, le général en chef de ses armées, est humblement prosterné et dépose son épée. Il vient de conquérir à son maître une province ou une ville et l'otTre à celui qu'on ne. regarde qu'en tremblant et îi genoux...

(( Sur les marches de marbre blanc, où sont jetés de somptueux tapis, sont échelonnés des guerriers (les plus beaux des officiers), qui rapportent les drapeaux pris à l'ennemi et une épée chrétienne, celle du général ou du roi chrétien; deux barques sont attachées aux marches : de l'une descendent le général et sa suite; dans l'autre, de beaux nègres gardent un groupe de femmes captives, les plus belles chrétiennes de la province coniiuise; elles seront présentées au roi et oflertes après les drapeaux; celles sur (lui son regard daignera descendre seront

conduites au harem. A la proue d'une des barques, une tête coupée sera clouée, la tête d'un chef chrétien. Tout est or, étoffes merveilleuses, tout est élégant et précieux : architecture, armes, pierreries, chairs de femme, et au milieu le despotisme, l'indifférence, l'insouciance mahométans... Le roi regarde à peine le général vainqueur; les portes de son tabernacle s'écartent, et, comme une idole enfermée dont le temple s'ouvre, il est là, objet d'adoration...

« Puis les portes se refermeront, il se couchera de nouveau sur des coussins; une lionne apprivoisée léchera ses pieds ; ses deux esclaves favorites allumeront des parfums, et le soir il ne saura plus même s'il a reçu en présent quelques provinces de plus... Il aura quelques chairs nouvelles près de la sienne, voilà tout...

(( Le mépris pour les chrétiens h indiquer aussi : on ne rapporte pour tout butin qu'une épée, des loques, des drapeaux et des femmes. Mais pas de cassettes ni de richesses chrétiennes; à quoi bon? ils n'ont nul besoin de l'or des chiens.

(( Leur civilisation est rendue par l'élégance artistique de tout ce qui les entoure; ils ont même (j'en ai vu à VArmeria de Madrid) des armures plus belles et plus élégantes que celle des chrétiens d'alors, et toutes recouvertes d'étoffes précieuses.

c( La cruauté : Une tête coupée est clouée comme un trophée à la barque ; mais les têtes des guerriers obscurs ont été tranchées et clouées aux murs et aux portes de la ville prise. Les femmes seront demi-

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nues, elles se sont débattues : il faut que les yeux du maître soient attirés par l'éclat des chairs blanches et jaunes, etc.. Mais je suis fou de t'écrire un tableau, tu le verras.

(( ... Il faut enfin que ce soit une œuvre: puis je pourrai reprendre mon sac et aller adorer Brahma et Siva! Mais avant il faut que j'aie créé une chose importante. »

Je le répète : est-ce là le langage d'un homme qui ne voit de l'histoire et de l'art que le côté extérieur et matériel , dont le seul souci est d'éblouir les yeux avec les tours de force de sa palette? Quelle imagination de poète ou d'artiste a jamais mieux ressuscité devant lui un siècle passé? Qu'on se figure Delacroix exposant le sujet de son Entrée des croisés à Constantinoplc; qu'on se figure Meyerbeer exposant la conception des Huguenots : lequel eût pu le faire avec une plus chaude passion, avec une préoccupation plus haute de ce qui fait la durable grandeur de toute œuvre d'art, sa portée intellectuelle et morale?

Et mnintenant Uegnault était tout entier à l'œuvre gigantesque qu'il se proposait d'entreprendre. Il écrivait à son père :

ce Parlons maintenant de choses horriblement sérieuses. Il me faut une toile de 7 m. 50 de haut sur

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5 m. 50 de large. Compte 6 mètres pour prévenir tous les agrandissements possibles et n'être pas obligé d'ajouter des triangles de bois ou des bouts de toile. Quand pourrai-je avoir cela?

« Il faut la commander, n'est-ce pas'? Ne regarde pas au prix, il faut que ce soit beau et bon pour peindre, et solide. Mais pas de gros grain, afin que je ne sois pas obligé de dépenser 20 000 francs de couleurs pour boucher les trous de la toile... Fais des bassesses auprès des meilleurs fabricants pour obtenir cette dimension...

(( Tu joindras à cet envoi une petite caisse dans laquelle tu mettras huit livres de plâtre de doreur, tout ce qu'il y a de plus blanc et de plus fin, et deux livres de colle de poisson...

(( Il me faudra alors des cargaisons de couleurs; mais je t'en reparlerai plus tard; le plus pressé, c'est la toile. »

Et, dans un cri d'ardeur joyeuse, il ajoutait :

« Alors, en avant les grandes brosses, les échelles, et à l'assaut! S'ils ne me donnent pas la médaille d'honneur pour cette campagne-là, je ne sais pas ce qu'il leur faudra. »

Hélas! ni la toile, ni les cargaisons de couleurs, ni les grandes brosses et les échelles ne devaient jamais servir. Deux mois après cette lettre, Regnault, qui venait d'apprendre la déclaration de la guerre, écrivait à son père :

« Pas de nouvelles de la guerre! C'est désolant.

« Je ne viens pas à Paris avec mon tableau, parce

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que je serais capable de partir pour la Prusse. Je voudrais avoir les émotions du soldat, les entraînements de la bataille, les enivrements de la victoire!... Je me connais... Il vaut mieux pour toi et i)our moi que je reste à Tanger. . . »

Et quelques jours après :

(( Nous n'avons guère le cœur à peindre ; on attend chaque jour le bateau de Gibraltar. On se jette sur les lettres; on court à la légation, croyant apprendre une nouvelle... Nous sommes bien agités.

c<. Laisse donc Eugène aller à son poste. Je voudrais bien y être aussi, moi! et, si les choses vont mal, je n'y serai pas le dernier. Un être inutile à son pays ne doit plus se rencontrer en France, sous aucun toit. Il est du devoir de tous de marcher et de soutenir honorablement son titre de Français, qui ne doit pas devenir synonyme d'égoïsme, de lâcheté, de mollesse.

« Je serai très heureux de savoir Eugène au camp... au feu, s'il le faut.

« En somme, on en revient ! Toute tète en ligne n'est pas abattue. Il faut avoir foi dans son étoile ou dans tout ce que tu voudras. »

Les nouvelles vinrent, et mauvaises. Regnault n'y tint plus. Adieu l'art, le soleil, les visions de l'Alhambra, les Maures! Il ne vit plus que la patrie. Lui qui jusque-là n'avait songé qu'à la peinture, à la gloire, il ne songea plus qu'à cette France qui avait besoin de tous ses enfants. Il ne reprit plus, durant le long siège, le crayon ou le pinceau que çà et là, aux rares intervalles des exercices militaires, pour dessiner

quelques portraits d'amis à la mine de plomb, pour exécuter trois extraordinaires aquarelles. Dans son patriotisme il apporta l'ardeur, la passion, la fougue qu'il avait portées partout. Il écrivait pour lui-même ces réflexions, qui peignaient bien l'état de son esprit, les pensées graves dont il était assailli :

(( Nous avons perdu beaucoup d'hommes; il faut les refaire et meilleurs et plus forts. La leçon doit nous servir. Ne nous laissons pas amollir par des plaisirs faciles. La vie pour soi seul n'est plus permise. Il était, il y a quelque temps, d'usage de ne plus croire à rien qu'à la jouissance et à toutes les passions mauvaises. L'égoïsme doit fuir et emmener avec lui cette fatale gloriole de mépriser tout ce qui était honnête et bon...

i^c Aujourd'hui la république nous commande à tous la vie pure, honorable, sérieuse, et nous devons tous payer à la patrie et, au-dessus de la patrie, à l'humanité libre, le tribut de notre corps et de notre âme.

« Ce que les deux peuvent produire ensemble , nous le leur devons. Toutes nos forces doivent concourir au bien de la grande famille, en pratiquant nous-mêmes et en développant chez les autres les sentiments d'honneur et l'amour du travail... »

Un jour, vers la fin du siège, son capitaine, frappé de son zèle, voulut lui offrir un grade. Après l'avoir remercié et s'être excusé sur son peu d'expérience du service, Regnault ajoutait dans sa lettre de refus :

c( ... Je suis certain que je pourrai vous écouter encore mieux en restant simple garde. Mon exemple

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pont rendre plus de services que mon commandement. Décidé à supporter sans ])roncher les fatigues et les ennuis du métier, sans en éviter aucun, à être le premier aux corvées et le premier au feu, j'espère entraîner à ma suite ceux de mes camarades qui seraient portés à se plaindre et à hésiter. Nous sommes plusieurs dans le même cas, animés des mêmes sentiments, mais nous ne serons jamais assez nombreux. Croyez-vous que la résignation et la bonne volonté de M. Bethmont n'aient pas été d'un grand effet vis-à-vis de beaucoup d'entre nous?

« Je n'ai pas la prétention de le valoir, ni d'être doué d'une parole aussi entraînante pour convertir en bons les mauvais. Seulement je suis plus jeune, j'ai meilleure santé, autant de courage, autant de patriotisme que lui, et le respect de la discipline.

(( Vous avez en moi un bon soldat; ne le perdez pas pour en faire un officier médiocre... »

C'était le 18 janvier (|ue Regnault écrivait cette lettre ; le lendemain se livrait la bataille de Montretout. On s'était battu toute la journée contre d'invisibles ennemis abrités derrière des murailles. Quand on sonna le rappel, Regnault voulut demeurer quelques instants encore : il lui restait à brûler ses dernières cartouches. Une balle l'atteignit au front et vint glacer cette tête où fermentait une âme si ardente, cet œil si lumineux, cette main si habile et si ferme. Ce fut fini de tant de projets qu'il avait formés, de tant d'alVections et d'espérances qui avaient été mises en lui. T.a mort, qu'il avait craint plus d'une

fois de rencontrer avant l'âge, la mort, à laquelle il avait plus d'une fois échappé déjà comme par miracle, la mort venait de le saisir; elle lui ravissait le prix de tant de labeurs, de tant de persévérance.

« Une idée qui me poursuit et me navre, avait-il écrit dans une de ses lettres, c'est la crainte de claquer en voyage, avant d'avoir vu tout ce que je veux voir et surtout avant d'avoir pu tirer parti de ce que j'aurais vu. Gela me désole de ne pouvoir lire dans l'avenir et de ne pas avoir la certitude que le temps ne me fera pas défaut pour mener à bon terme ce que je veux faire. Si je pouvais me dire : « Dans trois ou (( quatre ans, tu reviendras chargé de matériaux, tu « sauras pas mal de choses, et tu auras encore vingtce cinq ans pour les exprimer », oh! alors tout irait bien; mais mourir en route, voilà qui me chiffonne. Enfin, nous verrons. »

Il n'était pas mort en voyage, nulle fin ne pouvait être plus glorieuse que la sienne; mais pour lui, hélas! sur cette terre tout n'était pas moins fini î

Que fut-il advenu si cette mort ne l'eût frappé au moment même où, à son avis, sa véritable œuvre commençait? Il est téméraire de chercher à dire ce qui eût pu être, ce qui n'a pas été, ce qui ne sera jamais; il est permis de penser cependant que la France a perdu en lui un des grands artistes qui l'eussent honorée. Certes il n'eût point été un artiste complet, et qui l'a été parmi les plus grands? Il n'eût eu ni la rêverie mystique d'un Lesueur ou d'un Philippe de Champagne, ni la grâce voluptueuse d'un Prudhon, ni

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la délicieuse légèreté d'un AVatteau. ce La peinture française, dit-il quelque part brutalement, a commencé avec Gros. » Il n'eût pas eu davantage l'harmonieuse beauté de la forme d'un Léonard ou d'un Raphaël. Il voyait la nature et l'art, non par la splendeur plastique de la ligne et du relief, mais par le mouvement et l'action. Je ne serais pas surpris que, de tous les arts, celui qui lui parlait le moins fût la sculpture; il n'avait rien d'un Grec contemporain de Phidias, et, de toutes les statues qu'il rencontra, colle qui paraît l'avoir le plus ému, c'est le Saint Françoh si étrange, si ascétique, si fiévreux d'Alonzo Cano à Tolède. La sérénité, qui est la première grandeur de l'idéale beauté, n'était point le fait de cette âme toute fougueuse. Gela seul lui plaisait qui mettait en œuvre l'énergie et la passion ; il ne se reposait d'un effort que par un autre eiTort. La rêverie molle et délicate, qui s'abandonne aux choses au lieu de les dominer, qui aime à flotter, à glisser sans but, à se laisser bercer aux vagues impressions, l'éloignait plus qu'elle ne l'attirait. Il ne trouvait le bonheur que dans la lutte et la victoire. Il n'était incapable ni d'affection, ni de vie intime, ni de tendresse. Il y a des pages bien touchantes dans sa correspondance, soit (juand il vient d'apprendre la mort de sa grand'mère, soit quand il apprend la misère de la veuve de son vieux professeur Lamothe, soit quand il croit mort son fidèle Lagraine englouti par un naufrage. Ses amis avaient raison de le chérir, et il était aussi digne d'être aimé (|ue d'être admin"'. Il est permis de

penser toutefois que les sujets tendres et doux n'auraient que rarement occupé son pinceau. Son goût dominant était pour les sujets qui parlent fortement à l'imagination, les sujets dramatiques, sauvages et terribles au besoin.

Les événements de 1870 l'avaient assez profondément remué, il y avait assez pris sa part, pour que l'on soit sûr qu'il ne fût pas sorti de cette crise tel qu'il y était entré. L'artiste eût subi le contre-coup de toutes les angoisses du patriote. Il eût moins pensé sans doute, dans l'avenir, à cette lumière éblouissante dont l'ivresse l'entraînait plus loin, toujours plus loin de la patrie. La France eût profité de cet amour profond, ardent, qui soudain, à la nouvelle de ses désastres, s'était réveillé pour elle en son âme vaillante. Il eût tourné les yeux plus souvent vers elle pour la regarder, pour retracer les grandes pages de son histoire. Les scènes tragiques dont il avait été le témoin eussent trouvé en lui un interprète ému qui eût mis à les représenter son âme, sa passion. Il n'eût point essayé de peindre les choses de son pays avec la môme palette qui avait lutté de vigueur et de lumière avec les rayonnements dorés de TAlhambra ou avec les murs blancs, éblouissants, de Tanger. Il y avait en lui un artiste consciencieux et sincère, plus soucieux d'être vrai que désireux d étonner. Qu'on lise une lettre écrite à un ami de sa famille qui lui avait adressé quelques critiques sur sa façon de peindre ; on verra combien il y avait en lui, à côté d'un réel sentiment de sa valeur, de modestie vraie et de cons-

HENIU lŒGNAlLT loT

cience d'artiste. Et pourquoi donc eùt-il cherché à étonner quand même? Il aimait son art d'un amour trop profond, il avait la trop légitime ambition d'une longue gloire pour sacrifier au bruit d'un jour le succès fondé sur la vérité, le seul (jui dure. On peut croire que la renommée même ne l'eût pas grisé, qu'elle n'eût rien fait que lui inspirer l'émulation d'aller sans cesse du bien au mieux.

(t Tu as peur que je sois saoul de mon triomphe? écrivait-il à un ami à l'occasion des louanges données à son Prim. Non, je ne suis plus d'âge à éprouver une satisfaction béate devant tel ou tel article de journal, telle ou telle lettre de félicitation. Je vaux mieux que cela. Je veux que M. Henri Regnault, mon maître, puisse me dire un jour : (( Allons, drôle, je suis content de vous! » et je désire cependant que ce moment-là fuie longtemps devant moi, car je commencerai à décliner du jour où je serai satisfait de moi... »

M. Ghapu, le sculpteur illustre qui a exécuté la ravissante figure qui orne le socle du monument de Henri llcgnault, a bien fait de choisir la Jeunesse pour élever jusqu'à son buste la couronne d'or qu'il mérite de porter. Tout en lui fut la jeunesse même, avec ses généreuses ardeurs, ses nobles passions, sa sainte flamme. Les deux architectes, ses camarades, M. Goquart et M. Pascal, qui ont érigé le monument élevé à sa mémoire et à celle des jeunes artistes tombés comme lui durant cette atïreuse guen-e, ont bien fait de n'y vouloir ni images de

deuil, ni couleurs affligeantes. Il ne faut pas plaindre ceux qui, mourant pour la patrie de la mort des héros, ont conquis la plus pure des gloires et laissent à leurs jeunes successeurs le plus noble des exemples. Et pourtant qui consolera les amis de Regnault, qui consolera la France de cette belle vie sitôt tranchée, de cette destinée si pleine de promesses et sitôt arrêtée?...

Septembre 1876.

Isidore Pils, dont l'exposition est en ce moment ouverte à l'École des beaux-arts ', était un peintre plus estimé des artistes qu'il n'était connu de ce qu'on appelle le public. A l'exposition de 1849, un tableau, Rouget de Vhle chantant la Marseillaise chez Dietrich, le bourgmestre de Strasbourg, avait pour la première fois attiré l'attention sur lui. Sa Mort de la sœur de charité, en 1850, sa Prière à Vhospice, en 1853, ses Zouaves défdanl dans la tranchée de Sébastopol, en 1855, son Débarquement en Crimée, en 1857, avaient été remarqués. Il n'avait obtenu qu'un grand et populaire succès, sa Bataille de VAlwa, exposée en 1801 et qui avait remporté la médaille d'bonneur. A partir de ce jour-là, il avait pris rang parmi ceux dont on croyait pouvoir beaucoup espérer. Mais la suite n'avait pas réalisé ces promesses. Son tableau de la Réception des chefs arabes par V empereur et l'impératrice, exposé en 1867 sans être achevé, n'avait rien ajouté à sa réputation; il l'avait plutôt ébranlée. Depuis cette époque,

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