A PROPOS DE LEXPOSITION DE SON ŒUVRE
Rien n'est plus fatigant, et en même temps plus troublant pour l'esprit des visiteurs, que ces grands déballages de peinture auxquels, sous le nom de Salon, nous sommes convoqués tous les ans. Là, douze ou quinze cents artistes, ou prétendus tels, sont autorisés à exhiber leurs dernières productions. C'est un pêle-mêle atïreux d'individualités, de genres et d'écoles. Un vieux romantique coudoie un classique attardé ou un prophète de la peinture de l'avenir. Un tableau de bataille s'étale entre deux paysages; un portrait ambitieux, entre deux tableaux de genre, hauts de cinquante centimètres. C'est la tour de Babel où l'on parle toutes les langues.
On regarde un tableau, on essaye d'oublier et ce qui est à droite et ce qui est à gauche ; on croit, après quelque eflbrt, avoir réussi à pénétrer dans la pensée de l'artiste. L'instant d'après, il faut recommencer le même travail sur la toile voisine. Il faut, au moment même où Ton venait d'entrer dans certain ordre
d'idées, en sortir violemment, bondir tout à coup de l'équateiir au pôle. L'ordre alphabétique, celui d'un dictionnaire, est le seul qu'on ait pu trouver, sinon pour contenter les susceptibilités des artistes, au moins pour leur imposer silence. Et l'ordre alphabétique n'a jamais eu de prétentions à la logique. Il assemble au hasard des noms propres, les œuvres les plus étonnées de se rencontrer côte à côte. C'est un homme bien confiant en lui-même que le critique, si, dans des circonstances pareilles, tiraillé sans cesse à droite et à gauche, obligé de donner à chacun quelques minutes de son attention, il ose se flatter d'avoir rendu bonne justice à tous !
Une exposition charmante au contraire, lorsque l'artiste a une valeur réelle, c'est celle qui réunit l'œuvre d'un homme. Ici, point de désordre. Qui a regardé une toile avec quelque attention est mieux en état de comprendre la toile suivante. Si les mêmes qualités frappent ici et là, on les sent mieux; et si l'on découvre tout à coup une qualité nouvelle, ou un défaut, l'attention encore est soudain réveillée. On croyait bien connaître l'artiste, on s'imaginait avoir vu clair en lui, avoir trouvé la formule de son talent ou de son génie : on s'aperçoit, à la surprise que l'on éprouve, que l'on s'était trompé. On reprend alors son étude; on recommence son examen; un moment vient où l'on a réussi à se satisfaire; qualités ou défauts, tout se complète et s'explique.
Le jugement porté sur une œuvre isolée ne peut guère répondre qu'à une seule question : Cette œuvre
est-elle bonne comme œuvre dart? est-elle médiocre? est-elle mauvaise? C'est un tout autre ordre de questions que soulève la vue d'une exposition d'ensemble. Par elle, nous entrons dans l'intimité d'un artiste; qu'il le veuille ou non, il est forcé de se livrer à nous. Les écrivains ne sont pas seuls à se raconter dans leurs livres. Un peintre met autant de lui-même dans ses tableaux, un sculpteur en met autant dans ses statues et ses bas-reliefs, un musicien en met autant dans sa mélodie et son harmonie, un architecte en met autant dans les lignes de ses monuments, qu'un poète en peut mettre dans ses vers. Ce nest pas par l'effet du hasard qu'un peintre choisit tel ou tel ordre de sujets; ce n'est pas par l'effet du hasard qu'il traduit d'une façon ou d'une autre les harmonies de la lumière; ce n'est pas par l'effet du liasard qu'il adopte tel procédé de peinture ou tel autre. Si nous savons comprendre la langue qu'il parle, le jour où son œuvre est réunie devant nos yeux, c'est sa confession générale qu'il nous fait entendre : confession d'autant plus précieuse qu'elle est inconsciente autant que sincère. Et si quelque jour il a manqué de franchise, le pinceau à la main, s'il a voulu forcer son talent, s'il a essayé de suivre la mode, s'il a fait, en un mot, de la rhétorique, oh! alors nous nous en apercevons vite, et comme cette note fausse détonne parmi les autres notes justes!
Ainsi nous suivons la vie d'un artiste, l'évolution de ses sentiments et de ses idées du commencement à la lin de sa carrière. Les transformations qui se sont
accomplies en lui, nous les marquons plus sûrement peut-être qu'il ne le pourrait faire lui-même. Nous pourrions dire quand sa vie a été agitée, et quand elle a été calme. Si quelque accident venu du dehors ou de dedans l'a fait, à telle date, dévier pour quelque temps ou pour toujours de la voie logique qu'il devait suivre, nous ne nous y trompons pas. Nous savons quand il a cherché péniblement sa direction et quand il l'a trouvée ; quand il a produit dans l'heureuse fécondité de son inspiration, et quand l'inspiration a langui; quand il a piétiné sur place et quand il s'est rajeuni par un renouvellement heureux. Nous pouvons dire quels ont été les dons particuliers qu'il avait reçus de la nature ou qu'il a développés. Nous allons plus loin encore : ses habitudes, ses goûts, son caractère, triste ou gai, aimable ou difficile, passionné ou apathique, nerveux ou calme, rêveur ou réfléchi, ce qu'il a eu ou n'a pas eu d'intelligence, de raison ou de volonté, — nous irons plus loin encore, — de conscience ou de sens moral, tout cela, un artiste l'écrit dans son œuvre. Sa véritable biographie n'est pas dans les faits extérieurs de sa vie ; elle n'est pas dans les anecdotes que peuvent recueillir les contemporains et qui ne sont souvent que d'imbéciles racontars : elle est dans son travail de tous les jours.
C'est une épreuve redoutable que celle que subit un artiste, le jour où son œuvre est ainsi montrée. J'imagine que certains pénitents, au jour d'une confession générale, en sortent avec honneur aux yeux du prêtre qui les écoute; mais combien de ces con-
MEISSONIEK VX)
fessions doivent être banales, plates et pitoyables. On a vu la gloire de plus d'un peintre de renom, — et je me bornerai à citer, pour n'affliger personne, l'exemple déjà vieux de Paul Delaroche, — après avoir fait longtemps illusion à ses contemporains, s'effondrer le jour oi^i, au lendemain de sa mort, l'admiration d'imprudents disciples a offert aux yeux du public l'ensemble de son œuvre. Que je la crains, pour quelquesuns des vivants illustres d'aujourd'hui, cette exposition posthume où l'on verra le même tableau avec les mêmes qualités et les mêmes défauts se répéter durant des centaines de mètres autour de la grande salle de l'École des beaux-arts!
M. Meissonier a eu cette rare audace de provoquer de son vivant le jugement de la postérité. Il vient de fêter sa cinquantaine artistique ^ en réunissant dans la galerie de la rue de Sèze, non pas tous ses tableaux (car ils sont dispersés à travers les deux mondes), mais cent cinquante toiles qu'ont bien voulu prêter leurs propriétaires ou qui étaient restées la propriété de l'artiste. Nul plus que lui ne pouvait avoir à redouter ce jugement, car nul ne jouissait d'une réputation mieux établie et nul n'était coté plus cher sur le marché. Nul aussi n'était accusé d'avoir fait et refait plus souvent le même tableau ; nul ne semblait avoir plus à craindre qu'en voyant réunis tous ces joueurs de cartes ou d'échecs, tous ces liseurs, tous ces buveurs, tous ces fumeurs, tous ces reîtres ou