DESSIN INÉDIT DE PAUL DUBOIS
JJO PAUL DUBOIS
effrayer ou repousser. C'est la nature vue et traduite par des poètes.
Il était bien évident^ du reste, que, lorsque nos jeunes sculpteurs se trouveraient face à face en Italie avec les sculpteurs de la Renaissance et ouvriraient les yeux pour les bien voir, il y aurait chez nous une rénovation immédiate de la sculpture. Nous avons en peinture et en sculpture trop longtemps ignoré les primitifs. Pendant combien d'années notre admiration commença-t-elle à Raphaël ? Les peintures du Pérugin semblaient déjà comme des balbutiements de la palette, si je puis dire. La venue éclatante de Raphaël supprimait toutes les œuvres antérieures. « Enfin Malherbe vint!» J'en demande pardon à Sanzio, demeuré divin , mais la critique en faisait comme le Malherbe de Tart de peindre. 11 y eut brusquement, parmi nos artistes, une vision plus nette du passé. Les fresques de Ghirlandajo, de Sandro Botticelli, le naturahsme de Benozzo Gozzoli, l'art exquis du maître de la Chartreuse de Pavie, les œuvres mêmes de Pollajuolo, semblèrent tout à coup des chefs-d'œuvre. On découvrit Masaccio. Et en même temps on s'habituait à ne plus mépriser une faïence des délia Robbia, à comprendre le charme grêle et charmant d'un marbre de Donatello.
PAUL DUBOIS JJI
L'art français se retrempait dans TArno. Florence faisait école comme Rome. Les primitifs étaient compris. Ce sera l'honneur et c'est un des titres de Paul Dubois d'avoir imprimé à notre école de sculpture ce mouvement vers l'art vivant et vrai dans sa poésie.
Au Salon de 1875 , M. Paul Dubois, tout entier à ce Tombeau du général Lamoricière, qui devait mettre le comble à sa haute réputation, exposait cependant deux bustes, celui du peintre Henner, tète solide et pensive, et celui du docteur J. Parrot, physionomie de Florentin, cheveux longs, visage aux arêtes vives, un de ces visages entrevus dans les fresques de Masaccio. C'est là purement et simplement un chef-d'œuvre.
M. Paul Dubois avait signé aussi, cette annéelà, un bien joli portrait de femme, non plus comme sculpteur, cette fois, mais comme peintre, et il serait curieux de faire ressortir le parallélisme de ces diverses œuvres, ou plutôt l'identité même de ce talent probe, élevé et tout à fait souverain.
Nous avions déjà eu l'occasion d'applaudir doublement Paul Dubois l'année précédente, lorsque nous disions, à propos du Salon de 1873 : « Deux œuvrç^ doîninent, cette année, l'exposition de
sculpture : VÈve de M. Paul Dubois et la, Danseuse égyptienne de M. Falguière. »
MM. Falguière et Paul Dubois avaient, au surplus, une originalité nouvelle en cette année 187} : tout en exposant des œuvres de sculpture, ils avaient, Tun et l'autre, envoyé au Salon des tableaux.
Les tableaux de M. Paul Dubois étaient des portraits, et, encore un coup, rien n'est plus intéressant que de comparer ces peintures à la sculpture du maître. On y retrouve le même faire et le même accent.
Le profil du Portrait de M"* L..., par M. Paul Dubois, rappelle en effet le visagfe de son Eve, et moins par la ressemblance même que par la facture. C'est la même expression vague et charmante. Un bout de cravate rouge relève cette figure peinte, qui ressemble, comme le Portrait du jeune B..., à une jolie esquisse, d'une finesse et d'une élégance extrêmes.
Nul ne se plaindra que M. Paul Dubois et M. Falguière aient tenu le pinceau en même temps que le ciseau, suivant en cela l'exemple des artistes encyclopédiques du XV^et du XYl^ siècle, les Ghirlandajo, les Botticelli, les Benvenuto Cellini, qui étaient non seulement peintres et
sculpteurs , mais aussi architectes , poètes , et même soldats. On ne reconnaît volontiers, en notre pays, de supériorité qu'aux spécialistes^ ce qui est souverainement injuste.
Il est évident que le talent de peintre ajoute, chez Paul Dubois, un nouveau reflet de gloire à son talent de sculpteur. Son Eve naissante a un charme tout particulier. Eve naît debout, élégante, s'enveloppant de ses cheveux, croisant d'un geste pudique ses bras sur son sein, le visage calme, étonné et innocent. C'est une œuvre tout à fait remarquable, qui n'a pas, pour la foule, l'attrait plus accessible du Chanteur florentin, mais qui témoigne chez M. Paul Dubois d'une perpétuelle recherche de l'idéal, de facultés d'harmonie et de calme absolument personnelles et élevées.
Comment Paul Dubois, sculpteur, était-il devenu peintre? « Nous avons tous essayé de peindre à Rome, me disait-il un jour. En rentrant en France, je passais mes dimanches à faire de la peinture. » C'est ainsi que je l'ai vu, dans l'atelier d'Henner, se donnant ce congé et peignant le portrait de Janssen l'astronome. Paul Dubois, peintre, est une sorte d'Henner moins libre et recherchant plus vivement la correction. Nous con^
naissons tous ses portraits. La première œuvre importante en ce genre fut le portrait de ses enfants (Salon de 1876), d'une solidité admirable, puis sont venus les portraits de la princesse de Broglie, de M"^^ Casimir-Périer, de M^*® R. Duval, de M^**^ Haskier, de M. P. Argenti, de M^^^ de Chauveaubriand, enfin son pauvre ami d'enfance, le docteur Parrot, frère du remarquable peintre et très galant homme Parrot. Les bustes de M^^® H. Germain, de M. Pasteur, de Paul Baudry, de Cabanel, etc., doivent être ajoutés au catalogue des œuvres hors de pair du maître sculpteur.
M. Paul Dubois, écrivions-nous à propos du Salon de 1877, M. Paul Dubois, dont le pinceau égale en vérité le ciseau, est, dans son art, Topposé de ce genre qui confinerait bien vite à l'ébauche. Il est impossible d'avoir plus de grâce et de délicatesse que dans son Portrait dt la princesse de Broglie. Et quelle simplicité de bon goût! La princesse, vêtue d'une robe de velours brun couleur de loutre, un toquet de même couleur sur la tête, tient à la main une rose dont la couleur avive seule ce tableau volontairement sobre et d'une teinte brune. Des gants de Suède, un fond gris, je ne sais quoi de simple et d'élégant à la fois.
M. Paul Dubois a réellement caressé la figure; le sourire est charmant, le regard étonné ; toute cette physionomie est vraiment jeune et séduisante. M. Dubois n'a pas encore signé un plus joli portrait. Je me trompe; il y a là, tout à côté, un petit profil d'enfant qui dépasse peut-être en valeur artistique le Portrait de M^^ de B. : c'est une petite fille, les che«
veux longs, un nœud marron au cou et un coi blanc rabattu sur une robe verte. Rien de plus joli.
M. Paul Dubois, en peinture, n'est Télève de personne; le livret ne nous indique pas, du moins, qu'il ait eu un maître.
Mais c'est, en attendant les œuvres promises, le Monument de Lamoricière qui place Paul Dubois, sans conteste, au premier rang de tous les sculpteurs vivants. C'est une œuvre maîtresse que ce monument où le bronze et le marbre se marient avec un art si complet. La figure martiale du mort, couché dans son linceul comme un soldat dans son manteau, et autour de lui la Charité et le Courage militaire, d'abord exposés seuls, complétés aujourd'hui par la Méditation et la Foi, produisent un saisissant effet dans la grande église nantaise. La Méditation^ — représentée sous les traits fins et réfléchis d'un vieillard, — m'a moins séduit que la Foi, que cette juvénile et pure figure levant avec tant de ferveur ses mains jointes. La Charité, si calme, si maternelle, a pour digne pendant cette figure vivante et charmante. La cathédrale de Nantes possède dans ce monument une œuvre comparable aux plus beaux morceaux de la Renaissance, au tonfibeau de Louis XII â Saint-Denis et au tombeau de Dreux-Brézé à Rouen. La commission
nantaise avait demandé à Paul Dubois un monument du style Renaissance qui pût aller en regard du tombeau du duc de Bretagne, François II, par Michel Colomb. Mais le maître d'autrefois succombe dans la comparaison avec le maître d'aujourd'hui, et l'an dernier, en visitant la cathédrale de Nantes, nous avons éprouvé devant cette œuvre complète et vraiment « une » dans son cadre mystérieux une des émotions artistiques de notre vie. Je ne sais pas en quel pays du monde on trouverait, à l'heure qu'il est, un artiste de la valeur de M. Paul Dubois.
(( L'homme qui , au Salon de cette année , dision snous en 1876, s'est affirmé avec le plus d'élévation et qui, de plus près, peut être comparé aux grands maîtres, c'est M. Paul Dubois. Un jour, je suis entré dans son atelier. Les figures qu'il expose aujourd'hui, la Charité et le Courage militaire, et deux autres encore qui se tiendront, avec celles-ci, aux quatre angles du monument de Lamoricière, ces admirables figures, dignes d'un artiste de la Renaissance, étaient encore cachées, et apparaissaient, sous les linges qui les couvraient, comme des fantômes. Mais, en revanche, la figure même du général, représenté couché sur son tombeau, les yeux clos, le visage empreint
de cette majesté de la mort qui donne à Thomme une beauté particulière et imposante, cette statue de marbre était découverte. On ne peut la mieux comparer qu'à la statue de bronze que le vieux Rude a étendue sur le tombeau de Godefroy Cavaignac. Chez Rude, c'est le lutteur qui tombe frappé en plein combat. Chez Paul Dubois, dans ce marbre admirable, c'est le croyant qui repose dans son dernier cercueil.
« Après avoir contemplé cette admirable apparition. Je pouvais douter que les statues destinées à l'accompagner, et qui ne m'apparaissaient, sous leur voile blanc, qu'à l'état de spectres, eussent sa grandeur et sa beauté. Je ne voulais point soulever ces voiles. L'œuvre d'art a, dans l'atelier de l'artiste, quelque chose d'inviolable dont il faut respecter le caractère inachevé. Je ne connaissais donc pas ces statues du Courage militaire et de la Charité, et, lorsque je les ai vues au Salon, si pures et si belles, j'ai absolument éprouvé le sentiment d'admiration qui vous saisit lorsqu'en Italie on se trouve face à face avec les chefs-d'œuvre.
« On prendrait ces deux statues de M. Paul
Dubois pour deux sculptures d'un artiste de la
Renaissance, n'était ce sentiment moderne qui
les anime, ce caractère de vie contemporaine
qu'on trouve uni ici à la pureté des conceptions anciennes.
« L'auteur du Chanteur florentin et de YÈve est un incomparable maître, et le succès qui a accueilli, cette année, sa double exposition de peintre et de sculpteur n'est qu'une petite récompense pour tout ce que ses œuvres représentent de soin, de recherches, d'études, de rêves, de dignité et de simplicité dans la vie et de grandeur dans l'idéal.
« Le Courage militaire, ce guerrier pensif et résolu, calme, superbe et fort, appuyé sur son glaive, avec ces peausseries qui entourent élégamment son corps, fait songer au Pensieroso, de Michel-Ange, commcla, Charitd, cette maternelle figure, pressant dans ses bras exquis d'adorables enfants contre son sein, paraît une pensée d'Andréa del Sarto réalisée en sculpture. Il n'y a, Je le répète, pour les œuvres de M. Paul Dubois, d'autres points de comparaison que les artistes du XV« et du XVI® siècle. »
Et, ajoutions-nous, comme eux, comme ces vaillants, M. Paul Dubois vient justement demander à l'art les joies qu'il peut donner à la fois. Comme eux, il est peintre en même temps qu'il est sculpteur," et les deux tableaux qu'il a exposés
cette année lui font le plus grand honneur et ont retenu même la foule par des qualités solides, sincères, un dessin viril, une couleur charmante. Le petit portrait de femme, si joliment traité par M. Paul Dubois, ce visage charmant et bon, et le tableau Portraits de mes enfants, sont des œuvres d'un mérite tout à fait supérieur. Il y a là une harmonie exquise, une vérité serrée de près et une couleur qui captive sans nul fracas. Ces beaux enfants pensifs ne pouvaient être peints que par Thomme qui a sculpté la Charité.
Le Salon de 1876 marquait, d'ailleurs, pour M. Paul Dubois, une date décisive, celle où sa renommée devenait de la gloire et où, jeune encore, il pouvait être comparé aux maîtres les plus illustres. Le jury lui décernait une des premières médailles de la peinture et la médaille d'honneur de la sculpture. C'est beaucoup, disions-nous, — avec bien d'autres, — c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez pour un artiste de cette tenue et de cette trempe, d'une hauteur de pensée et d'uii caractère si élevés, et qui, dans son glorieux labeur, fait moins de bruit que bien des médiocrités tapageuses. A l'étranger, un pareil homme serait comblé d'honneurs.
J'ai négligé de noter les autres récompenses
obtenues par Paul Dubois : une médaille de 2® classe en i86}, et, en 1865, avant même la médaille d'honneur de 1876, la médaille d'honneur, la décoration de chevalier en 1867, celle d'officier en 1874, l'entrée à l'Institut en 1876, l'année même où il obtenait à l'Exposition universelle de 1878 une première médaille comme peintre et la médaille d'honneur comme sculpteur. M. Bergerat a donné un Catalogue à peu près complet, jusqu'en 1877, de ce maître deux fois célèbre :