DESSIN DE CHARLES J*CQ.UE
3o6 CHARLES JACQUE
OÙ il fut comme forcé de faire un envoi. Ce sont là les Salons du peintre.
Comme graveur, Charles Jacque, qui a exposé trois fois, a obtenu trois troisièmes médailles, en 1851, 1861 et i86j. A l'Exposition universelle, en 1867, il envoyait trois cadres d'eauxfortes, la Bergerie entre autres, qui lui valurent une nouvelle troisième médaille. Mais le cas le plus ironique, dans cette très glorieuse existence d'artiste , c'est que , médaillé pour la peinture en 1861, i86j et 1864 (toujours des troisièmes médailles), Charles Jacque a obtenu, en tout, sept médailles, dont pas une, — la chose est à peine croyable, — n'a dépassé le numéro trois. Il est sans doute le seul de tous les peintres et graveurs qui ait sept troisièmes médailles. Certes, il doit se moquer des récompenses officielles ; il est supérieur aux plus hautes. Mais le fait n'en est pas moins à noter ici, dans un temps où les médailles et les croix pleuvent sur les médiocrités. Pierre Véron a, dans une alerte biographie de Jacque, raconté que l'artiste fit, un jour, avec son ami Louis Leroy, le peintre-écrivain, une gageure bizarre. Il paria un tableau que jamais lui, Jacque, ne serait décoré. Charles Jacque fut décoré à part, comme en sourdine, sur l'initiative de M. de Nieuwer-
kerke, quarante-huit heures après la distribution des récompenses de l'Exposition universelle de 1867. « Mes idées subversives m'avaient éloigné de l'autel, me disait-il en souriant; on m'a fait communier à part. »
Ainsi, Jacque, un des maîtres de ce temps, une des rares personnalités artistiques qui survivront à l'engouement et à la mode, Charles Jacque porte simplement le ruban de chevalier, lorsqu'il n'y a point dans le monde nombreux des artistes une toute petite gloriette qui ne soit plus médaillée et plus crucifiée que lui. Il s'en moque, il est vrai. Sa récompense, c'est son œuvre même. Il peint pour lui, non pour les croix. Mais c'est à ceux qui récompensent les artistes honorant la nation et l'art qu'il appartiendrait de se souvenir de cette justice à rendre et de ce maître à honorer.
Je parlais de renommée!... Je répétais le mot de gloirel Charles Jacque, philosophe narquois et prenant la vie pour ce qu'elle est, croit avec raison que, pour l'artiste, — pour les artistes qui, comme lui, sont certains de l'avenir, — ce qui importe, avant tout, c'est la conscience de soi-même. Il a pour premier juge son propre sentiment et, je le répète, me semble s'inquiéter peu, avec raison, de celui des autres, et surtout des
banalités de la réclame et de la renommée courante. Je lui avais, un jour, envoyé à Pau, où il passe rhiver, un télégramme pour le premier jour de Tan. Il me le renvoya en me faisant remarquer l'orthographe qu'avaient prise en chemin nos deux noms :
Charles Wacque, peintre
Pau
Tous mes vaux et mes amitiés dévouées
J. Clarentie.
a Remarquez, ajoutait sa lettre, comme on écrit nos noms! — Cela me rappelle une histoire que je veux vous raconter. Nous avions projeté, avec Daumier, d'aller voir ensemble, à la Bibliothèque, l'Œuvre réservé de Rembrandt, que Daumier ne connaissait pas. Arrives aux salles, le garçon à qui nous nous adressions nous mena droit au conservateur en chef qui, ayant mis son binocle (d'or, je crois), nous demanda nos noms, que je lui déclinai. Il les écrivit. « Avez-vous, me dit-il, une a lettre de quelqu'un de connu ? de quelqu'un qui vous re- « commande ? — Mais, Monsieur, lui dis-je, moi, je n'en ai « pas; mais mon ami, qui est là, monsieur Daumier, est ma « garantie, puisque je suis avec lui. — Je ne vous dis pas, fit-il a d'un air embarrassé, mais je ne connais pas Monsieur. » Tableau! — « Comment! mais Monsieur est le célèbre caria caturiste Daumier dont vous devez avoir à la Bibliothèque « l'Œuvre, composé de plusieurs milliers de sujets! » Voyant l'air ahuri de mon conservateur en chef, je me donnai l'agrément de lui jeter ceci à la tête : — « Et moi. Monsieur, « sans être célèbre comme mon ami, je n'en ai pas moins « un Œuvre composé de plus de trois cents eaux- fortes qu'on « m'a dit être ici ! » Le conservateur en chef finit par dire à l'employé qui venait de nous guider : a Enfin, communiquez
ce à ces Messieurs ! » Je suppose que, pendant que sous l'œil de deux gardiens, nous visitions le Rembrandt réservé, on s'informa s'il existait en effet un Honoré Daumier et un Charles Jacque,car, en sortant, personne ne nous mit le grappin sur le collet. »
De telles aventures sont bien faites pour donner à un esprit supérieur comme le sien un certain dédain du bruit vulgaire. Il sait ce que vaut la lutte et ce que vaut le succès. Il a vendu en 1848 dix tableaux' pour trois cents francs^ — soit trente francs le tableau, — et certaines toiles de lui en valent aujourd'hui trente mille. Il n'est ni misanthrope ni niaisement satisfait. Il est simple, naturel, et trouve que la vie est bien payée.
Il a ses idées, très nettes et très sincères :
« Je n'aime pas, dit-il, la peinture claire de maintenant. J'en suis resté à ce que les jeunes d'aujourd'hui appellent la peinture vieux jeu. Mais quoi ! il faut du clair pour les appartements modernes, qui sont généralement sombres. De là la vogue des tableaux qui font trou, accrochent le regard à la muraille. »
C'est un tempérament résolu, ardent, travaillant avec une allégresse vaillante, travaillant toujours, et pourtant s'éprenant de passions à côté, comme la fabrication de vieux meubles gothiques (il a dessiné et fait exécuter, en ce genre, des chefs-
d'œuvre, d'admirables bahuts, des crédences qui seraient la parure d'un Musée de Cluny), ou encore comme l'élevage des poules, et cette dernière passion lui a coûté cher.
« Ami de la locomotion, dit Véron, Jacque a tour à tour habité la Bourgogne, Barbizon, Anet. Il a, au Croisic, installé, un moment, un atelier de meubles. » L'hiver, il habite Pau; au printemps, il vient à Paris ; l'été, il travaille à Petit-Colombes.
Je trouve dans l'Artiste de 1856, à propos du séjour de Jacque à Barbizon, cette indication : « Charles Jacque, qui compose avec Théodore Rousseau et Millet la colonie de Barbizon, met tous ses soins aujourd'hui à élever des poules, à fixer les races de gallinacés et à peindre des intérieurs de poulaillers, moins peut-être pour obéir à ses instincts d'artiste que pour faire honneur à la Société d'Acclimatation, dont il est un des membres les plus assidus. »
Jacque, qui a écrit avec beaucoup de précision un petit aperçu des différents genres de gravures dans le Magasin pittoresque, a publié un livre spécial, le Poulailler, monographie des poules indigènes et exotiques, texte et dessins par Ch. Jacque, gravures sur bois par Adrien Lavieille. Il a même inventé une boîte à élevage qui
porte son nom, la boîte à élevage Jacque, et, un moment, il fut plus fier d'avoir bien aménagé un grillage pour la sortie des poussins que d'avoir signé des eaux-fortes que se disputent et que se disputeront bien plus encore, dans l'avenir, les amateurs, tels que M. Dutuit, avec autant de passion que la plus rare eau-forte d'Albert Durer et de Rembrandt.
« Une foule de gens, dil Charles Jacque, dans leurs moments de loisir, s'occupent de questions d'agriculture, ainsi que de l'acclimatation des plantes et des animaux utiles, et font des essais en rapport avec leurs ressources et leurs connaissances. Mais une véritable mode à laquelle personne ne se soustrait, c'est l'élevage des poules. Celle-là est si amusante, le plaisir est si direct, l'œuf que l'enfant est allé chercher dans le poulailler est si frais, la poule qui l'a pondu est si privée et vient si gentiment prendre aux marches de la porte la mie de pain que la maîtresse du logis lui offre dans sa main ; le coq est si beau, si majestueux, si prévenant pour ses poules; et, à côté de l'énorme coq Brahma, ce Bantam argenté et si délicieusement coquet : ses formes sont ravissantes; son air est si comique quand il prétend défendre sa microscopique moitié ; son plumage est si riche, si distingué ; enfin les soins à donner à l'installation de ces charmantes bétes font passer le temps si rapidement qu'on ne pense plus à s'ennuyer de vivre.»
Le ton de ces quelques lignes montre combien Jacque les aimait, ces poules et ces poussins dont il offrait de la graine à George Sand toute charmée. Ces deux naturalistes admirables étaient bien faits pour se comprendre.
CHARLES JACQUE JIJ
La peinture ne souffrait pas de cette passion des poulets, mais elle la nourrissait. Jacque a longtemps travaillé pour ses poules. Aujourd'hui il travaille pour lui et les siens.
Boulevard de Clichy, il a installé en quelque sorte tout un atelier de gravures pour son propre usage : imprimerie, presse à tirer les planches, et c'est plaisir de le voir là, vif, actif, alerte, travaillant avec une vaillance Juvénile à quelque eau-forte d'un format inusité, — vrai chefd'œuvre encore inédit, dont le cuivre, rayé de milliers et de milliers de traits de pointe, représente non seulement une valeur artistique considérable, mais un travail matériel, un labeur véritablement prodigieux.
Et à côté de cette Bergerie gradée se dresse, dans l'atelier du maître animalier, une toile immense. Il rêve et achève des tableaux agrandis, plus vastes et plus étonnants que jamais. La dernière fois que je l'ai vu, il était préoccupé de l'achat d'une paire de chevaux de halage robustes et tachetés d'une certaine manière, avec une robe d'une certaine couleur, et qu'il veut graver sur le vif même, dans sa propriété des environs de Paris.
Je feuilletais naguère V Artiste, et j'y trouvais des
eaux-fortes de la jeunesse de Jacque : le Travail rustique, avec sa grande vigueur d'accent et sa saine odeur de nature, d'après Hobbema; puis le Pâturage flamand, fac-similé d'Adrian Van de Velde, d'une limpidité qui égale celle de roriginal; le Crépuscule poétique, une lithographie admirable, un berger rentrant ses cochons à la porcherie; enfin une superbe eau-forte, la Prière, représentant des paysans agenouillés dans une pénombre rembranesque. Tout cela est fort remarquable ; mais quel pas en avant fait par le maître entre ces gravures et la dernière série de dix eaux -fortes, d'une valeur hors de pair, que Jacque publiait naguère en un Album (1881)!
Le temps est loin où Charles Jacque donnait pour quelques francs des gravures qui aujourd'hui se vendent à prix d^or. « Et notez que ce sont les mêmes ! » dit, avec son fin sourire, le mahre graveur! « Seulement les amateurs payent quinze cents francs ce qu'ils payaient quinze sous ! » C'est que la justice est venue, et avec elle la renommée durable.
Dévoué non seulement à l'art, mais aux artistes, Charles Jacque s'était associé à l'idée de ceux des peintres qui voulurent naguère fonder une Société des Animaliers, comme il existe une Société des
Aquarellistes. Charles Jacque était le maître le plus capable de constituer une telle association, lui, le peintre des Bergeries, des Poulaillers, des étables de porcs, des cours de ferme où un coq picore dans un rayon de soleil, des chênaies sous lesquelles le troupeau s'engage. On a vu là combien Charles Jacque est un maître puissant, solide et incontesté.
Le mot animalier n'est point français, mais il fait partie de cet argot des ateliers qui finit peu à peu, avec le temps, par prendre rang dans le Dictionnaire. Combien de vocables désormais académiques ne sont, au total, que des parvenus ! Animalier, comme salonnier (que j'ai écrit le premier, ce qui n'est peut-être pas un grand titre de gloire), comme aquarelliste, comme moderniste,
et tant d'autres mots encore, nés d'hier, est donc entré dans la langue courante, et l'on s'en peut servir non seulement sans craindre de n'être point compris, mais sans avoir à redouter d'être blâmé par les puristes. La langue moderne ou « moderniste » n'est pas farouche : elle permet maintes familiarités, trop de familiarités même, et nous finirons par étouffer peut-être notre vieil et clair langage français sous un entassement de barbarismes.
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Ce qui est certain, c'est que Charles Jacque a voulu fonder la Société des Animaliers, et qu'il marche à la tête des animaliers de ce temps.
Groupe important que celui-là et qui peut être assuré de durer, de conserver sa renommée , bien plus que tant d'autres peintres un peu trop gâtés par la mode. Il n'y a point de mode, en effet, dans l'art d'exprimer la nature telle qu'elle est, à travers son propre tempérament, — et, à des degrés divers, un taureau de Paul Potter ou un chien dç Desportes n'a rien à craindre de la sévérité de l'avenir, parce qu'en général il n'a rien demandé à l'engouement passager, comme le font les artistes-modistes. Troyon avec ses bœufs, Rosa Bonheur avec ses chevaux, Jadin avec ses buU-dogs ont été des animaliers de premier ordre : Troyon surtout, qui est un grand peintre. Ceux-là ne furent pas portés par la vogue que donnent trop facilement les sujets anecdotiques, les peintures sentimentales, les mélodrames ou les mimodrames au pinceau. Charles Jacque, naturaliste excellent, a peint avec une entière sincérité ce qu'il a vu, et dans une basse-cour il fait scintiller la couleur, les verts des plumages, les rouges des crêtes, les jaunes d'or du fumier, comme, dans une bergerie, il sait exprimer la fraîcheur profonde, la paix, le
calme en quelque sorte ruminant, — je demande pardon de Tassociation de mots,— de la pénombre.
Naturaliste, disais-je tout à l'heure. Il travaille en effet d'après nature. Son admirable Souricièrey d'une vigueur si rare, d'une couleur si puissante, gravée pour la Galette des Beaux-Arts, a été faite un jour que, tendant le piège aux souris, il trouva les cases occupées, un matin. Il prit alors son burin et se mit à l'œuvre. Ainsi fait-il pour ses tableaux : il n'a eu d'autre maître que la nature elle-même , l'inépuisable et immortelle initiatrice.
Sa grande amitié, ou sa grande fréquentation, ce fut, comme le rappelait Charles Blanc, J.-F. Millet, son voisin d'habitation, sur la lisière du Bas-Bréau, Millet, qu'il trouvait si supérieur jusqu'au jour où, tournant un peu à la solennité biblique, le grand peintre se préoccupa autant de ses propres paroles que de ses tableaux. Charles Jacque, le plus simple et le plus spirituel des hommes, n'admet pas volontiers une certaine pose inutile, même chez les meilleurs, même chez les plus grands.
Il parlait, un jour, de Claude Lorrain à Corot.
« Claude Lorrain, dit le maître poète, en ayant l'air de chercher, Claude Lorrain?... Attendez
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donc!... Ouï, oui !... Il y en a au Louvre, n'estce pas ? »
Charles Jacque crut, un moment, à une malice du bonhomme.
« Oui, Monsieur Corot, répondit-il froidement, sans se troubler, il y en a au Louvre ! »
La moindre exagération ou la moindre affectation blesse ce subtil et sensitif Charles Jacque, qui, lui, est le plus fin mais le plus sincère des hommes.
Et puis Charles Jacque est un délicat, esprit lettré y pensif, comme dit Hugo, et poète à ses heures. Il a parfois ajouté un quatrain à la Pibrac à ses eaux-fortes , comme au bas de cette Souricière, dont je parlais tout à l'heure, — trois souris prises, — « estampe ironique et que le graveur assaisonne d'un quatrain de haute moralité, tout semblable, dit Charles Blanc, à ceux qu'Israël composait jadis pour Callot ».
Peu de temps avant la mort de son ami le musicien Edmond Membrée, Charles Jacque avait eu l'idée d'écrire un recueil de chansons dont Membrée eût composé la musique et Jacque illustréles paroles. Quel dommage qu'un tel album, qui serait sans prix aujourd'hui, n'ait pas été achevé! A-t-il été commencé seulement? Jacque avait rimé déjà
deux chansons au moins, d'un tour vraiment poétique et d'un sentiment pittoresque tout à fait profond : — des « Charles Jacque envers», comme il eût signé des Charles Jacque sur la toile. L'une de ces chansons, Phébe, paysage à la plume d'un effet superbe, donne la sensation même de tel grand retour de moutons à la bergerie, important tableau que j'ai vu chez Jacque, un chef-d'œuvre :
Un long piétinement remplit bientôt l'espace; Voici venir, dans l'ombre, un chien noir, un berger Ramenant ses moutons... On entend s'approcher Le bruit silencieux du grand troupeau qui passe.
£t la lune dans la rivière
Mire son grand disque vermeil
Dont chaque flot, au flot pareil.
Entraîne une longue lanière.
J'ai à peine indiqué par traits rapides, mais d'après nature, la physionomie artistique de ce maître si profond et si varié. On ne résume point en quelques pages une telle existence de labeur et de loyauté.
Celui-là est assuré de vivre. Il a, au fer chaud, signé les meubles de chêne qu'il fabriquait autrefois par amour de l'art. De même il a marqué, enfoncé son nom dans l'histoire artistique de ce temps. Graveur qui figurera, dans l'avenir, à côté des Van de Velde, des Ostade, des Rembrandt
et des Pierre de Laer, Charles Jacque a pris son rang en première ligne dans l'art du paysage français, et que de fois l'avenir, en revoyant maintes œuvres aujourd'hui réputées durables, haussera les épaules et dira, revenant à des œuvres plus viriles et plus simples, solides comme la terre même : « Revenons à nos moutons... Ramenezmoi aux Charles Jacque ! »
Ceux-là sont rares qui, comme ce maître si vivant, sont assurés de survivre.
mp. Jouiuil et Sigaui.
?|'est dans le très remarquable morceau ] intitulé : De la Sculpture et des Scuip- ] feurs, — et dont on trouvera d'autres fragments encore plus loin, aux pages consacrées à Alexandre Falguière, — que Dumas fils parle ainsi de la joie d'admirer, et qu'il en parle à propos d'un sculpteur, mort aujourd'hui, Clésinger :
Les artistes vivants ont en France, dit Alexandre Dumas fils, un défaut qui nuit énormément à leur réputation : ce défaut, c'est de ne pas être morts. Tant qu'on vit, on n'est pas. Nous avons beaucoup de peine à reconnaître qu'un monsieur qui boit, mange, se promène comme tout le monde, qui est moins beau, moins grand, moins riche, moins bien mis que nous, ou plus beau, plus grand, plus riche et mieux mis, soit cependant plus que nous. Autant la flatterie nous est facile en France à l'égard des gens puissants, autant l'admiration
nous pèse à Tégard des gens de valeur. Heureusement, la mort est là. En immobilisant les grands hommes , en clouant un point de bronze à la fin de leurs œuvres, en les couchant dans un joli endroit nommé cimetière, où ils ne gênent plus personne, pas même leurs voisins, elle n'éteint pas, mais elle calme un peu l'irritation que causait la vie de leur talent, et la postérité, qui commence à leur fin, peut, à son aise, sur ces corps qui ne bougent plus, prendre la mesure du vêtement dont elle les couvrira dans l'avenir.
a Pour ma part, je trouve le monde bien tel qu'il est. L'aveuglement, l'envie , la bêtise des masses me paraissent des éléments indispensables à la production de l'artiste. S'il n'a pas une force réelle, il y succombe ; tant mieux ! S'il a du génie, il en sort encore plus grand. Et puis, en réalité, pourquoi voulez-vous que ceux qui ont des yeux y voient, que ceux qui ont des oreilles entendent? Il y a six mille ans que Dieu a fait le monde, il y a dix-huit siècles que Jésus-Christ est mort pour le prouver, et il y a encore des gens qui disent que ce n'est pas vrai. L'esprit de négation est à peu près universel chez nous. C'est tout naturel ; c'est chez nous qu'on produit le plus. On ne peut nier ce qui est. Nier une chose qui n'existerait certainement pas , ce serait l'affirmer. Deux négations valent une affirmation au. dire des grammaires. Cependant c'est une grande jouissance pour l'homme intelligent de pouvoir, de savoir admirer. Peut-on mieux utiliser ses sens qu'en les employant à la perception, à l'analyse, à l'admiration d'une belle œuvre? Ce que je sais, moi, c'est que je remercie Dieu de m'avoir fait naître dans un siècle comme celui-ci, que je regarde tout simplement comme un des plus grands siècles de l'histoire de l'intelligence humaine; et je dis un des plus grands, parce que nous n'en sommes encore qu'à la moitié. Il résulte de ma satisfaction d'être contemporain de tant de grands hommes, que je vais voir le plus souvent possible ceux que je connais. Il y a des gens qui vont dans le palais des singes, au Jardin des plantes. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Il est vrai que ces gens-là ennuieraient fort les artistes s'ils allaient les visiter. x>
En face de Tatelier de Falguière , ou , pour mieux dire, porte à porte, rue d'Assas, est l'atelier de M. Paul Dubois. Talent délicat et élevé, Tauteur exquis du Chanteur florentin fait aussi, comme Falguière, de la peinture. Et rien n'est plus frappant que la parfaite conformité des œuvres peintes de Paul Dubois avec ses œuvres sculptées.
Je voyais naguère , chez un marchand de tableaux de la rue Taitbout, un profil de femme coiffée d'un toquet de velours noir et vêtue d'une robe de même couleur, taillée à la mode de la Renaissance. C'était charmant, séduisant, d'un grain très fin, et rien ne rappelait plus la sculpture de Paul Dubois que cette peinture, qui était son œuvre. On eût deviné l'auteur alors même que le tableau n'eût pas été signé. M. Paul Dubois est un véritable artiste, j'entends non seulement dans ses œuvres, qui sont exquises, mais dans sa vie, dans ses rêves. // a la foi, et il travaille sans fracas, comme il a triomphé sans bruit.
M. Paul Dubois est né le i8 juillet 1829, à Nogent-sur-Seine (Aube). Mis en pension à l'âge de huit ans, au collège Louis-le-Grand, à Paris, dès l'enfance il montrait beaucoup de goût pour le dessin, mais le dessin serré, travaillé et fini; sa
passion pour l'art naissait sur les bancs mêmes du vieux lycée. Il s'exerçait aussi déjà à quelques essais de modelage. La vocation visible, absolue, était là.
A sa sortie du collège, Paul Dubois commença ses études de droit, son père le destinant à la magistrature; mais les Instilutes de Justinien firent place insensiblement, dans ses occupations, à la musique et au modelage. Il entra, très tard déjà, dans l'atelier de M. Toussaint, qui avait repris la suite de l'atelier de David d'Angers, son maître. « Excellent homme et excellent professeur », dit aujourd'hui le directeur de l'École des Beaux-Arts en parlant de l'artiste qui lui donna les premiers enseignements. Le sculpteur resta d'ailleurs à l'atelier Toussaint tout juste le temps nécessaire pour apprendre l'orthographe de son art, et, en janvier 1859, — Dubois allait avoir trente ans, — il partit pour Rome. Il vécut là dans une atmosphère d'art et travailla avec acharnement. La volonté, chez lui, — une volonté doublée d'une profonde sévérité envers luimême et d'une rare loyauté envers les autres, — apportait encore sa puissance à ce don que rien ne remplace. Paul Dubois eut pour compagnons Élie Delaunay, J.-J. Henner, Falguière,
Chapu, Georges Bizet, Paladilhe, tout un groupe glorieux.
M. Emile Bergerat, dans une notice excellente sur Paul Dubois, qui fait partie de la collection Baschet, a bien saisi l'influence de la villa Médicis sur Tartiste : «Paul Dubois, dit-il, avait passé Tâge des concours de T École, et il ne pouvait espérer d'aller en Italie que sur ses propres ressources. Il n'eut pas de peine à obtenir de sa famille, d'ailleurs aisée, qu'elle lui avançât les frais du voyage. Peut-être fit-il peser dans la balance le nom de Pigalle, son arrière-cousin maternel; toujours est-il qu'en janvier 1869 il s'embarquait pour Gênes, Livourne, Pise et Rome. Il avait, pendant son séjour chez Toussaint, beaucoup étudié les grands Italiens à la Bibliothèque des Estampes; aussi son impression fut-elle bien vive au Campo-Santo de Pise devant des peintures d'Orcagna et de Benozzo Gozzoli. La cité sainte produisit sur lui, comme sur tous ceux qui l'ont habitée, une impression profonde. Dans cet air fécondé par la poussière de tant de chefs-d'œuvre amassés, il semble que le beau fleurisse de lui-même entre les ruines, pareil à ces plantes aux graines immortelles dont les quatre vents se font les semeurs. Dans Tété
de 1859, il avait fait le voyage de Naples en compagnie de Didier, le paysagiste, et de Georges Bizet, notre regretté compositeur. C'est en rentrant à Rome qu'il s'entreprit à un petit basrelief représentant l'épisode biblique de Ruth et Noémi. Cet ouvrage, le premier qu'il ait exécuté, attestait déjà du goût suprême de la forme, particulier à tous les autres. Il est resté, crois-je, dans la possession de son mouleur. »
Ce fut de Rome que Paul Dubois envoya son Saint Jean exquis et attirant, — une vraie statue de la Renaissance, — et son Narcisse^ exposés en 1863, année de son retour à Paris, où il rentrait en juillet, déjà et désormais célèbre.
Théophile Gautier disait alors , dans son compte rendu du Salon de 1863 : « Selon nos idées françaises, un certain ridicule s'attache au nom de Narcisse. On se moque volontiers de ce jeune homme qui s'éprit de sa propre beauté et ne put se détacher de la fontaine, miroir liquide qui la reflétait. M. Dubois Ta bien vengé de ces sarcasmes vulgaires. Chez les Grecs, l'idéal de la beauté n'était pas réalisé nécessairement par la femme comme chez nous. La forme la plus pure, la plus parfaite, car elle réunissait la force à la grâce, se trouvait parfois dans le jeune hommç
développé aux exercices du gymnase. C'est ainsi que M. Dubois a compris Narcisse. Il n'en a pas fait un fat efféminé. Le jeune Grec, avant d'entrer au bain, se dépouille de sa tunique et regarde avec une admiration d'artiste les irréprochables contours divins. Ce mouvement est vraiment digne de l'antiquité. Phidias, Cléomène et Praxitèle en eussent à coup sûr admiré la superbe et tranquille élégance. »
Ainsi, Rome nous envoyait encore un nouveau maître. A Paris, en cherchant des sujets plus nouveaux encore, Paul Dubois eut l'idée d'un apprenti artiste duXV^ siècle grattant sa mandoline. L'inspiration fut une trouvaille. C'était le Chanteur florentin^ qui devait assurer à son auteur, avec le suffrage des raffinés, la grande popularité ellemême de la foule. Nul ne résista à ce charme. Nous revoyions naguère, dans] le salon de M. Legouvé, une cire de ce Chanteur; on ne saurait rêver vision plus délicate. Ce Chanteur fut pour Paul Dubois ce que le Passant fut pour Coppée : le charmeur de la popularité. Les racleurs de mandoline de Florence portent bonheur, paraît-il.
« M. Paul Dubois, disions-nous lors du Salon de 1874, a envoyé, cette année, la statue en mar-
bre de son Narcisse, dont on avait loué Télégance absolue lorsqu'il en exposa le modèle en plâtre, La figure, en revêtant cette forme définitive du marbre, a encore gagné en séduction. Le talent exquis, sérieux et réfléchi de M. Paul Dubois ne s'est jamais mieux affirmé peut-être que dans cette noble et calme statue, le modèle même de la grâce chez réphèbe, et supérieure peut-être à ce Chanteur florentin qui a donné la renommée à son auteur.» Supérieure! voilà des mots qu'on devrait avoir scrupule d'écrire. Narcisse, le Chanteur florentin, le merveilleux petit Saint Jean, ce maigre mangeur de sauterelles, sont des œuvres qu'il faut admirer et aimer sans chercher à les préférer. M. Bergerat a fort bien dit, à propos du Saint Jean^ qui, si le jeu de mots est permis, fut aussi, grâce à Paul Dubois, un précurseur en sculpture : « Par son mouvement inspiré, l'élan prophétique de son geste, sa fine tête d'enfant aux yeux fixement ouverts et sa bouche parlante , il a entraîné à sa suite toute l'Ecole, et il Ta menée à Florence. Elle semble s'y être établie pour quelque temps à l'ombre du vieux Donatello, l'aïeul proclamé du naturalisme moderne. »
J'ajoute que le naturalisme, tel que le comprtennent Donatello et Paul Dubois, n'a rien qui puisse