PREMIÈRE PARTIE
EMPLOYÉE A LA DÉCORATION DES EDIFICES SACRES ET PUBLICS, CHEZ LES GRECS.
Des tableaux consacrés dans les temples par un motif religieux , et servant à la décoration des lieux sacrés.
Nous ignorons si, dans les temps ou la peinture n’était encore qu’un dessin au trait, colorié à teintes plates , comme nous l’ont montrée les tombeaux de quelques anciennes villes étrusques, la Grèce connut l’usage d’orner de peintures de cette espèce les parois intérieures de ses temples. L’exemple de ces antiques peintures sur mur d’Ardée, de Lanuvium et de Cæré1, qui paraissent avoir été dans ce cas, et qui durent être exécutées par des artistes grecs, et d’après des modèles grecs2, fournirait, comme je l’ai déjà dit, une assez grave
1 Les tombeaux récemment découverts àCerveteri, l’antique Cæré, ont offert des peintures grossièrement exécutées sur le tuf même, sans aucun enduit ; et ces peintures ne consistaient qu’en des figures dessinées au trait , en noir, avec des parties coloriées en blanc et en rouge. On connaît
trop les peintures des tombeaux de Corneto et de Chiusi, pour qu’il soit nécessaire de les citer; mais je profile avec plaisir de cette
occasion pour publier la peinture d’un tombeau récemment découvert à Ruvo ; j’en donnerai le dessin, planche XIII, avec une courte notice.
5 C’est ce que j’avais cru pouvoir admettre , sur la foi de l’inscription antique telle qu’elle a été rapportée par Pline XXXV, io, 87, et restituée par M. Sillig, Catal. vet. Artif., p. 247-9. ï‘e choix des sujets semblait d’ailleurs venir à l’appui
présomption, sinon à l’appui de la généralité de cet usage, en Grèce et en Italie, du moins en faveur de l’application qui aurait pu s’en faire dans certaines circonstances et dans certaines localités1. Mais, en admettant, avec les restrictions convenables , l’existence d’un pareil usage pour l’époque primitive et en quelque sorte mythologique de l’art grec, ce n’est pas à l’influence du goût égyptien que j’en attribuerais l’origine ; et sur ce point, comme sur presque tous les autres, je m’éloignerais de l’opinion du savant académicien, qui, fort versé dans 1 intelligence des textes de l’époque alexandrine , ne me paraît pas aussi familier avec l’histoire de l’art antique.
En effet, si l’Egypte eut quelque part dans le développement de la civilisation grecque, comme je le pense, sans admettre toutefois l’extension qu’a prise de nos jours cette manière de voir, ce ne fut pas le spectacle de ses monuments couverts de sculptures coloriées , qui eût pu donner aux Grecs du premier âge l’idée de décorer leurs temples de peintures
de cette idée , bien que les figures d 'Hélène et d' Atalante se soient rencontrées sur des miroirs, de travail étrusque, avec leurs noms gravés en caractères étrusques, EAL MEI, flflEI/lfR, ainsi que M. K. Oit.
Müller en a lait fobservation , die Etrusker , iv, 3,6, II, 258, 6i ). J’ajoute ici une notion curieusa , qui paraît avoir échappé à la connaissance du savant académicien : c’est celle que nous fournit Servius , cul Virg. Æn. i , 48, au sujet d’une peinture de Capanèe, qui se trouvait à Ardée, dans le temple de Castor et Pollux , à gauche, en entrant : Ardeæ, in templo Castoris et Polluas, in lœvâ intrantikuspost fores , Capaneos pictus est fuhnen per utraque tempora trujectv-s , t. I, p. 17, ed. Lion. Or, deux circonstances sont ici à remarquer : la pre-
mère, c’est que le sujet de Capanèe, qui se trouve si souvent sur des urnes et des scarabées de travail étrusque, ’n’y est jamais représenté de la manière que l’indique ici Servius et que Virgile l’avait en vue : expirantem transfixo tempore Jlammas ; la seconde, c’est que le nom CAPANEOS, tel qu’il se lisait sans doute sur la peinture même , n’avait pu provenir d’une main étrusque , puisque l’alphabet de ce peuple manquait de la lettre O.
1 C’est ce que n’a pas compris ou n’a pas voulu comprendre l’académicien français, qui a critiqué ce que je disais de cette pré somption ; comme s’il s’agissait de ces peintures mêmes d’ Ardée, de Lanuvium et de Cæré, qui ne sont point en question, et non pas d’une application plus ou moins
sur mur : car ces deux procédés n’ont qu’une analogie apparente ; et d’ailleurs, l’Egypte ne s’ouvrit au commerce des autres peuples, et ne devint accessible pour les Grecs qu’à une époque où le génie grec, affranchi déjà des influences étrangères qui avaient entouré son berceau , tendait à se développer dans toute l’énergie de ses propres facultés , dans toute l’originalité de ses qualités nationales. Les seuls monuments qui purent agir sur la civilisation grecque , à sa naissance , sont ceux qu’y portèrent les premières colonies, composées de marchands phéniciens et d’aventuriers égyptiens et asiatiques, tels que cet ancien simulacre à' Apollon Lycien, qui passait pour avoir été dédié par Danaüs , à Argos1; tels encore que ces statues si anciennes que Pausanias vit à Thèbes2, où l’on croyait quelles avaient été fabriquées du bois même des vaisseaux de Cadmus, et qui devaient être des monuments du culte phénicien à'Astarté ; et ces monuments étaient certainement de bois, ainsi que le dit, en termes exprès, Pausanias0: c’étaient des figurines de bois peintes, et des peintures sur planches de cèdre ou de sycomore, telles que nous en possédons par centaines dans nos cabinets d’antiquités. Le fait de ces statues, en bois, de style égyptien , ^ oclvcl ctiyvvriioc , que Pausanias trouva encore en plusieurs endroits de la Grèce ; fait qu’il eut soin de consigner sur son journal de voyage'1, a été judicieusement relevé par M. Quatremère de Quincy 5, comme un des traits les plus importants et les plus féconds en conséquences de l’his-
étenclue de l’usage de peindre les murailles des temples : ce qui est précisément la question.
1 Pausan. n , 19, 3 : To <JY è%apx «G Aavaou v.ai 0 voioç kcii 1o EO ANON dvddny-ct mV. EOAN A y dp Lti t 0% u’vcu 7riiÿoy-ai HANTA, ko.) fAOKi/la. r à AITtUTIA,
2 Pausan. ix, 16, 2 : Qyfia/ojç tyavd tcr'hv, oîi'lco Lu' oipx&ïct , airli kcl'i dvcdïniua.'la. Apyoviaç tiva./ <pa<riv ctvld, k. t. a.
3 Idem, vu, 5, 3 ; cf. il, 19, 3.
4 Idem , 1 , 42 , 5 ; 11 , 24 , 1 5 ; IV , 32 , 1.
5 Jupiter Olympien, p. 16; suiv.
toire de l’art des Grecs. Or, la vue de pareils monuments, dont le bois était la matière , et où la sculpture et la peinture avaient uni leurs ressources pour déguiser leur imperfection commune, devait nécessairement porter les Grecs à s’exercer, dans leurs informes essais d’imitation , sur la même matière , et sans doute aussi dans le même goût. Et ce n’est pas là une simple présomption ; c’est un fait avéré par de nombreux témoignages , cpie, dans cette première période de l’art, la Grèce ne connut que des simulacres de bois 1 : Ho'ctvct ytp ro\e ttclvIcl. L’architecture , dont le bois formait aussi , chez les Grecs du premier âge, l’élément essentiel, ne put que fortifier cette direction primitive du goût ; et tout s’accorde ainsi , dans les notions que nous possédons sur l’origine des arts de la Grèce , pour nous montrer le bois comme la matière mise en œuvre par la sculpture, par la peinture et par l’architecture1 2 3, dans les monuments où ces arts avaient associé leurs travaux0. Il résulte déjà de ce peu de mots , que c’est à l’origine même de la question qui nous divise que le savant académicien et moi prenons pour point de départ des données entièrement différentes : il voit, dans la Grèce antique , des temples peints sur toutes leurs murailles , à l imitation des temples de l’Egypte , où tout était de pierre , et où tout était peint; tandis que cette Grèce primitive ne m’a offert que des temples de bois, coloriés, des statues de bois, enlu-
1 Pausan. n, ig, 3 ; cf. Callimach.
Fragm. cv, p. 477-79, e(E Ernest. Plutarch. Fragm. x, t. XIII, p. 291-2, ed. Hutlen. Voy. Heffter, die Gôtterdienste aaf Rhodus, H. II, S. 8, ff.
2 Consultez l’explication de la pl. VI.
3 Voyez sur ce sujet des observations très-judicieuses de M. de Serradifalco, dans ses Antichità di Selinunte, p. 26. Mes idées s accordent avec les siennes , sauf en un
point , en ce qui concerne l’influence des monuments de l’art égyptien sur les productions primitives de l’art grec. Des temples construits en bois, et renfermant des simulacres de lois peints , comme il se représente avec raison les premiers temples de la Grèce, devaient être enduits de couleurs, sans que cela fût dû à l’exemple de l’Egypte ; et sans nier cette influence, j’en conteste seulement la nécessité, et j’en restreins la portée.
minées , conséquemment aussi , des peintures sur bois. Avec des vues si différentes, il n’est pas étonnant qu’en marchant chacun dans notre voie, nous arrivions à des résultats opposés.
Un exemple de temples peints sur leurs murailles mêmes, qui eût pu influer davantage , à mon avis , sur la direction de l’art grec , est celui que nous offre l’antiquité asiatique , au témoignage d’Ezéchiel1. En effet, de quelque manière qu’on entende le passage du prophète où il est question de figures peintes sur les murs mêmes, images vivantes des fils des Chaldéens , tels gu ils se voyaient représentés avec tous les éléments de leur costume national, il est impossible de ne pas admettre ce témoignage, comme la preuve de cet usage de la peinture sur mur, chez les peuples de la Haute-Asie , à une époque qui précéda de beaucoup celle où la peinture dut acquérir, chez les Grecs, tout son développement, et recevoir de leur main une application semblable. Ce fait une fois admis, il semble que, s’il put exercer quelque part une influence plus ou moins considérable , ce dut être chez les peuples de l’Asie-Mineure , et conséquemment aussi chez les Etrusques, qui reçurent , par la colonie tyrrhénienne, tant d’éléments de la civilisation asiatique, dont nous acquérons de jour en jour, par les décou-
1 Ezechiel. xxiii , i4 : K a; iiSiv aLvépaç
iÇûiypciïpYlfliVOVÇ i'ïït T OU T0l%0U , ilKOVOCÇ XaA-
Sou'av, iÇuypct<pvi/ji.tvauç iv ypa.tpi'S'i ; et 1 5 :
E ^(jiapi-ivovç TTOlKl^jUCtla Î7TI TCtÇ OfftpÛcCÇ CL.O- 1û>y , ■7io.pa£anr'\à, k ou i'Mi tcov xîtpct A&V au'Jccv , . . . o/u-otu/ua viûij v XctïJ'co'av. On voit, d’après une lettre de Cuper à J. Leclerc, Lettre XIII, p. 363, que ce savant doutait encore que les peintures en question fussent sur mur, ou bien sur des tableaux attachés aux murailles. Mais ce doute n’étai t réellement pas fondé , ainsi que l’a montré Ansaldi, de sacr. Tabul. piclar. Usa, p. 45, en citant à l’appui
du texte grec des Septante les passages des versions syriaque et chaldéenne qui y correspondent, et le témoignage de saint Jérôme, qui n’est pas moins explicite, ad Ezech. c. viii, § îo : Sed et omnes templi parietes diversis idolorum imaginibus pingebantur, ut nulla esset bestia, quam non parietis pictura moustraret. Ce trait curieux de l’histoire de l’art n’avait pas échappé à Winckelmann, Stor. d. A. II, p. 959 ; et je m'étonne qu’il n’ait pas trouvé place dans le Manuel d’ Archéologie de M. K. Ott. Muller, § 235 , p. 254 , suiv.
vertes des tombeaux étrusques, la connaissance de plus en plus sensible. Il est bien vrai que d’autres notions, puisées à la même source et appartenant à la même antiquité, tendraient à nous représenter l’usage de revêtir de panneaux de bois peints et dorés1 les parois des temples et des édifices sacrés, comme ayant régné dans l’Asie, concurremment avec celui de la peinture sur mur. Mais ce sont là autant de questions étrangères à l’objet des recherches actuelles, que je dois me borner à indiquer ici, sauf à les traiter ailleurs avec les développements convenables. Quant à l’influence même que put exercer sur les Grecs l’exemple de la Chaklée ou de l’Egypte , comme cette influence ne peut se prouver d’aucune manière , et ne peut s’apprécier que par conjecture, je ne saurais non plus m’y arrêter; attendu que c’est seulement dans le domaine des faits positifs que la question qui nous occupe peut être discutée avec plus ou moins de chances d’arriver à une solution satisfaisante. Ce n’est pas, d’ailleurs, le fait de Y architecture polychrome qui est ici en question. A quelque source que le goût en ait été puisé, et quelques modifications que ce goût ait éprouvées , selon les temps et selon les lieux , chez les divers peuples de l’antiquité, l’existence de temples coloriés, dans la Grèce, à toutes les époques de sa civilisation et sur tous les points de son domaine 2, n’est aujourd’hui sujette à aucun doute, du moins dans son principe, et non dans ce qui con-
1 Voy. les détails que donne Josèphe, Antiq. Judaïc. vu, 3, î, sur la décoration intérieure du temple de Salomon , dont les murs étaient revêtus de panneaux de bois de cèdre, avec ornements d’or incrustés : T ovç Si toi- Xovç Mctpivouç SlcLKccfècèv 2ANI2I, x pvaov cièlaJç inlopvtva-iv ; et ajoutez ceux qui se
lisent dans la description du palais de Salomon , ibid. viii, 5, î : Tel Aonrà. o’ikyi'/uoc.-
' la i dp co /xi va. ftravla 2ANl'2I Tt1/xYi/u,i-
vcuç ix. xiS'pûv , k. t. a. Je reviendrai ailleurs sur quelques particularités , qui se rattachent plus directement à mon sujet, et que me fournit le même auteur.
2 A cet égard, j’admets sur presque tous les points le résultat des observations de M. G. Semper, über vielfarbige Architectur und ScuJptur bei den Allen , Altona, 1 834 ;
cerne les questions de détail , lesquelles sont loin encore d’être résolues d’une manière sûre et positive.
Les plus anciennes peintures que l’histoire de l’art nous fasse connaître , comme étant placées dans des temples, nous y apparaissent toujours en qualité de tableaux consacrés, 7nvctJt*$ avance i/xévot , yçc/c<pa\ oLvoucei/xévca , compris à ce titre dans la classe générale des clvol^yi/xocIcl. A commencer par la Grèce asiatique , où l’art de la peinture paraît avoir d’abord été porté à un certain degré de perfection \ et où cet art s’exerçait dès lors sur des tables cle bois, ce qui est prouvé par le tableau de Bularque 2, le plus ancien tableau, tabula, dont il soit fait mention dans l’histoire de l’art, nous trouvons l’indication de quelques peintures du même genre placées dans les deux temples les plus anciens et les plus célèbres de l’Asie, ceux de la Junon de Samos et de la Diane d’Ephèse. Tel était le tableau consacré dans XHèrœon de Samos par Mandroclès, l’architecte du pont sur lequel Darius avait traversé le Bosphore, et représentant ce passage même du Bosphore par Darius et son armée peinture sur bois, s’il en fut au monde, et renfermant, à n’en pouvoir douter, un très-grand nombre de ligures : d’où il suit que ce tableau devait être d’une dimension considérable, même à supposer, comme cela est très-vraisemblable , que ces figures fussent de petite proportion ; et d’où il résulte aussi que, dès cette époque, l’industrie d’assembler
et je cite avec plaisir le bel ouvrage de M. de Serradifalco , Antichità di Selinunte , qui offre plus d’une preuve authentique de cette architecture des Grecs coloriée.
' C’est ce qui résulte, en effet, d’une indication donnée par Pline, vu, 5 7 (voy. Boettiger, Archâol. d. Mater, p. 109), et justifiée par tous les faits de l’histoire.
2 Le témoignage classique est celui de Pline, xxxv, 8, 34; cf. vu, 38. Voy. au sujet de l’âge de Bularque, contemporain de Candaule , Clinton, Fast. Hellen. Appencl. p. 2 7 1 , sqq ; et sur le mérite cle l’ouvrage même , Boettiger, Mater, p. 107.
3 Herodot. iv, 88; voy. Panofka , Res Samiorum, p. 55.
des planches pour en former un grand tableau, était pratiquée chez les Grecs ; ce qui ne doit pas nous surprendre de la part de l'architecte du pont de bois jeté sur le Bosphore.
Mais ce que nous apprenons de plus important, par cet exemple du tableau consacré par Mandroclès dans YHérœon de Samos , c’est que , dès le temps de la haute antiquité , ce temple célèbre avait reçu , à titre d’ornements produits par le même motif religieux, des peintures du même genre, qui en avaient fait , dans le siècle de Strabon , une sorte de musée , ce que cet écrivain appelle une pinacothêkê 1 : son témoignage est aussi formel sur ce point qu’il est précieux pour l’histoire de l’art. On peut juger, d’après un seul trait, de la grande quantité de tableaux rassemblés dans cet édifice. Les ennemis du philosophe Chrysippe lui reprochaient d’avoir inventé, sur le compte de Junon, une fable obscène, qui eût fait l’objet d’une peinture placée dans YHérœon de Samos ; et le principal moyen de réfutation qu’ils employaient contre lui, c’est qu’il n existait rien de pareil à cette peinture dans aucun des catalogues de tableaux dus à Polémon , à Hypsicrate et à Antigone2 : Rctpcc roîç, vrepl IIINAKI2N yçy-^/ctcri,. ... jœrl'le vrapà, JJoAé/xuvt,
1 Strabon. xiv , (j3y : To'Hpaîov, dpycilov hpov JCCU VICOÇ fJLlycLÇ, 0 ç vvv niNA- KOQifKH îelr %tep'tç JV 70V TTAnüoVÇ 7UV
tvIecvQci KEIME'NIÏN ITINA'KflN , d.hha.1 UINAKO0HKAI, nai vouukoi 7 ivéç liai, 7t\Y\pu; 7uv ccp^ouùiv 7i%vZi/, k. 7. a. Strabon «e sert ici d’une expression nouvelle , pour désigner une chose qui nel’élait pas. Le mot grec 7nvax.oÿvKYi , qui ne se trouve nulle part avant Strabon, et qui même ne se lit, à ma connaissance , que dans Strabon , se rapporte évidemment aux habitudes romaines du siècle de cet écrivain ; à en juger d après l’emploi que faisait déjà Vi-
truve du mot pinucolheca. Mais l’usage de déposer des tableaux dans les temples , et de les y disposer d’une certaine manière , d’accord avec le sentiment religieux, et suivant les convenances de l’art, appartenait certainement à la haute antiquité grecque.
2 Diog. Laert. vu, 188; cf. Origen.
contr. Cels. iv : Tlctpîp/jwvivu (0 Xpvtri^7roc) ypa.(priv tmV iv ïd/ucp, tv h ctppluo'sroiovtra. n 'H pa. 70V A ta. tyîypoL7ù%. L apologiste du christianisme admettant comme réelle la peinture supposée par Chrysippe , il s’en suit qu’Origène manquait ici de critique ou de bonne foi.
g 7ntp" cT>v| /DtpoSiei, olAAol fAv\Si 'kxlç ’A vhyôvcû. Il est donc avéré qu’un des plus grands édifices et des plus augustes sanctuaires de l’antiquité grecque renfermait une multitude de tableaux, qui , déposés d’âge en âge , et consacrés pour des motifs divers, n’avaient pu être disposés, dans la décoration générale du temple, qu’à raison de convenances particulières d’art et de culte que nous ne pouvons connaître aujourd’hui, mais qui impliquent nécessairement la circonstance de panneaux de bois appliqués sur les murailles. C’est d’ailleurs ce qui résulte, avec non moins de certitude que d’évidence , du fait même de la spoliation exercée par Verrès dans ce sanctuaire. Nous savons, en effet, par le témoignage de Cicéron1, qu’il en avait enlevé beaucoup de tableaux : Quas iste tabulas illinc sustulit ; et cet acte de brigandage, que Cicéron qualifie expugnatio fani antic/uissimi , et qui avait eu lieu avant l’époque de Strahon, n’empêchait pas que YHéræon de Samos n’offrît encore, au temps de ce dernier écrivain , une richesse extraordinaire de peintures, distribuées dans l’édifice principal et dans plusieurs édicules particuliers. De cet exemple authentique , fourni par un monument du premier ordre, nous serions suffisamment autorisés à tirer la même induction pour d’autres édifices du même âge et de la même importance, au sujet desquels il nous manquerait un renseignement aussi positif.
Tel serait Y Artèmision d’Eplièse, où nous savons qu’il exista des peintures, l’une desquelles, désignée par Pline sous le nom de tabula, avec la qualification de très-ancienne peinture, in tabula, guæ Ephesi est, antiguissimæ piclurœ 2, doit avoir été
1 Cicéron. inVerr. i, $ 19; voy. plus célèbre peintre athénien de ce nom. L’âge
haut, p. 57, 2). du père et de la fdle est inconnu; voy.
2 Plin. xxxv, 9 , 35. Ce tableau était de Sillig , Catalog. vet. Artif. p. 45o , v. Tima- Timarète , fdle d’un autre Micon que le rete.
dans le même cas. J’en dis autant des peintures de Calliplion, de Samos, qui se trouvaient, au témoignage de Pausanias1 * * *, dans cet Artémision d’Ephèse, et dont le sujet, emprunté de Y Iliade , sert, entre tant d’autres exemples semblables, à prouver que les peintures de temples n’avaient presque jamais pour objet, comme on l’a prétendu, le mythe de la divinité; attendu que , produites en raison d’un vœu ou de quelque circonstance particulière , elles n’étaient pour la plupart que des meubles, des objets d’ornement sacré, clvclQyi/xcltcl. C’est aussi ce qu on doit penser des trois célèbres tableaux d’Eupbranor, qui se voyaient à Ephèse , dans ce même temple , au témoignage de Pline2, et dont les sujets, tels qu’ils sont indiqués par cet auteur, n’avaient non plus aucun rapport avec le mythe de Diane. Mais, d’ailleurs, nous savons, d’une manière positive, qu’il exista, dans Y Artémision d’Eplièse, un édicule renfermant des peintures et la collection de ces peintures, ainsi disposées dans un local particulier, oïicn/xoc, formait, au jugement des critiques les plus éclairés, une véritable pinacotheca : en sorte
1 Pausan. v, 19, 1 ; cf. ibid. x, 25, 2.
Le sujet de l’une de ces peintures était la
Bataille livrée par les Troyens aux vaisseaux
des Grecs ; sur un autre de ces tableaux, les Femmes grecques aidaient Patrocle à revêtir son armure. Il n’y a rien là, comme on voit, qui ait le moindre rapport au mythe de la Diane d’Ephèse. M. Panofka a commis, à l’occasion de ces peintures de Calliphon , quelques inexactitudes qu’il n’est pas inutile de relever, Pies Samior. p. 55. Il appelle cet artiste Calyphon , au lieu de KctAMycov , et il le fait contemporain de Mandroclès ,
sans qu’il y ait aucun renseignement à cet égard. Enfin , il indique le sujet de la première de ces peintures , comme étant une Bataille navale entre les Grecs et les Perses;
ce qui en ferait un événement de l’histoire contemporaine , au lieu d’un trait de l’histoire héroïque ; or , c’est cette dernière hypothèse qui résulte certainement du titre de ce tableau , VE piv , tel qu’il est rapporté par Pausanias, tel qu’on peut se le représenter d’après une peinture d’un vase qui vient d’être trouvé à Ruvo ; et c’est de cette manière que l’a entendu M. Sillig, v. Calliphon , p. 128. Voy. aussi, dans le cabinet Pourtalès , p. 107 , ce qui est dit de cette peinture de Calliphon.
2 Plin. xxxv, 11 , 4o.
5 Pausan. x, 38, 3 : E v <5i À.p'k/u.id'oç E’cpitnctç vrpoç to Ol’KHMA îp^o/aiv <û to ïyyy/ tÀç rPA<î>A 2, x. t. a.
que nous avons ici , dans Y Artèmision d’Ephèse , monument du même ordre que YHérœon de Samos, une preuve équivalente et un exemple contemporain de l’emploi des tableaux pour la décoration des édifices sacrés1 2 3 *.
Nous possédons la même notion, relativement au fameux Asclêpieion, ou temple d’Esculape, de Côs. En effet, Strabon nous le décrit comme rempli de tableaux et d’autres objets d’art consacrés, XNA0HMATON fxealov kpôv 2 ; et ces tableaux ne consistaient pas seulement en tablettes votives représentant des guérisons opérées par la salutaire influence du dieu0, mais en peintures historié/ ues de tout genre et du premier ordre par le talent des artistes , puisque Strabon cite entre autres le portrait d’Antigone, peint par Apelle, et la Vénus Anadyoméne, chef-d’œuvre du même maître u ; d’où il suit que c’était encore là une véritable galerie de tableaux , accrue de siècle en siècle, et placée , pour l’ornement du lieu sacré , dans un des grands sanctuaires de la religion hellénique. Remarquons enfin que, ni dans sa description de YHérœon de Samos , ni dans celle de Y Asclêpieion de Côs, Strabon , qui semble se complaire à parler des tableaux anciens et nouveaux qui s’y trouvaient encore, ne dit absolument rien de peintures sur mur qu’il y aurait vues.
Nous ne savons de quel genre étaient les peintures qui décoraient, au témoignage de Lucien5, 1 eportigue de Sostratos 6, à
1 Boettiger, Arch. d. Maler. , p. 1 1 o-i 1 1 .
2 Strabon. xiv, 657.
3 Liban. Declamat. xxxix , apud Ansald.
de sacr. Tabul. pictar. U su, p. 160 : ToV
A.<ty.M7uov ùç ivipyt%v rPA<Ê>OY2I; voy.
les témoignages à l’appui, qui seront cités dans un autre endroit de ces recherches.
* Strabon. xiv, 657 : Ev oiç i<Ai x.où 0 ’At^axou A'vl/y ovoc n’y A xai n civa.SüojuiVn
A<ppoJ)%.
5 Lucian. Amor. Su, T. V, 268, Bip. ; voy. Boettiger, Archaol. d. Maler. p. 280.
6 Ce portique portait le nom de 1 architecte qui l’avait bâti, le même qui construisit à Cnide , sa patrie , ce jardin suspendu , pensilis ambulatio , vanté par Pline, xxxvi, 12, 18, et qui se signala en Egypte par plusieurs travaux célèbres , notamment par la construction du phare d’Alexandrie , Lucian. Hipp. § 2 , t. VII, p. 295 ; et de
Cnide, non plus que d’autres peintures décrites ailleurs par le même auteur \ en des termes trop vagues pour qu’on puisse inférer rien de certain d’un pareil témoignage ; sans compter que , dans l’ignorance où nous laisse cet auteur sur l’âge et le mérite des peintures dont il s’agit, ce serait peut-être trop hasarder que de les comprendre dans le nombre des tableaux sur bois , de l’ancienne école , i nvcLxeç reyptuv , ainsi que l’a fait
pourtant un habile critique de nos jours, M. Welcker2; mais tout porte à croire que cette conjecture du savant antiquaire, fondée sur la connaissance si profonde qu’il possède de l’art antique , est conforme à la vérité.
Il existait , dans un temple d’Apollon Pythien , à Pergame , une peinture représentant les Grâces , ouvrage de Pythagoras, de Samos, peintre et statuaire célèbre ; et à la manière dont Pausanias indique cette peinture0, elle devait être dans la classe des ocvaôv/Acclct. C’est ce qui est avéré pour les tableaux de l’école corinthienne , qui avaient été recueillis , après le désastre de cette ville, par Attale, roi de Pergame, et placés, suivant toute apparence, dans l’édifice appelé ’ArîctÀou 0<t- Act fxac, 4, de manière à constituer à Pergame une riche pinctcothècjiie. C’est ce qui est aussi bien évident pour plusieurs tableaux d’Apelle, placés dans des temples ou édifices publics de Pergame, de Smyrne etd’Ephèse5, dont le sujet, d’accord
conscrib. Histor. § 62, t. IV, p. 217. Ces diverses notions serviront à compléter l’article de Sostratos dans le livre de M. Sillig.
1 Lucian. de Dom. § 2 1 , t. VIII , p. 108- 1 i3.
2 Welcker, Præfat. ad Pliilostrat. Sen.
hnacj. p. Lxin - lxv.
Pausan. ix, 35 , 2 ; cf. Sillig. v. Pythagoras, p. 402.
“ Pausan. vu , 1 6 , 5 ; cf. ibid. ix , 35 , 2.
5 Le tableau placé dans le temple d’Ephèse était le célèbre portrait d’Alexandre Kéraunophoivs , Plin. xxxv , 10, 36; cf.
Plutarch. in Alex. § 4, et alib. ; notion curieuse, d’où il résulte encore une nouvelle preuve que ces tableaux, placés. dans les temples, n’avaient pas rapport au mythe de la divinité locale. Le tableau qui se voyait dans YOdèon de Smyrne était une représentation de Charis , la Grâce person-
avec la connaissance certaine que nous avons du talent de cet artiste et de la nature de ses travaux, ne permet pas d’y voir autre chose en effet que des tableaux consacrés. Ce petit nombre de traits fournis par l’histoire de l’art , relativement à l’usage sacré qui se faisait des peintures dans les temples grecs de l’Asie Mineure , nous autorise à regarder comme étant aussi des peintures sur bois , celles dont il est question dans Hérodote , et qui se trouvaient à Phocée 1. Cet historien rapporte que les Phocéens, obligés d’abandonner leur ville pour se soustraire à la domination des Perses, emportèrent avec eux, sur les vaisseaux où ils s’embarquèrent avec leurs femmes et leurs enfants, les statues de leurs dieux, et tout ce qui se trouvait dans leurs temples d 'objets sacrés, autres que ceux de bronze, ou de marbre , ou en peinture : roc ctAAct ’ANAQH'MATA, ^copit on
X&*3L0$ % A i'0O$ 71 PPAOH' yiv. Observons d’abord que ce mot, 0LVcL§v\fAcL\dL, ici et ailleurs , ne peut s’entendre que d'objets votifs , de choses consacrées ; en second lieu, que, dans la phrase d’Hérodote, ce mot s’applique à ce qui était peinture, aussi bien qu’à ce qui était bronze ou marbre ; d’où il suit infailliblement
nifiée, Pausan. ix, 35, 2 : Xoipiloç thtùv, A T4AX0V y payé ; et c’est une de ces circonstances où le mot ypa<p ti , employé par Pausanias pour désigner un ouvrage d’Apelle , signifie certainement une peinture sur lois. Quant au talleau qui se trouvait à Pergame, et dont nous ignorons le sujet, le seul auteur ancien qui en ait parlé, Solin, c. xxxvn, s’est exprimé à cet égard d’une manière qui pourrait faire croire que c’était une peinture sur mur , si l’on ne savait pas , d’autre part , avec toute certitude , qu’Apelle ne peignait que sur bois ; voici ce passage de Solin , qui eût dû , en tout cas , être cité par le critique français : Ut ædem Apellis manu insignem , necaraneœ
intexerent, ne que alites involarent. Requeno a fait de cette anecdote l’usage le plus singulier , en appliquan t ce que dit Solin , à tort ou à raison , d’une peau de basilic suspendue au-dessus du tableau d’Apelle, pour en écarter les oiseaux et les araignées , en l’appliquant, dis-je, au squelette d’Apelle luimême , qui aurait été suspendu au plafond du temple , dans un réseau d or : Quei cittadini (di Pergamo) avevano lo scheletro di quest’ uomo célébré entro una rete d’oro dalla soffitta d’un tempio pendente. Voy. ses Saggi sut Ristabilimento delta Pittura , etc., t. I, p. 98, a) , livre rempli de semblables spropositi.
1 Herodot. 1 , 1 64-
que ces peintures étaient dans le même cas que les autres objets de bronze ou de marbre, c’est-à-dire, que c’étaient des objets mobiles, conséquemment des peintures sur bois. Et l’on conçoit, en effet, qu’un peuple forcé de s’expatrier tout entier, et réduit à n’emporter, dans son exil, avec les statues de ses dieux domestiques, que les objets de son culte les plus précieux par la matière , et les plus faciles à enlever par leur poids et par leur volume, n’ait pu y comprendre des peintures, même sur bois , sans qu’il soit besoin de supposer, comme on l’a fait, que ces peintures, abandonnées par les Phocéens, fussent nécessairement sur mur. Ce peuple , laissant dans ses temples des statues de bronze ou de marbre, put bien y laisser aussi des tableaux, qui n’étaient certainement pour lui , ni plus précieux par l’art ou par la matière , ni plus intéressants par le culte ou par le- sujet ; et c’est ainsi qu’en avaient jugé deux habiles antiquaires allemands qui ont fourni ce trait à l’académicien français, feu M. H. Meyer, M. K. Ott. Müller, qui considèrent les peintures en' question comme de véritables tableaux1.
Aux deux extrémités de l’archipel asiatique occupé par les ffellènes, dans les îles de Rhodes et de Samotlirace, ces deux sièges d’une antique civilisation orientale qui exerça tant d’influence sur la culture civile et religieuse des Grecs, il existait , dès une haute antiquité , deux de ces sanctuaires universellement révérés, où les tributs de la piété, accumulés durant une longue suite de siècles, formaient une immense collection de monuments de l’art. A Pdiodes, comme à Samotb race, la peinture avait certainement contribué, pour une part considérable, à la décoration des édifices sacrés ; car nous savons que , du temps d’Anacréon , vers le milieu du sixième
H. Meyer s Geschicht. d. bild. Künst. I , S 99 , p. 74; Gemulde in Phokâa; voy. aussi 4i ; K. Ott. Müller, Handbuch d. Archâolocj. HelTter, die Gôtterdienste auf Rhodus, II, 4o.
siècle avant notre ère , l’île de Pdiodes possédait une école de peinture déjà renommée par la perfection de ses travaux et il est probable que les principaux ouvrages de cette école nationale avaient servi, d’âge en âge, à l’ornement du temple de Minerve , à Linde , le plus ancien et le plus célèbre des temples de Pdiodes1 2 * *. Cette présomption se change en certitude par la notion que nous devons à Plutarque de la consécration faite dans ce temple d’une partie des tableaux recueillis par Marcellus , à Syracuses J ; et ce témoignage est confirmé par Strabon, en des termes qui s’appliquent à la généralité des temples de Pdiodes, enrichis des offrandes de généraux romains et de rois amis de Piome \ Parmi ces temples, celui de Bacchus renfermait surtout une grande quantité de tableaux suspendus sous les portiques extérieurs de cet édifice. C’est, en effet, à cette place que les indique Lucien, qui parle de ces peintures comme témoin oculaire 5; et c’est aussi de cette manière qu’un des plus savants antiquaires de notre siècle, M. Welcker0, a entendu le passage de Lucien. Mais il y a
1 Anacreont. Carm. xxvm , 3. A la vérité, ce témoignage a été contesté par d’habiles critiques, tels que M. Boettiger, Archüolog. d. Mater. , 1 1 3 ; M. Boeckh , Explicat. Pindar. p. 172; add. Wolper. Comment, de Anacreont., et Seebode’s Krit. Bill.
1827 , n. 4 , S. 464 ; et le poëme même où il se lit a été, sur ce fondement, retranché de l’œuvre d’Anacréon. Mais d’autres critiques ont appelé de ce jugement sévère ; M. Ileffter a montré, par quelques faits de l’histoire de l’art, que l’on s’était beaucoup trop hâté de refuser à Rhodes une école de
peinture, dans le sixième siècle avant notre ère; voy. die Gôtterdienste auf Bliodus, II,