‹ Peintures antiques inéditesChapitre 16 sur 28 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

EMPLOYÉE A LA DÉCORATION DES ÉDIFICES SACRÉS ET PUBLICS, CHEZ LES ROMAINS.

Des Peintures, de style historique , exécutées sur mur ou autrement, dans

les temples de Rome.

Trop d’obscurité couvre l’histoire politique des premiers siècles de Rome , pour que nous puissions nous flatter de connaître jamais, d’une manière tant soit peu sûre ou détaillée, la part que les Romains accordèrent à la peinture dans la décoration de leur cité naissante. Tout ce que nous pouvons entrevoir dans cette nuit profonde, c’est que des artistes grecs ou étrusques furent chargés de tous les travaux d’art que comportait la civilisation romaine, encore inculte. Les antiques peintures des temples de Cæré, d’Ardée et de Lanuvium h provenaient indubitablement de la main d’artistes grecs établis en Etrurie , tels que ceux qui avaient accompagné le corinthien Démarate, dans son émigration à Tarquinies,

1 M. Wachsmuth infère des paroles de Démarale ; voy. Hcllcnisch. Allcrlhumskund. Pline, xxxv, 3, 5 : « Similiter Lanuvii pictæ II, 347- Mais Pline a seulement voulu dire sunt.... ab eodem artifice , » que ces pein- que ces deux peintures étaient du même tures de Lanuvium étaient de Cléophanle, auteur, sans qu’il ait eu la pensée de les ce peintre corinthien qui avait accompagné attribuer à tel ou tel artiste.

ou qui habitaient à Cæré, ville d’origine grecque, dont le trésor à Delphes attestait encore, à une époque récente, les rapports intimes d’art et de religion qu’elle conservait avec la Grèce b Les peintures, récemment trouvées dans quelques tombeaux de villes étrusques, notamment àCorneto, attestent également l’influence grecque sous laquelle elles ont été produites ; et ces milliers de vases peints, ouvrages d’artistes grecs , découverts dans des tombeaux étrusques du territoire romain , ne permettent plus de douter que le berceau de Rome n’ait été placé sur un sol tout rempli des arts et des traditions de la Grèce.

Mais ces arts, en se transportant sur cette terre étrangère, durent se modifier à raison des conditions mêmes du climat et suivant le génie de ses habitants. La brique , qui fut d'abord et qui resta longtemps l’élément essentiel des constructions romaines, exigeait l’emploi du stuc pour revêtir au dedans et au dehors la surface de temples ou d’édifices bâtis de cette manière. Et ce stuc ne pouvait manquer d’être colorié, pour prêter quelque agrément aux formes d’une architecture pauvre et sévère, et pour répondre au goût général d’un peuple placé au sein d’une nature riche et brillante. De là, sans doute, cet usage de peintures sur mur, ou sur enduit, que nous a fait connaître le témoignage de Pline, pour quelques-uns des plus anciens temples du Latium, et qui s’est trouvé d’accord avec la découverte de ces tombeaux étrusques, creusés dans le tuf, et peints sur toutes leurs parois. La même notion est résultée du petit nombre de fragments de sculpture appartenant à ce premier âge des arts du Latium et de l’Etrurie. C’était l’argile qui formait la matière habituelle de ces sculptures primitives, et qui recevait un enduit de couleurs,

1 Strabon. v , 220 ; voy. K. Ott. Muller , die Etrusker , 1 , 4 , 7 , t. I, p. 292-3.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS, propre à rehausser l’effet ou à déguiser l’imperfection de ses formes1. Les has-reliefs volsques trouvés à Velletri2, les fragments recueillis sur le sol de l’antique Vcïes, ou dans divers tombeaux étrusques, étaient exécutés dans ce système, c’està-dire en terre cuite coloriée ; et c’est le même goût qui avail produit les sculptures taillées dans le tuf à la façade extérieure des grands tombeaux de Norchia3. Tous ces faits sont d’accord entre eux, de manière qu’il soit impossible, à mon avis , de se refuser à admettre que l’usage de peindre sur des murs de brigues, et de colorier des sculptures d’argile, ait régné chez les Etrusques, les Volsques, les Latins, et conséquemment dans le premier âge de la civilisation romaine.

Mais en quoi consistait précisément cette peinture sur mur ou sur enduit, d’une époque primitive? et jusqu’à quel point l’art qui s’essayait à de pareils travaux méritait-il qu’on assimilât ses productions à celles de la peinture proprement dite ? C’est ce qu’il est à peu près impossible de déterminer. S’il est permis d’en juger par analogie, d’après les peintures des tombeaux étrusques, lesquelles n’offrent que des figures dessinées au trait et coloriées à teintes plates, dans le goût des peintures et des bas-reliefs égyptiens, les peintures des temples du Latium , de ceux du moins qui reçurent ce genre de décoration, auraient dû être exécutées dans le même système. C’est celui qui domina dans cette première période de fart, où la peinture ne produisait encore que des monochrômata , c’est-à-dire des dessins au trait remplis d’une seule couleur, tels

1 Relativement à cet usage antique de M. Boeüiger, Arehaol. der Malerei , p. îiq. colorier les statues, et, généralement, les 2 Bass.Ril. Volsci, etc. Roma, 1785, fol. œuvres de la plastique, voyez les témoi- 5 Voy. ces sculptures dessinées dans le gnages classiques recueillis par La Cerda, recueil de Ylnslit. archèol. pl. xlviii , et déad Virgil. Eclog. vi, 22 ; Broucklius. ad Ti- crites par M. le professeur Orioli, dans le bull. El. n, 1 , 55 ; et consultez surtout tome Ve de ses Annales, p. 38 et suiv.

que sont ceux des vases peints à figures jaunes sur fond noir A; ou à. figures noires sur fond jaune , ou même à plusieurs couleurs , jaune, rouge, bleu et vert, sur fond blanc, comme nous les présente le beau vase trouvé à Salamine1 2 * : monument encore unique dans son genre , et d’un prix inestimable par sa provenance d’une des meilleures fabriques attiques, de la belle époque de l’art. C’est, en un mot, le seul procédé que comportât l’usage de colorier certains membres d’architecture, certains détails de sculpture, qui prévalut, comme nous le savons maintenant avec certitude, dans le plus beau temps de l’art grec, et dont l’application à la plupart de ses grands monuments est aujourd'hui un fait incontestable. Mais cet emploi des couleurs , pour remplir le trait des figures dessinées sur une surface plane, comme pour rehausser des formes de sculpture ou d’architecture, d’un relief plus ou moins saillant, n’est pas ce que nous appelons proprement de la peinture; c’est tout simplement de l’ enluminure , avec quelque soin, avec quelque habileté qu’on y procède0; et si l’on peut accorder sans trop de difficulté que la peinture primitive des temples latins ait été de cette espèce, y compris même celle des temples de Cæré , d’Ardée et de Lanuvium , comme je serais disposé à le croire , malgré l’extrême mérite de dessin , excellentissima forma , que Pline semble y reconnaître4, il en résul-

1 Slieglilz, Arcltaolog. Unterhaltung. t. I, p. i5i.

2 Ce vase appartient à M. Grasset , qui m’a permis d’en enrichir cet ouvrage, et à qui je dois ainsi le plus bel ornement de mon livre -, voyez-en , planches VIII , IX, X et XI, la gravure exécutée d’après un excel-

lent dessin de M. Calamatta , et consultez 1 explication détaillée qui en sera donnée à

la suite de ces recherches.

5 D’Hancarville comparait ces peintures, où les couleurs étaient posées ci plat, à nos miniatures de manuscrits ; voy. ses Antiq. d’Hamilton, t. IV, i6A-i65, 83).

4 II est sensible , en effet , pour quiconque est tan t soit peu familier avec l’histoire de l’art des anciens , que ces éloges de Pline doivent se prendre avec quelques restrictions; voyez, à ce sujet, de judicieuses observations de Lanzi , de’ Vasi di-

tera un fait parfaitement conforme à toutes les notions que nous possédions déjà, mais qui n’aura, avec l’histoire de la peinture, telle que nous l’entendons, qu’un rapport indirect et éloigné. C’est une distinction qu’aurait dû faire, avant de s’engager dans de semblables recherches, l’académicien français qui a traité des peintures romaines, sans indiquer cjiielle idée il attachait à ce mot, et de cjuelle manière il concevait ces peintures. Mais peut-être lui convenait-il de laisser subsister sur cette question un vague favorable et une incertitude commode, qui se prêtaient à toutes les suppositions. Ce n’est là aussi de ma part qu’une supposition à laquelle je ne dois pas m’arrêter.

De quelque manière qu’aient été exécutées les peintures des temples du Latium1, ce qui, je le répète, restera toujours un problème, et quelle qu’ait été, sur l’emploi de la peinture à Rome , l’influence de ces travaux grecs , ce qu’il n’est pas moins impossible d’apprécier, nous avons à rechercher dans l’histoire de l’art, à défaut des monuments mêmes qui nous manquent, le petit nombre de traits quelle fournit à nos investigations, concernant les peintures de temples qui purent exister dans l’antiquité romaine. Une première notion qui embrasse le cours presque entier des deux premiers siècles de Rome, et qui résulte du témoignage grave et formel de

dipinti, p. i55-i58 , qui est d’avis que ces peintures primitives s’exécutaient généralement sur mur : Par che le più volte si lavorasse per le pareti , et dont l’opinion eût bien mérité d’être citée par notre savant académicien ; voyez aussi Micali , Italia , P I, c. xxxii , t. Il , p. 202 , sgg. ; et Serradifalco, Antich. di Selinunte, p. 97, 1 13). Les fragments de sculpture de Vulci, de Veles et de VeHétri , et les peintures de

Corneto, peuvent nous donner une idée du style de ces antiques peintures.

1 Lanauze les cite comme des peintures à fresque, expression qu’il emploie toujours au sujet de peintures sur mur ; mais ce n’est là qu’une manière abusive de parler, devenue générale à une époque où l’on ne connaissait , en fait de peinture sur mur, que la fresque.

Plutarque, cest qu’on ne connut à Rome, durant les cent soixante-dix premières années de son existence, aucune imaqe de la divinité , ni sculptée, ni peinte : cors , ovrs 'srAccer-

lov eTSbg &ëov, et que les temples de toute cette période ne renfermaient aucun simulacre 1 : conséquemment, aucune peinture de sujet sacré sur les murailles. Comme cette assertion se fonde sur tout l’ensemble du système religieux et politique institué par Numa, il faut bien y accorder quelque valeur. Ce qui ne laisse pas d’y ajouter aussi un certain poids, c’est que le même fait est attesté par Varron2, le Romain le plus versé dans l’étude des antiquités de son pays0; et bien que cette opinion ait été admise par tous les écrivains ecclésiastiques du premier âge4, sans avoir été contredite par aucun auteur

1 Plutarch. in Num. §8, t. I, p. 2 58, Reisk. : ’Ek ÎkccIov iSJb/xmov'lct. toiç aurpcAoiç i'iiiri vct.ot)( /aiv o’iKoifb/Aov/iAivoi dyah/xa. P ovSiv t /u/uop(pov Troiov/uwoi JiiltAovy.

2 Varro ajmd S. Augustin, de Civit. Dei , iv , 3 1 . Ce témoignage a été admis par Winckelmann , avec les restrictions nécessaires, telles que ce grand antiquaire les a lui-même indiquées, Slor. dell’ Art. 1. vin , c. !x , § 1 3 , sgg. , t. III , p 1 63, sgg. , ed. Prat. ; et tel est aussi l’avis du savant critique de Goëttingue , Heyne , Nov. Comment. IV, p. 72 , suivi en dernier lieu par M. K. Oit. Muller, die Etrusker, îv, 3 , 3, t. II, p. 2 52. Dans le nombre de ces restrictions , je comprendrais la statue du Janus Geminus, dédiée par Numa, et citée par Pline, xxxiv, 7. Voyez, du reste, sur les travaux d’art primitifs de Rome et du Latium, des observations de d’Hancarvilie, qui ne manquent pas toutes de justesse etde vérité, Antiq. d’Hamilt. t. IV, p. 186, suiv.

5 Je ne dois cependant pas dissimuler

que Denys d’Halicarnasse nous donne une idée toute différente du culte institué par Romulus , dans ce passage de ses Antiquités Romaines, 11, 18, p. 272 , Ileisk. : ’lipà. /xiv ovv, Kj 7ifAivv\ , è Ccofxooç, K) EO A'NON /T pVCTHÇ , MOP® AS T£ CLolùjV , Kj <ri ifxÇû- Aa,... ôpxoïcnç xoc'litr'lna-a.lo roiç x.pct]i<r%iç tuv <vra.p Eaauûv vojaî/xm ; et la contradiction qui résulte de ce passage, avec le témoignage de Plutarque, avait été déjà remarquée par Rycquius, in Capitol, c. vm, p. 76. Mais il règne , dans les assertions de Denys d’Halicarnasse , une telle exagération, qu’il est réellement impossible d’y ajouter foi; et quand il y aurait aussi quelque exagération dans le témoignage de Varron et de Plutarque , concernant le défaut absolu de simulacres divins dans les deux premiers siècles de Rome, le doute ne s’étendrait pas jusque sur ce qui a rapport à la peinture d’ornement.

4 Clem. Alex. Sb'omat. 1 , 1 5 ; Euseb.

Præpar. Evang. ix , 6 ; Zonar. t. II , p. 10 ;

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS, ancien , ce n’était pas une raison pour que l’académicien français n’en tînt aucun compte, ou n’en fît aucune mention.

Mais ce qui prouve bien qu’en effet les Romains furent longtemps sans admettre dans leurs temples ce luxe de peintures, si contraire à l’esprit de la législation de Numa, si étranger à la simplicité des mœurs romaines du premier âge , attestée par Varron et par toute l’antiquité \ c’est que le premier exemple cité par Pline d’une décoration de ce genre , est celui des peintures dont un Fabius décora le temple de Sains, sur le Quirinal ; et cet exemple , qui valut à cette brandie de la famille Fabia le rare surnom de Pictor 2, appartient, d’après le témoignage formel de Pline, à l’an 45o de Rome3. Les peintures dont il s’agit devaient être exécutées sur le mur même; ce qui résulte moins encore du texte de Pline que des expressions de Yalère Maxime qui rapporte le même fait, en l’accompagnant de quelques réflexions qui sentent le rhéteur, mais en y joignant une circonstance nouvelle qu’il importe de recueillir, c’est à savoir que l’auteur y inscrivit son nom \ afin d’ajouter ce nouveau titre de gloire aux consulats, aux sacerdoces et aux triomphes de sa famille. Ce fait, rappelé encore avec orgueil par Cicéron5, avait donc acquis une grande importance dans l’antiquité romaine; il n’avait pas obtenu moins de célébrité dans la science moderne ; et je ne

apud Ansald. de sacr. Tabul. pict. Us. p. 72- 7.3. La création du col! cgi uni Figidorum, attribuée par Pline à Numa,xxxv, 12, 46, n’a rapport qu’à la fabrication des vases sacrés, simpulum Numœ, Juvenal. Sat. vi, 343; voyez, sur la pauvreté des temples de Rome, durant toute la période royale , le témoignage classique de Varron, de Vit. Popul. Boman. lib. 1, apud Non. c. n, n. 714 et 715.

1 Plin. xxxiv, 7,16: Mirumque mihi videtur , cùm statuarum origo tam vêtus in Italiâ sit , lignea potius aut fictilia Deorum simulacra in delubris dicata , usque ad devictam Asiam : unclè luxuria.

2 Eckhel, Docl. Num. t. V, p. 209.

3 Plin. xxxv , 4 , 7 ; cf. Tit. Liv. x , 1 .

4 Valer. Maxim, vin, i4, 6.

5 Cicéron. Quæst. Tusciil. 1,2.

présume pas que notre savant académicien se soit flatté d’en avoir fait la découverte , en venant à la suite de tant d’antiquaires qui l’ont connu , cité, commenté de tant de manières1. Mais ce qui était du devoir d’un critique qui employait après tout le monde une notion devenue si vulgaire, c’était de la rajeunir par quelque témoignage nouveau; et c’est un avantage qu’a laissé échapper le savant académicien, en se bornant, comme il l’a fait, aux seuls textes de Pline et de Valère Maxime.

Il existe en effet un autre texte tout récemment acquis à la science, concernant les peintures du temple de Sains , dues à la main d’un Fabius; et ce texte, qui prouve positivement quelles étaient sur mur, fait partie des précieux fragments recueillis par M. Angelo Mai dans un manuscrit du Vatican2. Voici ce passage, si important à tous égards dans la question qui nous occupe : Aî FPA<PA'l tolÏç re y^/a/acLÎç, 7mvv

cvxpifZidt, rurcLV, xsq fAiyfAoio-iv tiFsîkf, 7 mv'loç cL7njJAcLyfAévo))

e^Xcrcui rov nsLÀXyJvïJ pooTTov ro Bien que l’auteur de

ces peintures ne soit pas nommé , et qu’il ne soit pas fait mention expresse de l’édifice où elles se trouvaient, l’illustre Visconti avait eu le mérite de reconnaître le premier, dans ce fragment dont l’intelligence avait échappé tout à fait à l’éditeur, une allusion manifeste aux peintures de Fabius Pictor0. C’est en effet ce qui résulte de la place chronologique de ce passage, comme de sa teneur littérale; c’est ce qui est aujourd’hui admis par tous les critiques û; et ce qui pouvait

1 Je citerai seulement Lanauze, Mèm.

de l'Acad. t. XXV, p. 288 ; Winckelmann , Stor. dell’ Arte, vin, 4, § 21, t. III, p. 171, ed. Prat. ; Ansaldi , de sacr. et publ. Tabul. pict. Usu, p. 22 5 ; Amaduzzi, Antiche dipin-

tnre, etc., p. ni-iv; Sillig, v. Pictor.

2 Dionys. liai. Fragm. xvi, 6, ed. Mai.

3 Visconti, Journal des Savants, 1817, p. 364 ; voy. le recueil de ses QEuvr. var. t. III, p. 344-45.

4 K. Ott. Millier, Handbuch der ArchüoL § 182 , 2 , p. 192.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 277 manquer encore à l’interprétation de Visconti a été ajouté par un antiquaire et un philologue du premier ordre , M. Welcker1; en sorte que le témoignage de Denys d’Halicarnasse reste désormais acquis à l’histoire de l’art , avec toute sa valeur. Or, on y apprend que ces peintures sur mur , èvroi^ioi y&Qoui, étaient exécutées avec une grande correction de dessin: r tue, re. y^cfx^cuç, 7 mvv cLxptfieïç, , en ' même temps qu 'avec un agrément et line harmonie de couleurs : yg) roîc, /bciy/xcuriv yiS'iÏm , dont l’éclat n avait rien de cette puérile recherche dans les petits détails : 7 rvtvloç oC7rv?^ocyja,évov e^yo-cy rS ?üGÀ&/aeW pwrou ro ctvô^v2 * *. On voit ainsi de combien de notions précieuses s’enrichit l’archéologie de l’art par ce seul texte, qui nous procure, avec le mot, jusqu’ici nouveau et encore unique dans son vocabulaire de peintures sur mur, êvlofyoi y^g.(pctj°, un témoignage si formel et si précis concernant l’état de la peinture chez les Romains, vers le milieu du cinquième siècle de Rome ; et l’on peut apprécier par ce seul exemple quel soin avait apporté dans la recherche des éléments de la question actuelle, un critique qui a pu ignorer un pareil document, malgré tout le besoin qu’il avait d’un texte positif pour l’emploi de la peinture sur mur dans l’antiquité grecque et romaine.

Le savant académicien n’a guère été plus heureux dans le second exemple qu’il a cité, de peintures employées à la décoration d’un temple de Rome, à une époque anté-

1 Welcker, ad Pliiloslrat. Sen. Imag . I, fait singulière. Mais il est évident qu’en ce

xxxi , p. 398. point l’illustre antiquaire n’avait pas com-

2 Visconti prenait ici le participe d.7rvi\- pris la pensée de l’écrivain grec.

a ay/Aivov comme une épithète équivalente 5 Sur l’apparition de ce mot nouveau

dîifyKKa.^fxi.v'jç , 7raipnr.Actyfj.ivoç , singulier , dans le vocabulaire grec, voyez l’observa-

bizarre, afin de pouvoir traduire ainsi ce tion faite plus haut, p. 2o4passage : Une certaine fleur de coloris tout à

rieure. Il s’agit des travaux de Damophilus et de Gorgasus , exécutés au temple de Cérès , suivant le témoignage de Pline. Avant de rapporter textuellement ce passage de Pline, il importe d’observer qu’il ne se trouve point dans la partie du livre qui est relative aux travaux de la peinture, chez les Grecs et chez les Romains, mais dans un des chapitres suivants, consacré aux œuvres de la plastique, ou de la sculpture en argile, lesquelles étaient indubitablement coloriées ou peintes . Cela posé, voici le texte de Pline 1 : « Plastæ laudatissimi fuêre Damo- « philus et Gorgasus, iidemque pictores : qui Cereris ædem « Romæ ad Circum Maximum utroque genere artis suæ exco- «luerunt, versibus inscriptis græcè, quibus significarent, à « dextrâ opéra Damophili esse, à parte lævâ Gorgasi.... Ex « hâc, cùm reficeretur, crustas parietum excisas tabulis mar- « ginatis inclusas esse (auctor est Varro) : item signa ex fas- « tigiis dispersa. » Voilà sans contredit un témoignage grave et curieux pour l’histoire de l’art, un fait dont toutes les circonstances méritent d’être soigneusement examinées : appliquons-y donc toute notre attention.

Le temple dont il s’agit, voué en l’an de Rome 2 58 , par le dictateur A. Posthumius, fut dédié trois ans après, en l’an 261 , qui répond à l’an 4q3 avant notre ère2. Rien n’indique que les travaux exécutés pour la décoration de cet édifice , l’aient été à l’époque même de sa construction ; rien ne s’oppose non plus à ce que l’on admette cette opinion proposée par Heyne0. Cependant, le nom Gorgasus, particuliè-

1 Plin. xxxv, 12 , 45.

1 Dionys. Hal. vi, 17 et g4 ; Tacil. Annal. n, 4g. Ce temple était dédié en même temps à Bacchus-Liber et à Proserpine-Libera, Dionys. Hal. et Tacit. loc. laud. ; add. Tit. Liv. ni, 55, et xli , 28. Vitrnve

parle des signa Jictilia , dont le fronton était orné , et qui doivent s’entendre des travaux de plastique de Damophilus et de Gorgasus, suivant la conjecture de Schneider, Vitruv. ni, 3, 5; cf. Schneider, ad h. 1.

3 Heyn. Opnsc. Academ. V, 42 9-3o; voy.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 279 rement usité chez les Doriens , surtout chez ceux de la Sicile , et la forme dorique du nom Damophilus, conservée par Pline, annonçant aussi un artiste de quelque ville dorienne de la Grande-Grèce ou de la Sicile; de plus, ce dernier nom , porté par un peintre d’Himère , ville dorienne de Sicile , se rencontrant environ un demi-siècle plus tard dans l’histoire de l’art, avec cette circonstance remarquable , que le peintre en question passait pour avoir été le maître de Zeuxis , connu lui-même par des travaux de plastique, figlina opéra1-, il y aurait lieu de croire que les travaux de Damophilus et de Gorgasus appartiendraient à cette dernière époque2; mais, dans l’une ou l’autre supposition, ces travaux, devant être rapportés vers le commencement ou la fin du v° siècle avant notre ère, auraient précédé d’un siècle ou d’un siècle et demi ceux de Fabius, au temple cle Salus. La question chronologique ainsi posée et résolue, comme elle l’avait été par Lanauze, occupons-nous de la question archéologique, plus importante encore et surtout plus difficile.

La manière dont nous avons vu que Pline s’exprimait en parlant des travaux de plastique et de peinture exécutés par Gorgasus et Damophilus, à l’intérieur du temple de Gères, sur deux de ses côtés, ne permet en aucune façon d’assurer que ces travaux consistassent en peintures, de style historique, couvrant toutes les murailles. C’est pourtant cette présomption , admise d’abord un peu légèrement par Winckelmann J, et adop-

Sillig, Catal. Artif. v. Demophilus, p. 182.

1 Plin. xxxv, 9 , 36.

2 C’était l’opinion de Lanauze, Mém. de l’Acad. t. XXV, p. 272-273 , laquelle me paraît effectivement très-probable.

5 Winckelmann en a parlé en plusieurs endroits de son Histoire de l’art, 1. vu,

c. 3 , § 34 , et 1. vin , c. 4 , § 1 5 et 1 8 , où il commet, à l’occasion des deux artistes, qu’il qualifie tantôt Grecs et tantôt Etrusques , et au sujet de leurs travaux mêmes , quelques inexactitudes : je cite ici d’après le te.Ue allemand que j’ai sous les yeux , Werke, t. V,p. 187, 299 et3oi ; etj’ob-

tée, sur l’autorité de son nom, par d’autres antiquaires, tels que d’Hancarville 1 et Amaduzzi2, qui semble avoir généralement prévalu ; et c’est aussi celle qu’a embrassée, sans discussion, le critique qui s’est servi en dernier lieu du même texte. Il y a près d’un siècle que cette notion curieuse avait été signalée au sein de notre académie par Lanauze , dans un travail qui embrassait un bien plus grand nombre de faits de l’histoire de l’art, soigneusement discutés, que celui de l’académicien moderne 0 ; et je dois dire que , sauf la qualification inexacte de peinture à fresque, employée en toute occasion par Lanauze , au lieu de peinture sur mur, ce qui n’est qu’une faute de rédaction , l’académicien du dernier siècle s’était fait une plus juste idée des travaux dont il s’agit, en ce que, tout en y comprenant la peinture, il y avait vu plutôt des peintures d’ornement ; et que , du reste , il s’était exprimé sur tout ce qui a rapport à ces travaux avec plus de réserve et de mesure qu'aucun des savants qui en ont parlé après lui \ Mais ce qu’il convenait d’observer, aujourd’hui que l’histoire et la critique de l’art ont fait tant de progrès, c’est que la mention des travaux de Gorgasus et de Damophilus, telle quelle est donnée par Pline , sur la foi de Varron , se trouvait dans l’article consacré à la plastique; de plus, que toutes les notions qui précèdent , aussi bien que tous les exemples qui suivent , se rapportaient exclusivement à la plastique ; conséquemment, qu’il y avait lieu d’examiner si les travaux dont il s’agit , qui offraient la réunion clés deux arts, utroque généré cirtis suce excoluerunt, n’étaient pas en elfet des ouvrages cle plastique peints, des bas-

serve que ces erreurs de Winckelmann 2 Antiche Dipintare trovate al Laterano, avaient été d’abord relevées par d’Idancar- p. iii-iv ; Alt. di Corton. IX, 224, 12 ). ville , dont la critique n’est pas toujours en 5 Mém. de T Acad. t. XXV, p. 272 et 2 95.

défaut. Antiq. d’Hamilt. t. IV, p. 195, 167). 4 Entre autres, Lanzi, de Vasi antichi

1 Antiq. d’Hamilton, t. IV, p. 187, i32). dipinti, Dissertaz. m , p. 196.

reliefs de terre cuite coloriés, plutôt que des peintures, d’une part, et des statues , de l’autre \

Or, c’est cette opinion qui a été proposée, avec quelque raison , ce me semble , par l’antiquaire Grand , dans un traité sur la peinture des Grecs1 2, où la plupart des questions relatives à l’histoire de cet art sont discutées particulièrement sous le point de vue technique ; et s’il n’était évident que l’académicien français n’a eu aucune connaissance de cet ouvrage, il serait permis de lui reprocher de n’avoir tenu aucun compte de cette opinion. Quant à moi , je dois déclarer quelle me paraît assez conforme à tout ce que nous connaissons de l’histoire de l’art, par le témoignage de Pline lui-même et par tous les faits acquis de nos jours à la science, pour mériter d’être discutée.

Nous avons recueilli, dans ces dernières années, un si grand nombre d’objets antiques d’argile coloriée , figurines, masc/ues, vases, stèles, urnes , fragments de frises et d’ entablements , antéfixes, bas-reliefs, de travail attique ou grec, étrusque ou romain , objets employés la plupart à la décoration d’édifices sacrés, temples ou tombeaux, qu’il serait impossible d’élever aujourd’hui le moindre doute sur cet emploi qui fut fait des travaux de plastique coloriée dans l’architecture des anciens. Le riche portefeuille de dessins que M. de Stackelberg avait formé dans la Grèce se compose en grande partie de monuments de

1 Je n’ai pas besoin de faire observer que ie fait de statues d' argile, signa fictilia, qui auraient été placées sur le fronton du temple , est hors de toute controverse. Les expressions de Pline : Signa ex fastigiis dispersa , ne permettent aucun doute à cet égard ; et ce témoignage est encore justifié par celui de Vitruve , ni, 3, 5.

2 Malerei der Griechen, t. I, p. 289.

L’auteur s’autorise de l’assentiment donné par Winckelmann à cette idée : Dass es namlich hochgehaltne Bilder auf einer Flâche ivaren, wozu vorlier die Masse mit den gewahlten Farben vereinigt , und also zubereitet ; mais, à moins qu’il ne se fonde sur quelque autre passage des écrits de Winckelmann , qui m’aurait échappé , je dois croire que Grund s’est trompé en ce point.

ce genre1. Son compagnon de voyage, le savant antiquaire danois, M. Brôndsted, en a publié quelques-uns des plus curieux, précisément dans le but d’établir l’usage auquel ils se rapportent, comme ayant été une pratique générale dans l’antiquité grecque2. J’ai pu observer par mes propres yeux un grand nombre de ces terres cuites coloriées, particulièrement en Sicile3 *; j’en possède moi-même quelques-unes que j’ai rapportées de ce pays ; et je puis rappeler encore qu’en fait de vases cTargile, ornés d e figures en bas-relief coloriées, lesquels offraient ainsi la réunion des arts de la plastic/ue et delà peinture, un des plus curieux et des plus intéressants à tous égards est un vase du cabinet de M. Durand, que j’ai publié dans mes Monuments inédits11. De plus amples détails à ce sujet seraient superflus, attendu qu’il n’est pas, de nos jours, un seul antiquaire qui ne soit ou qui ne doive être familier avec cette notion importante 5 * * *.

Ces faits établis, qu’y aurait-il de plus naturel, de plus conforme à tous les usages connus de l’antiquité, que de supposer que les travaux de Gorgasus et de Damopbilus-, au

1 J’ai dû à la bonté de M. de Stackelberg, pendant mon séjour à Rome en 1826, la communication de ces nombreux et excellents dessins , qui sont cités , avec un juste éloge, par M. Brôndsted., Voyages et Recherches dans la Grèce , t. II , p. 1 52 , 9 ).

2 Voyez, dans l’ouvrage précédemment cité de M. Brôndsted , les observations développées, p. i47-i53, avec les monuments publiés à l’appui, nos xxxix, xli et xui , et l’explication de ces monuments.

3 La collection formée à Palazzolo parle

baron Judica est particulièrement riche en

ce genre de monuments antiques , tous re-

cueillis dans cette seule localité, qui répond

à l’antique Acræ , colonie syracusaine.

M. le baron Pisani, à Palerme, possède plu-

sieurs morceaux de plastique grecque coloriée, provenant de Centorhi, l'antique Centurippæ , presque tous du premier ordre' par le travail ou par le sujet. Voyez , du reste, au sujet de l’union de la peinture et de la plastique dans les œuvres de l’art arec , les observations de M. de Serradifalco , Antichità di Selinunte , p. 27 , 43 ).

1 Odysséide, pl. xlix, n. 3, p. 327, 5). Un vase qui offre la même particularité, celle défigurés exécutées en bas-relief et coloriées, est publié dans le Cabinet Pourtalès, pl. xxxix, p. io5-io6.

5 Winckelmann l’avait déjà indiquée comme une particularité du goût étrusque; voy. sa Stor. deïï Arte, t. Il, p. 86-87, avec la note de l’édit, ital.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 285 temple cleCérès, auraient été dans le même cas, c’est à savoir, qu’ils auraient consisté en b as-relief s coloriés , formant, à l’intérieur du temple, sur deux côtés de la cella, l’ensemble de décoration de la frise , et offrant la réunion des deux arts, la plastique et la peinture, qui semble résulter rigoureusement des paroles de Pline : utroquegenere artis suæ excoluerunt; et qui s’accorde avec la mention faite de ces travaux dans le chapitre de la plastique , de même qu’avec tout l’ensemble des faits de l’histoire de l’art, qui ne connaît pas de peintures proprement dites, exécutées dans les temples de Rome , avant celles de Fabius Pictor, postérieures d’un siècle, au moins, à l’époque de Gorgasus et de Damopliilus? En quoi cette interprétation, proposée par Grund et justifiée par tant de témoignages antiques et de preuves matérielles, serait-elle contraire au texte de Pline ? Et qu’y aurait-il enfin de surprenant dans cette manière de voir, fondée sur de pareils motifs, si ce n’est le silence gardé sur cette opinion même par un critique qui se serait borné à reproduire de nos jours, sans le moindre examen, l’idée de Winckelmann ?

La question qui se présente ici , et qui n’est pas même indiquée dans le travail du savant académicien, est assez importante en elle-même, sans compter quelle touche à un assez grand nombre de points de l’histoire de l’art antique, pour mériter que nous nous y arrêtions encore , afin de compléter et d’éclaircir autant qu’il nous est possible toutes les notions qui s’y rattachent. Il pourrait s’élever dans l’esprit du lecteur tels doutes ou telles difficultés qui rendraient inadmissible à ses yeux la solution que je propose; et comme je la tiens, sinon pour certaine, du moins pour très-plausible , je dois prévenir ces doutes et écarter ces difficultés l.

1 J’ai ici en vue des observations qui par M. Quatrenxère de Quincy, qui n’a vu,

ont été faites contre cette interprétation dans l’ emploi de la couleur sur les œuvres de la

Il convient cl abord de faire ici une distinction importante. Le procédé de peindre sur argile, en tant que l’argile offrait une surface unie, ne constituait pas, à proprement parler, une branche particulière de l’art , puisque la peinture qui en résultait ne différait que par la matière sur laquelle on peignait, de la peinture exécutée sur bois ou sur enduit. Nous avons, dans l’antiquité grecque , un exemple remarquable de peintures, exécutées à l'encaustique sur des vases d’argile : ycepocpucv KëwpoypcLtpy- /xévcL ppjpdfxcLcri vrcuroioi^-, c’est à Athénée que nous devons cette notion précieuse1; et pour en acquérir toute la certitude et même toute l’intelligence, il a fallu qu’un de ces vases d’argile, ycepoc/xioc, peints de diverses couleurs mélangées avec la cire : KëK.wpo'ypoLtprjfAévoc •^pdfAOLcri vrcLVToïois , soit sorti d’un tombeau grec de Centorbi, en Sicile2 : unique et précieux débris de toute une classe de monuments de l’art antique, cpii durent être très-recherchés dans l’antiquité même, à en juger par l’usage qui s’en fit dans la célèbre Pompe de Ptolémée Philadelphe. Mais, encore une fois, ces sortes de peintures sur une base d’argile, quelle qu’en lût la forme, plate ou convexe, du moment que la surface en était lisse et unie , ressemblaient, par le procédé , à toutes les autres peintures, et n’en différaient que par cette base même: ce qui ne changeait rien à la pratique de l’art. Or, ce ne peut être de peintures de cette espèce qu’il s’agisse dans le passage de Pline concernant les travaux de Damophilus et de

plastique, qu’un baihouillage ; c’est l’expression dont il s’est servi dans une discussion élevée au sein de l’Académie, en l’appliquant à tous les cas possibles et à tous les exemples connus : en quoi l’illustre antiquaire donnait , sans s’en douter, le démenti le plus éclatant, je ne dirai pas aux témoignages de l’histoire, mais à sa propre doctrine.

1 Athen. v, 200, B, c. xxx,p. 271, Schw.

2 Ce vase appartient à M. le baron Pisani, à Palerme; et c’est à la bonté de cet excellent homme, mon digne ami, que j’ai dû de pouvoir enrichir mon travail d’un monument si précieux : voyez-en le dessin, pl. XIII, et joignez-y l’explication qui en sera donnée à la suite de ces recherches.

Gorgasus , où la plastique et la peinture avaient associé leurs ressources.

Mais nous savons par d’autres témoignages que les travaux cle plastique coloriée constituèrent une brandie importante de l’art, dans l’antiquité grecque et romaine, à Athènes comme en Etrurie et à Rome. Les ateliers de plastique au Céramique d’Athènes sont trop connus pour avoir besoin d’être rappelés; c’était de là qu’étaient sortis les travaux de Chalcostbène qui jouissaient d’une si grande célébrité, au témoignage de Pline, et qui étaient certainement dans ce cas; or, nous pouvons nous en faire une idée d’après ce que nous en apprend le même Pline, cpii compare ces ouvrages à ceux d’un autre artiste grec, Posis, contemporain de Yarron, dont on ne pouvait discerner, dit-il, les fruits et les poissons modelés en argile, d’avec les objets réels1. Certainement, il fallait, pour produire ce degré d’illusion, que ces fruits et ces poissons d’argile fussent coloriés, et que les couleurs y fussent appliquées avec autant de goût que d’habileté, parla main d’un artiste, et non pas simplement d’un coloriste. Ce ne pouvait donc être de Y enluminure, encore moins du barbouillage ; c’était de la peinture, de la peinture véritable , exécutée sur des formes en relief, de manière à produire l’apparence de la réalité. J’entends de la même manière le passage de Pline où il est question des travaux de plastique, peints à l’encaustique , qu Agrippa fit exécuter dans ses Thermes2: opus figlinum encausto pinxit; car les expressions de

1 Plin. xxxv, 12 , 45 : Posim, à quofactas Romœ uvas , item pisces , ità ut non sit aspectu discernere à veris.

2 Idem , xxxvi , 2 5. Je présume que ces travaux de plastique, peints à V encaustique , étaient employés à l’ornement des voûtes, camerœ ; du moins , c’est en pareil cas que

Vitruve parie de figlinum opus , servant au revêtement des voûtes , clans des Thermes, Vitruv. v, îo, 3 ; et la mosaïque, qui fut aussi employée plus tard au même usage , n’était qu’une tradition de cette pratique grecque.

Pline sont aussi claires que formelles; et il n’est pas plus possible d’admettre que Pline ait voulu parler ici d’un barbouillage de couleurs , que de supposer, de la part d’Agrippa , qu’il ait employé, dans la décoration de ses Thermes, des terres cuites barbouillées de couleurs. Pour se faire une si étrange idée des travaux où la plastique et la peinture s’étaient associées, il faudrait avoir oublié que Zeuxis, l’un des plus grands maîtres de l’art, s’était lui-même distingué par des travaux de plastique, opéra ficjhna1, lesquels étaient certainement coloriés. Mais il y a plus : c’est que l’usage de colorier les marbres et de peindre les statues s’exerçait dans la haute antiquité grecque, avec toutes les conditions d’un art véritable, et par la main des plus habiles artistes; or, peut-on nier que cette pratique fût liée intimement au procédé de la plastique peinte ?

C’est à M. Quatremère de Quincy qu’appartient le mérite d’avoir démontré le premier que le procédé de la circumlitio , au moyen duquel les statues de marbre sculptées par Praxitèle recevaient de la main de Nicias, cet illustre peintre à l’encaustique , un genre d’agrément qui les rendait si précieuses aux yeux de leur auteur; que ce procédé, dis-je, consistait en une application de tetines et de couleurs variées qui était essentiellement du domaine du peintre à l’encaustique, et qui exigeait le talent et l’expérience d’un artiste consommé2. La même opinion a été soutenue depuis par un savant antiquaire, feu M. Vôlkèl, qui a rassemblé la plupart des témoignages antiques sur ce point de l’histoire de l’art0;

1 et je ne pense pas qu’ après avoir si victorieusement établi que l’opération pratiquée par Nicias , peintre à l’encaustique, sur les statues de marbre de Praxitèle, était une œuvre de goût

Plin. xxxv , 9 , 36.

Jupiter Olympien, p. 44-55.

3 Vôlkel’s Archaolog. N achïass , p. 88-92.

aussi Rien qu’un travail de peinture , M. Quatremère de Quincy fût admis à soutenir aujourd’hui que la couleur appliquée aux œuvres de la plastique fût toujours, et dans tous les cas, du barbouillage ; car il suffirait pour le réfuter de le mettre en contradiction avec lui-même. Mais d’ailleurs que pourrait-on opposer au témoignage de Platon, concernant toute une classe d’artistes grecs de son temps, qui peignaient les statues1: o i rdc, olv S^yict/] ait y&(po\%c, témoignage si clair et si positif, dont l’intelligence n’avait pas échappé au sens exquis de Winckelmann 2 3 *, Rien qu’il n’eût pu connaître encore ces nombreux exemples de sculpture coloriée qui nous ont montré l’art des anciens sous un aspect tout nouveau? Que pourraiton opposer encore à ce témoignage de Plutarque , sur cette population d’artistes athéniens qu’il qualifie peintres de statues , et qu’il nomme avec d’autres qui n’étaient que doreurs et teinturiers0: aLyjLA./Lcoilù)\i êyxjcvorlci), yc/q y/pvo-coroc}, fictÇiêTç', témoignage si grave , à l’appui duquel j’ai déjà produit la notion non moins curieuse que nous fournit une inscription grecque, du temps de l’empire, et qui concerne un certain Aphrodisios, statuaire, exerçant à Rome l’art de peindre les statues à l’encaustique : ’hytXfxcLio'TCOioc, sy^vAléc k ?

f! serait Rien superflu de citer, à l’appui de ces témoignages classiques, les nombreuses statues coloriées et peintes 5, qui nous

1 Platon, de Repull, iv, p. 420 , G, t. VI , p. 327-28; voy. Vôlkel’s Archàol. Naclilass,

р. 91 ; Welcker, Syllog. Inscript, p. 162, not. Ce témoignage avait été cité d’abord par M. Boettiger, Archoül. der Malerei , p 120.

2 Winckelmann , St or. detï Arte, 1. vu ,

с. iv, § i5, t. II, p. 1 002-1 oo4 , ed. Prat.

3 Plutarch. de Glor. Athen. § vi , t. III,

p. 93 , ed. Hutten.

4 Reines. Inscript, cl. ix, n. li, t. I, p. 569-70 ; voy. Welcker, Syllog. p. 1 63 ; et mes Observations sur la peinture , p. 4, 3). M. Hermann croit devoir lire : ’ AyaA/u.a.%- ■ ttoicuç , au lieu d’àycc^ctloiro/dç , de Pictur. p. 10; mais c’est une correction tout à fait arbitraire, et, qui pis est, inutile.

5 La Diane d’Hercularium , comme nous offrant l’exemple le plus sensible et le mieux conservé de cette pratique de l’art ,

restent de l’antiquité, et qui ne permettent qu’aux aveugles de nier cette particularité du goût antique. L’illustre Visconti en avait donné au monde savant la première révélation, avec toute l’autorité de sa haute raison et de sa profonde intelligence de l’antiquité1. M. Quatremère de Quincy a fait plus encore , en exposant la théorie tout entière de cette pratique de l’art; et certes, ce ne serait pas cet antiquaire qui traiterait de barbouillage l’opération exécutée de la main d’un Nicias sur les statues d’un Praxitèle; car il est hien évident que, dans cette union intime de la statuaire et de la peinture, qui avait pour objets des chefs-d’œuvre, et pour agents des artistes du premier ordre, il ne pouvait être question que d’une œuvre de goût, accomplie suivant toutes les règles de l’art, et avec toutes les conditions du talent. C’était encore un monument du même genre et du même ordre que cette statue célèbre de Scopas, cette Bacchante, qui tenait, au lieu d’un thyrse , un animal év entré , un chevreuil, où le marbre représentait une chair livide, où la pierre semblait cadavéreuse , où l’on s’étonnait enfin, suivant la réflexion de Callistrate2, rie trouver la couleur de la mort à côté de celle de la vie. Or, cet effet ne pouvait, de l’aveu même de M. Quatremère de Quincy ', qui s’est attaché à en expliquer le mécanisme et à en relever le mérite, ne pouvait, dis-je, avoir été produit

méritait cl’être publiée, telle qu’elle se montre encore , avec toutes les traces des couleurs dont elle fut peinte ; c’est à cette intention que je la fis dessiner avec tout le soin possible, en 182 7, et que je la publie aujourd’hui ; voy. pl. VII.

1 Visconti, Mus. P. Clem. t. II, p. 72 , c ) , et t. III , p. 6 , b ) : Forse variavasi cosi

il colore d’alcune parti clelle statue e

taie operazione richiedeva il discernimento

d’un valente maestro.

2 Callistrat. Slat. 11, p. 147, 3o, ed. Jacobs : mÀ/LvoV tmV XP°olv' è J^P Tê" 0 m koç ô A/0of Ù7nJvi% ; voy. sur ce passage la note de M. Welcker, p. 687, qui n’a pas manqué de rappeler à cette occasion les recherches pleines de goût et de raison de M. Quatremère de Quincy, de Picturæ encausticæ in statuis usu.

3 Jupiter Olympien , p. 5i.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS, qu’au moyen de la peinture encaustique; et c’est ainsi, pour me servir ici des propres expressions de l’auteur du Jupiter Olympien, c’est ainsi qu un peintre pouvait seconder habilement les intentions d’un sculpteur, et renforcer l’effet de son travail par l’addition de quelques teintes adroitement fondues et ménagées.

Appliquant maintenant ces notions générales, qui ne sauraient être contestées par personne , et par M. Quatremère de Quincy moins que tout autre , au fait particulier des travaux de plastique et de peinture exécutés par Damophilus et Gorgasus au temple de Gérés, je demanderai en quoi ce serait s’éloigner de la doctrine de l’antiquité que de supposer que ces travaux, produits par deux hommes qui étaient à la fois sculpteurs en argile et peintres : piastre laudatissimi, udemque pictores ; ces travaux, offrant la réunion des deux arts : utroque genere artis suœ, consistaient en bas-reliefs peints, tels qu’étaient ces sculptures de bas-relief peintes , y^yvrloi rvTm, employées à l’ornement des temples grecs, qu’Euripide avait en vue1, et dont M. Brôndsted s’est cru autorisé à penser que l’art grec avait fait tant d’usage ? Je demanderai en quoi il répugnerait à la critique d’admettre que Damophilus et Gorgasus, peintres et sculpteurs , auraient exécuté par eux-mêmes, sans l’intervention d’un tiers, la double opération qui eut lieu pour les statues de Praxitèle et de Scopas, et qui exigeait le concours d’un statuaire et d’un peintre? Je demanderai enfin jusqu’à quel point l’on serait autorisé à soutenir que ce procédé de peindre les statues et les œuvres de la plastique, qui exigeait tant de délicatesse, et qui ne requérait pas moins, au jugement de Praxi-

1 Euripid. Hypsipyl. Fragment, t. IX , que faiblement contesté par M. Hermann , p. 194, ed. Matthiæ. Le sens de ce pas- de Pictur. p. 6, comme il l’avait été aupasage, tel que je l’avais admis dans mes ravantpar Volkel, Archiiol. Nachlass, p. 96, Obsenutions sur la peinture, p. 5-6, n’a été

DE LA PEINTURE tèle, que l’habileté de Nicias, aurait été une simple enluminure, un grossier barbouillage , indigne d’être attribué à de véritables artistes, tels que Damopbilus et Gorgasus? C’est maintenant au lecteur à répondre à ces questions.

Si l’on persistait à admettre l’opinion de Winckelmann; si, ne tenant compte d’aucun des témoignages qui viennent d’être allégués, on s’obstinait à regarder comme de véritables peintures sur mur les travaux des deux artistes grecs *, il resterait encore à dire que rien absolument dans le texte de Pline n’indique le style ni le sujet de ces peintures, qui pouvaient fort bien n’avoir été, comme le pensait Lanauze, que des peintures cï ornement , d’un assez grand mérite , sans doute , pour qu’à l’époque de la restauration du temple on ait cru devoir les conserver , en les enlevant de la muraille, et en les enfermant dans des cadres de bois.

Un renseignement neuf et curieux dont j’ai dû récemment la connaissance à l’obligeance de M. de Klenze viendrait encore à l’appui de cette supposition. Cet habile architecte, qui dirigeait les fouilles qui viennent d’avoir lieu sur l’Acropole d’Athènes, m’écrit qu 'aux Propylées il a obtenu la certitude gué les métopes étaient alternativement ornées de peintures et de sculptures enchâssées1 2. Dans une lettre subséquente °, où il dé-

1 C’est l’opinion exprimée en dernier Heu par M. K. Oit. Müller, die Etrusker,

iv, 3, 7 , t. II, p. 203 : Durcli Tlwnbilder und W and/j emalde ; et je ne serais pas surpris que ce ne fut aussi l’avis du plus grand nombre des critiques. Toutefois , les motifs allégués à l’appui de l’opinion contraire conserveraient encore une grande valeur ; et je remarque que, dans son Handbuch der Archciolocj. § 1 8o, 2 , p. 18g , le savant antiquaire que je citais tout à l’heure s’est exprimé, au sujet des travaux de Gorgasus et de Damopbilus , d’une manière moins

explicite qu’il ne l’avait fait d’abord ; d’où il semblerait résulter que son opinion s’est au moins modifiée sur ce point.

2 C’est dans une lettre datée deNauplie, le 26 septembre i834’, lettre communiquée par nous aux deux Académies des Belles-Lettres et des Beaux-Arts de l’Institut, et insérée en grande partie au Journal des Savants, i834, décembre, , que

se trouvait ce renseignement précieux.

0 Datée de Munich, le 2 4 novembre, et communiquée aussi à l’Académie des Beaux-Arts.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 291 veloppe et éclaircit son idée, M. de Klenze m’apprend que deux morceaux de la frise des Propylées, l’un de la longueur de deux métopes et trois tri g ly plie s , l’autre de trois métopes et deux triglyphes, ont offert tous les deux cette particularité, qu’ alternativement les métopes étaient creuses d’environ huit ou neuf pouces, ou bien pleines et lisses : d’où résultait nécessairement la preuve que les métopes pleines avaient été peintes, et les métopes vicies remplies de sculptures rupportées. Effectivement, les premières portaient des traces visibles de diverses couleurs, surtout du rouge et du bleu, sans qu’il fût possible d’y distinguer des formes précises d’ornements. Il est donc évident que, pour alléger la construction, ou par tout autre motif, on avait peint à fleur, sur les métopes lisses, les ornements qu’on avait l’apportés en sculptures coloriées dans les métopes creuses; et ce qui n’est pas moins sensible, c’est que, pour produire sur tout le front du monument le même aspect dans la décoration de la frise, les ornements peints devaient être exécutés de manière à offrir un effet semblable aux sculptures coloriées, autant que le comportaient les ressources de l’art. Voilà donc, dans un monument attique du premier ordre et du plus beau temps de l’art, un témoignage authentique de l’emploi simultané de la peinture et de la sculpture coloriée dans la décoration des édifices publics ; et qui pourrait soutenir désormais qu’un procédé du même genre n’ait pu être mis en pratique dans le temple de Cérès, à Rome, par des artistes grecs , tels que Damopbilus et Gorgasus ?

Mais une circonstance à laquelle on n’a point fait attention, et qui tendrait à prouver, d’accord avec la teneur et avec la place du témoignage de Pline, qu’il ne s’agissait ici en effet que de travaux de plastigue coloriée, ou de peintures d’ornement à la frise; c’est que ce temple de Cérès était devenu, dès une

époque très-ancienne , et probablement très-voisine de sa fondation même, une sorte de musée national. En effet, nous voyons, en l’an de Rome 542, avant J. C. 210, les Ediles consacrer dans ce temple plusieurs statues de bronze, exécutées du produit des amendes1; et c’est dans ce même temple, converti en une véritable pinacotheca, qu’eut lieu plus tard la consécration des chefs-d’œuvre de la peinture apportés de la Grèce par le vainqueur de Corintlie. C’est Pline qui nous donne ce renseignement curieux, au sujet du fameux tableau de Bacchus , peint par Aristide, et placé par Mummius dans le temple de Cérès2 * * : tabulam.... in Cereris delubro posait, cjiiam primam arbitrer picturam externam Romæ publicatam. Un autre tableau du même ordre et du même maître, Y Ariane, se trouvait aussi dans ce temple0; et l’influence qu’exerça dès lors sur le goût des Romains la contemplation de ces tableaux, dédiés dans le temple de Cérès, autorise à croire qu’ils n’y demeurèrent pas seuls. Or, cette notion s’accorderait assez mal avec l’idée que l’intérieur du temple de Cérès ait été orné de peintures sur toutes ses murailles.

Quelle que soit au reste l’opinion qu’on adopte à ce sujet, ce qui résulte du témoignage de Pline pour le temple de Salus , peint par un patricien romain, comme pour celui de Cérès, orné de travaux de plastique et de peinture de deux artistes grecs, c’est qu’il n’y eut à Rome que bien peu d’édifices sacrés décorés de la même manière , puisque Pline , si jaloux de l’honneur de son pays , si exact à tenir compte de tous ses titres de gloire , ne nous en fait connaître aucun autre. Le trait que nous

1 Tit. Liv. xxvii, 6 : Ædiles plebis,.... 5 Plin. xxxv, 10, 36 : Item, Liberum

ex multalitio argenlo signa ænea ad Cereris patrem et Ariadnen spectatos Romæ in

dedêre. æde Cereris.

1 Plin. xxxv, 4 , 8.

fournit Pline le jeune d’une restauration qu’il se proposait de faire d’un temple antique de Cérès, qui se trouvait sur ses domaines, prouve que, même à cette époque, dans la génération qui succédait à celle de Pline l’ancien , la peinture n’entrait pas habituellement dans la décoration des édifices sacrés , puisque, dans la lettre adressée par Pline lui-même à son ami, l’architecte Mustius, lettre où il lui expose ses vues sur cette restauration1, qu’il veut faire aussi magnifique que possible : vicleor ergo munfc'e simul religiosècjue facturas, si ædem quàm pulcherrimam exstruxero, il lui recommande d’acheter quatre colonnes de marbre à son choix, et tous les marbres devant servir à l’ornement du pavé et à celui des murailles : emas marmora c/mbus solum, guibus panetes excolantur; sans qu’il y ait dans toutes ces dispositions projetées par Pline, la moindre indication de peintures. L’exemple ajouté par le savant académicien , du temple de l’Honneur et de la Vertu, peint par deux artistes romains, Corn. Pinus et Attius Priscus, sous le règne de Vespasien2, cet exemple appartenant à l’époque où l’usage de peindre les murailles était devenu à peu près général, n’a ni plus ni moins d’autorité, en ce qui concerne l’art romain des temps de la république, que l’exemple du temple d’isis, ou de celui de Vénus , de Pompe! , qui sont peints aussi sur toutes leurs murailles, et qui n’en sont pas moins complètement en dehors de la discussion actuelle. C’était dans le siècle qui précéda celui d’Auguste, ou tout au moins dans le siècle d’Auguste, qu’il fallait chercher des exemples de cette pratique propres à justifier l’opinion qu’on voulait défendre ; et ces exemples n’auraient pas manqué à un critique qui , au lieu de se borner à ressasser des notions

Plin. Jun. Epistol. ix , 3g.

2 Plin. xxxv, îo, 37.

vulgaires, eût pris la peine de fouiller dans l’histoire de l’art et d’interroger avec quelque attention ses monuments.

Voici deux traits qui, l’un et l’autre négligés dans cette histoire, devaient cependant trouver place dans un travail tant soit peu approfondi sur la question qui nous occupe. Suétone, opposant la modération d’Auguste au luxe d’habitations qu’affectaient la plupart de ses contemporains, observe que les prétoires de l’empereur, c’est-à-dire, ses maisons de campacjne, étalaient moins le faste ou l’agrément de statues et de tableaux peints , que la commodité de portiques et d’ombrages 1 : sua vero (prætoria) c/uamvis modica, non tàmstatuarum TABULARUM^ue pictarum ornatu, c/uàm xystis et nemoribus excoluit. Or, ce qui résulte indubitablement de cet exemple d’Auguste et de ce témoignage de son biographe, c’est qu’à cette époque encore la décoration des maisons des riches citoyens consistait en tableaux peints : tabularum pictarum ornatu. Il en était de même pour les temples ; et voici le second trait qui se rapporte à cet usage , et qui appartient également au siècle d’Auguste. C’est une indication précieuse qui nous est donnée par le célèbre calendrier Maffeï y où se lisent ces paroles dans le titre malheureusement mutilé : expoliendum. et. pingendum ta-

Sueton. in Auyust. S 72 ; conf. Senec.

de Tranquïll. anim. c. ix : Honesliàs in hos impensas quàm in Corinthia pictasc/uc tabulas effuderim.

' Ce calendrier, publié d’abord par Aide Manuce , Ep. Orthoqr. p. 209, puis par Gruter, p. i33, a exercé la sagacité de tant d’antiquaires, pour en expliquer les moindres détails , qu’il serait superflu de s’y arrêter. Je renvoie au travail de Saxius, Præfat. ad lac. van Vaassen. Animadv. ad Fast. Rom. fragm. 1785 , in-4° ; à celui de

Foggini, Fastor. ann. roman. Reliquiæ, etc. Rom. 1779, fol. ; et pai’mi les travaux plus récents dont ce calendrier a été l’objet, je recommande particnlièrement les observations qu’il a suggérées à l’illustre Morcelli , deStyl. Inscript, t. I, p. 68-76; voyez aussi Orelli, Select, latin. Inscript, t. II, p. 379, saq. Le monument date du règne même d’Auguste ; ce qui résulte , suivant l’observation de Morcelli , de la manière dont Auguste y est nommé sans la qualification de Divus.

CHEZ LES GRECS ET CE1EZ LES ROMAINS. 295 eulis. pictis. et. m (armoribus ornandum)... Malgré les lacunes qui rendent ce texte incomplet, il s’agit évidemment ici d’un temple , ou de quelque grand édifice public, tel que Y Atrium Libertatis1, qui devait être enduit de stuc et peint avec des ornements, puis décoré intérieurement de tableaux peints et de marbres divers. Un témoignage si formel, concernant Y emploi des tableaux pour la décoration des édifices publics , témoignage emprunté à un monument si authentique, ne devait sans doute pas être passé sous silence dans une discussion telle que celle-ci; mais il n’avait pas été cité par tout le monde , comme celui qui concerne le temple de l’Honneur et de la Vertu; et voilà pourquoi il a échappé à l’attention de notre savant académicien. Cet oubli de sa part est pourtant moins extraordinaire encore , tout incompréhensible qu’il puisse paraître, que celui qui me reste à signaler.

Il y avait dans l’antiquité romaine un exemple, le plus grave de tous, et par son importance même, et par son époque , qui est celle d’Auguste, et par son rapport intime et direct avec la question qui nous occupe, de temple orné intérieurement de peintures sur mur , et de peintures dont le sujet s’accordait avec le culte de la divinité à laquelle il était consacré2; et cet exemple, sinon unique dans son genre, du moins le seul, à ma connaissance , dont la mention nous ait été transmise par

1 Je cite cet Atrium, de préférence aux autres édifices publics du même nom qui existaient à Rome , à cause de son importance et de sa destination, qui en avaient fait, dès le temps de la république, un dépôt de tables et de monuments publics, un iabularium ; voy. à ce sujet les témoignages recueillis parNardini, Roma antica, t. III, p. 3o8, sgg. , ed. Nibby.

2 J’ai déjà eu l’occasion de relever une

assertion hasardée , ou plutôt une supposition gratuite que le savant académicien s’était permise à ce sujet ; voy. plus haut, p. 16 et 19. Depuis, j’ai reconnu que cette idée même, quel qu’en fût le mérite, ne lui appartenait pas : il l’avait empruntée à Stieglitz, Archàol. cler Baukunst, II, 78; mais elle n’en reste pas moins dénuée de preuves et réduite, pour tout exemple, à celui que je cite ici , et qu’il n’a pas connu.

l’histoire avec ces particularités si curieuses, a été tout à fait omis par le critique qui, pour établir l’emploi de la peinture sur mur , dans la période républicaine , ne se faisait point scrupule de recourir à des travaux de ce genre exécutés sous Vespasien. A la vérité , le trait que j’en ai en vue , et qui est rapporté par Pline , ne se trouve pas dans le livre de la peinture ; ce qui peut expliquer jusqu’à un certain point comment il s’est dérobé aux investigations de notre savant. Mais, de quelque manière qu’on explique ou qu’on excuse une omission si étrange , la seule chose que nous ayons à considérer ici, c’est le fait même qui concerne le temple de Jupiter, construit dans l’intérieur des portiques d’Octavie. On sait qu’il existait dans la vaste enceinte comprise entre ces portiques, deux temples, dédiés l’un à Jupiter, l’autre à Junon, le dernier desquels n’a pas si complètement disparu qu’il n’en reste encore aujourd’hui quelques colonnes dans une maison particulière de Rome1. Or, il résulte du témoignage exprès de Pline , ou plutôt de la notoriété publique qu’il invoque2, que le temple de Jupiter avait renfermé des peintures, dont le sujet, aussi bien que le motif des autres éléments de la décoration, étaient empruntés au culte d’une divinité femelle, c’est-à-dire à celui de Junon; et que cette disparate était due à une erreur commise , dans le transport des deux statues, par le fait même des gens qui, après l’achèvement des édifices, avaient été chargés de ce

1 Le pian des deux édifices se trouve conservé dans un des fragments du plan de l’ancienne Piome ; voy. Ichnograph. vet.

Pnom. tab. n , p. i i-i4 ; elles colonnes appartenant au temple de Junon , dont il est question ici, se voient dans une maison désignée ainsi par M. Nibby: « già del paroco di S. Angelo ; » voy. Nardini, Roma anlica , t. III , p. 12, not. , ed. Nibby.

2 Plin. xxxvi, 5 : In Iovis æde extitisse picturam, cultusque reliquos omnes femineis argumentis constat. Etenim , factâ Junonis æde, cùm inferrentur signa, permutasse geruli traduntur ; et id religione cusfoditum , velut ipsis Diis sedem ità partilis. Ergô et in Junonis æde cultus est, qui Jovis esse debuit.

transport, et qui s’étaient trompés de Dieux, en plaçant le simulacre de Jupiter dans le temple de Junon. Les pontifes crurent devoir respecter cette méprise des porteurs, comme l’effet de quelque inspiration divine; et le temple de Jupiter, avec ses peintures exécutées pour Junon, de même que celui de Junon, avec sa décoration propre à Jupiter, restèrent comme un double témoignage de cet esprit superstitieux des Romains. Tel est le fait rapporté par Pline, et qui demeure pour nous un rare et précieux monument de l’usage de la peinture employée à la décoration des édifices sacrés de Rome , en rapport avec le culte de la divinité ; monument bien digne sans doute de figurer dans le travail de notre docte académicien , et surtout dans l’histoire de l’art où cette notion devait certainement trouver place, et où je me félicite qu’il m’ait fourni l’occasion et laissé l’avantage de la rétablir.

Mais il y avait, pour un critique tant soit peu familier avec l’histoire de l’art, bien d’autres exemples à citer de peintures placées dans les temples et les édifices publics de Rome, à partir de l’époque que Pline nous a signalée comme celle où se développèrent, chez les Romains, le goût et l’intelligence des arts de la Grèce ; exemples qu’il importait de connaître et d’apprécier, pour se faire une juste idée, et de la nature de ces peintures et de la disposition qu’on leur donnait; et c’est en les examinant sous ce double rapport que nous nous convaincrons de plus en plus cpie les Romains n’ avaient fait, en cela comme dans tout le reste , qu’appliquer à leur usage les procédés des Grecs, et qu’en enlevant à la Grèce ses monuments, ils lui avaient emprunté aussi sa manière de les e mployer : n sorte que, sur ce point encore , la pratique romaine deviendra pour nous la tradition et la preuve de l’usage grec.

Page 1