‹ Peintures antiques inéditesChapitre 17 sur 28 · IL · texte numérisé non relu

IL

Des tableaux employés comme ornements clans la décoration des temples et des édifices publics de Rome.

Le premier exemple que nous offre l’histoire de l’art concerne le temple cle l’Honneur et de la Vertu, cité par l’académicien français seulement à l’occasion de sa restauration sous Vespasien, qui le place en dehors de la question actuelle, tandis que par sa fondation même, dont le critique n’a rien dit, il s’y rattachait directement. On sait que ce temple, situé près de la porte Capène , ad Portam Capenam, avait été voué par le vainqueur de Syracuses, par Marcellus, dans le cours de la guerre gallique; que sa construction, commencée quelques années plus tard, éprouva de grandes contrariétés de la part des pontifes, à cause de la double divinité dont il devait renfermer le culte dans une double cella; et que sa dédicace, retardée par le même motif, n’eut lieu qu après la mort de Marcellus, par les mains de son fils, dix-sept ans plus tard, en l’an de Rome 547, 2°5 avant notre ère : tous ces faits sont parfaitement constatés parle témoignage cle Tite-Live1. Mais ce qu’il nous importe le plus de savoir, dans l’intérêt de la question actuelle, c’est que ce temple double de l’Honneur et de la Vertu 2 fut orné par Marcellus des dépouilles de Syracuses,

1 Tit. Liv. xxv, ko ; xxvn, 2 5 ; xxix, relatifs à ce temple et à celui qui fut bâti il ; adcl. Cicéron, de Natùr. Deor. ri, 2 3; par C. Marius , sous la même dédicace, Valer. Maxim, i , 1 , § 8. Voyez , à ce sujet , mais dans un autre quartier de Rome , sont Creuzer , ad Cicéron, de Natur. Deor. n , 2 3, parfaitement exposés, p. 298, et surtout Thorlacius , Prolus. de 2 Dans le plan de la première construcæd. Honor. p. 177 , sqq. , où tous les faits tion , comme dans la pensée de Marcellusi

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS, c’est-à-dire, des statues et des tableaux qu’il en avait emportés : sur ce point encore, le témoignage de Tite-Live est aussi clair et positif qu’il est grave et intéressant pour l’iiistoire de l’art. Voici ce passage si curieux et si important, dégagé des circonstances étrangères au sujet qui nous occupe1 : Marcellus, captis Syracusis ornamenta urbis , signa tabulas que, qiubus

abundabant Syracusæ, Romam devexit ; Visebantur.. ab externis

ad Portant Capenam dedicata à Marcello templa, propter excellentia ejus generis ornamenta, quorum perexigua pars comparet. Il résulte de ces paroles de Tite-Live, ainsi que du détail des nombreux ouvrages d’art que le vainqueur avait enlevés de Syracuses , et qui furent portés en pompe dans la célébration de son triomphe, détails dus encore à Tite-Live2, que le temple de T Honneur et de la Vertu, ainsi orné dès le principe des dé-

il ne s’agissait que cl’un seul temple avec les deux simulacres de Y Honneur et de la Vertu. L’édifice était commencé sur ce plan lorsque s’élevèrent, de la part du college des pontifes, les difficultés rapportées parles auteurs , qui obligèrent Marcellus à faire construire , en toute hâte , un second temple contigu au premier ;• c’est ce qu’indique encore Tite-Live, xxvix, 2 5 : Itàaddita Virtutis ædes approperato opéré ; et c’est ce qui fait qu’en parlant ailleurs de ce double temple, xxv, Ao, il le désigne parles mots: Ad portam Capenam dedicata à Marcello templa. Nous savons d’ailleurs , par le témoignage de Symmaque, Epistol. i, i4 ; cf. S. Augustin, de Civil. Dei, v, 12 : Ædes conj unctissimas , que ces deux temples se touchaient, qu 'ils étaient jumeaux ; conséquemment, nous pouvons nous en faire une idée assez juste d’après le temple de Vénus et de Piome , tel que nous le connaissons , avec ses deux cella adossées l’une à l’autre.

1 Tit. Liv. .xxv , 4o : Hostium quidem ilia spolia et parta belli jure ; ceterùm indè primum initium mirandi græcarum artium opéra , licentiæque huic sacra profanaque omnia vulgo spoliandi factum est , quæ postremô in Romanos Deos , templum id ipsum primum, quod à Marcello eximiè ornatom est, vertit. Conf. Plutarch. in Marcell. S 28, II, 463, Reisk. : NaoV itt 7» '2ix.iAiH.cvv Aatpvpaiv ù)x.oJb/uYipiivov.

2 Tit. Liv. xxvi ,21: Indè ovans multam præ se prædam in urbem intulit.... pacis diuturnæ regiæque opulendæ ornamenta, argent! ærisque fabrefacti vis, alia supellex , pretiosaque vestis , et multa nobilia signa , etc. Dans le cours des générations suivantes , ce temple continua de recevoir, par la piété des Marcellus, de nouveaux ornements, notamment trois statues de personnages de cette famille illustre , l’aïeul , le jjère et le fils , qui réunissaient entre eux trois neuf consulats, Ascon. Pedian. p. i63.

pouilles de Syracuses, dut être un véritable musée, où les tableaux couvraient en partie les murailles, où les statues et les vases précieux d’argent et de bronze avaient reçu une disposition d’accord avec la décoration générale du lieu sacré, et propre à exciter chez les Romains ce premier sentiment d’admiration pour les arts de la Grèce, source de tant d’injustices et de violences du même genre, si formellement attesté par l’historien. Nous apprenons enfin par son témoignage que la plus grande partie de ces chefs-d’œuvre de l’art grec , que les étrangers s’empressaient autrefois de venir admirer dans ce temple , en avaient disparu de son temps , soit par l’effet de la vétusté, soit plutôt par l’enlèvement de ces ouvrages, placés clans d'autres édifices de Rome ; c’est ce que nous savons en effet par un passage de Cicéron 1 ; et l’on n’est plus surpris qu’un siècle plus tard, sous Yespasien , ce temple ayant eu besoin d’être restauré ou rebâti, il y fût placé de nouvelles peintures, exécutées par deux artistes romains, soit sur mur, soit sur bois; question que je laisse indécise, attendu que fa solution n’en importe en aucune façon à la discussion actuelle.

Il est maintenant bien avéré que le premier édifice, orné des dépouilles d’une ville grecque , qui inspira aux Romains le goût des arts de la Grèce, dès l’an 212 avant notre ère, conséquemment plus d’un demi-siècle avant Mummius2, fut ce temple de l’Honneur et de la Vertu bâti par Marcellus ; et ce qui n’est pas moins certain , c’est que les tableaux qui y furent placés, en guise d’ ornements , ornamenta, tableaux emportés de Syracuses, et promenés dans la pompe du triomphe, étaient des pein-

1 Cicéron, in Verr. iv, 54 : Romain quæ qui regardait les tableaux apportés de Co-

asportata sunt, ad ædem Honoris atque rinthe par Mummius, comme les premiers Virtutis, item aliis in locis , videmus ; qui eussent reçu à Rome 1 honneur d une voy. plus haut, p. 48, 3). consécration publique, Plin. xxxv, 4,8;

2 Ainsi devient sensible l’erreur de Pline voyez plus haut, p. 292.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 501 tares sur bois : d’où il suit irrésistiblement que , dès cette première époque , les peintures enlevées à la Grèce reçurent à Rome la même disposition qui leur avait été donnée dans leur patrie. Voilà des faits qui méritaient bien d’être rappelés dans la discussion qui nous occupe ; car ils dominent toute la question , dans l’ordre chronologique , aussi bien que sous le rapport de l’importance des monuments et de l’autorité des témoignages. Mais il y avait encore ici une autre observation aussi curieuse à faire, qui n’a pas été moins négligée.

Il n’était pas permis à un critique d’ignorer que Visconti avait cru retrouver le temple de l’Honneur et de la Vertu, restauré par Vespasien, dans l’église actuelle de Sauf Urbano, située au-dessus de la vallée d’Egérie. Cette opinion de l’illustre antiquaire se trouve exposée dans un mémoire accompagné du plan et de tous les détails de l’édifice dessinés par Piranesi1. Il est bien vrai que Visconti s’était trompé dans cette attribution, qui ne peut convenir à ce petit temple antique, ni pour la situation, trop éloignée de la porte Capène, ni pour le plan de l’édifice, qui ne comporte qu’une seule cella, ni, enfin, pour la construction même, laquelle est certainement d’une époque postérieure à Vespasien, peut-être même aux Antonins2. Mais l’église de Sauf Urbano n’en reste pas moins un édifice antique très-remarquable en soi, assez bien conservé dans toutes ses parties, et dont la connaissance importait en un point essentiel à la discussion actuelle. Effectivement, cet édifice offre encore, sur les trois parois intérieures de la cella, des vides ou renfoncements , séparés par des pilastres.

1 Voy. la Dichiarazione del Tempio dell 2 C’est ce que je crois avoir prouvé dans

Onore e délia Virtà , telle qu’elle est repro- l’examen que j’ai fait des Œuvres diverses duite dans le recueil des Opéré varie de de Visconti; voy. le Journ. des Savants , Visconti, t. II, p. 387-/L8, tav. vn-xiv. 1 83 1 , janvier, p. 57-58.

lesquels vides ne purent être pratiqués dans la muraille qu’a l’effet d’y rapporter des peintures; c’est ce que Visconti n’avait pu manquer de reconnaître, et ce qui devint pour lui un moyen d’établir l’identité de ce temple avec celui de T Honneur et de la Vertu, orné des peintures de Cornélius Pinus et d’Attius Priscus1. L’argument est de peu de valeur, puisque bien d’autres temples antiques avaient été décorés de peintures, pour lesquelles avaient pu servir de pareils renfoncements; mais l’observation même est incontestable , et elle acquiert une grande importance dans la question qui nous occupe; car ces vides, pratiqués dans l’épaisseur du mur et signalés par Visconti comme autant d 'emplacements propres à recevoir des peintures*1, ne pouvaient avoir eu d’autre destination que celle-là ; et ce qui le prouve, c’est qu’à la place des anciennes peintures, enlevées ou détruites par les chrétiens qui ont converti ce temple à leur usage , en y laissant subsister les caissons de la voûte antique , ornés de stucs peints , dans le goût romain , on substitua, dans les renfoncements des murs restés vides, d’autres peintures qui s’y voient encore à demi effacées ; monument grossier de l’art chrétien du xie siècle, et tradition précieuse de l’art antique, dans un édifice conservé par le christianisme

1 Visconti, endr. cit. p. 4ii : Il sito delîe pitture appare certissimo ne’ vani che abbiamo indicati nelle tavole xi e xn.

s On remarquera, dans les planches xi et xn , gravées par Piranesi , une espèce de cadre figuré en saillie, dans l’espace qui s’étend entre les pilastres , et qui dut être couvert tout entier par les panneaux de bois peints. Mais ce cadre est de l’invention de l’artiste moderne ; et comme il n’avait aucun motif dans la décoration antique, il n’en subsiste non plus aucun vestige dans

l’état actuel de l’édifice : c’est ce dont j’ai pu m’assurer par mes propres yeux.

5 Je possède un dessin de l’intérieur de cet édifice , avec les peintures chrétiennes du moyen âge qui en couvrent les parois ; dessin que je dois à l’amitié d'un jeune et habile architecte, M. Albert Lenoir; et je puis citer , comme un exemple de peintures chrétiennes du même âge et à peu près du même style, celles de l’église de Saint-Vincent de Galliano, antique paroisse de Centurio , qui se publient actuellement

Nous avons donc ici, pour l’archéologie romaine, un fait analogue à celui qui nous est resté de l’antiquité grecque dans le temple de Thésée l; nous connaissons avec toute certitude, par ces deux exemples de temples grecs et romains, restés en partie debout, presque aux deux extrémités de la carrière de l’art; nous connaissons, dis-je, la manière dont étaient placés, dans les temples construits pour être décorés de peintures, les tableaux qui formaient cette décoration; et, en ajoutant, comme nous sommes en droit de le faire ici, le nom de Visconti à ceux des antiquaires qui ont vu dans ces peintures de temples, des tableaux sur bois rapportés, nous pouvons apprécier par ce nouvel exemple le soin avec lequel a procédé, dans son travail, le critique qui, au sujet du temple de T Honneur et de la Vertu, s’est borné à rappeler la restauration de Vespasien , sans faire le moindre usage de tant de notions qui s’y rattachent.

Reprenons maintenant le cours de nos recherches , sur l’emploi public et sacré qui se faisait à Rome, à partir du siècle de Marcellus, des peintures enlevées à la Grèce , ou produites à son exemple. Remarquons d’abord un fait tout aussi grave que ceux qui précèdent, et qui se rapporte au triomphe même de Marcellus ; c’est que, dans la pompe de ce triomphe, on vit figurer, pour la première fois sans doute, un tableau représentant la prise de Syracuses : cum simulacro captarum Syracusa-

à Milan , par les soins de G. Annoni et de mon docte ami , G. Labus , qui j’en ai dû la communication anticipée.

Je l’emarque ici , pour compléter l’analogie , et pour justifier ce qui a été dit plus haut , p. 1 47 , 2 ) , que , du temps de Cliandler , on apercevait encore , sur les parois de la cella du Thèseion, des traces de peintures chrétiennes, qui auraient été des figures de Saints, comme celles du pronaos

antique , converti par les chrétiens en sanctuaire ; à moins , ajoute notre voyageur , que ces faibles traces ne fussent les restes du pinceau de Micon ; voy. Chandler, Voyag. en Grèce et en Asie Mineure , t. II , p. 444 , trad. franc. Je n’ai pas besoin de faire observer que cette opinion de Chandler, sur ces faibles traces du pinceau de Micon, n’a pas la même valeur que le fait de peintures chrétiennes qui auraient existé en cet endroit.

rum U Nous verrons bientôt que cet exemple donné par le vainqueur de Syracuses fut suivi, dans le cours des âges suivants , par tous les généraux de Rome qui obtinrent le même honneur , en récompense des mêmes succès ; nous verrons que , les prodiges de l’art se multipliant et se surpassant, pour ainsi dire , dans la même proportion que les progrès de la puissance romaine, on en vint à présenter dans une longue suite de peintures , telle que celle qui fut déployée dans le triomphe de Vespasien et de Titus, et qui est décrite avec tant de détails par Joseph2, tous les événements d’une guerre imités avec une effrayante vérité de couleurs; et nous acquerrons ainsi la preuve que le mot simulacrum , employé dans cette circonstance par Tite-Live, signifie une image peinte, laquelle ne peut avoir été que sur bois. Ces tableaux de villes conc/uises et d’événements militaires, devenus l’ornement habituel des triomphes romains , constituèrent , à partir de cette époque , toute une branche de la peinture romaine; et comme ces sortes de tableaux consacrés dans les temples, les curies ou d’autres grands édifices, formèrent aussi, dès ce moment, l’un des principaux éléments de la décoration publique de Rome , celui qui peut le mieux servir à nous faire apprécier la nature générale de ces peintures, on conçoit de quel intérêt il était d’en faire une recherche exacte et un examen approfondi ; or, le nom des tableaux de ce genre n’est pas même prononcé dans le travail du savant académicien; c’est ce qui me met dans le cas de traiter avec quelques détails ce point d’archéologie grave et curieux0.

1 Tit. Liv. xxvi , 2 1 . magnificence des triomphes romains, et

2 Joseph, de Bell. Jud. lib. vu , c. 16- de la part importante qu’y prirent, à toutes 18. Il faut lire ces trois chapitres du livre les époques , tous les arts d’imitation.

de Josèphe, avec les témoignages à l’appui 3 Une partie des faits qui vont être cités cités par Bulenger , de Triumph. c. xxiv , se trouve déjà indiquée dans le traité de xxv et xxvi, pour se faire une idée delà Bulenger, de Triumpho, c. xxiv, xxv.

Le fait qui, dans l’ordre des temps et de l’importance archéologique, dut, de l’avis de Pline lui-même, précéder tous ceux du même genre que nous fournit l’histoire romaine, est relatif au triomphe de M. Valérius Maximus Messala, en l’an de Rome 490, 262 avant notre ère. De nombreux avantages remportés sur les Carthaginois en Sicile, et la prise de Messine, fournirent le sujet d’un tableau de bataille, qui fut exposé dans un des côtés de la curie Hostilia1: sur tous ces points, le témoignage de Pline est aussi clair qu’il est affirmatif; la nature du tableau de bataille : tabulam picturæ prœlii ; le mérite et l’importance de cet ouvrage ; l’exposition qui en fut faite dans la curie Hostilia : proposait in latere curiœ Hostiliæ, ne sont sujets à aucune incertitude; et ce seul fait, postérieur à peine de quarante ans aux peintures de Fabius, suffirait pour prouver l’usage qui se faisait déjà de peintures sur bois, telles qu’était indubitablement celle-ci , pour l’ornement des temples et des édifices publics de Piome. Mais d’ailleurs une foule de témoignages du même genre viennent à l’appui de cette présomption. Telle est, entre autres, la circonstance du triomphe de Scipion Asia-

xxvi, mais avec peu d’ordre et de critique, et d’une manière tout à fait insuffisante en ce qui concerne la part de la peinture.

1 Plin. xxxv , 4, 7 : Dignatio autem præcipuaRomæincrevit, ut existimo, àM. Valerio Max. Messala , qui princeps tabulam picturæ prælii , quo Cartliaginienses. . . . in Siciliâ devicerat, proposuit in latere Curiæ Hostiliæ , anno ab U. C. quadringentesimo nonagesimo ; cf. Macrob. Sut. i, 6. Ce tableau, quadro , a été cité par C. Fea, aussi bien que celui de la Victoire Asiatique , de L. Scipion , et celui de la Prise de Carthage, dont il sera parlé ci-après ; et ce savant y a vu des travaux de l’art romain, tirés de l’histoire contemporaine; voy. ses Observa-

tions sur l’Histoire de l’Art de Winckelmann, 1. vin, c. 4, §9, t. III, p. \bq , 3o) , ed. Prat. Les trois mêmes exemples de peintures romaines exécutées à l’occasion de triomphes ont été rapportés aussi, en dernier lieu, par M. K. Ott. Muller, certainement d’après C. Fea, qu’il ne cite pourtant pas , Handbuch der Arcluiol. S 1 82 , 3 , p. 192. Mais, du reste, un aussi habile antiquaire n’avait pu manquer de reconnaître le rôle important que la peinture avait été appelée à remplir à Rome dans la célébration des triomphes ; et l’on voit qu’avec son esprit supérieur, il avait su apprécier cette circonstance, bien qu’il n’en ait dit qu’un mot.

tique, qui fit peindre à cette occasion, en fan de Rome 563 , 189 avant notre ère, un tableau de sa victoire : tabulcim victonæ suæ Asiaticæ , lequel tableau fut placé par lui dans le Capitole1. Telle est encore celle du triomphe de Sempronius Gracchus, obtenu à l’occasion de la conquête de la Sardaigne, en l’an de Rome 578, avant J. C. 174, et signalé par un tableau relatif à cette conquête. Ce tableau fut placé dans le temple de Matuta, avec une longue inscription indiquant le sujet de la peinture et la dédicace qui en était faite à Jupiter; tous ces détails sont rapportés par Tite-Live2 : eoclem anno tabula in æde Mains Matutæ, cum indice hoc posita est; l’inscription, qu’il transcrit intégralement, se termine ainsi : cujus rei ergo banc tabulam donum Jovi declit ; et ce qui prouve l’intérêt que cette particularité inspirait à l’historien latin, c’est ce qu’il ajoute, que ce tableau offrait un plan de Vile, avec la représentation peinte des batailles qui s’y étaient livrées : Sardiniæ insulæ fobma ercit, citgue in eâ simulacba pugnarum picta. Malheureusement, nous ignorons de quelle manière étaient conçus ces tableaux de villes prises , de batailles livrées, de provinces conc/uises , qui s’exécutaient à Rome, à l’occasion du triomphe, et qui se dédiaient dans un temple, après avoir figuré dans la cérémonie. Mais ils devaient, à raison des circonstances, comprendre un assez grand nombre de figures; et l’art était déjà cultivé chez les Romains par des mains assez habiles pour rendre de pareils travaux aussi recommandables sous le rapport de l’exécution qu’ils étaient intéressants parle sujet. Nous en avons la preuve dans un passage de Tite-Live, qui se rapporte à l’an 214

1 Plin. xxxv, 4,7: Fecit hoc quidem 2 Tit. Liv. xli, 28; voy. dans Rycquius,

L. Scipio, TABULAMque victoriæ suæ Asia- Capitol, c. xxix, p. 295, l’inscription enticæ in Capitolio posuit. Conf. Tit. Liv. tière , distribuée à la manière des Tituli xxxvii , 59. Victoriæ.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS, avant notre ère , et qui contient la page la plus curieuse peutêtre de l’histoire de la peinture romaine de cette époque.

Il s’agit d’un banquet célébré à Bénevent, au retour d’une victoire remportée, dans le cours de la seconde guerre punique, deux ans après la bataille de Cannes, par Tibérius Gracchus, sur une armée carthaginoise. Des esclaves à qui le sénat avait promis la liberté avant la bataille, et qui s’en étaient montrés dignes parleur courage, prirent place, pêlemêle avec les soldats romains, à des tables dressées sur la voie publique; ceux-ci chargés de butin, ceux-là, la tête coiffée du pileus ou ceinte d’une bandelette de laine blanche , en signe de leur affranchissement; et dans le nombre de ces esclaves, ainsi rendus à la liberté et admis aux fêtes de la victoire dont ils avaient partagé les périls, on en voyait qui se tenaient couchés, d’autres qui restaient debout, pour servir les convives, en même temps qu’ils prenaient leur part du repas. Cet appareil d’un immense festin dressé pour une armée entière sur toute la face d’une ville; ce concours d’habitants de tout âge et de tout ordre, jouissant eux-mêmes de l’hospitalité qu’ils accordaient à des vainqueurs; enfin, ce mélange de guerriers citoyens et d’esclaves affranchis, réunis à des tables communes, au sein de la double ivresse de la victoire et de la liberté, offrirent un spectacle si nouveau, si intéressant, que Gracchus, à son retour à Rome, en lit exécuter un tableau, qui fut consacré dans le temple de la Liberté, sur l’Aventin l. Tite-

1 Tit. Liv. xxiv , 16 : Beneventani omnes turbâ eflusâ quùm obviàm ad portas exissent, complecti milites, gratulari, vocare in hospitium. Apparata convivia omnibus in propatulo ædium fuerant : ad ea invitabant, Gracchumque orabant, ut epulari pei’mitteret militibus. Et Gracchus ità

permisit , in publico epularentur omnes.

Ante suas quibusque fores prolata omnia : pileati aut lanâ albâ velatis capitibus volones epulati sunt, alii accubantes, alii stantes, qui simul minis trabant vescebanturq.ie. Digna res visa, ut simulacrum celebrati ejus diei Gracchus, postquàm

Live, en rapportant ce fait, se sert du mot simulacrum, dont la valeur, indubitablement fixée en cet endroit par toutes les circonstances qui raccompagnent, demeure acquise à l’histoire de fart dans une foule de cas semblables; et le sujet de cette peinture , tel qu’on peut le concevoir d’après le récit de l’historien, même en le réduisant à quelques groupes principaux, à quelques épisodes caractéristiques , devient un élément précieux pour la connaissance de ces peintures romaines qui représentaient des traits de l’histoire militaire contemporaine , et formaient dans les temples de Rome républicaine une décoration aussi brillante que patriotique.

Six années s’étaient à peine écoulées depuis le triomphe de Sempronius Gracclius , que la célébration de celui de Paul -Émile, en l’an 168 avant notre ère, étala sous les yeux des Romains , avec ce luxe extraordinaire de peintures et d’autres chefs-d’œuvre de l’art grec, un tableau, relatif aux victoires mêmes de Paul-Emile, peint à cette occasion, et destiné à en rehausser l’éclat. Les détails que nous a transmis Pline à ce sujet1 sont au nombre des plus curieux qui appartiennent à l’histoire de l’art. Paul-Emile , qui avait appris

Piomam rediit , pingi juberet in æde Libertalis, quam pater ejus in Aventino, ex mullatiliâ pecuniâ faciendam curavit dedicavitque. Ce beau passage n’avait pas échappé à Winckelmann ; voy. sa Stor. dell’ Arte, t. III, p. 171-2 , ed. Prat.

1 Plin. xxxv , 11 , 4o : Metrodorus erat pictor, idemque philosoplius magnæ in utrâque scientià auctoritatis. Itaque cùm L. Paulus, devicto Perseo, petisset ab Atlieniensibus , ut sibi quàm probatissimum pliilosophum mitterent ad erudiendos liberos , itemque pictorem ad triumphum excolendum, Athenienses Metrodorum ele-

gerunt, professi eumdem in utroque desiderio præstantissimum : quod ità Paulus quoque judicavit. L’année qui précéda le triomphe de Paul-Emile avait vu la célébration de celui de Cn. Octavius, obtenu à l’occasion de sa victoire navale sur Persée, Tit. Liv. xlv , 35 ; Vell. Paterc. 1,9,5. Ce dut être à cette époque , et pour rehausser l’éclat de ce triomphe, que Cn. Octavius fit construire , près du cirque Flaminius , un portique , d’ordre corinthien , cité par Pline , xxxiv , 3 , lequel fut aussi décoré de peintures , à en juger d’après les expressions de Velleius Paterculus, 11, 1 , 3 : Tàm in

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 509 à aimer la Grèce en la voyant de près, et qui connaissait par elle le prix de la gloire, s’était adressé aux Athéniens, afin d’obtenir d’eux, à la fois, un philosophe, pour élever ses enfants, et un peintre, pour orner son triomphe; et les Athéniens, heureux de trouver l’un et l’autre dans un même homme, lui envoyèrent Métrodore, comme leur plus savant philosophe et leur plus habile peintre. Pline ajoute cpie le suffrage de Paul- Emile justifia ce choix des Athéniens; ce qui nous autorise nous-même à croire que le tableau de Métrodore exécuté pour le triomphe de Paul-Emile, fut digne de son auteur et de son sujet. Mais ce n’est pas à cette seule notion que se borne futilité du témoignage de Pline. Nous y apprenons encore que, dès cette époque, ces sortes de travaux de peinture, auxquels l’aristocratie romaine devait attacher tant de prix, s’exécutaient par la main d’artistes grecs qui , attirés à Rome par l’espoir de récompenses, se consolaient de l’abaissement de leur patrie en initiant leurs maîtres à l’amour et à la pratique des arts, et vengeaient ainsi la Grèce de ses revers par la main même de ses enfants. Nous savons, d’ailleurs, par le témoignage de Plutarque, que Rome, au temps de Paul-Emile, était remplie non-seulement de grammairiens, de sophistes, de rhéteurs , race d’hommes qui pullulaient alors dans la Grèce ,

Circo Cn. Octavius, multo amœnissimam (porticum). Ce Porticus Octavia, que Festus , Frarjm. libr. xm , p. 186 , ecl. Lindemann. , distinguait de l’autre portique du même nom, bâti par Auguste, près du théâtre de Marcellus , en l’honneur de sa sœur Octavie, avait dû recevoir sur ses murailles des peintures relatives à la défaite navale de Persée ; c’est du moins ce qu’affirme Dacier , dans sa note sur ce passage de Feslus , p. 543 , ed, Linde*

mann, ; et cette assertion se trouve reproduite dans Y Ichnograph. vet. Rom. tab. 11 , p. 11, not. 18) , mais sans que j’aie pu découvrir sur quel témoignage antique , sur quel texte positif elle était fondée. Les topographes de Rome antique, Donati, Roma vêtus y 1, xx , p. 77 , et Nardini , Roma antica, t. III, p. 10, sgg. et 43, ed. Nibby, qui ont recueilli la plupart des renseignements classiques concernant les deux portiques, ne donnent aucune lumière à ce sujet.

mais encore de statuaires et de peintres1 ; et il n’est pas douteux que les travaux d’art exécutés alors dans les édifices publics de Piome ne fussent confiés à ces artistes étrangers. Tite-Live signale l’émigration d'artistes grecs à Rome, par troupes, particulièrement en l’an de Rome 566, à l’époque de la célébration des jeux voués par M. Fulvius2; et l’on peut juger, d’après le dénombrement des grands travaux, tels que ponts, théâtres, temples, hasilufues , portic/ues , entrepris à Rome en 5 7 3 , et dans le cours des années suivantes, dénombrement fait par Tite- Live0, quel utile et honorable emploi de leurs talents trouvaient alors à Rome cette foule d’architectes, de statuaires et de peintres, que l’appât de la fortune et de la gloire y attirait de tous les points de la Grèce. Nous apprenons encore par le trait de ce peintre grec d’Alexandrie , dans la maison duquel le roi d’Egypte , Ptolémée Philométor, reçut à Rome l’hospitalité'1, à quel degré d’opulence étaient déjà parvenus ceux de ces artistes étrangers qui se distinguaient le plus dans l’exercice de leur profession, à l’époque de cette première ferveur des Romains pour les arts de la Grèce. Ce n’est donc plus une simple présomption que d’admettre, sur l’autorité de pareils témoignages, l’existence à Rome de peintures exécutées dans le même système que celui des Grecs, et placées de la même manière, puisque ce fait résulte de la nature même de ces tableaux , portés dans la pompe du triomphe , puis dédiés dans les temples, et de la certitude acquise que ces peintures étaient pour la plupart l’ouvrage d’artistes grecs.

1 Plutarch. in Paul. Æmil. § 6 , t. II, voverat Ætolico bello , fecit. Multi artifip. 25£,Reisk. : Ou ydp /uovov Tpu/u/u.a1n<.oi ces ex Græciâ venerunt, honoris ejuscausâ. jp 2o(p/(r1a; ^ 'Pnlopiç, ctAAa kcu n.Aa.o''lca ' Tit. Liv. XL , 5i.

jcai zmTÀÆOI , k. t. a. 4 Valer. Maxim, v, 1 : Ac se in hospi-

2 Tic Liv. xxxix, 22 : Per dies decem tium Alexandrini pictoris contulerat. Conf. apparatos deindè ludos M. Fulvius, quos Boerner. de Privileg. Pictor. p. io3.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 511 Nous ne savons pas de quel genre étaient les peintures de Pacuvius, dans le temple d’ Hercule , au Forum Boarium. Pline, en les vantant, surtout en considération de leur auteur, qui était un citoyen romain, célèbre à double titre, comme poète et comme peintre, ne s’explique pas sur leur sujet, ni sur leur nature1. Toutes les conjectures qu’on pourrait se permettre à cet égard seraient donc gratuites, conséquemment sans valeur; et tout ce qu’on joeut dire de certain, c’est qu’à cette époque, vers l’an 1 54 avant notre ère2 *, il y avait plus d’exemples de peintures sur bois, consacrées dans les temples de Rome, à un titre quelconque, qu’il ne pouvait y en avoir de peintures sur mur A Mais trois ou quatre ans plus tard, nous trouvons un tableau de bataille, exécuté pour une occasion si importante, et exposé sur le Forum avec des circonstances si remarquables, que cette peinture devient un des éléments les plus curieux de la question qui nous occupe. Il s’agit de la prise de Carthage représentée dans un tableau, où L. Hostiiius Mancinus, qui le premier était entré dans la place, occupait, à ce titre, le premier rang, au grand chagrin de Scipion Æmilien , et où la ville ennemie, avec ses remparts, l’armée romaine, avec ses travaux et ses dispositions d’attaque, se voyaient peintes dans le plus grand détail. Pline, à qui nous devons ce précieux document4, ajoute que le tableau fut exposé

1 Plin. xxxv, 4, 7: Proximè celebrata est in Foro Boario, æde Iierculis , Pacuvii pictura.

2 Lanauze , Mém. de F Acad. t. XXV, p. 290 ; voy. Sillig , v. Pacuvius , p. 3io.

5 L’argunient qu’on pourrait tirer, en faveur de cette dernière supposition , de ce que Pline cite cette peinture de Pacuvius immédiatement après celle de Fabius, proxi-

mè celebrata est, cet argument, dis -je,

pécherait par sa base , attendu que, dans la pensée et dans la phrase de Pline , le rapprochement des deux peintures n’est pas motivé par la nature des travaux , mais par la patrie et par la condition des auteurs , qui étaient l’un et l’autre citoyens romains.

4 Plin. xxxv , 4 , 7 : L. Hostiiius Mancinus, qui primus Carthaginem irruperat, situm ejus expugnationesque depictas

publiquement sur le Forum, et que Mancinus lui-même, debout près de la peinture , en expliquait au peuple charmé les nombreux détails, avec une complaisance qui reçut sa récompense aux prochains comices : le héros de la peinture fut nommé consul. Je croirais faire injure à l’intelligence de mes lecteurs , si je pensais qu’il fût nécessaire d’insister sur le sujet de ce tableau, et sur les circonstances de cette exposition, pour en inférer que celte peinture fût sur bois. Personne n’en pourrait douter; mais ce qu’il importe de remarquer ici, c’est combien ces sortes de tableaux de bataille , exécutés à Piome en des occasions semblables, par la main d’artistes grecs, devaient embrasser d’objets divers et contenir de figures de toute espèce ; celui que je viens de citer doit appartenir à l’an 1 4 7 avant notre ère, l’année même qui précéda l’exposition publique faite à Rome des tableaux enlevés de Corinthe par Mummius1.

Une notion plus importante qui résulte du détail des faits exposés jusqu’ici, c’est que, l’emploi de la peinture étant devenu un des éléments essentiels de la célébration du triomphe à Rome, la pratique de cette peinture sur bois dut être trèsfamilière aux Romains; et cette induction se justifie par un témoignage rendu à l’occasion du triomphe de Scipion Africain, en l’an de Rome 55 1, et qui concerne la forme du triomphe en général. Effectivement, voici comment s’exprime Appien2, dans le passage que je viens d’indiquer, au sujet des peintures qui ornaient la pompe de cette grande solennité nationale : vnipyoi re vrctpoi^éfovrcu, /xi/aYi/xctTcL r uv eiAr\p.f/.évci>\i 7roÀ£a)v, te cl) rPA«ï>AT, jccE SXHMATA rd>v yeyovôrcjv. Par ces

proponendo in Foro, et ipse assistens po- ! Lanauze, Mèm. de T Acad. XXV, 291.

pulo spectanti singula enarrando : quâ co- 2 Appian. Punie, vin , 66 , t. I , p. 387 ,

mitate, proximis comitiis consulatum adep- ed. Schweigh. lus est.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 313 dernières expressions , l’auteur entend évidemment les tableaux de bataille et d'événements militaires, que Tite-Live appelait en pareille occasion : simulacra piignarum picta; et la généralité de cet usage, telle quelle résulte encore du témoignage formel de T écrivain : >cct/ o Tpovroç, à ttcLÏ vuv ^pcùjxevot S^ioejeAovcriv, écrit roioçj^e, n’est pas plus sujette à controverse que le sens même de ces paroles1 2. J’ajoute ici , pour compléter cette notion grave et curieuse, qu’il était d’usage d’ajouter à ces peintures triomphales des inscriptions explicatives, rédigées en vers saturniens ; lesquelles inscriptions, tracées elles-mêmes sur des tablettes de bois, o-cLvithdd, se fixaient dans le Capitole, et devenaient ainsi autant de monuments authentiques des victoires du peuple romain, exposés à tous les regards dans le sanctuaire de l’empire , autant de pages de ses annales publiques , et conséquemment les glorieux feuillets de ce grand et magnifique livre. A cet égard, nous avons le témoignage formel d’un grammairien latin3; et, ce qui vaut bien mieux encore, nous possédons quelques exemples de ces Inscriptions de Triomphe , Tituli Victo-

1 C’est bien certainement à tort que le savant Morcelli, de Styl. Inscript, t. I, p. 332 , a confondu les peintures indiquées ici par Appien, avec les Tituli Victorien, qui étaient des inscriptions tracées sur des tables de lois, et rédigées à l’occasion du triomphe, dont elles formaient la préface, suivant l’expression de Pline. Le texte d’ Appien ne comporte aucune incertitude; et l’interprétation latine admise par Schweighâuser :

TABULÆf/Ke pictæ, quibus res ejestœ advivum exprimuntur , ne saurait être contestée par personne.

2 C’est l’expression employée par un

historien grec , Xipliilin , iv , à 1 occasion du triomphe, ou plutôt de la parodie de

triomphe célébrée par Néron : 'El ipot 2A- Nl'AIA eVi <hf>d!]cùV oivafltlvovliç , iv oiç a.ya>voç ovopea.. J’ajoute que les peintures, de même que les simulacres, en métal ou en ivoire, de Villes et de Peuples conquis, se portaient dans des machines nommées pegmata, lesquelles avaient quelquefois jusqu’à trois ou quatre étages, ndy^anct. rpiûpoya. , Kj Tifcopcça , Joseph, de Bell. Judaïc. vu, 1 7 ; et dont la construction ainsi que la décoration constituaient une des merveilles de la célébration du triomphe ; voyez , au sujet des pegmata, Bulenger, de Triumpho, c. xxvi ; cf. J. Lips. de Amphitheatr. c. ult.

5 Atil. Fortunatian. in Art. p. 2680, ed. Putsch. : Apud nostros in tabulis antiquis, h O

riæ, telles que celle de T. Sempronius Gracchus, conservée par Tite-Live1 ; et celle de Pompée , que Pline appelle la Préface du triomphe 2; sans compter quelques fragments d’inscriptions semblables, relatives aux triomphes d’Acilius Glabrion et d’Æmilius Regillus0. Tous ces faits, qui concernent et les peintures de triomphe, publiquement exposées durant la cérémonie, puis dédiées dans les temples , et les inscriptions de triomphe, fixées dans le Capitole, s’accordent si bien entre eux pour nous donner la même idée de ces divers monuments du pinceau , écrits et figurés , au sujet desquels les écrivains latins emploient toujours la même expression, celle de tcibulæ, qu’il ne saurait y avoir lieu à la moindre incertitude.

Arrêtons-nous un moment à ce point, pour considérer combien, dans cet intervalle de soixante années à peine, qui s’écoula entre le triomphe de Marcellus, vainqueur de Syracuses, et celui de Mummius, destructeur de Corinthe, il avait du s’amasser à Rome de peintures, toutes sur bois, tant celles qui avaient été emportées de la Grèce , que celles qui s’étaient exécutées à Rome, pour tant de victoires, dont la Sicile, la Grèce et l’Asie entière avaient été le théâtre et avaient fourni les trophées. C’est de ce point de vue qu’il faut envisager désormais le développement de l’art chez les Romains, à partir du milieu du second siècle avant notre ère; et c’est pourtant une observation qui a échappé au savant académicien. Mais si c’est pour moi un devoir de signaler cette imperfection dans son travail, je ne me charge pas du soin d’expliquer comment

quas triumphaturi daces in Capitolio fige- suppléée et distribuée comme elle dut l’être, bant, victoriæ suæ titulum, saturniis versibus , par Morcelli, de Styl. Inscr. 1. 1, p. 343. prosequebantur. 3 Ces fragments, empruntés au même

1 Tit. Liv. xu, 28; voyez plus haut, grammairien, ont été recueillis, avec des

p. 3o6, not. 2). observations savantes et curieuses, par Ryc-

2 Plin. vu, 26,27; voy. cette inscription, quius, in Capitol, c. xxix , p. 296-98.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 315 un critique qui n’a trouvé à citer de peintures romaines de la république que celles des temples de Salus et de Gérés, avec celles du temple de l’Honneur et de la Vertu, du temps de Vespasien, a pu passer tout à fait sous silence, et semble avoir complètement ignoré un si grand nombre de peintures qui démontrent si bien l’usage que les Romains firent de l’art de peindre, pour leur propre compte, bien que par des mains étrangères, et la part qu’obtinrent ces peintures dans la décoration publique de Rome.

Si les auteurs de l’histoire politique de Rome avaient donné plus de place aux faits de l’histoire de l’art, qui ne leur semblaient pas dignes d’autant d’attention , nous connaîtrions avec certitude une multitude de détails qui exciteraient aujourd’hui notre intérêt, et qui ne font qu’irriter notre curiosité. Cependant, avec ce peu de renseignements épars et incomplets qui nous restent, nous pouvons encore nous former quelque idée de ces pompes du triomphe, rehaussées par l’éclat de la peinture, et de cette décoration de Rome produite par le même moyen. Ainsi nous savons que dans le triomphe de L. Scipion Asiatique, indépendamment de ce tableau de sa victoire qu’il consacra au Capitole, figuraient, au nombre de cent trentequatre, des images peintes de Villes personnifiées, Oppidorum simulacra\ telles que cette image de Syracuse s prise, simulacrum Syracusarum captarum, qui avait paru au triomphe de Marcellus; telles encore que celle d ' Ambracie captive , Ambraciam captam, qui avait été destinée au triomphe de M. Fulvius. Le même luxe de figures peintes de Villes captives , species simulacrorum 2, fut

1 Tit. Liv. xxxvii, 5g ; cf. Cicéron, in num specie, qui a rapport à ['apparition des

Pi son. 2 5 : Simulacra Oppidorum. images des ancêtres promenées dans la

2 Vell. Paterc. i, 9. Cette expression pompe des funérailles; voy. Eichstaedt., doit s’expliquer ici parcelle de l’Âbbrévia- de Imaginib. 1, 63 , 6). teur de Tite-Live , Epitom. xlviii : Imagi-

ko.

étalé au triomphe de Paul-Emile; et l’on ne saurait douter, d’après de pareils exemples, que ce genre de peintures ne constituât dès lors un élément essentiel de la célébration des triomphes romains. En effet, on n’a pas oublié que le mot simulacrum, employé dans cette circonstance, désigne spécialement une image peinte sur bois; les passages de Tite-Live où il est question des peintures exécutées à peu de distance pour C. Sempronius Gracchus : simulacra pugnarum picta, et pour Tibérius Gracchus : simulacrum pincji juberet, suffiraient seuls pour le prouver; et cet autre passage de Cicéron, concernant la peinture de Y Hélène de Zeuxis1 : Helenæ se pinrjere simulacrum velle clixit, achève de montrer que la même expression , avec cette acception particulière, s’employait habituellement dans le langage des écrivains latins de cet âge2 * * 5. Comment pourrait-on d’ailleurs concevoir une suite de figures , telles que celles qui apparurent dans le triomphe de Cornélius Balbus sur le pays des Garamantes, consistant en images de Filles, de Nations, de Fleuves, de Montagnes , et offrant pour ainsi dire aux yeux toute une géographie de l’Afrique personnifiée0, si ce n’étaient pas des figures peintes, et peintes sur des panneaux de bois mobiles, à ï ’ encaustique , cum divite cerâ, ainsi que s’exprime un poëte latin

1 Cicéron, de Invent, n, 1.

2 C’est aussi l’opinion du savant antiquaire danois Petersen, allgemeine Einlei-

tunq in dcts Studium der Archàoloqie , p. 68 ,

5 Plin. v, 5 : Ipsum in triumpho omnium aliarum Gentium Urbiumque nomina ac simulacra duxisse , quœ iere hoc ordine : Tabidium oppidum, Niteris natio,... Mons nomine Niger,... Flumen Nathabus, etc. Il ne fautpas confondre ces simulacra Gentium Urbiumque, portés dans la pompe du triomphe,

avec les simulacra Gentium exposés près du théâtre de Pompée, sous le portique dit ad Nationes , et qui étaient des statues de bronze, Sueton. in Néron. 46; conf. Casaubon. ad h. I. Souvent aussi les figui’es des Villes et des Nations conquises étaient sculptées enboisou en ivoire, Quintilian. Instit. Orat. vi, 3 , 7 : Cùm in triumpho Cæsaris eborea oppida essent translata, et post dies paucos Fabii Maximi ligne a ; en sorte qu’il devient assez difficile de déterminer à quelle classe d z figures peintes ou

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 317 du dernier âge1? Comment enfin interpréterait-on autrement l’appareil du triomphe de Germanicus, célébré l’an 1 7 de notre ère, tel qu’il est décrit par Tacite2 : vectci spolia, captivi , simulacra Montium, Flumiiium, præliorum? car ici le mot simulacra joint à præliorum, ne peut s’entendre que de tableaux de batailles; et ce mot acquiert évidemment la même valeur pour les images de Fleuves et de Montagnes comprises dans la même énumération. C’est d’ailleurs ce qui résulte, sans aucune ombre d’équivoque, de la circonstance rapportée par Dion Cassius, que , dans le nombre des images que l’on vit paraître aux funérailles d’Auguste, figuraient les représentations peintes des Nations qu’il avait conquises, chacune avec les attributs gui lui étaient propres0 : tcL rg g ôvn vrccvô’ oa-ct vrpoo-eK'lvio-cclo, ’EniXEïPIEïX a- épier ut doc, èyjccrlcL ’AITEIKAXM ENA ,

Du moment que la peinture avait été chargée de représenter, dans la célébration du triomphe, les Villes et les Nations vaincues, ainsi que les principaux faits d’armes, on doit croire que cet art, pratiqué par des mains grecques avec toute l’expérience quelles avaient acquise , se signala par de nombreux et excellents travaux ; et c’est à peine si , dans la destruction

sculptées doit se rapporter ie mot simulacrunij à moins de circonstances particulières qui aident à les distinguer.

1 Sidon. Apollin. Carm. V , 596-7 : Cum divite cerâ Pinges Cyniphii captiva mapalia Bocchi.

2 Tacit. Annal, xi , 4i ; cf. Ovid. Pont. 2,1; Horat. Epist. 11 , 1 , 1 9 1 ; Flor. iv , 2. Add. Zonar. Annal. II, 82 : K où ù El’- KC/21 t a. t£ ai^fÀ.oixcû'la, (ppovpia ncw/aiva,

7rÔ\UÇ T£ Kj Of >H, Kj ■7ro1a/UOUÇ, A ljU.VOt.Ç, 9 O.-

Actiriraç, Tel t£ trvpanav'la ocra. ia’KcoK.iirav .

0 Dion. Cass, lvi , 34 , 833, Reimar. Cet usage romain avait eu , comme tant d’au-

tres , son principe et son modèle chez les Grecs. Les personnifications de Villes et de Peuples , telles qu’on les connaît par la célèbi’e base de Pouzzoles , avaient été réalisées, dans la Grèce, à presque toutes les époques et de presque toutes les manières ; et l’un des traits les plus curieux que je puisse citer à cet égard est celui du nombreux cortège de Femmes qu’on vit apparailre dans la Pompe de Plolémée Philadelphe , vêtues des costumes les plus riches et les plus variés , avec les ornements propi’es à chacune d’elles, et toutes avec des couronnes d’or , Callixen. apud Athen. v , 201 , E , p. 277 , Schw.

DE LA PEINTURE complète de ces ouvrages et dans la rareté des documents historiques, nous pouvons nous en former aujourd’hui une faible idée. Les accidents si variés de la guerre en tant de pays divers, le costume et la physionomie des peuples, les productions de la nature et les monuments de l’art, tout ce qui formait le sujet de ces tableaux et tout ce qui en décorait la scène, offrait au talent des peintres un champ aussi vaste que favorable; et s’il est permis d’en juger par un petit nombre de traits que l’histoire nous a conservés, l’art de peindre, en s’exerçant sur tant de motifs divers, n’était pas resté au-dessous de sa tâche, ni les artistes au-dessous de leurs héros. Ainsi nous apprenons que C. Marius, échappé de sa prison de Minturne, consacra plus tard, clans le temple de Mcirica, la divinité du lieu, un tableau peint représentant cette suite d’aventures terribles ou propices, qui avaient marqué cette époque si agitée de sa brillante carrière 1 ; et il y avait là sans doute une ample matière à de belles compositions, même en réduisant ce sujet si fécond à un choix d’épisodes rendus par autant de groupes principaux. L’histoire de l’heureux rival de Marius nous offre un trait analogue dans une circonstance différente. Sylla s’était fait peindre recevant de l’armée romaine, sous les murs de Nola, la couronne obsidionale2; l’on conçoit, d’après cette seule indication donnée par Pline, quelle pouvait être l’importance d’une composition de ce genre , où figuraient Sylla sur le devant du tableau , puis un camp romain avec ses principaux personnages, et les remparts de Nola en perspective; et ce que Pline ajoute, que le tableau fut placé dans la Villa Tusculana de Sylla, qui appartint depuis à Cicéron,

Piutarch. in Mar. § 4o, t. II. p. 879 , Tite-Live cite ie lucus Maricæ, au voisinage Reisk. : T <r%pov I7IN AKA t2>v 7rpdtyuv ix.il- de Minturne, xxvii, 37. vuv ypoc-Ld/Aivoç ÀNE'OHKEN ùç 70 îtpov. 2 Plin. xxn , 6.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 519 prouve le mérite de cet ouvrage, d’après l’intérêt qu’il inspirait à Sylla. Mais c’est surtout dans la célébration du triomphe de Pompée , un des plus magnifiques qui aient pu être donnés en spectacle aux Romains, qu’apparut dans tout son éclat, avec tout son avantage , cet emploi de la peinture consacrée à retracer, à rendre sensibles à tous les yeux, avec l’aspect de lieux éloignés et de nations étrangères, cette foule d’accidents terribles ou pathétiques qui avaient signalé la victoire des armes romaines.

Deux historiens grecs, Plutarque 1 et Appien2, nous ont transmis le détail, encore bien incomplet sans doute, des objets qui servirent à l’ornement de ce triomphe. En nous bornant cà ce qui fait le sujet de nos recherches actuelles, on y vit figurer les statues de Pharnace et de Mithridate , qui étaient d'argent, et qui avaient été transportées du Pont à Rome : ce trait est confirmé par Pline3 *; puis, venaient les portraits de Tigrane et de Mithridate, représentés dans les principales circonstances de leur défaite : El’KONES tt apetpéfoùo T lypctvovç, MityiS)xlov , fxdu^(ofxi\cù)i re vucoù/xévuv lyèj (pewpvloov ; après quoi, se déployait une suite de tableaux, où le siège de Mithridate, et su fuite, étaient représentés en peinture; la mort de Mithridate lui-même, et celle des vierges gui avaient voulu s'associer à sa destinée, formaient le dénoûmcnt de ce long et terrible drame : eu re ïlcLpQévot où o-ovctvro^cuêîv cu/rïï iAo/nevai

1 Plutarch. in Pomp. § 45 , t. III, p. 798- 99 , Reisk. ; voy. Petersen , Einleitung, etc.

2 Appian. Mithridat. S 1x7.

5 Plin. xxxiii, 12, 54 : Jàmenim trium-

pho Magni Pompei reperimus translatam Pharnacis ,... . argenteam statuam : item

Mithridatis Eupatoris. Nous devons aussi

à Pline de nous avoir conservé Y inscription triomphale de Pompée, Tituhs Victoria; , lib. vu, c. 26, S 27 ; voyez, au sujet de cette inscription , indiquée par Appien en des termes qui prouvent bien qu elle était sur panneau de bois : TIapi<ftpi% Si ig HINAE iyyiypct/ufAtvuiv ruivSi , Morcelli , de Slyl. Inscript, t. I, p. 87 et 343.

IIAPEZnrPA&HNTO; et pour que rien ne manquât à ces images de deuil fournies à fart par la nombreuse famille de Mithridate , on vit paraître à la fin des peintures représentant ses fils et ses filles, dont la mort avait précédé la sienne : yf vrpoocvroôctvoviaJi/ vléoùx 0 vyoclépuv y o-acv TPA^Af. Assurément, rien n’avait été oublié de ce qui pouvait intéresser les Romains dans ce triomphe de l’homme proclamé Grand par excellence ; et l’on doit présumer que l’art, dans une occasion si favorable, ne s’était pas montré indigne de son sujet et de son héros.

La dernière de ces solennités républicaines fut celle dont Jules-César donna le spectacle à sa patrie, en retour de la liberté qu’il lui avait ravie. Le triomphe , ou plutôt les triomphes qui couronnèrent cette nombreuse et brillante suite de victoires dues au génie du dictateur, offrirent autant de richesse et de diversité par la matière des objets qui y figurèrent , que par la nature des événements qu’ils rappelaient, et celle des pays et des peuples qui en fournissaient le sujet. Chacun de ces cincj triomphes était représenté au moyen de f (jures, simulacra, sculptées en deux sortes de bois divers, Y acanthe et le citronnier, en écaille de tortue, en ivoire e ten arpent 1. Quanta la peinture, elle avait été employée à représenter les événements les plus tragiques et les personnages les plus illustres de ce grand drame des guerres civiles, en une suite de portraits et de tableaux 2 : vrccprvey>cev...Jv roîçcYe roc rrxbyfxcLicL ocsrcLvlac ^ rovç ocxfifacç

1 Vell. Paterc. il , 56; conf. Liv. Epitom. libr. cxvi ; Flor. iv, 2 , 89 ; Suelon. in C césar. 37 ; Dion. Cass, xliii , Z12 ; Quintilian. vi , 3 ; Plutarch. in Cæsar. § 55 ; voy. Morcelli , de Styl. Inscript, t. I, p. 344-

2 Appian. Bell. civil. 11, 101, t. II, p. 3i4, Schw. Les cloutes élevés par un critique , Baumgarten , ad Ilistor. Univ.

t. XI , not. 484 , contre l’exposition des images de L. Scipion et de Caton, doutes qui se fondaient en grande partie sur le silence de Dion et de Plutarque , ne sauraient prévaloir sur une assertion aussi positive et aussi circonstanciée que celle d’Appien ; et tel paraît avoir été aussi l’avis de son savant éditeur, Annot. t. III , p. 771.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 521 év EfK'OXI vroiytiAcuç, rPAOAI S. L’historien qui nous a trans-

mis ces détails curieux ajoute que, parmi ces grands citoyens, martyrs de la liberté publique et yictimes de l’ambition de César, il ne manquait que l 'image de Pompée, que César luimême avait craint d’exposer à la douleur trop vive et trop récente du peuple romain. Mais qui ne serait ému, comme le furent les Romains de cet âge , à l’apparition de ces peintures où la mort tragique d’un L. Scipion, se laissant tomber dans la mer, après s’être frajypé de sa propre main, d’un Pétreïus, se donnant la mort au milieu d’un repas, d’un Caton, déchirant lui-même ses entrailles , était représentée avec tant de naturel et de vérité que Je peuple, malgré sa terreur, ne pouvait s’empêcher de gémir; qui ne serait, dis-je , ému à la seule indication de tant d’images pathétiques, qui fournissaient à la peinture de si nobles sujets, et qui sans doute avaient été réalisées par des mains habiles, avec tant de mérite, pour avoir produit tant d’impression? L’historien que je cite rapporte encore qu’à la vue des lâches Achillas et Pothinus, si dignes de la mort des traîtres, le peuple romain applaudit, comme il éclata de rire à la fuite honteuse de Pharnace : K.%iAhcL

riofhivS, Ool^vcLkouç < pvyriv éyeActcrccv ; et ce dernier

trait qu’il ajoute à son tableau sert à montrer quelle variété de sujets, et sans doute aussi de styles et de manières, régnait dans ces peintures, expressions fidèles des succès militaires et des passions politiques du peuple romain, et, à ce double titre, monuments si intéressants de son histoire et de son génie, dont nous ne saurions trop déplorer la perte et essayer avec trop de soin de rétablir les moindres souvenirs dans l’histoire de l’art, pour en former au moins une page qui manquait encore dans cette histoire.

La peinture continua d’embellir ces triomphes, qui ne ces-

saient de s’enrichir1, avec le progrès toujours croissant de la puissance romaine, avec le goût de plus en plus éclairé des arts et des monuments de la Grèce. Le triple triomphe célébré par Auguste, en trois jours consécutifs2 * *, dut surpasser tout ce qu’on avait vu jusque-là de magnificences dans ce genre; et Pline nous apprend qu’ Auguste lui-même voulut en conserver deux monuments, les plus propres à en perpétuer la mémoire, c’est-à-savoir , deux tableaux, l’un desquels représentait la Guerre heureusement accomplie, l’autre, son propre Triomphe; tous les deux placés dans la partie la plus fréquentée de son Forum0. Du reste, le changement survenu à cette époque dans la forme du gouvernement sembla n’en avoir apporté aucun dans celle du triomphe. C’est ce qu’il est permis d’inférer de la célébration de celui de Cornélius Balbus, un des amis d’Auguste , telle quelle est indiquée par Pline \ avec ce grand nombre de simulacres , ou de figures peintes , de Peuples, de Filles, de Fleuves, de Montagnes personnifiées , qu’on y vit apparaître; et comme, sous Tibère, ce prince si jaloux de son pouvoir et de la renommée d’autrui, cet usage républicain continuait encore d’être suivi, ainsi que nous l’a montré le détail donné par Tacite du triomphe de Germanicus5; comme

1 La décadence de cette institution , à

partir d’Auguste , a été remarquée par les

auteurs anciens ; voy. Paul-Orose , vu , 9 ; et c’était une conséquence de la nature même des choses, que, née avec la répu-

blique, elle succombât avec elle. Mais c’est de l’importance politique du triomphe qu’il

s’agit ici , et non de sa forme et de sa décoration. L’art y prit d’autant plus de part, que la liberté y en conservait moins ; les peintures de victoires s’y multiplièrent, à mesure que les victoires devenaient plus rares. La déception fut de tout temps un

moyen de gouvernement à l’usage de toutes les tyrannies.

2 Dion. Cass, li , 2 1 ; cf. Sueton. in August. § 4i ; Liv. Epitom. cxxxm; Macrob. Saturn. 1, 12; Serv. arfVirg. Æn. vin, 7i4; Plutarch. in M. Anton. § 87.

' Plin. xxxv , 4 : Divus Augustus in Foro suo celeberrimâ in parte posuit tabulas duas , quæ Belli pictam faciem habent et Triumphum.

4 Idem, v, 5.

5 Tacit. Annal. 11 , 4i

plus tard encore, sous Vespasien, le triomphe que cet empereur célébra, en commun avec Titus, à l’occasion de la conquête de la Judée, fut orné d’un luxe de peintures dont nous pouvons à peine nous faire une idée d’après la description si détaillée et si curieuse de Joseph1; comme enfin, il nous en est resté un dernier témoignage qui appartient presque à la dernière époque de l’empire, et qui n’en est que plus précieux à recueillir, dans Y exposition public/ ne qui se fit à Rome des tableaux représentant les Victoires de Septime Sévère2 * * 5 : on doit croire que cette brillante institution ne périt à Rome qu’avec l’art lui-même et avec le dernier souvenir de la république.

On n’aurait encore qu’une idée imparfaite des nombreuses peintures sur bois qui durent se produire au sein de Rome républicaine, à partir du me siècle avant notre ère, si l’on n’y joignait les tableaux qui s’exécutaient en beaucoup d’occasions solennelles, telles que Yêdilitè obtenue °, la célébration clés jeux publics ou des cérémonies funéraires, la consécration des temples11.

1 Joseph, de Bell. Judaïc. vu, 17 : Aid

■7ro\\u> v St MIMHM A'TfEN o tto Ai/ao; clAAm; il; aAAa /ui/u.ipi<r/A,i'voç i’vapyiirrdlnv odpiv îavroil 7T0Lpi ï%iV. HV ydp opdv yjSpCLV fXiV iu’Sdtjuova, Snou/u,ivy\v , oa a; Si (paAafya; x.%iyo- /u.ivct; rroAipuoov , Kj rov; poiv (piuyovla;, r ov; J''’ il; ctiyfActhacr/ccy dyo/ui'vouç.... vf TEXNH Si r cov Kct'lotmtiva.ff/udflciiv S /aiyahovpyla

roi; oÙk iiSSai rd yivofxiva, ro\i iSïntvviv a; 7ca.povm.

2 Herodian. m , 9 , 21 : Toi; p-dya; ri % rd; vida; AHMOSI'AIS ’ANE'GHKE

TP A$A 12. Ce passage a été récemment cité dans le Thesaur. Linçj. Gr. ed. Paris. G. et L. Dindorf. , v. Tpaçé , comme un exemple

de ce mot employé dans le sens de ET /ra|.

5 Voy. plus haut, p. 4i et 66 , l’exemple

cité de l’édilité de Scaurus , et joignez-y les traits semblables rapportés par Cicéron , in Verr. iv, 59.

4 On en a un exemple dans le procédé de Lucullus , empruntant à Mummius des statues et d’autres ouvrages d’art pour en décorer le portique du temple de Félicitas , dans la cérémonie de sa dédicace. Le trait est rapporté parStrabon, vin, 38 1 , et cet écrivain se sert du mot dvSpidvIuv, qui s’entend généralement de statues. Cependant , le traducteur latin, qui a rendu ici ce mol par tabulas, interprétation qui semble contraire à l’usage de la langue , pouvait bien avoir eu quelque raison de penser ainsi. Du moins, des grammairiens grecs sont-ils d’avis que le mot avSpîa; , qui signifie pro-

DE LA PEINTURE Dans ce nombre devraient être comprises au premier rang les peintures cle bûchers, rogi picti, qui s’exécutaient certainement sur bois, ainsi que l’exigeait la nature même des choses. C’est de Pline que nous apprenons, avec un sentiment de surprise qu’il provoque lui-même en l’éprouvant, que l’abus de la peinture avait été porté jusqu à peindre les bûchers 1 : ne c/uis miretur et rogos pingi; et Stace fait allusion à cet usage de son temps, plutôt qu’il n’exprimait celui des âges héroïques, dans ce vers de sa Thébaïde 2 : et pictvratvs morituris Jloribus agger. Or, il s’agit ici de cet échafaudage de plusieurs édicules ou tabernacles en retraite , dont nous connaissons parfaitement la forme et la disposition générale par les médailles impériales de consécration, et dont nous devons une description curieuse et détaillée à Idérodien3, qui nous apprend, à l'occasion des funé-

prement figure humaine, a pu se prendre en certains cas pour une peinture , aussi bien que pour une statue, Beckker, Anecdot. I, 82 : ‘AvS'plaç Kj éV; rPA<E>H/ ; et p. 2 10 : ’Av^pictvIci awfAoimi ÿ thV rPAt&HÏSÎ. A la vérité, M. Hermann a contesté la valeur de ces témoignages , et pourtant il paraît bien positif que , dans ce passage de Scylax qu’il a cité lui-même , p. 32 1 , ed. Gail. : Ey JY tûj CwfjM lia] TErPAMME'NOI ÀN- APIANTE2, il ne peut être question de statues, mais de figures dessinées ou peintes sur un autel ; voy. Hermann , de Pictur. p. 4-5. Je n’opposerai pas à l’opinion du savant philologue de Leipsig celle d’historiens de l’art, tels que Winckelmann, Stor. delV Arte , t. II, p. ioo4, 3o) , ed. Prat., ou d’antiquaires, tels qu’Ansaldi , de sacr. Talul. pict. Usu, p. 127 , qui ont adopté cette interprétation du mot cLvfyioiv%ç , mais sans que leur opinion fasse autorité en de pareilles matières. Je n’alléguerai pas non

plus , à l’appui de cette opinion , le sentiment de feu M. Vôlkel , Archâol. Nachlass, p. 9 1 ; mais j’avoue que ce passage de Slrabon , qui paraît avoir échappé à l’attention de M. Hermann , ne me semble guère susceptible d’une autre interprétation que celle-là ; et la circonstance même dans laquelle l’auteur grec emploie le mot aviï'pid.v'laiv , c’est-à-savoir , à l’occasion d’une dédicace de temple , où il était si naturel que des peintures fissent l’office dé ornements temporaires, plutôt que des statues , me paraît offrir un argument très - grave en faveur de cette interprétation ; j’ajoute quelle a été adoptée par M. Boettiger, Andeutung. p. 2 1 4-

1 Plin. xxxv, 7 , 3i.

2 Stat. Tliehaïd. vi , 58.

5 Herodian. xv, 3. J’ai peine à comprendre comment le savant et judicieux Morcelli a pu voir dans ces ypctçai 7rooo\a.t du texte d’Hérodien, des inscriptions, ins-

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 525 railles de Septime Sévère , que ces bûchers, construits uniquement en bois, étaient revêtus au dehors de tapis brodés en or, et ornés de figures en ivoire et de peintures de toute espèce : ë^uôev Sd

y^pvcrov (pétri cflpCû/AVOJc, , èteCpdivVvoiç % cLyotAfAoLcrl, rPAOAIS %

vroïKiAouç, Jte x-oV/Wlou. Mais si le luxe des bûchers peints , tels que nous les décrit Hérodien, était devenu dans le siècle de Pline un sujet d’admiration ou de critique, une sorte de merveille, il ne faudrait pas croire que l’invention en fût due au génie de Rome , ou à l’orgueil de l’empire. Ici encore, comme dans tout le reste, la Grèce avait servi de modèle à ses maîtres; et les Romains n’a-

vaient fait que s’approprier des exemples créés ailleurs pour des dieux ou des tyrans , exemples qui se trouvaient tout naturellement à l’usage des empereurs. Certainement, le bûcher, vrvfoi, de Denys l’ancien , monument d’une telle élégance qu’il avait mérité d’être décrit par Timée ou par Philiste1, devait offrir l’emploi de toutes les richesses de la peinture sur bois, jointes aux bas-reliefs d’or et d’ivoire, tel qu’on le retrouve , avec une magnificence inouïe, dans la description du bûcher d’Héphæs-

criptiones, tituli, d’après le seul motif qu’un bâcher impérial, tel que celui-là , couvert de tapis précieux et de figures en ivoire, n’avait pu laisser déplacé picturatis tabulis ; voyez son traité, si docte d’ailleurs et rempli d’une érudition si saine, de Styl. Inscript. t.I, p. 332, ed. Patav. 1819, in-4°. J’ai déjà eu occasion de relever plus haut, p. 3 1 3 , 1 ) , une faute pareille , commise au même endroit par le même écrivain ; et c’est à regret que je remplis encore ici le même devoir.

1 Athen. v, 206, E, c. XL,ip. 295, Schw. ; cf. Dalecamp. ad h. I. L’expression employée par Tliéon, au sujet de ce bûcher : tjj? 7rupôiç rtir ÜOIKIAI AN, ne permet pas de douter que la peinture n’y eût été

employée, comme l’or, Y ivoire, et les tapis de pourpre; cf. Plutarch. in Pelopid. § 34 ; voyez à ce sujet Goeller, Philist. Frayai. xlii , et Tim. Fraym. xcv, p. 166 et 282. Je rappelle à cette occasion le passage de Cicéron où il est question de ce bâcher magnifique , de Natur. Deor. 111 , 35 : Algue in suo lectulo mortuus (Dionysius) , in Tympanidis royum Hiatus est; passage qui a mis , depuis deux siècles , tant de critiques et d’antiquaires à la torture , et où le mot Tympanidis , tourmenté de mille manières , mais sans aucun résultat, cache, suivant toute apparence, le nom de l’architecte, auteur de cette construction funéraire ; vid. Intcrprett. ad h. I. p. 673-676, ed. Creuzer.

tion, empruntée à l’ouvrage original d’Ephippus d’Olinthe, par Diodore de Sicile1; et c’est sans doute dans le même goût qu’était décorée la pyra érigée à l’occasion de la fête qui se célébrait à Tarse en l’honneur d’Hercule2 * *. Mais ce trait de l’histoire de l’art, qui pourrait donner lieu à beaucoup de détails, m’éloignerait trop du sujet de mes recherches actuelles; et je dois me borner ici à une indication qui trouvera ailleurs tous les développements quelle comporte.

Je comprendrais encore dans la même classe de peintures qui s’exécutaient à Piome dans des occasions solennelles, ou pour une destination temporaire, et nécessairement sur bois, les tableaux représentant des Combats de gladiateurs , qui avaient lieu , comme l’on sait , à l’occasion de la mort de personnages illustres, pour orner la pompe des funérailles5. Ces jeux accomplis, et la cérémonie funèbre terminée, il était d’usage de consacrer un tableau qui en conservât l’image, et qui, après avoir été exposé en public, dans le Forum ou ailleurs, se déposait habituellement sous les portiques du célèbre temple de Diane Aricina, ou dans son enceinte. C’est ce que Pline nous

1 Dioclor. Sic. xvn, n5; cf. Athen. iv, 1 46 , G, et x, 434, A. Voyez l’ingénieuse et savante restauration qu’a donnée de ce bûcher d’Héphœstion , M. Quatremère de Quincy , dans ses Dissertât, sur dijfêr. suj. d’ Antiquité, p. 206-208, en rapprochant le récit de Diodore de la description d’Hérodien , et en confrontant l’une et l’autre avec les médailles romaines de consécration , qui offrent le type de ce genre de monuments.

2 Dion Chrysost. Tarsic. Prior. siv.

Orat. xxxii, t. II, p. 22-23, Reisk. : ’EtwG’

0 Ap%nyoç v/uuv 'H/scocxîfr 7rapa.yivoPo, m %i

ITYPA2 oiktyiç , tiV 7 tcLvv KAAH'N a.v'icii ttoi-

t7li. Les médailles de Tarse offrent la représentation de ce monument, qui a été pour moi l'objet d’un travail particulier, dans un mémoire qui embrasse toute une classe de Monuments d’antiquité asiatique, comparés avec d’autres, du même genre, produits par l’antiquité grecque.

5 Voyez-en un exemple, qui me dispensera d’en citer d’autres , et qui se rapporte à T. Quinctius Flamininus, le libérateur de la Grèce, dans Tite-Live, xli , 28. Le même historien avait déjà donné, xxxiv, 52 , le détail des objets exposés dans le triomphe de T. Quinctius , qui dura trois jours entiers.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 327 apprend1, au sujet des jeux de gladiateurs célèbres à Antium par un affranchi de Néron, jeux dont l’image exécutée en peinture dut recevoir un tel développement, quelle couvrit les murs des portujues publics, avec une telle fidélité dans l’expression des personnages, qu’on y reconnaissait tous les combattants et tous les ministres des jeux, chacun avec sa physionomie. L’institution de cet usage est rapportée par Pline à l’exemple donné par G. Terentius Lucanus, vers l’an de Rome 5y2, 180 avant notre ère2. Ce fut en effet ce personnage qui commença à faire peindre des Jeux de gladiateurs et à exposer en public ces sortes de peintures. L’idée lui en fut suggérée par sa piété pour son aïeul, aux obsèques duquel trente couples de gladiateurs furent donnés en spectacle au peuple romain, sur le Forum, durant trois jours consécutifs; et le tableau qui en représentait l’image fut placé ensuite dans le bois sacré de Diane 3: tel est, sur tous ces points, le témoignage précis de Pline; et c’est toute une classe de peintures romaines sur bois qui se trouve indiquée dans ce petit nombre de paroles. On sait, du reste, combien le goût de ces représentations devint populaire à Rome , à mesure que la lureur des jeux et des spectacles, dernière passion des Romains, leur tint lieu de presque toutes leurs libertés et de

1 Plin. xxxv, 7 : Libertus ejus cùm daret Antii munus gladiatorium , publicas porticus investivit picturâ, ut constat, gladiatorum ministroruinque omnium veris imaginibus redditis. On remarquera que Pline se sert ici du même mot investivit, que Cicéron avait employé au sujet des tableaux qui couvraient les parois intérieures d’un temple de Syracuses , et qui en furent enlevés par Verrès : His autem tabulis inte-

riores templi parietes vestiebantur ; in Verr.

iv , 55. Un autre exemple de cette expression employée dans le même cas m’est

fourni par Juvénal, Sat. xn, 100 : Légitimé FIXIS VESTITÜR tota TABELLIS Porticus.

2 Cette date résulte de la supposition de Vaillant, Fam. Fiom. Terentia, n. 2, admise par Lanauze , Mém. de l’Acad. t. XXV, p. 290 , que ce C. Terentius Lucanus est frère de Publius , maître du poète Térence.

5 Plin. xxxv , 7 : Pingi autem gladiatoria munera atque in publico exponi cœpta

à C. Terentio Lucano. Is triginta paria

in Foro per triduum dédit, TABULAMque pïctam in nemore Dianæ posuit.

presque toutes leurs vertus antiques. Le charbon et la craie devinrent, aux mains de l’inexpérience grossière, les instruments habituels de ces images de combats, telles qu’Horace les avait sous les yeux à chaque coin de rue de Rome l, et telles que nous les avons retrouvées sur plus d’une muraille de Pompeï.

Pour avoir une idée complète de tout ce qui s’exécutait à Rome de peintures sur bois, même à l’époque ou la peinture sur mur avait envahi presque tout le domaine de la vie publique et privée , il faudrait encore comprendre dans cet examen les tableaux votifs, peintures du dernier ordre sans doute, si l’on n’y considère que le mérite de l’exécution, mais qui n’en constatent pas moins, par l’extension qu’avait prise cette branche subalterne de l’art dans la dernière période de l’antiquité , le procédé qui avait produit ses plus beaux ouvrages , et l’emploi qui en avait été fait dans un but sacré. Or, c’est un fait avéré par le témoignage de la littérature latine tout entière, que les temples de certaines divinités étaient remplis, ou, pour mieux dire , couverts sur toutes leurs parois de tableaux votifs, qui avaient rapport soit aux accidents de la navigation, soit aux infirmités humaines, aux peines de la vie , aux passions du cœur; en un mot, à tout ce qui affectait l’existence et détruisait la fortune, au sein d’une société travaillée par tant de vices. L’homme qui avait tout perdu par un naufrage trouvait dans la peinture qui en offrait l’image un moyen de réparer sa fortune ; il se faisait peindre dans la situation la plus propre à exciter la compassion publique; et ce tableau, qu’il portait suspendu et qu’il promenait en tout lieu, devenait, en sa faveur, la plus éloquente recommandation et souvent la plus utile ressource. La représentation du naufrage plaidait la cause du naufragé; et

1 Horat. Serin, n , 7, 98 : Prælia rubrica picta aut carbone; cf. Dœring. ad h. I.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 529 le tableau, consacré ensuite dans le temple de Neptune , et attaché sur le mur, y demeurait un monument de reconnaissance particulière et de piété publique1.

Il en était de même dans beaucoup d’autres circonstances de la vie. L’amant malheureux ou favorisé suspendait dans les temples de Vénus le tableau, expression fidèle de sa disgrâce ou de son bonheur2. Les temples d’Isis s’enrichissaient à des titres divers d’une foule de peintures votives 3 * * * * * * *, derniers tributs d’une croyance expirante, et derniers efforts d’un art défaillant comme elle. L’adulation ou la cupidité avaient recours au même moyen pour capter la faveur des gens riches, ou pour obtenir une part de leur héritage, en couvrant les murs des portiques de tablettes votives11, hommages intéressés de mains mercenaires. Mais c’était surtout dans les temples d’Esculape et de Sérapis que s’entassaient, pour chaque guérison obtenue par la puissante influence du dieu, ces tableaux votifs, monuments bien grossiers sans

1 Horat. Od. x, 5, i3 : Me tabula sa-

eer Votiva paf.ies indicat uvida; cf. Mitscher-

lich. etDoering. ad h. I. Iclem , Serm. i , i ,

76 : Votiva patent velati descripta tabella ; cf. Vet. Interpr. ad h. I. : Voliva tabella est,

qaœ ex voto posita est in templo aut aliqao

loco pullico, in quâ descripta, hoc est , depicta fortuna alicajus. Ità soient naïf rugi suum naufragium i/i tabellam depictum circumferre , et in templis alicui Deo consecra-

tum suspendere. Add. Pers. Sut. i, 88 :

Cùmfractâ te in trabe pictum Ex humero portes; cf. Casaubon. ad h. I. ; Passow. ad Pers. 3o4, et Plum. ibid. ; Pers. Sat. vi, 32 :

Largire inopi, ne pictus oberret Cœraleâ in tabüla ; Juvçnal. Sat. xiv, 3o2 : Picta se

tempestate tueiar; cf. Schol. ad h. I. ; Phædr.

Fabul. iv, 21,2/i: Cœteri tabülam suam portant ; Martial. Epigr. xn, 57, 12. Il ne

tiendrait qu’à moi de voir un exemple de ces sortes de compositions de tablettes votives dans le récit pittoresque de Lucien , de Merc. Conduct. § 1 , t. III, p. 2 14, 2 1 5 , Bip.

2 Virgil. Catalect. vi , 5 : Non ego thure modo aut picta tua templa tabella ; conf. Tibull. Eleg. 1,3,27: Picta docet templis

MULTA TABELLA tais.

3 Ovid. Amor. 11, i3, 2 5-2 6; cf. Juvenal. Sat. xii , 27-28 : Et quam votiva testantur fana tabella Plurima : pictores quis nescit ab Iside pasci ? Conf. Vet. Interpr. ad h. I.

4 C’est ce que Juvénal indique avec son exagération ordinaire, mais certainement aussi d’après une pratique usuelle, Sat. xn , 100 : Légitimé fixis vestitur tota tabellis Porticus; add. Sueton. in Caligul. § i4; cf. ad h. I. Ernest.

cloute d’une superstition populaire et d’un artplébeïen, parmi lesquels il s’en trouvait pourtant qui devaient procéder d’une main plus habile , quand ils étaient consacrés par quelque personne riche1. Je ne parle pas de ces tableaux qui avaient rapport à quelque aventure extraordinaire, telle que celle du lion cl’ Androclus , et qui se promenaient de lieu en lieu, comme nous l’apprenons d’ Aulu-Gelle , à cette occasion2; ni de ces peintures populaires, telles que celle de Bacchus ivre, promenée aussi sur un char rustique , auxquelles il est fait allusion dans Athénée0. Mais, sans attribuer à ces productions fami-

1 Voyez à ce sujet les témoignages déjà allégués plus haut , p. 2 1 o, 4) . J’ajoute ici une observation , qui me paraît avoir échappé à l’attention des antiquaires c’est qu’il existait dans la collection Malvasia , aujourd’hui dans le musée de l’Université de Bologne, un bas-relief votif, représentant un personnage qui rend grâce au dieu Esculape de sa santé recouvrée ; ce bas-relief, en marbre grec et d’un assez bon travail , n’est malheureusement qu’un fragment d’une composition qui dut souvent se reproduire en sculpture comme en peinture; mais ce fragment peut nous donner au moins une idée de ces représentations sur tablettes votives , soit peintes, soit sculptées. Celle-ci est accompagnée d’une inscription grecque qui se lit dans la partie supérieure, et dont je voudrais pouvoir garantir la sincérité ;

MEAAN0O2 EniTEAEI IATPET0EIS ASKAHrrmi xapisthpia.

Ce monument a été publié dans les Symbol, litterar. deGori, t. IX, p. 3o. Voyez, du reste , sur les offrandes votives faites à Esculape , les nombreux témoignages rapportés par Tomasini, de Donar. vu, c. p. 69-

71, et par Middleton, Antiguit. p. i3g, i4o. Il n’est pas question ici de ces sortes de peintures représentant quelque membre guéri, Priap. Carm. 37 : Cur pictum memori sit in tabella membrüm quœritis; l’art n’était presque plus pour rien dans ces travaux grossiers ; mais il n’est pas sans intérêt de retrouver, dans une pratique chrétienne dont les nombreux exemples s’offrent dans beaucoup d’églises de Rome , particulièrement au Panthéon et à Saint-Augustin , une tradition de cet usage du paganisme. C’est un de ces rapports entre l’antiquité profane et le christianisme qui a frappé des antiquaires orthodoxes et protestants, tels que Bonanni et Middleton , et que je me suis attaché à établir par un assez grand nombre d’observations nouvelles, dans mon Mémoire sur les peintures chrétiennes des Catacombes.

2 A. Gell. N. A. v, i4 : tabella circumducta.

5 Atben. x, 428, E, c. xxxm, t. IV, p. 67 , Schw. : Ov KocAaç Ji , 0/ TAorlomc ^ rPA'<E>ONTES t ov Aiôvuirov, tl/ té oi ètyov'kç éV/ 7 ÜV àfxdfyç.... o’ivu/ulCov.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ EES ROMAINS. 551 lières du pinceau plus de mérite quelles n’en comportent, et sans attacher aux témoignages qui les concernent plus d’importance qu’il ne convient; il est certain, et c’est un point avoué par tous les antiquaires1, que l’antiquité romaine fut remplie de ces sortes de peintures sur bois, d’un usage populaire, devenues par leur consécration clans un temple la continuation des peintures d’un ordre plus élevé qui avaient eu le même emploi, à une plus haute époque de l’antiquité.

Je dois signaler enfin à l’attention de mes lecteurs toute une classe de peintures sur bois dont il n’a été tenu jusqu’ici aucun compte dans l’histoire de l’art, et à l’emploi desquelles s’attachait pourtant la connaissance d’un trait bien curieux de mœurs romaines. Il s’agit de peintures représentant quelque événement tragique qui avait donné lieu à une action judiciaire; lesquelles peintures s’exécutaient sur bois ou sur toile, de manière à être placées au-dessus du tribunal , sous les yeux du magistrat, et dans le but d’arracher à son émotion l’arrêt qui pouvait coûter à son humanité. C’est Quintilien qui nous révèle cette particularité remarquable, comme un fait dont il avait été témoin lui-même plusieurs fois, et dont il avait lu des exemples plus anciens, en même temps que comme une pratique condamnable aux yeux de l’équité et de la saine raison. Voici son témoignage qui mérite d’être rapporté ici textuellement2 : secl non uleo probavenm , c/uod factum et lego,1 et ipse

1 Tomasini, de Donar. c. vu, p. 74, sqq. ; Bonanni, Mus. Kircher. p. 78 ; Middleton, Antiquitat. p. 222; Millin , Monum. inèd. t. I , p. 280-82.

' Quintilian. Inst. Orat. vi , 1, 3r' Ce témoignage curieux avait été cité d’abord par Casaubon , ad Pers. 1 , 89 , mais avec une fausse leçon , supra Iovem , qui s’est maintenue, presque jusqu’à nos jours, dans

les éditions de Quintilien. L’beureuse correction , sipariove , proposée par les critiques , Gesner , Opuscul. crit. 1. 1 , p. 83-85 ; add. F. C. Conrad , in Miscell. nov. Lips. p. 55 1 , sqq., a été admise en dernier lieu par Spalding, ad Quintilian. t. II, p. 467- 8 ; et cette correction réunit tous les éléments de la convenance joints à tous ceux de la certitude.

alicjuando vidi, depictam in tabula siparioi’c imaginent rei, cujus atrocitate judex erat commovendus. Assurément, rien ne manque à la gravité d’un pareil fait, non plus qu’à l’autorité d’un pareil témoignage. Nous y apprenons ainsi une nouvelle application de l’art de peindre, d’un usage sans doute Lien populaire, et d’une exécution bien expéditive , puisque cette peinture, qui ne devait servir qu’un moment, ne pouvait guère survivre à la circonstance qui l’avait produite. Cependant, elle ne devait pas être tout à fait dépourvue de mérite , puisqu’elle était destinée à agir si puissamment sur l’esprit du magistrat, de même que sur l’opinion de la multitude assemblée ; et dans le nombre de ces peintures improvisées et temporaires, il pouvait se trouver tel sujet pathétique traité d’une main habile, qui ne fût pas indigne d’une plus longue existence et d’un meilleur emploi.

Nous apprenons aussi , dans ce passage de Quintilien , que ces sortes de peintures se faisaient sur bois , ou sur toile, in tabula siPARiore1 : c’est encore un nouvel exemple de l’usage de peindre sur toile, à cette époque de l’ antiquité, qui n’avait pas été remarqué par les critiques, et qui manquait à l’bistoire de l’art ; et cet exemple rapproché de quelques autres indications, pourrait nous autoriser à croire que plusieurs des pein-

1 On appelait proprement siparium, le voile servant à cacher la scène , qui répondait, sur le théâtre romain, au rideau de nos théâtres modernes. Voyez, à ce sujet, les nombreux témoignages recueillis par Force! lini, v. Siparium, qui a pourtant omis l’acception nouvelle qui se tire du témoignage de Quintilien. Le passage classique est celui de Douâtes, Prie fat. Comment, in Terent. : Aulœa qvoque in scenâ, pro quitus Siparia œtas poslerior accepii. Une autre acception du mol siparium , qui nous fait connaître un nouvel emploi de l’art de peindre,

et qui n’a pas été moins négligée par les lexicographes, c’est celle qui résulte de ce passage de TertuHien , Apoloyet. c. xvi, p. i63, ed. Havercamp. : Siphara ilia vexil-

lorum , siolæ cruciam suât. Il s’agit ici

des drapeaux ou ensciynes de toile peinte , nommés siparia. ; car la leçon siphara , préférée par Have-'camp à celle d esypara , est plus vicieuse encore; et l’une et l’autre doivent être corrigées en siparia. Voy. surces enseiynes avec imayes peintes sur toile , Rosiui, Aniiquit. Boniau, lib. x , Pcralipom. p. 792. J’aurai occasion d’y revenir plus bas.

CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 553 tures exécutées , à partir de l’époque impériale , pour tant de causes publiques ou privées, en tant d’occasions solennelles ou imprévues, avaient pu être exécutées sur toile, in linteo. Ainsi, nous savons que les bûchers, construits en bois, étaient recouverts en ^partie d’étoffes et ornés de peintures : d’où il est naturel d’inférer que ces peintures pouvaient être sur toile, aussi bien que sur bois; et je me crois fondé à penser que le luxe extraordinaire de ces bûchers impériaux, tels que nous les connaissons par les médailles de consécration, contribua puissamment à rendre l’usage de la peinture sur toile familier aux Romains. Nous verrons ailleurs que les bandelettes de toile peintes s’employaient à Rome dans la décoration de Y atrium, comme cela avait eu lieu dans la Grèce , pour un motif analogne. Enfin , rien n’est plus connu que le trait du portrait colossal de Néron peint sur une toile de cent vingt pieds de haut, que Pline cite précisément comme étant propre à donner la mesure de l’extravagance de son siècle1. Mais ce trait même, avec la réflexion que Pline y ajoute, prouve que l’on devait déjà, depuis un certain temps, avoir acquis à Rome la pratique de la peinture sur toile ; car c’est la dimension de cent vingt pieds donnée à un portrait que Pline signale ici comme un trait de démence ; et l’art n’arrive pas du premier coup à un pareil excès. Je crois donc que beaucoup de peintures, de nature votive ou d’exécution temporaire, purent être sur toile ; tandis que la peinture sur bois resta d’un usage consacré pour les tableaux qui se plaçaient dans les temples, les curies, les portiques et les autres grands édifices publics; et de cette manière s’expliquent, sans la moindre difficulté et sans aucune exception, tous les témoignages de l’antiquité.

1 Plin. xxxv, 7, 33 : Et nosleæ ætatis princeps jusserat colosseum se pingi cxx ipsaniam ex pictura non oimltam. Nero pedum in linteo.

Aj^rès cette excursion clans le domaine de la peinture populaire , toujours pratiquée sur le bois , je reviens à mon sujet, je veux dire à l’examen des travaux de la peinture historique, considérés sous le rapport de l’emploi qui s’en était fait à Rome pour la décoration des édifices sacrés. Or, il me reste à faire connaître, de ces peintures romaines, toute une classe importante, celle des Portraits de personnages historiques. C’est cet examen qui sera l’objet de la section suivante, et qui nous donnera lieu d’expliquer dans tous ses détails la manière dont étaient généralement disposées, dans la décoration des édifices publics et privés de Rome, les peintures de tout ordre employées à cet effet: manière en tout conforme à l’usage des Grecs, et d’accord avec l’idée que nous avons pu nous en former.

Page 1