IV
Des Portraits de personnages historiques, placés dans les temples et dans les édifices privés , et de la manière dont ils y étaient disposés, ainsi que les peintures de style historique.
S’il est un point d’antiquité avéré par de graves et nombreux témoignages , c’est l’usage qui se fit à Rome des portraits des ancêtres, imagines majorum, et qui constituait un des principaux droits de l’aristocratie romaine, un privilège politique du premier ordre1. Mais envisagé sous le rapport purement archéologique, sous celui de l’art, cet usage a donné lieu à beaucoup de difficultés et de controverses. Or, il y avait,
1 Voyez sur ce droit, exprimé cle cette tatemyue prodendæ , Cicéron, in Verr. v, manière par Cicéron , au sujet de sa propre 1 4 ; cf. de Ley. Ayrar. n , î . édilité : Jus imayinis ad memoriam posten-
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 355 dans cette question grave et curieuse, une première distinction à faire, faute de laquelle les difficultés se sont accrues et les controverses prolongées, sans aucun profit pour la science. On devait observer qu’il y eut de bonne heure chez les Romains deux sortes de portraits de famille ; en premier lieu, les portraits en cire, expressi cerci vultus, ou simplement ceræ, si souvent qualifiés fumosæ, veteres, à raison de leur antiquité et du culte domestique dont ils étaient l’objet ; lesquels portraits n’étaient proprement que des masques creux, en cire, coloriés de manière à offrir la ressemblance exacte des défunts; auxquels on ajoutait, en certaines circonstances, des cheveux postiches et des vêtements réels, pour compléter cette ressemblance, en l’étendant à la personne entière, et dont on tirait, par le procédé du moulage, autant d’empreintes nouvelles en cire qu’on en avait besoin, à chaque fois qu’il s’agissait de faire paraître en public, dans la cérémonie des funérailles, cette suite de portraits de famille, ou de masques peints, dont on affublait, ainsi que du costume et des insignes qui y appartenaient, des personnes vivantes, des gens du peuple, chargés de représenter ces morts illustres : sur tous ces points, les explications données par le savant professeur Eichstaedt1 et par l’illustre auteur du Jupiter Olympien 2, avec tous les témoignages classiques cités à l’appui , semblent n’avoir laissé à la critique que bien peu de chose à reprendre ou à ajouter.
La seconde classe d'images- des ancêtres , qui paraît avoir été tout à fait méconnue ou confondue à tort avec celle-là par d'habiles critiques, et par M. Eichstaedt lui-même, consistait en portraits exécutés sur panneau de bois, m tabula, par le procédé ordinaire de la peinture encaustique, où la cire était.
1 Eichstaedt, de Imaginibus Romanorum, 2 Oualremere de Quincy , Jupiter Olym dissertationes duæ; Pelropoli, 1806, in-4°. pien, p. 36, §~].
l’ingrédient nécessaire. Or, cette classe de portraits formait une branche importante de la peinture historique chez les Romains; et ces sortes de monuments, bien que devenus le patrimoine des grandes familles à l’illustration desquelles ils ne cessaient d’ajouter, entrèrent aussi pour une part considérable dans la décoration publique de Rome ; c’est ce qu’il était important de montrer, dans l’intérêt de la discussion actuelle; et c’est ce que je vais établir par quelques exemples authentiques.
Il existait dans le temple de Vertumne et de Cousus deux portraits, l’un de M. Fulvius Flaccus, l’autre de L. Papirius Cursor, tous deux peints en costume de triomphateurs, c’est-à-dire avec la tope de pourpre, ornée de broderies d’or, topa picta : ce fait si grave et si curieux est attesté par Festus, qui le cite, précisément afin d’expliquer ce que c’était que cette tope triomphale1. îl n’est pas douteux que ces imapes peintes de Triomphateurs, ne fussent des portraits en pied, ebcovec, leteicu , de personnapes debout sur un char, tels qu’on peut aisément se les figurer d’après les expressions des anciens : éc p’ dp/ocoirccv èç>ecrlûreç2, stantes in curribus 3 ; expressions qui se reproduisent sans variation, depuis les temps de Polybe jusqu’à ceux de Juvénal. Nous savons que ce type avait été fixé par l’art grec pour représenter ces tyrans ou chefs des peuples grecs, dont les portraits ornaient aussi les édifices sacrés4. Nous apprenons de plus, "par ce témoignage de Festus, que ces sortes deportraits de triomphateurs se consacraient à Rome dans les temples :
1 Fest. v. Picta, p. 197, ed. Linde- gnages relatifs à la togapicta ont été recuei1mann. : Ejus rei argumentum est pictura lis par Rycquius, Capitol, c. xix, p. 192-96. in æde Vertumni et Consi, quarum in al- * Polyb. vi , 53 , t. II, p. 567 , Schw. terâ M. Fulvius Flaccus, in altéra L. Papi- 3 Juven. Sat. vm , 3. rius Cursortriumphantes ità picti sunt; voy. 4 Voy. ce qui a été dit plus haut, p. 2 1 6, Lindemann , ad h. I. p. 563. D’autres témoi- au sujet des portraits des Tyrans de Sicyone.
ce qui offre un dernier trait d’analogie avec l’usage grec, et ce qui prouve qu’en ce point, comme dans tous les autres, les Romains ne firent que suivre l’exemple des Grecs et l’appliquer à leur manière , en l’ appropriant à leur usage.
Le trait de M. Fulvius Flaccus et de L. Papirius ainsi constaté avec toutes ses circonstances, il en résulte la preuve positive d’une coutume romaine , dont l’indication se reproduit souvent en termes plus ou moins exprès chez les auteurs latins. Ainsi, dans ce vers d’une épigramme de Martial1 2 : Quàmsilet in cera vultiis et in tabula , les deux sortes de portraits, modelés en cire et peints sur bois , sont indiqués d’une manière qui ne permet pas de s’y méprendre. C’est bien certainement aussi de ces portraits peints qu’il est parlé dans ce texte classique de Pline , qui contient l’expression la plus positive et le témoignage le plus authentique du fait en question 2 : Imaginum cjiudem picttjra cjuàm maxime similes in œviim propacjabantur figuræ0: cjuod in tolum exolevit. Ce qu’il ajoute, que cet usage avait absolument cessé, et que ces sortes d 'images en peinture avaient été remplacées par des portraits sur bouchers, de bronze et d’argent, prouve bien en effet qu’il ne peut être question ici des images
1 Martial. Epigramm. xi, io3,4. Bien qu’il ne soit pas question , clans cette épigramme adressée à une femme belle , mais sans esprit, de portraits de triomphateurs, le mot cera contient une allusion aux portraits des ancêtres, qui doit s’appliquer également au mot tabula, avec lequel il est joint.
2 Plin. xxxv , 2.
5 Le mot Jiguræ montre bien qu’il s’agissait ici en effet défigurés en pied, telles que nous les dépeint un fragment de Diodore de Sicile, t. II, p. 5i8, Wesseling. : Toov
y dp 'VcopLouuv oi Jiaçx'povliç pcild r tiv
TêXiultiv EIAHAOnOIOr NTAI Kcflà
tmV onriv roîi ATOS azripiypa.cpdv ; conf.
Dion. Cass, lxxiv , 4, 12 44 : EI’AjQAO^ ti mpivcv trxA vm iTnvniicp tvliQtijUtHiv ; et ce qui se pratiquait pour ces sortes d'images en cire avait sans doute lieu aussi pour les portraits peints des ancêtres , jiguræ. 11 est superflu d’observer que , dans toute la littérature grecque, le mot uduhov a signifié Y ombre, Y image de la personne entière , ainsi que nous en avons la preuve par le vase peint de Canosa, qui offre Y ombre d'Aètès, en piedetrétu,aveclemolEIAnAON AHTOT ; Millin, Vases de Canosa, pl. vu ; cf. Plutarch. in Themistocl. S i5 : E ÏJtoAa. ivoTrxav ùvS'pw
DE LA PEINTURE en cire, qui n avaient pu tomber en désuétude à cetle époque 1 , et qui n’étaient, d’ailleurs, d’après l’expression de Pline luimême, que des visages, c’est-à-dire des masques , vultus , modelés en cire, cerâ expressi : circonstances qui ne peuvent convenir à la peinture des portraits, piclura imcigmum. Cette notion importante achève d’être mise en évidence par le rapprochement qui se trouve, dans la phrase suivante, entre cet abandon des portraits en peinture de personnages romains , et le goût qui régnait alors pour les portraits peints d’hommes célèbres, étrangers à Piome, dont on formait des galeries, des pinacothèques : El inter hæc pinacothecas vetenhus tabulis consuunt, alienasgue effigies colunt ; passage capital , qui prouve que ces anciens tableaux, offrant des portraits d’étrangers illustres, et provenant sans aucun doute de l’art grec, étaient bien des peintures sur bois. L’exemple donné par les Attales et les Ptolémées dans la décoration de leurs bibliothèques de Pergame et d’Alexandrie, ouïes manuscrits sur peaux , in ment branis, étaient accompagnés de portraits peints des auteurs, n’avait pu être perdu pour le luxe des Piomains 2 ; et quant au choix des peintures dont se composaient ces galeries romaines, appendice ordinaire des bibliothèques0, un autre passage de Pline \ où il est question de la fameuse Lala, qui surpassait
1 Ce qui est prouvé par le trait relatif aux obsèques de Vespasien lui-même, et rapporté par Suétone , in Vespasian. §19 : Archimimus personam ejus ferens , imitansque , ut est MOS, facta ac dicta vivi. Mais, du reste , l’assertion de Pline , sur la cessation de l’usage des portraits en pied de personnages romains , ne peut être admise qu’avec certaines restrictions.
2 Sueton. in Tiber. § 70 : Scripta eorum et imagines pnblicis bibliothecis inter veteres
auctores dedicavit. Idem, in Calig. § 34 •' Virgilii et Titi Lrvii scripta et imagines, paulùm abfuit quin ex omnibus bibliothecis amoverit ; cf. Senec. de Tranquill. anim. c. 9 : Cum imaginibus suis descripta sacrorum opéra ingeniorum ; voy. Lips. de Biblioth. c. 10 ; Visconti, Iconogr. gr. 1. 1, p. 289-90, et Disc, prèlimin. p. 1 1.
3 Mazois , Maison de Scaurus, c. ix et x , p. 126, suiv. , et 109, suiv.
4 Plin. xxxv, 11, 4o; vid. Siîlig. v. Lala.
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 559 en talent et en promptitude d’exécution les plus célèbres peintres de portraits de son temps : celeberrimos eclclem œtate imaginum pictores ; Sopolis et Dionysius, dont les tableaux remplissaient les pinacothèques : quorum tabulæ pinacothecas implent, ce passage, dis-je, ne permet en aucune façon de douter que ces peintures ne consistassent, pour lapins grande partie, en portraits, et que ce ne fût à une pareille source que Varron avait puisé les éléments de sa grande Iconographie, composée de sept cents portraits d’hommes illustres, tous ouvrages de Lala1. Il suffit d’ailleurs de parcourir la correspondance de Cicéron avec ses amis, particulièrement avec Atticus, pour se convaincre de la grande quantité de portraits d’hommes célèbres qui durent être exécutés à Piome, ne fut-ce que pour l’ornement des bibliothèques publiques2 et particulières. On apprend, par ces
1 Rapprochez de ce passage célèbre de Pline, xxxv, 2 , celui d’Aulu-Gelle, N. A. ni , 10. On sait , du reste , à combien d’hypothèses , toutes infructueuses , on s’est livré pour expliquer le procédé de Varron. Feu le savant docteur Münter a fait justice de ces opinions diverses , en en proposant une nouvelle, qui pourrait bien n’être pas plus satisfaisante que les autres ; voyez ses Sinnhilder uncl K a ns tvors te 1 1 a nq en der ait. Chnsten, P. II , n. 1 , p. 3-4 , 1 ). Je ne parle pas d’un mémoire lu sur ce sujet à l’Académie des Inscriptions, par M. Quatremère de Quincy , et resté jusqu’à ce jour inédit ; mais j’avertis qu’en faisant usage d’un basrelief publié en tête des Sepolcri antichi de Bartoli , l’illustre antiquaire a donné à ce monument plus d’importance qu’il n’en a ; sans compter que l’authenticité ne m’en paraît pas bien avérée. On y voit une Femme voilée, tenant un pinceau d’une main, et plaçant son autre main dans celle d’un Person-
nage romain , debout devant elle , qui doit être Varron, d’après l’inscription qui l’accompagne : Faxis Varro. Derrière cette femme, qui représente la Peinture person. nibée, ou plutôt Lala elle-même, suivant M. Quatremère de Quincy , se voit un chevalet à trois pieds, où est posé un portrait peint de face sur une tablette de hois carrée ; et au pied de ce meuble , est la cassette renfermant les cires coloriées, indiquée par Varron lui-même en ces termes , de R. R. ni, 17:
Loculata arcula, uhi sint discolores ceræ.
Tous les détails de cette représentation sont sans doute conformes aux témoignages antiques ; mais le monument même, qui était un bas-relief appartenant à Ciampini, et dont il n’existe aucune autre mention, aurait-il pu échapper à la connaissance de tant d’antiquaires , et serait-il resté , depuis le temps de Bellori , à Rome , sans être vu ou cite de personne , s’il eût été authentique ?
2 Sur ces bibliothèques publiques de
lettres de Cicéron, que les livres se plaçaient dans des espèces de layettes, pegmata , avec le portrait peint de chaque auteur au-dessus du recueil de ses œuvres, et avec un petit siège audessous, sedecula 1 ; et nous savons de plus, par le témoignage de l’orateur romain , que le peintre grec Sopolis, le même que nous trouvons cité dans Pline pour la prodigieuse fécondité de son talent dans ce genre de peinture, tenait à cette époque
à Rome une école nombreuse
Rome , la pi’emière desquelles , due à la munificence d’Asinius Pollion, mais projetée par J. César , Sueton. in Cœsar. § 44 , fut établie dans Y Atrium Libertatis, et ornée des images des écrivains célèbres de la Grèce et de Rome, Isidor. Origin. vi , 5 , p. ig3 : Additis auctorum imaginibus in Atrio ; cf. Plin. vu, 3o; et xxxv, 2 ; voy. une savante dissertation de M. Thorbecke, de Asinio Pollione, p. 35- 45,Lugd. Batav. 1820, laquelle contient tous les témoignages classiques relatifs à ce trait de l’histoire littéraire de Rome.
1 Cicéron, ad Attic. iv, 5 : Bibliothecam mihi tui pinxerunt constructione et sittybis. Cf. ibid. xv, 8 : Posteà vero quàm Tyrannio mihi hbros disposait, mens addita videtur meis ædïbus... nihil venastiüs quàm ilia tua pegmala , postquam sittybis libros illustruriint valdè ; et ibid. xv , 9 : Maloque in illâ tuâ sedeculâ quam habes sub imagine Aristotelis, sedere, etc. Sénèque emploie le mot loculamenta pour désigner les niches où se plaçaienlles armoires à livres de son temps ; et ces armoires, armaria, plutei, se faisaient en bois de cèdre incrusté d’ ivoire ; de Tranquill. anim. c. ix: Homini armariacedro atque ebore aplanit; cf Plin. Jun. Ep. 11, 1 7 : Parieti in bibliothecæ speciem armarium insertum est. Une de ces armoires à livres est représentée sur un bas-relief de sarcophage antique, publié par M. Mazois, Mais, de Scaur. , pl. viii , p. 1 45 et 292.
!, où sans doute plus d’un Ro-
2 Cicéron, ad Attic. xv, 16 : Antiochum Gabinium , nescio quem è Sopolidis pictoribus , libertum ac accensum Gabinii , lege Papiniâ condemnarunt. Cet Antiochus, qui avait reçu avec l’affranchissement le nom de Gahinius , son maître , était un Grec formé à l’école de Sopolis, et la circonstance indiquée par Cicéron se rapporte à l’an de Rome 698, 54 avant notre ère.
Ces deux particularités, négligées parles historiens de l’art , auraient mérité de trouver place dans le livre de M. Sillig, où l’article de Sopolis, p. 4 2 5, est ainsi conçu :Pictor, incertæ patriae, de quo vide s. v. Dionysius iv. In nonnullis Plinii Ecld. Sopylus dicitur; et le nom d’ Antiochus Gahinius doi t pareillement êti’e rétabli , à la place qui lui convient, dans le Catalogue des anciens artistes, où il avait été omis. C’est d’ailleurs une notion qui résulte de la vie de Pomponius Atticus , que , dès cette époque, la plupart des personnages riches etconsidérables, tels qu’ Atticus , avaient chez eux , dans le nombre de leurs serviteurs, tous les artistes , peintres ou décorateurs , dont le talent était devenu nécessaire pour l’ornement des habitations , Coi’nel. Nep. in Attic. i3 : Artifices cæteri, quos cultus domesticus desiderat, apprimè boni. Une autre particularité qui ne se rapporte pas moins directement à notre objet, et qu’il ne nous
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 541 main se faisait initier à la pratique de fart. Ce qu’il importe encore de remarquer, c’est que ces portraits d’auteurs célèbres, grecs et latins, qui se plaçaient dans les bibliothèques, de la manière qui nous est indiquée par Cicéron, et qu’un peu plus tard Juvénal aussi avait en vue1, s’exécutaient toujours en peinture, même dans le siècle de Trajan; et c’est ce qui résulte positivement du témoignage de Pline le jeune , dans cette lettre si curieuse à son ami Sévérus', où il lui demande d e faire copier par un peintre habile les portraits de Cornélius Népos et de Titus Cassius, destinés à orner la bibliothèque d’un autre de ses amis.
Mais pour ne pas nous écarter de notre sujet, il importe de montrer en quels lieux et de quelle manière étaient généralement placés ces portraits peints de Triomphateurs , tels que ceux de M. Fulvius et de L. Papirius, consacrés dans le temple de Vertumne et Cousus. À cet égard, il ne saurait y avoir de difficulté, d’après l’exemple que nous ont déjà offert les peintures historiques employées de même à la décoration des édifices sacrés. Mais il est probable que la plus grande partie de ces portraits de Romains illustres demeuraient, soit en
importe pas moins de constater ici , c’est celle qui concerne les portraits peints sur peaux, dont on avait coutume de décorer la première page du manuscrit des auteurs célèbres , ainsi qu’on en a un exemple dans cette épigramme de Martial , xiv, 186 :
Quàm brevis immensum cepit membrana Maronem!
Ipsius vultus prima tabella gerit.
Cet usage appartenait déjà , suivant toute apparence, au siècle d’Auguste , et il était dérivé de celui des portraits peints sur bois, employés à l’ornement des bibliothèques.
Personne , d’ailleurs , n’ignore que c’est à cet usage que nous sommes redevables de quelques portraits d’hommes illustres, tels
que ceux des médecins et botanistes, peints en miniature sur le manuscrit de Dioscoride , et celui de Virgile , sur le manuscrit du Vatican ; voyez, à ce sujet, les observations de Visconti, Iconograph. grecq. Disc, prélinv. p. 10 et 16; t. I, p. 289, suiv. ; et Iconograph. romaine, t. IV, p. 277 , suiv.
1 Juvenal. Sut. 11,7: Et jubet archetypos pluteum servare Cleanthas ; vid. Rupert.
Excurs. ad h. 1. t. I, p. 2 38.
2 Plin. Jun. Epist. IV, 28 : Magni æstimat in bibliothecâ suâ ponere imagines municipum tuorum, Corn. Nepotis et Tit.
Cassii , petitque ,.... exscribendas pingen- DASque delegem.... Peto autem ut pictorem quàm diligentissimum assumas.
copie, soit en original, la propriété des familles dont leur nom formait le principal titre de gloire, et qu’ils se plaçaient dans Y atrium des maisons, dont leur image devenait ainsi le principal ornement. C’est ce que nous apprend, entre autres circonstances de l’histoire romaine qui ne peuvent s’expliquer que par cet usage, le trait de T. Manlius Torquatus, affermi dans sa magnanime rigueur contre un fils concussionnaire par la vue du portrait d’un de ses ancêtres, et par cette réflexion que de pareils portraits se plaçaient sur le devant des maisons romaines pour rappeler sans cesse à la mémoire de leurs hôtes les exemples des vertus antiques1. Or, il ne peut être question ici des images en cire, qui étaient habituellement renfermées dans des armoires de bois, vei'/JW ^uÀ/W2, cirmaria °, et qui ne se montraient que dans les jours de fête et de solennité, pour recevoir un culte domestique. C’étaient donc d’autres images, des portraits peints sur panneaux de bois , in tabula, et placés en évidence dans Y atrium, dont la vue exerçait cette utile et généreuse influence, parla contemplation habituelle des traits d’hommes illustres, et par le souvenir et la méditation de vertus héréditaires.
Mais, d’ailleurs, cette présomption est mise hors de toute contestation par le témoignage de Pline, qui, après avoir exposé en peu de mots les détails relatifs aux images en cire , expressi cerâ vultus , ajoute immédiatement cette autre particularité : Stemmata vero lineis discurrebant ad imagines pictas. il est sensible en effet que, par ces portraits peints, il n’a pu désigner que des peintures exposées extérieurement à la vue,
1 Valer. Maxim. V , 8 , 3 : Videbat enim circô in prima ædium parte poni solere, etc. se in eo atrio consedisse , in quo illius im- 2 Polyb. vi, 53.
periosi Torquati severitate conspicua imago 0 Plin. xxxv,2 : Disponebantur armariis ;
posita erat, prudentissimoque viro suceur- voy. les témoignages cités par Ruperti, sur rebat, effigies majorum cum titulis suis ici- Juvénal, vm, î , t. Il, p. 356, 2).
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 345 comme l’indiquent les expressions de Valère Maxime : Effigies majorum in prima ædium parte positæ ; lesquelles peintures ne pouvaient être exécutées que sur bois, ainsi que cela résulte encore du témoignage de Juvénal1; et de pareils portraits, dont la noblesse romaine était si fière, représentaient des personnages en costume triomphal, comme l’on serait encore en droit de l’inférer des paroles d’un poëte latin du même âge2, à défaut de témoignages plus positifs. C’est de cette sorte de portraits, exposés publiquement à la vue, dans Y atrium des grandes maisons romaines, qu’il faut entendre un passage de Sénèque0, qui sert de commentaire et de correctif à celui de Pline. On y apprend qu’entre les nombreux portraits de famille se déployaient des bandelettes de toile peinte s k, sur les-
1 Juvenal. Sat. vin, 1-6 : Pictos ostenderc vultus... tabula jactare capaci; conf. Rupert, ad h. I.
2 Auctor Carm. ad Pison. 8 : Nam quid imaginibus, quid avitis fulta tbiumphis Atria ; cf. Wernsdorf. ad h. I., in Poët. Lat. Min. t. IV, p. 238 ; Rupert, ad Juv. viii, i.
5 Senec. de Benejic. c. xxvm : Qui imagines in Atrio exponunt, et nomina familiæ suæ longo ordine ac multis stemmatum illigatajlexuris in parte prima ædium collocant; voy. Eichstaedt, de Imagin. II, 128, 18).
4 Ces sortes de bandelettes s’appelaient proprement stemmata, mot grec qui a cette signification , et qui passa dans le vocabulaire des Romains avec le même sens, comme on l’a vu par les textes de Pline et de Sénèque cités plus haut. Je suppose que ces bandelettes étaient de toile peinte , d’après un usage analogue qui régna dans toute l’antiquité , celui de suspendre aux branches des arbres sacrés de ces sortes de bandelettes d’étoffe, couvertes de peintures ou d 'inscriptions, Stat. Theb. n , y38 : pur-
pureas niveo discrimine vittas; cf. ibid. ix , 589 ; Arnob. adv. Gent. 1, 3g : Picturatas veternosis in arborïbus tænias ; conf. Apul. Metam. vi : Lacinias auro litteratas ; et dans cette hypothèse, je serais tenté de lire ainsi le passage de Pline : Stemmata verd lintea (au lieu de lineis) discurrebant ad imagines pictos. On sait , du reste , que ces stemmata étaient chargés de peintures ; d’où vint l’emploi qui se fit du même mot pour désigner des peintures de généalogies , et dont Pline nous offre un exemple, xxxv, 11, 4o; voy. aussi Suétone, in Néron. § 3y : Quod invétéré gentili stemmate C. Cassii imagines restituisset ; cf. eumd. in Galb. S 2 : Stemma in Atrio proposuerit. Mais il n’est pas inutile de rappeler ici le trait de la vie de Timoléon que j’ai déjà rapporté plus haut, p. 23, 4) , et d’où il résulte que cet usage de bandelettes, raiviou, peintes avec des couronnes et des figures de Victoires : l.'ktpavovçifove-a.i tOj NÙca? t/u7ri7roiKi\fxiva.ç , Plutarch. in Timoleont. S 8, avait été emprunté à l’antiquité grecque
quelles étaient tracées au pinceau des inscriptions courtes et concises, qui contenaient l’énumération des titres et des dignités de chaque personnage , avec un énoncé succinct de ses principaux faits d’armes; et l’on sait d’ailleurs qu’Atticus, l’ami de Cicéron , s’était exercé avec un rare succès à la rédaction d’inscriptions de ce genre, titnli , lesquelles offraient, par le double mérite de la clarté et de la concision , un prodige de difficulté vaincue et d’habileté littéraire1.
À l’appui de ce fait si curieux vient se placer une notion d’un genre analogue et d’un égal intérêt, qui nous sert à compléter l’ensemble de cette décoration si noble et si patriotique des grandes maisons de Rome. C’est encore Pline qui nous apprend qu’indépendamment des images de Triomphateurs, triumphali ejjigie 2, disposées dans Y atrium, il existait d’autres images peintes, celles des Nations vaincues, lesquelles se plaçaient à l’extérieur des maisons, de chaque côté de la porte, où elles étaient sans doute encastrées dans la muraille même ; voici ce texte important0 : aliæ foris et circà limina alienarum gentium imagines erant : or les images dont il s’agit ici étaient évidemment ces portraits de Villes et de Nations conduises, Gentium Urhiumque simulacra , dont nous avons vu que la pompe du riomphe était habituellement décorée , et qu’il était naturel et conséquent de faire servir ensuite à l’ornement de la maison du triomphateur, en y joignant, comme le dit encore Pline en termes formels \ des trophées d’armes et d’autres dépouilles
1 Cornet. Nep. in Attic. 18 : Ità , ut sub singulorum imaginibus , facta , magistratusque eorum non ampliùs quaternis quinisque versibus descripserit : quocl vix credendum sittantas res tam breviter potuisse declarari ; cf. Plin. xxxv, 2.
'2 Sueton. in August. § 3 1 .
3 Plin. xxxv, 2. Le texte des éditions porte animorum, mot qui ne donne aucun sens , et qui a dû être corrigé en celui de majorum ou de alienarum.
4 Plin. ibicl. : AJpxis hostiam spoliis ; Sueton. in Néron. S 38 : Domus priscorum du.cum..., hostilibus adhuc spoliis adornatæ ; cf.
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 545 ennemies, attachées de même à la muraille. C’est cet usage, si honorable et si important pour l’aristocratie romaine , qui a motivé ces admirables paroles de Pline, que je voudrais pouvoir faire passer dans notre langue avec la pittoresque énergie quelles ont dans la sienne : « Monument sacré, s’écriet-il, au sujet de ces peintures de Triomphateurs et de Villes con- « guises placées sur tous les murs; monument sacré, qu’il n’était « pas permis à un obscur acquéreur d’abattre ou d’enlever; en «sorte que ces maisons triomphaient encore, même avec des « maîtres nouveaux; et c’était là sans doute un vif et puissant « aiguillon pour la vertu, quand il sortait de tous les murs un « reproche de chaque instant contre l’indigne possesseur d’un « triomphe étranger. » Nous avons un exemple de ce genre de décoration, qui se rapporte à l’an 189 avant notre ère, et qui acquiert , par l’illustration du personnage auquel il appartient , et par le caractère de l’historien qui nous l’a transmis, le plus haut degré d’importance et d’autorité. 11 s’agit du tableau d ' Ambracie captive , qui avait dû être placé avec les peintures enlevées de cette ville grecque, et avec d’autres dépouilles ennemies, sur la façade même de la maison du vanicjiieur; et nous savons déjà que c’est en plein sénat, dans une occasion solennelle, qu’avaient été proférées, par la bouche d’un consul, ces mémorables paroles1 : Ambraciam captam, signac/ue, cjuœ ablata criminantur, et cætera spolia ejus urbis ante currum laturus et fixurus in postibus suis. Que pourrait-on ajouter à l’importance d’un pareil fait, et à la gravité d’un pareil témoignage ?
Nous trouvons, d’ailleurs, dans l’histoire de l’art des Romains, tout imparfaite que nous la possédions, une foule de
Sil. Ital. vi, 435 : Adjixi clypei , currusque Burmann. ad Antholog. latin, t. I, p. 207. et sjncala nota Ædibus in parvis ; vid. Werns- 1 Lit. Liv. xxxvin, 43; voy. plus haut, dorf. ad Poët. Latin. Minor. t. IV. p. 2 38; p. 56.
traits qui établissent la réalité de cet usage emprunté à la Grèce, d'encastrer clans un mur des peintures de style historique, exécutées sur bois. Le corps entier des lois romaines en offrirait beaucoup d’indices à qui voudrait le parcourir à cette intention1. Mais, pour nous en tenir aux témoignages fournis par l’histoire de l’art, nous lisons dans Pline2 * 4 qu’Hortensius avait fait construire, dans sa villa de Tusculum, un appartement pour y placer le tableau des Argonautes , peinture célèbre de Cydias ; et nous savons que plus tard ce même tableau, acquis par Agrippa, fut inséré dans un pan de mur de son portique de Neptune 0 : d’où vint à cet édifice le nom de portique des Argonautes, sous lequel il fut plus généralement connu dans le cours des générations suivantes. Un trait du même genre, qui se rapporte aussi à Agrippa, se place naturellement ici ; c’est la décoration de ses Septa, édifice dont le revêtement intérieur était formé de plaques de marbres précieux alternant avec des tableaux encastrés k : xsq vrÀct^/ Àiô/Vcu$ X5°f ZOTPAOHMASIN
1 En voici quelques-uns , qui suffiront pour l’objet que je me propose; Digest. L, 1 6, 2 45 : Stataœ ajjlxœ basibus structilïbus , aat tabul/E religalæ catenis, aut ercja parietem adfixæ,... non sunt[cL Papinian. Digest. xxlli , 7 , 23 : Sigilla et statuæ adfixæ instrumenta domâs non continental', sed domâs portio sunt) œdium; ornatâs enim ædium causa parantur; Ibid, xxm, 7, 16: Instrumentant domâs id esse guod tempestatis arcendæ.... causa paratur : itaque négue specularia, neque vêla... deberi... ornamenti (ea esse) quæ ad voluptatem, sicuti tabulas pictas.
2 Plin. xxxv , 11 , Ao.
5 Dion Cass, ltii, 27 ; voyez plus haut, p. 43.
4 Dion. Cass, liii, 23. Les mots irAci^i a id/yaiç répondent à ceux de crustœ (Plin.
xxxv, 1; cf. Isidor. Origin. xix, 1 3 ) , et d'abaci, Vitruv. vu, 3, employés parles auteurs latins, et dont on connaît parfaitement la valeur. Ce mode de revêtement et de placage , qui s’exécutait, soit en marbre, soit en lois peint, était une pratique dérivée de la haute antiquité asiatique ; et c’est un point curieux d’archéologie que j’aurai lieu d’établir , avec tous ses détails et avec toutes ses preuves, dans mon Histoire générale de l’Art des Anciens , où l’on verra le rapport intime qui existait entre cette pratique orientale et l’usage de la peinture sur bois , chez les Grecs. En attendant, il ne sera pas hors de propos de rappeler ici l’inscription grecque trouvée dans le théâtre de Patara , qui nous fournit un exemple de ce placage, avec le mot technique grec qui ser-
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 547 êvrercoa-^iTèv. Une notion toute pareille résulte de l’emploi que fit Septime Sévère des tableaux qui avaient été produits et exposés à Rome, à l’occasion de ses victoires, et qui servirent depuis à la décoration de son Porticus Septimiana l. Mais, pour ne pas nous engager dans l’empire, ce qui nous écarterait de notre sujet, et pour revenir au siècle d’Auguste, ce genre de décoration qu’ Agrippa paraît avoir affectionné , nous en trouvons un troisième exemple, plus curieux encore, dans ses Thermes, où il avait fait insérer, dans la salle la plus chaude, probablement le Tepidarium , parmi les marbres qui formaient le revêtement de cette salle, toute une suite de petits tableaux, certainement d’école grecque, cjui en furent enlevés plus tard, du temps de Pline , à l’occasion d’une restauration faite à cet édifice2 : In Thermarum (iiioijue calidissimâ parte marmoribus inclu-
vait à l’exprimer, Inscript. Patar. apud Rob. Walpol. Itiner. t. I, p. 534 : THN TOT AOrEIOT K AT A2KEYHN KA1 ÜAA- KI22IN. Pour de plus amples détails à ce sujet, je renvoie au savant commentaire de Valois, sur Eusèbe , p. 2o5 , où le sens et l’emploi des mots wrXcâtiç et cruslee marmoreœ sont parfaitement établis ; et j’y ajoute cette observation de Dorville , qui s’accorde tout à fait avec mes idées , et qui a rapport au théâtre de Taormine , Sicul. p. 2 03 : Nudi hodiè parietes oiim tabulatis pictis vel crustis marmoreis Juerunt vestiti. Quant aux peintures désignées dans le passage de Dion Cassius par le mot Çcoypa.<pvipiourt , j’y vois sans hésitation des peintures sur bois, et je me détermine surtout d’après l’exemple du tableau de Cydias , et d’après cette suite de petits tableaux, parvas tabellas, employés de la même manière dans le Portique et dans les Thermes, deux édifices construits par Agrippa. D’ailleurs, c’est
toujours de peintures de cette sorte , et d’anciennes peintures grecques , qu’il s’agit dans tous les traits de l’histoire contemporaine qui ont rapport à l’embellissement de Rome ; témoin celui-ci encore , qui concerne Jules-César , et que j’aurais dû citer plus tôt, iSueton. in Cœsar. S 57 : Gemmas, toreumata, signa, tabulas operis antiqui semper animosissimè comparasse.
1 Voy. ce qui a été dit plus haut, p. 323, 2), de ces tableaux et de leur nature. Quant au Porticus Septimiana et à sa décoration en peinture, Gesta ejus (Sept. Severi) exprimens, le témoignage sur lequel je me fonde est celui de Spartien , in Sever. § 2 1 , et in Caracall. § 9, t. I, p. 636 et 726. Or, qui pourrait douter que ces peintures du Porticus Septimiana, relatives aux exploits de Septime-Sévère, ne fussent les tableaux des victoires de cet empereur, dont il est parlé dans Idérodien , m, 9, 21 ?
2 Plin. xxxv ,4,8
serat parvas tabellas , paulo ante cùm reficerentur , sublatas.
A la vérité , l’on a prétendu que les petits tableaux dont il s’agit étaient des peintures sur enduit qui avaient dû être insérées entre des dalles de marbre, comme revêtement de la muraille ; et pour faire admettre cette interprétation , contraire au sens positif des mots parvas tabellas, l’on s’est fondé sur ce que les peintures en question n’auraient, pu résister à l’action de la chaleur, si elles avaient été sur bois. Mais cette objection n’a rien de sérieux pour quiconque est tant soit peu familier avec l’histoire de fart des anciens, et avec la connaissance de ses monuments; ou plutôt, l’on regrette d’avoir à s’occuper, dans un sujet aussi grave, d’une aussi futile difficulté. Si les peintures de Pompeï et d’Herculanum , exécutées en détrempe d’une manière si superficielle , sur des enduits si légers et sur des murs si minces, ont résisté aux effets de la lave brûlante ou de la cendre chaude qui les a couvertes, comme ailleurs des peintures semblables ont subi sans la moindre altération faction de l’humidité continuée durant des siècles; c’est qu’ apparemment les procédés et les ingrédients mis en œuvre par les anciens, dans leurs divers genres de peintures, avaient, pour en assurer la conservation et la durée, des propriétés excellentes. Or, qui peut douter que, dans la peinture encaustique, qui fut pour les Grecs de la belle époque , et même pour les Byzantins du dernier âge \ la peinture par excellence, ces propriétés, fruits d’une pratique constante et d’une longue expérience, n’aient acquis le plus haut degré d’efficacité et d’énergie ? Nous savons que la peinture des vaisseaux, qui était une branche de Y encaustique , la plus grossière
1 Aux témoignages que j’ai déjà cités du Basile et de saint Chrysostôme, allégués long usage de la peinture encaustique chez par Grund , Malerei cler Grieclien, II , 52 5, les Grecs byzantins , ajoutez ceux de saint 2 ) et 3) ; voy. plus bas , p. 35g, 3).
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 349 de toutes, et de l’usage le plus vulgaire, était d’une telle nature, quelle ne se corrompait ni par l’effet des ardeurs du soleil, ni par celui des flots salés ou des vents1: Quæ pictura in navibus nec sole, nec sale, nec ventis corrumpitur. L’on accordera bien sans doute que cette peinture des vaisseaux était sur bois; et il n’en coûtera pas plus d’admettre que des peintures encaustiques , exécutées avec toute l’habileté que pouvaient y mettre des artistes, tels que Protogène, si jaloux d’assurer à leurs travaux une longue existence contre tous les accidents du temps et de la nature, aient pu facilement résister aux inconvénients de la chaleur d’une salle de Thermes. Je dirai même que c’est précisément pour recevoir, sans le moindre dommage, une destination pareille, qu’avaient dû être exécutées certaines peintures encaustiques des Grecs, à toutes les époques de l’art; et c’est ainsi qu’en avait jugé l’antiquaire Grund, dans l’emploi qu’il avait fait de ce trait de la vie d’Agrippa et de ce témoignage de Pline2.
Un autre trait pareil, qui appartient à la même époque, et dont nous devons la connaissance au même auteur, c’est celui de ces deux tableaux, l’un de Nicias, l’autre de Philocharès3 4, qu’ Auguste fit insérer dans le mur de sa curiek : Duas tabulas itnpressit parieti. J’avais déjà cité ce trait remarquable en l’inter-
1 Plin. xxxv, n , 4o.
2 Gruncl, Mater, der Griechen, 1. 1, p. 807.
3 Je corrige, à cette occasion, la manière inexacte dont je me suis exprimé plus haut, p. 61 , au sujet de ces deux tableaux. Du reste , ce passage de Pline renferme plus d’une difficulté qui ont résisté même à l’ingénieuse sagacité de Lessing; voy. son Laocoon, § xxvii, note, p. 378-81 , tracl. franç. J’y reviendrai dans un autre endroit.
4 Plin. xxxv , 4 ; voyez mes Observa-
tions , p. 10-11, 2). Je trouve la même expression employée par Sénèque, Epist.
xc , avec le sens d'insérer, encastrer : Impressos parietibus tubos , per quos circumfunderetur calor. Mais d’ailleurs , Pline luimême semblait avoir voulu dissiper toute incertitude à cet égard, en employant, dans la même phrase, les mots impresso et inet uso comme équivalents et synonymes l’un de l’autre, lib. xxxm, c. 3 : Impresso (vulg. expresso) argenteis vasis auro autincluso.
prêtant de cette manière, sans dissimuler que l’expression de Pline, impressit, avait quelque chose de peu conforme au langage ordinaire de cet écrivain , qui la rendait assez difficile à entendre. L’on a cependant critiqué mon observation, tout en admettant mon interprétation; en sorte que l’on s’est donné sans beaucoup de peine la satisfaction de me contredire, pour être du même avis que moi, en même temps qu’on se procurait à peu de frais l’avantage d’expliquer ce qui était clair pour tout le monde. Il eût mieux valu sans doute , dans l’intérêt même de la critique , montrer que tous les antiquaires avant moi avaient entendu ce passage comme moi; et, ce qui eût encore mieux valu, c’eût été de rechercher de quelle autre manière d’autres auteurs latins, et Pline lui-même, avaient pu articuler un fait semblable à celui dont la notion m’avait paru rendue par une expression un peu louche. Or, voici ce que je puis ajouter, sous ce double rapport, au travail du critique.
Lanauze, qui a cité ces deux tableaux d’artistes grecs employés par Auguste dans la décoration de sa curie, dit qu’ils y étaient encadrés dans un mur 1 : ce qui revient absolument à mon idée, et ce qui est bien en effet celle de Pline. L’illustre M. Jacobs, voulant expliquer comment les peintures sur bois de Polygnote avaient pu être placées dans le Pœcile d’Athènes, s’autorise de ce témoignage de Pline2: d’où il résulte que, pour cet habile critique, le procédé romain, indiqué par Pline et entendu de cette manière , était une tradition de l’usage grec. Enfin , un antiquaire, qui s’est occupé avec un soin tout particulier du sort et de l’emploi qu’avaient trouvés à Piome les monuments de l’art grec, M. Petersen, citant aussi ce trait de l’histoire de l’art, l’expliquait de la même manière0. On voit donc
1 Mèm. de l'Acad. XXV, 287. * Petersen, Einleitung ein d. Stud. derAr-
Jacobs , «c/ Philos tr. Sen. Imacj. p. 198. chiiol. p. 9 A, 3 1 1) : in der Wand einfassen Hess.
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 551 que, s’il y avait eu de ma part peu de mérite à proposer cette interprétation, le procédé du critique qui l’a soutenue après moi ne saurait paraître beaucoup plus méritoire.
Mais il y avait ici autre chose à faire que d’expliquer un texte suffisamment intelligible, et compris de la même manière par tous ceux qui s’en étaient servis; c’était de rechercher si la même notion ne se trouvait pas exprimée quelque autre part, soit dans Pline lui-même, soit ailleurs, d’une manière exempte de toute incertitude : ce qui eût offert autant d’exemples nouveaux d’une pratique qu’il importait de constater. Or, c’est ce qu’il eût été facile de rencontrer dans Pline, pour peu qu’on eût apporté à le lire l’attention qu’on mettait à me critiquer. Ainsi, dans le passage où il rend compte de l’opération d’Agrippa , qui ht encastrer de petits tableaux dans les parois d’une salle de ses Thermes , revêtue de marbre , ce t auteur s’exprime ainsi : Marmoribus incluserat parvas tabellas; et l’on conviendra qu’icile mot incluserat, avait enfermé , n’était susceptible d’aucune équivoque. Ailleurs, le même auteur dit, en parlant d’un tableau de Parrhasius, que Tibère l’idolâtrait, au point de l’avoir fait encastrer dans sa chambre à coucher 1 2 : Quam picturam amavit Tibenus atcjiie... cubiculo suo inclusit; et ici encore, c’est le même mot, tout aussi clair, tout aussi propre à la chose, qui sert à désigner le même fait, et cela , dans une circonstance d’autant plus remarquable, qu’il s’agit d’une peinture de Parrhasius , d’un de ces tableaux de chevalet , chefs-d’œuvre des grands maîtres de la Grèce, que des empereurs, tels qu’ Auguste" et
1 Plin. xxxv, io, 3g; cf. Sueton. in
Tiber. § kk : Tabulam in cubiculo dedi-
cavit.
2 A cette occasion , j’appelle l’attention de mes lecteurs sur un trait curieux de la vie d’Auguste, rapporté par Suétone, in
Auejust. S y5. Durant la fête des Saturnales , où l’empereur réunissait à sa table ses amis les plus intimes , il avait coutume d’établir une vente d’objets d’une valeur très-inégale, qui se tiraient au sort, notamment des tableaux, dont il ne leur
Tibère, ou d’opulents Romains, tels qu’Hortensius et Agrippa, faisaient insérer dans des murailles de marbre, pour en décorer soit des édifices publics, soit des appartements privés. Je rappelle encore que Cicéron, demandant à son ami Atticus des bas-reliefs grecs, dont il se proposait de faire le même usage dans sa villa deTusculum, s’était servi de la même expression1 : Typos cjuos tectorio includam ; et je fais observer enfin que cette expression se reproduit jusque dans des textes de lois2 : Tabulæ pictæ pro tectorio includuntur ; d’où l’on voit que c’était là le mot technique, classique et légal pour exprimer le fait en question; et d’où l’on acquiert une preuve nouvelle de la réalité de cette opération et de la généralité de cet usage. Or, c’était là une conséquence bien autrement importante
laissait voir que le revers des peintures , de manière à laisser les acheteurs dans une incertitude qui lui permettait de satisfaire ou de tromper à son gré leur espérance : Solebat et inceaualissimarum rerum sortes , et AVE RS AS TABULARUM PICTURAS in COUvivio venditare , incertoque casu spem mcrcantium vel frustrari vel explere. Au lieu d adversas , que portent toutes les éditions, j’ai lu aversas, qu’exigeait le sens ; car il est évident que des tableaux , montrés du côté de la peinture, adversaspicturas , n’auraient pu produire , parmi les convives d’Auguste, l’espèce de perplexité’ dont il se faisait un amusement; tandis que, dans le cas conti’aire, où , ne voyant que le dos , le revers du panneau, aversas , ils s’exposaient à payer cher un mauvais tableau, Auguste jouissait de leur inquiétude. C’est, du reste, une particularité remarquable en soi-même que cette loterie impériale, dont la peinture faisait les frais, et qui prouve combien l’usage de ces sortes de tableaux de chevalet avait pu devenir fa-
milier aux Romains, du temps d’Auguste, et à l’exemple du maître. C’est une circonstance qui aurait mérité de figurer dans I bistoire de l’art de cette époque , où je ne sache pas qu’on en aitencore fait usage; mais j’ai vu avec plaisir qu’elle n’avait pas échappé à l’attention de l’auteur d’un curieux Mémoire sur les Loteries des Anciens, non plus qu’un autre trait du même genre, rapporté aussi par Suétone; c’est que, parmi les riches présents , apophoreta , Sueton. in Vespasian. S 19, que Néron distribuait au peuple romain , dans la célébration de ses Ludi Maximi , figuraient pareillement des tableaux , tabülæ pictæ, Sueton. in Néron. § 1 1 ; voy. le mémoire cité plus haut , de M. l'abbé Greppo, p. 6-7, et 1 1 , Belley, i835 , in-8°.
1 Cicéron. aclAttic. 1, 10 ; voy. mes Observations, p. 6, not. 5), où j’avais déjà cité ce témoignage.
2 Digest.x ix, 1, 17, 3 ; conf. l, 16, 24 1 ; voy. plus haut, p. 168.
CHEZ LES GRECS ET CHEZ LES ROMAINS. 555 qu’un succès de pure contradiction , pour la discussion qui nous occupe , puisqu’il en résulte un notable accroissement de faits, et non pas une simple intelligence de mots; et puisqu’elle tend à nous confirmer de plus en plus dans l’idée que nous nous sommes faite de la manière dont les Romains employaient, pour leur usage, et à l’exemple des Grecs, les travaux de la peinture historique. Nous pouvons maintenant nous flatter de comprendre avec toute certitude le passage de Plaute 1 : tabulam pictam in pariete, où l’on a vu une peinture sur mur, tandis qu’en s’en tenant rigoureusement au sens littéral des mots, sans avoir même besoin de recourir cà la connaissance de l’histoire de l’art, on devait y voir un tableau peint placé clans le mur ; et il devient désormais évident, pour quiconque embrasse d’un seul coup d’œil l’histoire de cette branche de l’art chez les Grecs et chez les Romains, que c’est de cette manière qu’il faut entendre, dans presque tous les cas, les textes plus ou moins équivoques d’auteurs grecs et latins, où il s’agit de peintures, de style historique, placées ou rapportées sur la muraille.
C’est ici qu’il convient de rappeler le fait si curieux, qui nous a été révélé par les découvertes de Pompeï et d’autres villes antiques du voisinage. Je veux parler de ces tableaux, peints originairement sur le chevalet, puis transportés sur un enduit, lesquels ont été retrouvés encastrés dans le bois, à l’intérieur des chambres, où ils devaient être employés en guise d’ornements1 2. Ces peintures, trop connues des antiquaires
1 Plaut. Menœchm. i, 2, 35. Voy. plus sont dans le même cas , Peintures ancienne!,,
haut, p. 266. p. 12, 2e édit. i83o : «Cette fresque, que
2 Voici en quels termes un antiquaire l’on a trouvée encastrée dans le bois et par napolitain, M. lechan. Jorio, rend compte conséquentportative,..étaitdansunechamd’une de ces peintures, n. n 3, dont la des- bre où il paraît qu’il y en avait d’autres, cription s’applique à toutes les autres qui d’après les vides qu’elles ont laissés dans le
pour avoir besoin d’être décrites en détail , nous expliquent le procédé indiqué par Pline, au sujet des travaux de Gorgasus et de Damophilus1 : Crustas parietum excisas tabulis mar- ( jinatis inclusas esse ; car il est évident qu’il s’agit ici d’une opératon semblable à celle dont les peintures sur enduit de Pompeï nous ont offert un exemple palpable; et ce qui n’est pas moins certain , c’est que le procédé qui s’appliquait à des peintures sur enduit avait pu à plus forte raison être pratiqué pour des peintures sur bois, qu’il s’agissait dû encastrer dans le mur. Le cadre qu’on y ajoutait en pareil cas était ce qui s’appelait proprement marcjo; et c’était là cette bordure, dont l’indication en noir s’observe sur la plupart des peintures antiques, autour du sujet principal, de manière à rappeler le tableau encastré , tabula mcirg inata ; bordure qui pouvait s’exécuter, suivant la circonstance, en bois ou en métal, ainsi qu’on en a des exemples dans ces morceaux de verre ou de crystal peints , montés sur bordures de bronze, dont je parlerai dans un autre endroit2.
S’il entrait dans le plan de ce travail de suivre jusqu’à son extrême décadence la destinée d’un art qui, de l’aveu de Vitruve et de Pline, n’était plus devenu qu’une sorte d’industrie vulgaire , du moment qu’il avait été employé à la décoration des murs, dans les édifices publics et privés, je pourrais montrer que, même à ces époques où l’art des Grecs, déchu de son ancienne dignité, ne faisait que dégénérer entre les mains des Romains, ce qui se produisait encore à Rome
mur.... On pourrait appeler ce tableau, tableau de chevalet. » Le même antiquaire fait encore , au sujet de deux peintures , nos i442 et i444, qu’il décrit p. 86, l’observation que voici : « Ces deux tableaux , qui ont été trouvés détachés du mur, n’avaient point été peints sur ces enduits , mais peutêtre sur le chevalet ;... et un œil exercé re-
connaîtra aisément qu’ils ont été encastrés ensuite dans ces parois.
1 Plin. xxxv, 12 ; cf. Sidon. Apollin.
Epistol. IV, 20 : Viridantia saga h rubis marginale puniccis , où il s'agit de sagum verts, avec landes ou bordures de pourpre.
2 Voyez à Y Appendice , p. 386 et 389
de peintures de quelque mérite, dans le style historique, était exécuté sur bois, et placé, comme nous l’avons vu, sur la muraille. Tels étaient indubitablement, à mon avis, les travaux de cet Amulius1, peintre et citoyen romain, qui avait orné de ses nombreux ouvrages la Maison Dorée de Néron, et que Pline nous représente tellement pénétré de la dignité de son art ou infatué de son talent , que , devant le chevalet, et sur l’échafaud où il travaillait, il ne c/iuttait jamais la toge2. Tels étaient surtout les portraits des Empereurs, que la flatterie, ou, pour mieux dire, le culte dont ils étaient l’objet, exposait à la vénération publique, dans les temples, les portiques et les principaux édifices de la cité, et dans ceux des provinces0, principalement sur la façade et à l’entrée du palais impérial. Tels étaient aussi ces portraits d’empereurs et de citoyens illustres, qui s’enchassaient en de petits boucliers, ou s’attachaient, en forme de petits
1 Voyez l’article consacré à cet artiste romain , sous le nom de Falullus, dans le Catalogue de M. Sillig, p. 21 5.
2 Plin. xxxv , 10 , 37. Les expressions de Pline, in machinis, sembleraient d’abord signifier , sur des échafauds ; et l’on serait tenté d’y voir un peintre de murs et de plafonds. Mais on changera d’idée en se rappelant un autre passage de cet auteur , où les mots , tabula aptata in machina , ne peuvent s’entendre que d’un tableau placé sur le chevalet. Du reste, il est curieux de voir comment Requeno interprète à sa manière le passage de Pline concernant notre Amulius , Ristabilimento délia Pittura , etc. , t. I, p. i4i : «Un nobile romano pittore , o ne’ tavolati, o sospeso in aria nelle armature a cordame, co’ pennelli in mano girare ail’ intorno de’ tempi togato sempre , e in cerimoniale dipingendo i portici o i luoghi pubblici. » 11 ne manque à
cette description pompeuse que la vérité ; et cela , faute de s’être souvenu que Pline avait dit, dans la même phrase, que la Maison Dorée de Néron avait été , pour Amulius, la prison de son talent, carcer artis suœ , c’est-à-dire , qu’il avait peint exclusivement dans cet édifice , où tous ses ouvrages étaient renfermés.
3 Deux traits rapportés par Suétone suffiront pour faire apprécier le grand nombre de ces portraits, sculptés et peints, qui durent exister dans l’empire romain ; l’un regarde Tibère , qui s’était rendu odieux , dans son séjour à Rhodes , au point que les habitants de Nîmes : imagines ej us et sta tuas subverterint; in Tiber. § x 3 ; l’autre trait concerne Titus, qui s’était acquis à si juste titre l’amour du genre humain : sicut apparet statuarum et imaginum ejus multitudine; Sueton. in Tit. § 4.
tableaux , à divers étages delà haste surmontée de l’aigle romaine, de manière à former ce que Tertullien appelle ima- (jinum sucjcjestus 1,. et ce qu’on apprend à connaître par les bas-reliefs de la colonne Trajane2. D’autres fois, ces portraits d’empereurs étaient peints, ou brodés à l’aiguille sur la toile même des drapeaux, vexilla 5; et cet usage romain avait eu aussi ses
1 Tertuîlian. Apologet. c. xvi, p. i63, éd. Havercamp. Les interprètes entendent ici des images peintes, depictœ imagines; et cette opinion, qui a pourtant contre elle l’autorité de Juste-Lipse, a été soutenue avec un assez grand appareil d’érudition par l’antiquaire anglais Middleton, Antiquilat. p. 218; c’avait été aussi l’avis de Rosini, Antiq. Roman, lib. x, p. 791 , 92 ; voy. à ce sujet Suétone, in Calig. S i4, et in Vitell. S 2 , avec les observations des interprètes. Du reste, il n’est pas douteux que les portraits des empereurs, en buste , ’npolo/A.a.'i , la plupart du temps en or ou en argent, ne s’érigeassent au faîte des enseignes romaines; consultez, sur ce point d’antiquité, Eckhel , qui a résumé la matière avec son savoir et sa critique accoutumés , D. N. VI, 121, et VIII , 496-98. L’un et l’autre de ces deux genres cl’effigies impériales étaient donc usités; et, à mon avis, c’est de cette manière que se concilieraient des contradictions qui ne sont qu’apparentes.
2 Column. Truj. tab. 7 , 16 , 29 , 77 , etc.
0 Eckhel, D. N. VIII, 498. On voit, par
le témoignage de Tertullien cité plus haut, que les drapeaux des Persans offraient une image peinte sur toile : Solem depictum in linteo ; et c’était une industrie qui avait dû être propre de toute antiquité à ce peuple, d’après l’usage qu’il avait fait d’ étoffes pieintes pour ses vêtements : ■m7toiY.1hfx.Na1
iffQnliç; voy. sur ce point d’antiquité per-
sane, les témoignages rassemblés par Brisson, de Regn. Pers. 11, cxc, sqq., p. 552 , sqq. On connaît aussi , par le passage classique de Pline , xxxv ,11, 42 , le procédé égyptien de peindre les étoffes; et l’on doit présumerque c’est de cette source orientale, que vint aux Romains , avec tant d’autres pratiques d’art asiatiques , l’usage de peindre sur toile, qui leur était devenu si familier, dès le temps de Néron ; voy. ce qui a été dit plus haut à ce sujet, p. 332-3. J’ajoute ici, entre autres traits qui prouvent à quel point cette peinture sur toile se pratiquait généralement à Rome, une particularité concernant la mappa : c’est que cette espèce de mouchoir, avec lequel on donnait le signal des jeux du Cirque, et d enjeux Megalesia, Juvenal. Sat. xi, 191-2 ; Sueton. in Néron. S 22, devait être peint, à en juger d’après les expressions de Mappa cretata, dont se sert Martial, Epigr. xn, 29, 12, et qui indiquent une sorte d’apprêt donné à ce mouchoir. On y représentait sans doute les courses mêmes du cirque, peut-être aussi la figure en pied deY Empereur , ou du Consul qui présidait à la célébration de ces jeux , suivant le type qui nous est connu par les diptyques consulaires du Bas-Empire. En effet , nous apprenons de Suétone que Caligula aimait à paraître en public avec des habits d’ étoffes peintes, ornés de pierres précieuses , in Calig. § 52 ; Sæpè depictas gemmatasque indutus pœnulas; et c’était sans
modèles dans l’antiquité grecque ; témoins ces portraits de rois, brodés sur des vêtements, dont il est parlé dans Athénée b Mais, pour ne pas nous écarter de notre sujet, je dois signaler à l’attention de mes lecteurs le trait de Tibère, qui ne permettait de lui consacrer des portraits, soit en statues, soit en peintures, qu’à la seule condition de les placer, non parmi les simulacres des Dieux , mais parmi les ornements des édifices sacrés 2 : d’où résulte encore pour cette époque la preuve positive que ces figures impériales, peintes sur bois , s’employaient à la décoration des temples, comme cela avait eu lieu, du temps de la république, pour les portraits de Triomphateurs. Les nombreux portraits peints d’Antinoüs que Pausanias avait vus dans la Grèce et ailleurs0, et qu’il désigne par son expression habituelle de ypcctpcLi, se trouvaient certainement dans ce cas, c’est-à-dire, que c’étaient des peintures sur bois, exposées dans les lieux pu-
doute son propre portrait, peint en Jupiter, en Mercure ou en Neptune, comme il avait la manie de se montrer, qu’il portait sur ses vêtements ; car le mot depictas, employé ici par Suétone, ne peut s’entendre que d’images peintes; témoin cet autre passage du même écrivain , où il est question de cartes géographiques dessinées ou peintes sur peaux, in Domitian. § 10 : Depictum orbem terrœ in membranis ; cf. Plin. xxxv, il , 4i : Draconem in longissimâ membrana depictum ; Quintilian. vi, 1 , 3. Quant aux Figures impériales, qui se brodaient, ou, pour parler le langage des anciens eux-mêmes , qui se peignaient à l’aiguille, picta acu, sur les vêtements , les témoignages d’Ausone et de Corippus ne laissent rien à désirer ; et je renvoie à Rosini qui les a rapportés textuellement, Antiq. Rom. lib. x, c. 29, p. 781 ; voy. aussi Havercamp, sur Tertullien , Apologet. c. xvi , p. 1 63.
1 Athen. v, 197, F, t. II, p. 259 , Schw.
2 Voici le texte de Suétone qui mérite d’être rapporté en entier, in Tiber. § 26 : Etiam Statuas (prohibuit) atque imagines, nisi permitlente se, poni : permisitque, eâ solcî conditione, ne inter simulacra Deorum, sed inter ornamenta œdium ponerentur. La distinction établie ici entre statuas et imagines ne permet pas de douter qu’il ne s’agisse d'images sculptées et peintes; et c’est ainsi que l’ont entendu les interprètes , dans ce passage , et dans tous les autres du même écrivain où la même notion se reproduit; et quant à la manière dont Tibère voulait que fussent placés ces tableaux, inter ornamenta œdium, il est pareillement impossible de n’y pas voir un trait du même système que nous avons établi par tant de preuves empruntées à toutes les époques de l’antiquité grecque et romaine.
3 Pausan. vm ,9,4.
DE LA PEINTURE blics. C’est ce qui est encore moins douteux , à 1 egard des portraits des nombreuses victimes de la tyrannie de Néron, que Galba fit placer devant son tribunal , quand il voulut déterminer ses soldats à la défection l. Il continua d’en être ainsi des portraits d’ Empereurs en peinture, même à l’époque où ces sortes d’images étaient devenues presque les seuls objets de l’adoration des peuples, et presque les seuls monuments de l'art2 *. Nous en avons, pour les temps antérieurs à Constantin, plus d’un témoignage positif, tel que celui qui nous est fourni par Suétone , concernant les images de Domitien tel encore que celui que nous devons à Lactance4, et qui s’applique à la généralité de ces sortes d 'effigies d’empereurs peintes et attachées aux murailles; et quant à Constantin lui-même, nous savons, par le soin qu’un écrivain, jaloux de sa gloire et courtisan de sa puissance, l’évêque Eusèbe , a pris de nous en instruire; nous savons, dis-je, que la figure en pied de l'Empereur5
1 Sueton. in Gaib. § 10: propositis ante se damna torum à Nerone guàm plan nus ima-
ginibüs. Ce trait a quelque rapport avec celui que j’ai rapporté plus haut, p. 33 1 , d’après Quinlilien; et, dans l’un et l’autre cas , il s’agit évidemment de peintures im-
provisées , sur lois ou sur toile.
4 Philon. de Virt. et Légat, ad Caium , Oper. p. ioi3: MriJiviv'srpotrtv^cuçvyrtpa.vniOV (K aiactpoç) [ayi ayahfxa, pié %oavov, /ru' TPA- <ï>H'N ii'pvaccMvoi. Ce passage a été cité par Winckelmann, Stor. dell' Art. t. II, p. 23o.
5 Sueton. in Domit. § 23 : Scalas etiam infer ri , clypeosgue et imagines ejus coràm detrahi, et ibidem solo affligi juberet (Senatus) ; rapprochez de ce passage, celui-ci de Lactance , qui en détermine tout à fait la valeur, de Mort. Persecut. c. 43 : Imagines ejus, quocumguè pictüs esset, detrahebantür.
4 Lactant. de Mortil. Persecut. c. 5 : Non
quôd in tabous aut parietibus Romani pingebant; voyez d’autres témoignages du même genre, recueillis par Ansaldi , et dans lesquels les mots a aviSa. et asserem ne laissent aucun doute sur la nature de ces peintures , de sacr. Tabular. pict. Us. p. 203-200; et ajoutez celui-ci d’ Artémidore , qui exprime , à l’occasion d’un fait particulier, une notion générale, appartenant au siècle des Antonins, Oneirocrit. v, 53, p. 417, ed. Reiff. : TuV EIKONA auTviç, rfV tf%iv t’ïïi EtlNAKI yiypapepit wv. Il est d’ailleurs avéré par des textes de lois romaines que les portraits peints s’employaient habituellement à la décoration des villa ; Digest. xxxin, 7,36: imagines hæ solæ legatæ videntur, guœ in aliguo ornato villæ fuerunt.
5 Euseb. Vit. Constantin, m , 3 : O fiér Ai xai tv TPA<Ï>H2 vfvA olaclû) ITl'NAKI mrpo to iy Ba.mKix.uiv ITPOQT’PON ÀNA-
terrassant le dragon, figure peinte à ï encaustique sur bois, était insérée dans la façade du palais impérial ; car le témoignage d’Eusèbe est clair et formel sur tous ces points ; et l’existence de pareils portraits, exécutés par le même procédé, et placés de la même manière, dans la partie supérieure de la façade de certaines résidences impériales , n’est pas attestée en termes moins exprès par cet historien de Constantin1. Ce qui n’est pas moins bien constaté par des témoignages d’écrivains, même d’un âge postérieur, tels que saint Basile et saint Jean Chrysostôme, c’est que les portraits, et généralement les travaux de peinture encaustique qui s’exécutaient à cette époque, étaient encore sur bois 2 : ce qui, du reste, est demeuré la pratique ordinaire de l’art, durant toute la période byzantine, et jusqu’à l’époque de la renaissance. Or, il est manifeste, pour quiconque a suivi d’un œil attentif et d’un esprit libre de préventions, la marche générale de l’art, dans ses nombreuses applications et dans ses phases diverses, que cet usage du siècle de Constantin n’était que la continuation de celui de l’antiquité grecque, sous la forme qu’il avait prise dans le système des habitudes romaines.
KEIMETIjQ/, toÏç ttolAcôv otp^ahfxoïç ôpa.<r§au '&rpov'\iQa ,.... J)ci t riç Knpoyv%o ypcctpiïç, *. t. A. Sur ces dernières expressions , qui , dans le style byzantin de cet âge et des siècles suivants , désignent toujours la peinture encaustique , voyez la note du dernier éditeur d’Eusèbe , M. Heiniclien.
1 Euseb. Vit. Constantin. îv, 1 5 : Bv av%7ç JV BcutiMioiç, kclIcl 7iva.ç 'sroxiiç (vulg. 'nrvkolç ) , iv rcttç liç 70 juilicopoy 7oov IIPOnT'- AfiN ÀNAKEIME'N AÏS EI'KO'SIN , i<r% ( opÿtoç ’ErPA'<E>ETO , v.. 7. a. Ajoutez ce trait de l'Histoire Ecclésiastique de Ruffin, lib. n , c. 29, cité par Saumaise, ad Hist. Aug.
t. II, p. 356, et par Ansaldi , de sacr. Tabul.pict. Usu, p. 186 : Thoraces (images en buste ) Serapis, qui per singulas domos quasque , in parietilus , in ingressibus , in postibus etiam ac fenestris erant.
2 S. Basil. Homil. contr. Sabellian. p. 8o5 :
EY'AA kou M\poç , koli Tjcoypcitpou 7iyvv\ tmV tUovct tsoiCi (pDapI Y[V ; S. Johann. Chrysost. Homil. in pelv. Fer. F : OJ SANI AA 71/autriv, ouW 7V\V x.v\pôyy%v ypciïpriv, «,’aa d 7 ov yjLpax'mpa, 7 ou BcunMooç ; ces passages ont été cités par Fiorillo , Kunstgeschicht. 1 , 3o, et par Münter, Sinnlild. und Vorstellung. der ait. Christ. I, 10, 43 J