LA DIANE D’HERCULANUM
Planche VII. (Voyez p. 287- 88.)
Mon intention n’est pas, en publiant cette statue si connue des antiquaires depuis près d’un siècle , de m’étendre longuement sur les particularités d’art et de goût qui la recommandent. Je n’ai voulu que la représenter fidèlement dans son état actuel, afin de mettre mes lecteurs à même d’apprécier, d’après cet exemple unique qui nous reste d’une haute antiquité grecque , en quoi consistait précisément cette pratique de dorer , de peindre et de vernir les statues5. Les traces de peintures qui subsistaient
1 Aristoph. Vesp. 852 (816) ; cf Sckol. ad h. I. Ailleurs, dans la même pièce , v. Ao8 (388), il est fait mention de ce héros attique : w At ine SéoTtol a. ; et sur ce passage, le Scoliaste fait la remarque que je transcris encore : Avxov H pfiov itpos t ÿ Sncoitjlriplip îjv , èv 5> ipépt^ov , .... tov ■rtapà lois "kayouot r iïtv k.Qv]vaiuv êixâÇstv è i?cag'Iikov f uaOov tpiojëokov.. L’allusion contenue dans ces passages d’Aristophane suppose nécessairement qu’il y eut un portrait de Lycus peint sur tablette de lois : ce qui est formellement attesté par le Scoliaste. Or , c’est là une notion qui , généralisée comme elle peut l’être, se trouve toutà-fait d’accord avec l’usage des portraits peints sur bois, qui avait été propre à l’antiquité grecque.
2 Plutarc/i. in Syll. S 6, t. III, p. 8o, Pieisk. ; cf. Apopbtlmjm. t. VI, p. 709; Ælian. H. V. xm, A3.
3 Cette triple opération est clairement indiquée par ces expressions de Plutarque , de Glor. Athen. S 6, t. III, p. 93, Hutten. : ÀyakpuxTcvv eynavaraï icai ypvaœiaï xcù fiatpsïs ; passage curieux , déjà cité par moi dans mes Observations sur la peinture, A, 2) . En reproduisant, en dernier lieu, ce passage dans le Journ. des Sav. septembre i835, p. 5Ag , un habile critique y a vu trois opérations diverses, confiées à des artistes différents ; en quoi il s’est certainement trompé. La phrase de Plutarque ne comporte pas nécessairement cette division , entre trois classes d’artistes divers , de trois opérations qui se tenaient si étroitement les unes aux autres ; c’est une idée assez étrange qu’une pareille division de travail , qui suppose que des statues de marbre se promenaient d’atelier en atelier, pour être
encore sur plusieurs statues antiques , au moment de leur découverte , ont disparu si vite, dans le peu de soin qu’on prenait de les conserver, ou même de les observer; témoin la Minerve d’Herculanum, si différente aujourd’hui de ce quelle était aux yeux de Winckelmann et de ses contemporains , avec sa chevelure dorée et ses vêtements peints b qu’il m’a semblé utile de publier un dessin de la Diane du même musée, telle quelle se montre encore à présent , avec les vestiges de plus en plus affaiblis d’une coloration qui ne tardera pas à s’évanouir complètement.
Il sera intéressant pour mes lecteurs de comparer le dessin que j’en donne avec la description très-exacte et très-détaillée de Winckelmann2. Les cheveux étaient dorés ; ce qui était ici un trait de l’usage général de colorer en jaune la chevelure des statues de femme 3, mais ce qui pouvait avoir aussi , dans une figure de Diane, divinité lunaire, telle qu’était sa valeur primitive, une intention particulière, d’accord avec son surnom de Clirj'sê, XPT2H; et de là vint sans doute que les simulacres de Minerve et de Vénus, divinités du même ordre, avaient aussi les cheveux dorés , entant que Chrysê l’une et l’autre ; comme on en a la preuve par la Minerve d’IIerculanum et par la Vénus
dorées dans t’un , coloriées dans l’autre , et vernies dans le troisième ; et quoi de plus naturel , au contraire , que d’admettre que les statues se doraient par les mêmes mains qui étaient chargées de les colorer et de les vernir? Je ne sais pas, du reste , à quelle intention le savant critique ajoute : Car c’est là le sens de ce passage tant de fois cité. D'abord , le sens qu'il y trouve est précisément celui que j’en avais tiré, d'accord avec feu M. Vôlkel , Archüol. Nachlass , etc., p. 9 1 ; il n’y avait donc en cela ni difficulté ni mérite ; en second lieu, l’on serait sans doute fort embarrassé de dire où et par cpû ce passage a été tant de fois cité. J’avais averti qu’il avait été omis par Facius, Excerpt. è Plut. p. 5-i 1 ; il n’était pas non plus rapporté par M. Welcker, Sjltog Inscr. p. i62-i63 ; et il n’a même pas été fidèlement cité par le critique, qui le lit ainsi (sans pouvoir s’autoriser d’aucun texte imprimé ou manuscrit) : ÀyaXfiaTWv iyicavuTal , xpvcrcinar nai jS a<peïs ; il y a bien de la légèreté dans cette manière de procéder. Je ne puis , du reste, m’empêcher de remarquer encore que les témoignages qui
ont rapport à la circumlitio (; lavais ) des statues grecques , avaient été recueillis et exposés , d’une manière bien plus complète et bien plus exacte, par feu M. Vôlkel, dans son Archüol. Nachlass , p. 79*96, qu’ils ne l’ont été par le nouveau critique.
1 Noyez l’observation faite à ce sujet par M. Millingen, qui a publié cette statue, Ane. uned. Monum. P. II, pl. vu, p. 9, 2), et qui rapporte le témoignage de Winckelmann, Stor. dell’Art. t. I, p. 433 , et t. II, p. 39, ed. Rom. 1783. II aurait pu y joindre celui de d’Hancarville , An lu/. d’Hamilt. t. IV, p. 170, 100).
2 Cette description se trouve , Stor. dell’ Arte , m, 2 , S 12 , t. II, p. 52-53; et d’autres mentions de notre statue se rencontrent, ihid., §11, p. 5o ; 1 , 2 , § 1 8 , 1. 1, p. 68 ; vi , 1 , S 1 7 , t. II t
p. 652 ; vii, 4, § i5 , p. 1002 , ed. Prat.
5 C’est ce qui semblerait résulter , entre autres témoignages, de ce vers de Chæremon, apud Atben. xiii, 608 , D , t. V , p. 2o3 ; cf. K. Ott. Müller. ad Vôlkel. Archüol. Nachlass, 98 : Kofxoii Sè Kvpoxpâiies, ûs ÀPÂÀMATOS.
de Médicis, qui étaient dans ce cas. La chevelure de notre Diane est retenue sur le haut de la tête par un large bandeau blanc, orné de rosettes dorées. Le vêtement est peint dans le même système. La tunique, a fond blanc , est ornée sur le bord inférieur d’une bande de couleur rose ; et la même bordure se retrouve autour du col et au bas des manches. Le pépias se distingue par une mince bordure, de couleur d’or, à laquelle se joint une large bande d’une couleur rouge plus foncée, qui pouvait être de pourpre ou d’écarlate, et où l’on avait peint en blanc des palmettes imitant la broderie. Les courroies qui attachent la chaussure, celle qui retient le carquois, sont pareillement peintes en rose et en pourpre; cette dernière, avec des points blancs, sans doute par imitation de clous d 'argent, apyuçoiiXoç iùv. Telle ainsi que nous apparaît cette figure de marbre , avec sa draperie peinte sur les bords , elle nous représente toute une pratique grecque, qui dut être dérivée de l’usage de revêtir d’habillements d’étoffes réelles les simulacres sacrés : usage (fui, né avec la société grecque, se continua à travers toutes les formes quelle avait prises, et sans doute jusqu’à son dernier âge.
Je supprime tant d’observations qu’il y aurait à faire ici, tant de monuments appartenant à la même classe de simulacres coloriés, que je pourrais produire à l’appui, et qui trouveront ailleurs leur place. Je me borne à une seule considération, que je ne puis indiquer encore qu’en peu de mots : c’est que l’architecture polychrome des Grecs dut être conçue dans le même système que leur sculpture, telle que nous l’observons dans cette statue de Diane. Le fond blanc resta dominant dans le corps entier des édifices, soit construits en marbre, soit revêtus de stuc. Les ornements qu’on y ajouta en peinture, dans le couronnement, c’est-à-dire dans la frise et dans le fronton, eurent pour objet de mettre en saillie certains membres d’architecture, de les détacher du fond blanc, ou de suppléer par la couleur à l’absence ou à la faiblesse du relief1; et ces ornements consistèrent en palmettes, couronnes, rosaces, feuillages, symboles divers, distribués avec goût, autant qu’avec sobriété, dans la partie supérieure des édifices; le plus souvent, associés aux travaux de la plastique, ou bien à d’autres éléments de la décoration, rapportés en bronze 2, et dorés; mais jamais confondus et noyés dans ce système
1 L’exemple qui a été cité plus haut, d’après 2 Entre les exemples de cette pratique, apia frise des Propylées d’Athènes , p. 291, est partenant aux plus beaux temps de 1 architecture
décisif à cet égard, et me dispense pour le grecque, qui nous sont connus par les monu-
moment d’en citer d’autres. ments, je mécontenterai de citer celui de la
INÉDITES. /il 5
général d’enluminure, qui n’est, il faut bien le dire, sans craindre de le répéter, qu’une erreur grossière et une malheureuse illusion de notre âge.