VI. — Population suivant les races
L’étude ethnologique des populations septentrionales de la Chine et de la ville de Pékin en particulier, n’est pas du domaine d’un travail entrepris au point de vue spécial de l’hygiène publique. Ce serait cependant s’éloigner singu-
lièrement de la voie philosophique, que de ne pas rechercher quelles sont les origines d’une population, avant d’en apprécier les mœurs, la constitution et le développement; ce serait regarder un effet sans s’inquiéter des causes.
Gomment s'est constituée la population de Pékin? Telle est la question que nous désirons, non pas résoudre absolument, mais envisager un instant, en nous appuyant sur les données historiques.
A toutes les époques, les plaines du nord de la Chine furent envahies par des peuples de race touranienne, errant sur le plateau de l’Asie. Us descendaient dans les pays situés à leurs pieds, pour y piller les habitants de race chinoise, fixés au sol, relativement plus riches et plus industrieux. — Vers l’an 900 les Khitans fondaient un État très-étendu dont la capitale était une ville nommée Yen , située à peu près sur l’emplacement actuel de Pékin; plus tard ils en furent dépossédés par un autre peuple comme eux de race touranienne, les Ju-Tchin , qui constituèrent un véritable empire, celui de Kin, tandis que la dynastie chinoise, celle des Souri, en était réduite à régner seulement dans le midi avec Nan-King pour capitale. Mais les uns et les autres furent balayés par un nouveau peuple, inconnu ou dédaigné jusqu’alors, les Mongols, qui s’élevèrent rapidement à la domination de toute l’Asie. Nous l’avons dit plus haut, ce tut le fils de Tching-gis-Khan, Khoubi-laï-Khan , qui bâtit Pékin, et la fit à peu près ce qu’elle est aujourd’hui.
On le voit donc, durant des siècles, la race autochthone, la race chinoise proprement dite, se trouvait incesssamment en rapports avec des conquérants de race touranienne, qui certainement mélangeaient leur sang au sien par des unions probablement d’abord forcées, puis acceptées et même recherchées. Ces unions devinrent évidemment plus fréquentes sous la dynastie mongole ; elle ne dura qu’un siècle, mais laissa cependant en Chine des traces
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considérables et sans %ucun cloute modifia singulièrement deux ou trois générations.
Les Mongols furent expulsés à leur tour par un aventurier qui fonda une dynastie de race chinoise, celle des Ming s, illustre par l’impulsion qu’elle donna aux arts et au commerce, illustre aussi par l’énergie avec laquelle elle porta la guerre en Tartarie et en Corée et sut ainsi réduire les Tartares. Sous la dynastie des Mings, à l’ombre d’une cour élégante et généralement aimée comme nationale, vinrent s’établir de nombreuses émigrations du sud de la Chine, et de nouveau l’élément sinique put modifier la race de la Chine septentrionale.
Mais si la vie des dynasties chinoises se passe à conquérir le désert, celle des tribus du désert se passe à rêver la conquête de la Chine. Repoussées au loin, les hordes barbares allaient reprendre des forces et de l’énergie, et un nouveau mouvement d’invasion s’accentua par des incursions plus nombreuses sur les territoires chinois; on les repoussait, mais en s’affaiblissant chaque fois davantage. L’état intérieur de la Chine ne prêtait du reste que trop à l’ambition des enfants du désert.
Après trois siècles de fortune et de gloire, le sceptre de la dynastie des Mings était tombé entre les mains d’un Empereur sans force et sans dignité; l’empire, déchiré par des troubles intérieurs qu’avaient fait naître les abus et l’impéritie, fut bientôt livré aux chefs de partisans et de rebelles. L’un d’eux parvint à s’emparer de la ville de Pékin, ses soldats assiégeaient le palais, et l’Empereur, retrouvant à ce moment suprême l’énergie de sa race, mit fin à ses jours pour ne pas survivre à sa honte et tomber aux mains du vainqueur. Un effroyable massacre suivit l’entrée des rebelles à Pékin; les historiens évaluent à 80 000 le nombre des victimes; exagéré peut-être, ce chiffre n’en indique pas moins une de ces grandes hécatombes, fréquentes dans
PÉKIN ET SES HABITANTS. (jg
Thistoirede l’Asie et dont nous avonsencore vu des exemples pendant la dernière insurrection des Tae-pings.
Pour sauver sa patrie des plus grands malheurs, un général chinois sollicita les secours du chef tartare Tsoung-te , qui n’attendait qu’une, occasion favorable; il entra avec ses hordes dans les provinces du nord et mourut aux portes de Pékin, en proclamant Empereur son fils Chun-Tche , enfant de six ans, et lui donnant comme régent son propre frère A-rnci-ivang.
Le jeune Empereur entra à Pékin aux acclamations d’une population enfin délivrée, et qui pour se sauver d’un maître s’en donnait un autre, peut-être moins cruel, à coup sûr plus puissant. L’usurpateur, avant d’abandonner la ville, avait incendié le palais, et ce fut sur ces débris encore fumants que A-ma-wang proclama en l’avénement de la dynastie Ta-Tsing ou Très-pure , qui règne encore aujourd’hui.
Mais si Pékin appartenait aux Tartares, la Chine entière restait encore à conquérir. Ce fut l’œuvre de longues années, de l’énergie et du courage du régent, mais avant tout de l’union que surent garder entre eux les conquérants.
Leur fidélité, aussi bien qu’une politique intelligente, prescrivait de les maintenir toujours dans ces dispositions, d’en « *
faire le bouclier contre lequel viendrait se briser toute tentative de révolte. Aussi les Tartares, divisés en huit clans ou bannières, reçurent-ils chacun, outre des propriétés foncières, le droit à des subsides réguliers en argent. Quelques bannières furent cantonnées dans les grandes villes de l’intérieur, mais la majorité resta à Pékin même et tous, féaux de leur suzerain, devaient entourer son .trône de leur dévouement et perpétuer à jamais une race d’élite, sans union avec les Chinois proprement dits.
Au point de vue politique les choses en sont encore à ce point.
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Les Tartares forment toujours un clan séparé, et dans les grandes villes de Chine, comme à Pékin, une ville tartare s’élève à côté de la ville chinoise. Mais l’on conçoit sans peine que, dans la pratique, trois siècles ont dû amener bien des relâchements à la règle primitive. Les grandes familles, les nombreux alliés du sang impérial se sont à peu près conservés purs de tout croisement ; la masse des Tartares, cependant, n’a pas tenu rigueur éternelle aux Chinois ; vivant à côté d’eux, ils ont contracté des alliances qui tendent à modifier peu à peu, non-seulement les mœurs, mais encore la race même des enfants du désert. Le Tartare prend d’ordinaire sa femme légitime dans les familles ses égales, mais si ses moyens lui permettent le luxe d’une seconde, d’une petite femme ou de concubines, ce n’est guère que chez les Chinois qu’il pourra en acquérir. L’Empereur fait défaut à cette coutume, son harem se recrute exclusivement dans les familles mantchoues par une sorte de règle fixe, dont on est en général loin de chercher à se défendre. C’est une véritable conscription féminine fournissant nonseulement aux plaisirs du maître, mais encore à tous les emplois de domesticité femelle de sa maison ; depuis un décret de l’Empereur Kang-hi, nulle femme aux petits pieds ne peut franchir l’enceinte du palais.
Quoi qu’il en soit, bien des Tartares ont des enfants avec leurs concubines chinoises et la race en subit l’empreinte. Bien plus, on peut affirmer que ces faits sont très-fréquents, car souvent les unions entre Tartares sont disproportionnées, la femme étant beaucoup plus âgée que son mari; les parents ont d’abord voulu se bien allier au point de vue de leurs intérêts communs ; ils savent que le mari aura toujours la ressource de chercher ailleurs, pour donner libre satisfaction à ses goûts.
Il résulte de ces considérations, et j’ai cru devoir les rappeler pour la parfaite intelligence des faits, que la population
du nord de la Chine, successivement modifiée par des mélanges avec les races de la haute Asie, avec l’élément toura-» nien, influencée du reste aussi, peut-être, par des invasions de race blanche que cette région de l’Asie paraît avoir subie à une époque encore indéterminée de l’histoire, s’éloigne très-sensiblement du type chinois classique existant avec tous ses caractères dans les provinces du centre et du midi. — Le Chinois n’est pas lui-même une race pure; il résulte de croisements successifs de populations jaunes avec la race réellement autochthone, les Miao-tze , peuplades blanches dont on retrouve encore quelques tribus sauvages dans les montagnes du Koueï-Tcheou et du Yu-Nan ; mais ces mélanges remontent si haut que la race chinoise, quoique mixte, peut être regardée comme un type défini, celui des Cantonnais par exemple, ou plutôt des riverains du fleuve Yang-tze-Kiang ; jusqu’à un certain point, les habitants de Canton sont mélangés par leurs rapports avec la Malaisie et les Arabes qui y établirent autrefois des comptoirs importants.
Dans le nord, la taille est plus élevée, le teint plus blanc; les yeux sont à peu près sur le même axe, en ce sens que si les os malaires font saillie et tendent le bord libre des paupières, si la face est toujours un peu aplatie, cette déformation est beaucoup moins prononcée que dans le sud. La forme générale de la face et du crâne se rapproche quelquefois des lignes européennes; le nez, au lieu d’être aplati au point de manquer presque de partie centrale, affecte souvent une forme plus droite et même convexe en avant; les cheveux sont généralement noirs, on en rencontre cependant de blonds; la barbe, sans être aussi fournie que dans la race blanche, l’est cependant bien plus que dans la race jaune pure.
En un mot, on se trouve en présence d’une population toute spéciale, résultat d’une sanguinité très-mélangée,
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mais au milieu de laquelle se retrouvent les types les plus purs, soit de la famille sinique, soit de la famille touranienne. Pékin semble être un point merveilleusement adapté aux recherches de l’anthropologie asiatique ; on y rencontre, à côté du problème difficile des mélanges, les échantillons de presque tous les types de l’Asie septentrionale et de l’Asie méridionale auxquels cette ville sert de point de réunion.
Actuellement, la population de Pékin peut être regardée comme constituée par :
1° Les Tartares qui habitent la ville tartare, la ville Rouge, les palais et les camps; les uns, et ce sont surtout ceux des palais et des camps, restent isolés de l’élément chinois, ils sont demeurés eux-mêmes; les autres sont plus ou moins modifiés dans leur race et leurs mœurs par des unions mixtes.
2° Les Chinois, depuis longtemps fixés au sol, mais singulièrement modifiés, soit par des mélanges avec les races conquérantes, soit par les gens de toutes les provinces qu’attire la capitale; chez ces derniers surtout on retrouve le Chinois parfaitement pur ; ils habitent en général la ville chinoise et les campagnes.
3° Des Mulsumans au nombre de 10 000 environ, dont l’implantation à Pékin remonte à plusieurs siècles déjà. Les rapports avec le Turkestan et la Perse étaient fréquents sous les dynasties anciennes, et vers Pan 756 en particulier, des troupes arabes servirent dans les armées impériales et furent conservées comme garde particulière. Plus récemment encore, il n’y a pas plus d’un siècle, une princesse de race arabe devint Impératrice et entraîna à sa suite quelques centaines de ses compatriotes. — L’islamisme vit au grand jour à Pékin, voit ses mosquées entretenues en partie par la munificence impériale, fait en Chine une propagande des plus actives que le succès couronne bien plus que la
propagande chrétienne. — Chez les musulmans on rencontre beaucoup de gens de race chinoise, mais chez beaucoup aussi l’indice certain et, quelquefois, le type pur de la race arabe.
Les Mulsumans sont répandus un peu partout dans la ville ; leur quartier général est dans le voisinage de la grande mosquée, à l'angle S.-O. du palais.
La question de l’Islamisme à Pékin et en Chine est des plus intéressantes, elle ne saurait être soulevée ici et cependant elle a une importance capitale. Le Musulman, à quelque race qu’il appartienne, garde partout les mêmes idées, à peu près les mêmes mœurs; s’il cède quelquefois aux circonstances, il reste lui-même au fond, s’assimile rapidement les nouveaux convertis, les transforme, leur donne de la bravoure, de l’énergie s’ils en manquent. C’est ce qui se passe en Chine où, sous une forme religieuse, la propagande musulmane devient essentiellement sociale, car les Musulmans « n’ont point de pauvres », disent les Chinois.
Cette propagande deviendra politique; elle l’est, déjà dans les provinces du N.- O. de la Chine où les Musulmans sont nombreux, elle le sera peut-être un jour à Pékin et à aucune époque le trône n’aura été menacé comme il le sera alors.
à0 Un petit noyau de population du rite grec dont la provenance est assez curieuse. Vers 1688, dans les guerres de frontières que la Chine avait toujours avec la Russie, une petite ville, Albazine, fut prise par les Chinois et la garnison emmenée à Pékin. L’Empereur traita fort bien ces prisonniers, les cantonna dans un quartier de Pékin et demanda à la cour de Russie de lui envoyer quelques moines orthodoxes pour les besoins religieux de cette population, s’engageant du reste à les entretenir convenablement. Ce fut l’origine de la mission mi-partie religieuse, mi-partie diplo-
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raatique qui résida à Pékin jusqu’à l’entrée des légations européennes en 1861; elle est essentiellement religieuse aujourd’hui et ne s’occupe pas de propagande. Les Albazim sont devenus à peu près Chinois, en ont adopté le costume et les mœurs, y ont fait souche et sont au nombre de 500 environ, mais ils forment un élément distinct et vivent réunis en deux groupes à la mission russe à l’angle N.-E. de la ville et autour de la légation de Russie.
5° Une population flottante aux éléments variés; ce sont des Mongols venant chaque année en grandes caravanes ; nous en avons déjà parlé; ils campent sous la tente pendant leur séjour, trafiquent avec les Chinois, visitent les temples lamaïques et admirent la civilisation relativement si perfectionnée dont ils n’avaient nulle idée ; couverts de leurs fourrures à peine tannées, les Mongols ressemblent beaucoup comme traits et comme allures aux Indiens de l’Amérique du Nord, dont ils sont peut-être les ancêtres, si l’on admet l’idée du peuplement de cette partie du nouveau monde par des migrations asiatiques. — Les Thibétains viennent aussi en caravanes, quelquefois accompagnés de Turkomans. Les Mongols et les Thibétains sont encore représentés à Pékin par les lamas des couvents de cette secte boudhique, à laquelle appartient du reste la famille impériale; ils sont groupés auprès du grand-lama, pontife et dieu à la fois, incarnation vivante de Boudha.
Ce pontife habitait autrefois la Mongolie, il y exerçait une influence considérable sur des populations fanatiques ; la politique impériale sut l’attirer à Pékin et ne l’a plus laissé sortir. Sous les dehors les plus respectueux, le gouvernement domine entièrement le pontife- dieu et fait présider par un mandarin le concile de lamas, qui, lorsque Boudha abandonne son enveloppe terrestre, découvre dans quel corps il fixe sa nouvelle résidence; on dit même que le dieu, par une condescendance bien naturelle, fait toujours
tomber son choix sur un candidat agréable au Fils-du- Ciel.
Les lamas mènent à Pékin une vie essentiellement monastique. Peu estimés des Chinois qui ne croient pas à leur vertu, ils ne laissent pas que d’être un élément important dans la population par leur influence sur les Mongols, et sur quelques Tartares encore fanatiques.
Accidentellement, on voit encore à Pékin des ambassades politiques et commerciales venues de la Corée, des îlesLieou- Kieou; les premières ont à peu près le monopole du commerce du jin-seng. Cette plante presque fabuleuse, dont les racines ont toutes les vertus, se vend au poids de l’or quand elle est de bonne provenance; elle a été importée en Europe et a vu disparaître tous ses mérites devant une expérimentation sérieuse; mais les Chinois y croient toujours, et, récemment encore, l’un des ministres reçut comme faveur insigne une provision de cette substance au moment où il prenait un congé pour se rendre auprès de sa vieille mère mourante.
La Cochinchine et Siam, en principe vassaux de l’empereur de la Chine, ont rompu toute attache avec Pékin et n’y envoient plus d’ambassade. — Enfin, pour terminer cette énumération des types que l’observateur peut rencontrer, je citerai quelques Juifs, dont l’existence en Chine paraît être antérieure à l’ère chrétienne ; ils ont conservé, avec leur religion, tous les caractères de leur race; enfin les Zingaris, cette énigmatique peuplade indienne, qui erre sur la surface entière du globe avec son type physique invariable et ses mœurs toutes spéciales.
Il serait fort intéressant de calculer exactement dans quelles proportions se constitue la population de Pékin et en particulier quel en est l’élément principal, chinois ou tartare; au point de vue ethnologique, il me paraît évident que ce dernier domine singulièrement, j’ai déjà dit plus haut
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la raison de ce fait et je n’y reviens pas ; mais au point de vue statistique la question n’est plus la même, et l’on se heurte contre une difficulté, signalée au début de ce travail, l’absence de documents réguliers. Cependant comme chaque Tartare reçoiL en principe un subside mensuel, on peut arriver par là tout au moins à une approximation : On m’a assuré que 7 5 000 Tartares environ étaient inscrits sur les états de solde pour la ville seule de Pékin; or ils n’y ont droit qu’à partir de seize ans, ce seraient donc 75 000 adultes de seize ans et au-dessus, tous mariés et pères de famille, quelques-uns possédant plusieurs femmes. En acceptant le chiffre lx comme représentant en moyenne le nombre de femmes et enfants par adulte, on arriverait à 375 000 Tartares pour la ville seule de Pékin; il y faudrait joindre encore ceux des camps, soit 20 000 et environ 5000 pour le palais; en tout àOOOOO. Je présente ce chiffre sous toutes réserves, quoiqu’il m’ait été donné parle mandarin exerçant des fonctions analogues à celles de commandant de place, et, par conséquent, mieux que personne en position de juger la question. — Nous avons évalué la population totale de Pékin de 800 000 à 1 million d’àmes; elle se partagerait donc à peu près par moitié entre Tartares et Chinois. A première impression, cette hypothèse paraît satisfaisante, car si la ville tartare est plus vaste que la ville chinoise, elle est aussi beaucoup moins peuplée que cette dernière.
Le Tartare et le Chinois diffèrent singulièrement comme genre de vie : ceux-ci ont accaparé tout le commerce, l’industrie, ils exercent les professions manuelles ; ils sont la vie pratique, active ; ceux-là, quoique bien modifiés par la vie sédentaire, déjà en possession d’une solde, faible mais régulière (2 taëls ou 16 francs, mais depuis bien des années 1 taël ou 8 francs par mois seulement), sont peu sollicités au travail.
Leur nature ne les y porte pas beaucoup; s’ils ont quelque instruction, ils préfèrent occuper de petits emplois dans les bureaux du gouvernement; à défaut, s’attacher à la maison d’un mandarin et y exercer les fonctions de domesticité qui, en Orient, n’ont pas le même caractère que chez nous. — Le grand seigneur asiatique a des vassaux, des fidèles; ils sont ses serviteurs, lui rendent quelques services, il est leur patron; s’il ne les paye pas, il les nourrit souvent, et ne les abandonne jamais. — Puis la position par ellemême a quelques avantages, on profite de la faveur du maître, on exploite un peu les solliciteurs, on vit sur le petit public comme le mandarin sur le grand.
Quelques professions cependant sont entre les mains des Tartares, celles qui tiennent de loin à la vie militaire; marchands de chevaux, de bêtes de somme, de charrettes, fabricants d’arcs, de fusils, de sellerie, de peaux, etc..., les Tartares feront travailler des ouvriers chinois et ne mettront pas volontiers la main au métier; en somme, ils sont peu laborieux, indolents, insouciants ; le Chinois au contraire est plus vif, parleur, curieux de toutes choses ; apte aux rudes travaux comme aux ouvrages délicats, il fait vivre le Tartare qui sans lui retomberait bientôt dans sa barbarie primitive. — Ce sont là des généralités, elles souffrent bien des exceptions, mais le fond du caractère est tel; le Tartare est un grand enfant avec lequel il est très-facile de vivre, dont le caractère est généreux, qui ignore volontiers sa force et se laisse jouer par le Chinois plus rusé, sauf à l’écraser dans un moment de colère.
Tous les grands dignitaires de l’empire, les présidents de ministères, les vice-rois des provinces, les surintendants du commerce, sont de race tartare, mais on a soin de placer auprès d’eux un mandarin très-élevé de race chinoise ; dès l’origine on a compris que pour conquérir un pays, il ne fallait pas briser absolument avec le passé, exclure systé-
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matiquement la race vaincue; on lui a fait une large part dans les affaires, et la grande majorité des fonctionnaires de province sont Chinois; à Pékin, il y en a moins à cause de la présence de la cour.