VII. — Conditions de la vie. — Hygiène générale
La société et ses classes. — Avant d’étudier les conditions de la vie à Pékin, conditions de l’ordre moral aussi bien que conditions de l’ordre matériel, il importe d’établir comment est divisée la société et quels en sont les éléments.
En Chine, il n’y a point de castes. En dehors de la suprématie nominale de la race tartare, suprématie dont nous avons démontré la diminution progressive et fatale , tous les rangs de la société sont à peu près égaux, et de même qu’à Constantinople le dernier Caïdji pouvait devenir grand vizir s’il plaisait au sultan, de même à Pékin le plus modeste lettré peut devenir vice-roi ou ministre, si l’Empereur en a la fantaisie. Il n’est donc pas illogique de dire que la société chinoise est une démocratie au-dessus de laquelle plane une volonté sans contrôle comme sans limite. Ce régime est Celui auquel arrivent successivement les Asiatiques après une première période de régime féodal. Les Tartares divisés en tribus, en clans, ont vu un de leurs chefs s’asseoir sur le trône du plus vaste empire du monde ; leurs rangs se sont égalisés devant sa majesté suprême, et, comme ils tombaient au milieu d’un peuple depuis des siècles soumis à cet ordre d’idées, comme l’Empereur a su leur faire la part belle au lendemain de la victoire, ils acceptèrent sans difficultés la nouvelle situation.
Les anciens chefs, les alliés de la famille impériale constituèrent un petit noyau, une sorte de noblesse que le souverain a tout fait pour affaiblir peu à peu ; aujourd’hui elle est presque sans influence. Si aristocratie il y a, à peine
faut-il en tenir compte, beaucoup moins en tous cas que la classe des lettrés ou fonctionnaires; cette dernière opprime singulièrement le peuple, mais à chaque génération elle se recrute dans tous les rangs, et le üls du plus haut mandarin débute dans la hiérarchie comme le plus humble bachelier de village. Les hommes sont partout accessibles à la partialité, sans doute, mais ce sont alors des faits personnels, ce n’est pas un principe.
Ainsi donc, en Chine, égalité à peu près absolue des classes, mais non des individus, entre lesquels l'instruction et la richesse établissent, comme ailleurs, de larges démarcations. /
Au fond, Pékin est une ville pauvre ; la propriété territoriale est divisée à l’infini; le commerce est celui d’une ville de consommation plutôt que de production, commerce de détail sans exportation, pouvant procurer l’aisance, non la fortune. Les hauts fonctionnaires, partout ailleurs en possession de fortunes scandaleuses, sont tenus en bride par la présence du maître qui leur ferait rendre gorge impitoyablement, et du reste trouveraient-ils difficilement à prendre à qui n’a rien. Aucune de ces classes : propriétaires, commerçants, fonctionnaires, ne peut donc acquérir la richesse, et, s’il y a des exceptions, on cache avec soin sa fortune et l’on se résigne à n’en jouir que médiocrement pour ne pas éveiller l’attention. Le luxe extérieur est du reste prohibé à ce point que l’usage de la chaise à porteurs, moyen de locomotion vulgaire dans toute la Chine, est exclusivement réservé aux mandarins de la première classe. — L’Empereur seul a le droit de s’entourer de magnificence; est-ce pour marquer davantage sa suprématie, est-ce par prudence, pour n’êcre pas éclipsé? Je ne sais, toujours est-il que la mesure est rigoureusement observée.
A côté et non au-dessous de la classe marchande, vit la classe ouvrière ; à vrai dire, elles n’en font qu’une. C’est
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de beaucoup la plus intéressante, car elle fait vivre toutes les autres.
Déjà, à propos des promenades publiques, nous avons dit que le Chinois n’aime pas beaucoup le mouvement inutile, mais il ne faudrait pas en conclure que la population de Pékin paraisse endormie ; tout au contraire. Dans la ville chinoise surtout règne un mouvement perpétuel, un mélange incessant de piétons, de cavaliers, de voitures, qui vont et viennent; tous sont gens allant à leurs affaires. En • général le Chinois est appliqué à ce qu’il fait; s’il ne produit pas toujours du fini, c’est que les moyens matériels lui manquent, non l’intelligence, ni le désir de bien faire. — L’ouvrier chinois, — pour employer une expression presque triviale, — abat moins de besogne, peut-être est-il plus consciencieux que le nôtre ; il ne cherche pas à tromper, mais à gagner loyalement son argent. Comme le commerçant , il discutera pendant une heure pour quelques centimes, mais il sera esclave de ses engagements.
On mène beaucoup à Pékin, — pendant l’été surtout, — la vie extérieure. Les gens du peuple ne sont jamais chez eux, aussi tout le petit commerce et la petite industrie s’exercent-ils sur la voie publique. Des ouvriers ambulants de toute catégorie circulent en cherchant de l’ouvrage, portant sur leur épaule, aux deux extrémités d’un bambou, leur petit attirail; les ouvriers en métaux transportent ainsi une petite forge avec soufflerie et feu allumé.
La grande industrie est peu représentée à Pékin ; — il n’existe guère que les ateliers où l’on travaille les faines de Mongolie pour les transformer en couvertures , tapis, feutres, etc... C’est ainsi que presque tous les chapeaux de l’empire, feutres et fourrures, sortent des fabriques de Pékin. Dans ces ateliers, le nombre des ouvriers n’est pas assez considérable pour constituer une population spéciale.
ils rentrent dans la catégorie ordinaire de ceux qui travaillent au nombre de deux ou trois chez un même patron.
L’ouvrier chinois des métiers vulgaires, — maçon, charpentier, manœuvre..., — gagne de 0fr,80 à lfr,20par jour, pour un travail de douze heures en été, huit en hiver, dont il faut retrancher deux heures pour les repas et une heure pour des repos de dix minutes.
Les uns se nourrissent à leurs frais, d’autres abandonnent de 0fr,30 à 0fr,à0 pour deux repas, comprenant outre la bouillie de millet ou le plat de nouilles avec légumes salés, un peu d’eau-de-vie et le plus souvent de la viande fraîche ou salée; ce régime comprend encore du thé à discrétion et une petite provision de tabac.
L’ouvrier des métiers plus relevés, peintre, sculpteur sur bois ou sur pierre, tailleur, etc... reçoit lfViO àlfr,70, enfin d’autres dont on exige un talent spécial, comme les brodeurs sursoie et sur drap (ils sont très-nombreux), les ciseleurs de caractères d’imprimerie (1), vont encore au delà. Il n’en est pas qui dépasse 2fr,50, véritable somme pour le pays.
Avec ce qu’il gagne, l’ouvrier chinois peut vivre et soutenir sa famille; — la femme peut encore y ajouter quelque chose; elle prend à domicile des travaux de couture, de fleurs artificielles, dechaussuresbrodéespourfemmes; mais elle ne va jamais en journée ou dans les ateliers. Le travail lui est peu rétribué; elle produit beaucoup moins que l’homme.
Sans doute, à Pékin comme en Europe, il y a les mortessaisons, il y a les périodes de disette, et elles sont malheureusement fréquentes; dans ces moments, l’ouvrier souffre, la maladie survient et la misère à sa sNite ; mais, je puis l’affirmer, plus par d’autres expériences que par la mienne, le travail manque moins aux bras que les bras au travail, et
(1) Pour l’imprimerie, on se sert en Chine de clichés où l’on sculpte en relief les caractères. Il existe cependant quelques imprimeries en caractères métalliques mobiles.
MORACHE.
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la misère est plus souvent le fruit de la paresse ou du vice que du manque d’ouvrage.
L’ouvrier chinois ne vit pas indifférent au monde qui l’entbüre, il cause beaucoup, cherche à s’instruire, n’a pas comme les lettrés l’orgueil sous lequel se cache l’ignorance. Ce n’est pas chez lui que les idées européennes trouveront un obstacle; il commence à comprendre, — en petit, — la supériorité de nos moyens de production, un outillage de fabrique européenne le séduit et plus d’un cherche à se le procurer à force d’économies.
Il comprend la nécessité de l’instruction et envoie ses enfants à l’école. Ce serait peut-être ici le lieu, si ce n’était trop sortir de notre sujet, d’indiquer ce qu’est l’instruction publique à Pékin.
Nous la caractérisons en deux mots : chez tous les peuples lire et écrire est le début de la science, chez les Chinois c’en est presque le dernier mot.
Composée de caractères monosyllabiques, dont chacun,' suivant qu’il est allié à un autre, exprime des idées souvent fort différentes, l’écriture chinoise a été justement comparée à l’écriture hiéroglyphique de l’ancienne Égypte; elle en diffère cependant, car, dans cette dernière, le caractère rappelle par sa forme l’idée qu’il exprime, tandis que, chez les Chinois, le caractère altéré par des milliers d’années ne présente généralement plus de ressemblance avec les idées qu’il exprime ou dont il indique le sens figuré.
L’écriture chinoise offre une excessive difficulté; un travail incessant et une mémoire remarquable suffisent à peine au plus lettré des Chinois, au plus érudit de nos sinologues.
De là vient que l’instruction réside presque tout entière dans la lecture et l’écriture, travail où la mémoire seule est en jeu. Dans les écoles inférieures, l’enfant ne retiendra que quelques centaines de caractères; dans les degrés supérieurs dira jusqu’à plusieurs milliers, et cela en apprenant
par cœur des extraits des classiques chinois; Quant aux sciences, comme les mathématiques, l’histoire naturelle, la physique, etc..., elles sont à peine dans l'enfance, et peu de lettrés en connaissent même les rudiments.
On trouve dans tou te la Chine, et à Pékin plus que partout ailleurs, des écoles indépendantes du gouvernement où l’ enfant vient, moyennant rétribution, passer quelques années, et qu’il s’empresse de quitter dès qu’il sait assez de caractères pour exercer le métier auquel ses parents le destinent.
Si l’ambition porte le jeune homme aux emplois publics, il devra fréquenter encore dès écoles d’un ordre plus élevé ; tout en chargeant sa mémoire d'un plus grand nombre de caractères, il apprendra l’art de les peindre avec élégance; enfin il lira l'histoire des dynasties chinoises, les préceptes de Confucius et de Mencius. Il aura ainsi à sa disposition un certain nombre de sentences et d’aphorismes qu’il placera avec ostentation dans ses moindres discours, mais qui n’auront pu élever ses idées ou développer son imagination.
Les princes, les fils des grands fonctionnaires, pour la plupart d'origine tartare, y joignent l’étude du mandchou qui est toujours la véritable langue impériale.
L’instruction est donc purement mercenaire. Quelques écoles, fondées autrefois par de riches mandarins, possèdent des revenus suffisants et pourraient ouvrir leurs portes aux plus pauvres, si là ne se rencontrait encore le génie de la spéculation inné chez le Chinois; l’enfant, maltraité par le maître, sera soumis à une contribution forcée, déguisée sous le nom d’offrande respectueuse.
Il existe à Pékin un certain nombre de maisons fondées par des mandarins nés en province, où sont logés et quelquefois nourris les écoliers venus de la même contrée. Les études, toujours longues et onéreuses, sont ainsi facilitées
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à quelques-uns; il faudrait bien peu connaître le caractère chinois pour ne pas démêler souvent dans cet acte, au lieu d’un sentiment élevé, le désir d’illustrer sa mémoire ou de se faire pardonner une fortune scandaleusement acquise.
On voit donc que l’homme des classes pauvres a un véritable mérite en faisant suivre l’école à ses fds; il fait un sacrifice pécuniaire très-sensible pour ne leur procurer qu’une instruction restreinte, mais dont il sent néanmoins l’importance.
Les écoles ne laissent pas que d’intéresser l’hygiéniste; elles exercent une influence physique inévitable sur le développement des jeunes générations et trop souvent cette influence est mauvaise. A Pékin, où ces questions ne sont pas encore comprises, on entasse les enfants dans des pièces surchauffées, à atmosphère viciée; pendant l’été, le danger disparaît, car on se réunit dans des cours abritées du soleil par un rideau mobile en nattes. Il est à remarquer que les enfants chinois, comme les Arabes et les Turcs, apprennent leurs leçons en les lisant tous en même temps à haute voix; ils s’élèvent aux tons de voix les plus aigus et balancent alternativement la tête de droite et de gauche, ce qui produit une bizarre cacophonie.
Hygiène du corps. — L’habitant de Pékin, vivant dans un climat extrême, doit modifier ses habitudes suivant les saisons. Nous avons déjà dit comment il se renferme en hiver dans les maisons où règne une atmosphère délétère, comment il défend son corps contre le froid avec des vêtements ouatés et des fourrures; en été, au contraire, il s’habille à peine et abrite sa demeure de la chaleur solaire, en recouvrant les cours de légères toitures en nattes sous lesquelles l’air circule librement; au dehors, il paraît peu inquiet des insolations, et, au plus fort delà journée, circule la plupart du temps tête nue, se faisant un léger abri de l’éventail qui, dans cette saison, ne quitte jamais la main
même du plus pauvre; les paysans, pour leurs travaux des champs, adoptent un large chapeau de paille et les citadins portent cette coiffure en forme d’éteignoir regardée en Europe comme le couvre-chef classique du Chinois, tandis qu’elle est autorisée pendant quatre mois seulement. En effet, un décret impérial, renouvelé ctiaquejannée, prescrit aux mandarins l’usage du chapeau en fourrures pour l’hiver, en paille pour l’été, en feutre pour l’automne et le printemps; ces coiffures de forme différente ne sauraient être tolérées en dehors des époques officielles, et chacun imite les fonctionnaires; celles d’été et d’hiver remplissent fort bien leur office, celles du printemps et d’automne protègent un peu moins bien.
Des lois somptuaires existent encore pour les fourrures, mais non pour les autres vêtements. La soie, le drap, le coton et la toile en forment les matières premières et la coupe en est essentiellement intelligente; les caleçons et les justaucorps constituent la couche protectrice, la robe flottante n’est qu’un ornement; les gens du peuple n’en portent pas pour leurs travaux ou la relèvent et la maintiennent à l’aide d’une ceinture; les jambes sont recouvertes de bas de cotonnade, les pieds chaussés de bottes ou de souliers découverts. Le velours noir, le drap, le cuir léger sont employés pour la partie supérieure de la chaussure, la semelle est le plus souvent en coton; on réunit par la piqûre un nombre considérable de couches d’étoffe, soumises ensuite à une pression considérable, et l’on obtient une sorte de carton de l’épaisseur de 2 centimètres, formant une semelle isolante très-efficace par les temps secs. Par les temps de pluie, le Chinois porte des souliers à semelle de cuir ou des raquettes en bois adaptées comme des patins. Le cuir n’est pas exclusivement employé pour les chaussures, parce que les procédés de tannage sont défectueux et qu’il conserve toujours une mollesse, une spongio-
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sité peu favorables à un long usage. — Les seuls défauts des chaussures sont la rigidité de la semelle et la forme rétrécie, relevée de la pointe; cette disposition se traduit sur le pied par des durillons et une fréquence remarquable des ongles incarnés. — La chaussure de la femme sera décrite plus tard.
En somme, le costume des Chinois est bien approprié aux besoins et à la nature du climat, mais il est défectueux en ce qu’il ne comprend pas de linge de corps; les gens soigneux y suppléent par des gilets et des caleçons en coton, mais la masse n’en fait pas usage, et les vêtements, jour et nuit en contact avec la peau, finissent par s’imprégner de la sueur et présenter bien des inconvénients.
Avant la conquête tartare, les Chinois portaient les cheveux réunis en chignon sur le sommet de la tête; les Japonais, les Siamois, les Cochinehinois suivent encore cet usage. Les Tartares leur imposèrent de se faire comme eux raser le crâne à l’exception d’une calotte qui constitue la naissance de la queue; on lutta pendant des années; les Tartares tinrent bon, en vinrent à regarder comme rebelles et à mettre à mort les délinquants, et la mode fut ainsi introduite dans les mœurs. — Elle est parfaitement inutile actuellement; chez les Tartares nomades, la queue servait à maintenir les armes au-dessus de la tête lorsqu’en expédition ils devaient franchir les fleuves à la nage; chez les Chinois, elle n’est qu’un embarras, un luxe coûteux, car on ne peut la tresser soi-même, et un refuge aux parasites chez beaucoup; l’élégance exige que la queue descende jusqu’aux talons, on l’allonge donc avec des cordonnets de soie noire ou blanche en temps de deuil (le blanc est la couleur funèbre).
Les femmes portent les cheveux nattés, tressés de diverses façons, retenus par des épingles et des bijoux, agglutinés par des cosmétiques. L’échafaudage de la coiffure est très-
compliqué; on le construit tous les deux ou trois jours seulement en prenant des précautions infinies pour ne pas le déranger pendant la nuit. La coiffure indique chez la femme sa position sociale, jeune fille, nubile, fiancée, femme mariée, grand’môre, etc. elle est un prétexte à ornements de fleurs artificielles, de bijoux, de perles, de pierreries chez les élégantes. De même, l’âge de l’enfant fait varier sa coiffure ; rasé jusqu’à un an, il porte une queue à droite, puis une à gauche, puis trois; à sept ans, il adopte la mode masculine.
Les bonzes et les lamas, les religieuses boudhiques se rasent la tête. — La barbe, en général peu fournie, est rasée chez tous les jeunes gens; à partir de vingt-cinq ans, ils portent la moustache et la mouche, enfin la barbe au menton, lorsqu’ils sont chefs de famille.
L’industrie des barbiers est très-florissante à Pékin, elle s’exerce généralement en plein vent; le parasitisme est évidemment favorisé par cette promiscuité des ustensiles de toilette ; il est très fréquent sous toutes ses formes.
L’usage des bains est assez répandu à Pékin, moins cependant que dans l’Asie musulmane, où les ablutions font partie des prescriptions religieuses. Dans tous les quartiers se trouvent des établissements de bains un peu primitifs, où la piscine consiste en une sorte de cuve de quelques mètres carrés, d’une profondeur de deux pieds, au-dessous de laquelle se trouve le foyer. Le fond de la piscine est toujours à une température élevée; on ne peut guère s’y tenir; pour parer à cet inconvénient, le client reste assis ou à califourchon sur des planches passant d’un côté à l’autre de le cuve et laisse traîner les jambes dans l’eau; à vrai dire, la tout consiste moins dans un bain que dans une ablution d’eau chaude.
L’eau de la piscine est renouvelée deux fois seulement pendant le courant delà journée; je laisse à penser ce qu’elle
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doit être après quelques heures. Il règne dans la salle une atmosphère nauséabonde; le bain est recouvert d'une couche limoneuse infecte, mais le Chinois n’est pas dégoûté pour si peu.— Il est à remarquer que les bains à Pékin sont ouverts aux hommes seuls, et l’étranger ne peut avoir comme au Japon le spectacle de bains communs où les deux sexes se mêlent sans vêtements comme sans mauvaises pensées. — Les femmes font leurs ablutions à domicile et sont très-scrupuleuses de leur toilette spéciale.
En général, la Chinoise a soin de sa personne; elle est infiniment plus propre que l’homme et dans un but de coquetterie abuse des cosmétiques, en particulier des fards à base de plomb qui lui donnent un aspect de pastel et ne laissent pas que d’agir sur la santé. Dans le Sud, cet usage est plus répandu que dans le Nord, et les accidents d’intoxication, quoique très-connus de tous, ne peuvent empêcher les dames d’obéir aux exigences de la mode.
Les ongles sont un véritable objet de luxe; en les laissant croître outre mesure, une femme témoigne que ses blanches mains ne se livrent à aucun travail manuel ; les plus riches les emprisonnent dans des étuis d'or et d’argent et mettent une certaine coquetterie à faire résonner le métal en remuant les doigts. Quelques hommes imitent cette mode, leurs ongles dépassent ainsi de 3 et k centimètres la pulpe du doigt. Cet usage n’est que gênant, car ceux qui l’adoptent recherchent une rigoureuse propreté.
Dé formation des pieds. — Il est un usage sur lequel la curiosité de l’Occident a été de tous temps éveillée et dont l’explication n’a jamais été donnée d’une façon satisfaisante : je veux parler de l’usage de la déformation des pieds. Dans les descriptions de la Chine, on a souvent écrit sur ce sujet; si, après tant d’autres, je viens encore en parler, c’est que, placé dans des conditions spécialement favorables à Pékin, j’ai pu être mis en rapport avec des femmes
et des jeunes filles et surmonter la répulsion qu’elles ont à laisser voir leurs pieds. Personne, pas même le mari, ne doit voir le pied déchaussé de sa femme; c’est là que leur pudeur a placé ce qu’en Europe on est habitué à voir respecter dans d’autres parties du corps;- on le comprendra facilement d’après ce que je dirai sur l’origine et les effets de cette habitude. Néanmoins, ma double qualité d’étranger et de médecin, c’est-à-dire d’homme sans conséquence, m’a permis d’avoir moins de scrupules, cela cependant sur des femmes réputées honnêtes. J’ai pu voir le pied de l’enfant avant la déformation, pendant la période des manœuvres, et enfin celui de la femme adulte.
La déformation du pied, constituant ce que les Chinois ont nommé « Lys dorés, — Ornements de l’appartement intérieur, » etc... est loin d’être également répandue dans tout l’empire; dans les provinces méridionales, elle constitue à peu près la règle pour les classes aisées; dans le Nord et à Pékin surtout, le voisinage des Tartares auxquels elle est interdite, la misère plus répandue la rendent beaucoup plus rare. De plus, il y a pour ainsi dire un mode de déformation spécial à chaque province, et c’est surtout dans le Kouang-si et le Kouang-toung que l’on en trouve les plus beaux spécimens. Cependant, partout les familles essentiellement chinoises et riches se donnent ce luxe qui promet à leurs filles de plus beaux partis.
J’admettrai deux grandes divisions dans la nature de la déformation.
Dans l’une, les orteils sont fléchis sous la pointe du pied, le pouce restant libre; la face plantaire forme une forte concavité inférieure, plus ou moins remplie par du tissu cellulaire; de plus, le calcanéum change de direction: d’horizontal il devient vertical. De là, tous les désordres produits dans l’articulation du tarse. C’est le pied géné-
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râlement décrit, celui dont on possède en France des échantillons.
Mais c’est là le maximum de la déformation, c’est celle qui se rapproche le plus de l’idéal; c’est, dans le Nord, la forme la plus rare. En général, on n’y observe qu’un premier degré de la déformation, c’est-à-dire la flexion des quatre derniers orteils sous la plante, sans changement de direction du calcanéum. Par un bandage maintenu fort serré, on a produit un raccourcissement de tout le pied, une sorte de tassement antéro-postérieur des os du tarse, une exagération de la voûte, mais le calcanéum est resté intact. Si nous ajoutons que les Chinoises ont les extrémités élégantes et bien prises, on comprendra que l’on puisse obtenir des pieds fort petits sans faire basculer le calcanéum.
Cette demi-déformation est une sorte de moyen terme permettant à la femme de joindre aux exigences de la coquetterie celles du travail et d’une locomotion forcée.
Telles sont les lésions osseuses. Les parties molles ont dû se plier aux exigences de la compression; elles sont atrophiées sur l’avant-pied, et, au contraire, ont en partie comblé en dessous la voûte exagérée de la face plantaire. La peau qui les recouvre est souvent rouge, plus ou moins érythémateuse, quelquefois même ulcérée; mais, pour ma part, je n’ai pas observé ces ulcérations profondes, cette suppuration fétide que l’on a signalées plusieurs fois.
Le mode de déambulation est essentiellement modifié; les mouvements de l’articulation tibio-tarsienne devenant à peu près nuis, les muscles fléchisseurs et extenseurs du pied ont dû s’atrophier ; c’est, en effet, ce qui se produit : la jambe prend la forme d’un tronc de cône. D’un autre côté, les mouvements de l’articulation du genou sont, pendant la marche, intimement liés à ceux du pied; ceux-ci ne se faisant plus, certains muscles de la cuisse ont dû diminuer d’autant.
Le mouvement de progression se produit essentiellement par l’articulation coxo-fémorale, et l’on ne saurait mieux comparer ce phénomène qu’à ce l’on observe chez un amputé des deux cuisses ; chez lui, comme chez la femme chinoise, la moitié du membre inférieur est transformée en une masse rigide; du pilon classique de l’amputé à la jambe chinoise, il n’y a que la différence d’une articulation, absente chez l’un, presque inutile à l’autre, pour la marche tout au moins.
De semblables modifications ne peuvent évidemment être apportées dans les organes de la locomotion sans déterminer des accidents, quelquefois graves, sur le pied lui-même, sans amener même un retentissement dans tout l’organisme. Mais, par suite de la tolérance traumatique de la race chinoise dont les exemples sont fréquents, ces accidents sont moins communs qu’on ne pourrait le croire à priori ; ils ne se rencontrent guère que chez des scrofuleuses. Le scaphoïde, vivement pressé entre l’astragale et les cunéiformes, soulevé par le mouvement de bascule du calcanéum, est tout d’abord atteint ; dans cinq cas remarquables que j’ai pu observer, il y avait lésion de cet os, mais il n’était pas le seul malade, et, dans l’un d’eux, toute la deuxième rangée du tarse participait à la nécrose.
L’instabilité forcée qu’occasionne cette déformation chez la femme la prédispose singulièrement aux chutes de toute nature, aux entorses, aux fractures de la jambe. Il est certain que les os aussi ont participé à l’atrophie générale du membre ; cette disposition, démontrée par quelques pièces anatomiques, faciliterait encore les lésions traumatiques.
Les femmes chinoises des classes aisées, vivant dans des conditions hygiéniques relativement bonnes, sont, cependant, généralement anémiques, disposées aux engorgements glandulaires, plus souvent scrofuleuses que les hommes de la même classe. Il est fort probable que si la déformation
du pied n’en est pas la cause directe, tout au moins le défaut d’exercice qu’elle entraîne y prédispose singulièrement, en servant d’auxiliaire aux autres causes débilitantes.
Nous verrons plus loin que, pour maintenir le pied toujours petit, il faut, môme chez la femme adulte, continuer la compression. Il serait assez curieux de suivre la marche inverse, de relâcher peu à peu le bandage, de le supprimer tout à fait et de chercher à ramener le pied à l’état normal. De semblables essais ont été faits sous mes yeux à l’établissement des sœurs de charité à Pékin; chez quelquesunes des enfants confiées à leurs soins, et chez lesquelles la compression avait été commencée, on n’a eu qu’à enlever les bandages pour voir en quelques semaines le pied reprendre sa forme primitive; les sœurs doivent être trèscirconspectes en pareille matière, car, en agir ainsi, c’est presque condamner l’enfant à un célibat perpétuel.
Les sœurs emploient, pour le service des enfants, un certain nombre de femmes chrétiennes, qui, sous le nom de et vierges », se consacrent au service des pauvres, à l’éducation des jeunes filles et aux divers besoins de la communauté. Les unes sont Tartares, les autres Chinoises; on a tenté chez ces dernières d’abolir le petit pied. Jusqu’à présent, soit attachement instinctif à cette ancienne coutume, soit crainte de la gêne qu’un commencement d’essai avait naturellement amenée, elles n’ont pas voulu y renoncer; il est à croire, du reste, que si l’on parvient à abolir l’usage de la déformation, il sera inutile de tenter un traitement pour les adultes, et que l’on devra se borner à faire supprimer la compression pour la génération future.
Dans les familles riches, dans celles qui veulent faire acquérir à leurs filles un renom de beauté, on ne commence guère les manœuvres avant l’âge de quatre ans; chez d’autres, la petite fille conserve le£ pieds libres jusque vers six à sept ans. Pendant les premières années, on chausse le
pied, comme celui des jeunes garçons, d’une large pantoufle dont la partie antérieure, presque rectangulaire, est beaucoup plus large que le talon. Enfin, l’époque est venue : tantôt la mère se charge elle-même de l’opération, d’autres fois elle abandonne ce soin à des femmes spéciales, remplissant auprès des dames le rôle de médecins intimes, de sages-femmes, d’entremetteuses quelquefois ; les grandes familles en ont ainsi une ou plusieurs dans leur domesticité.
On commence à masser le pied, à fléchir plus ou moins les derniers orteils, à les maintenir dans cette position par un bandage en huit de chiffre. Ce bandage, que j’ai vu exécuter plusieurs fois devant moi, se fait avec une bande de coton ou de soie de 5 à 6 centimètres et plus de large, de 1 mètre à lm,50 de long; on applique le chef initial de la bande sur le bord interne du pied, au niveau de l’articulation tarsienne du premier métatarsien, on porte la bande sur les quatre derniers orteils, laissant le pouce libre, puis sous la plante du pied; on la relève sur le coude-pied pour former une anse derrière le calcanéum, en ayant soin de l’appliquer sur la tête de l’os, non au-dessus; on revient au point de départ pour continuer de la même façon; en un mot, on fait un huit de chiffre dont l’entre- ■ croisement se trouve sur le bord interne du pied. Au-dessus de cette première bande, on en place une seconde, destinée surtout à la maintenir, et l’on arrête par quelques points de couture.
Le mode d’application du bandage ne varie pas pendant toute la période des manœuvres.
En étudiant son effet, on constate qu’il produit deux résultats : 1° flexion des quatre derniers orteils et torsion sous la plante du pied des métatarsiens correspondants; 2° tassement antéro-postérieur du pied par son point d’appui sur
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le calcanéum, peut-être déjà, mais à un faible degré, exagération de la concavité plantaire.
Pendant les premiers temps, le bandage est médiocrement serré, peu à peu l’on en augmente la tension. A chaque nouvelle application, qui se renouvelle au moins tous les jours, on laisse quelques instants le pied à nu, on le lave et on le frictionne avec l’alcool de sorgho. L’oubli de cette précaution contribue puissamment à faire naître les ulcérations dont nous avons parlé plus haut.
A cette époque, la chaussure de l’enfant consiste en une bottine dont l’extrémité se rétrécit peu à peu et arrive enfin à être complètement pointue; l’étoffe remonte assez haut et se réunit en avant par un lacet. La semelle est plate, sans talon , comme celle d’une pantoufle.
Par ces seuls moyens, on arrive à produire le pied vulgaire, que nous avons décrit plus haut comme le plus commun dans le Nord, le seul usité par les classes pauvres. Mais il en faut continuer l’usage, sous peine de perdre le fruit des premiers efforts; la jeune fille, la femme s’appliquent leurs bandages avec régularité; là, ainsi qu’en beaucoup de choses, si l’on n’acquiert pas, on perd. La chaussure reste toujours la même comme forme, elle varie seulement de dimension avec la croissance du pied, car il n’y a pas arrêt absolu de développement de ce membre, mais seulement perversion.
Si la mère veut donner à sa fille un pied encore plus élégant, elle a recours à d’autres procédés. Lorsque le premier degré est bien établi, que la flexion des orteils est permanente, on commence à exercer un massage énergique, puis on place sous la face plantaire un morceau de métal de forme demi-cylindrique et d’un volume proportionné à celui du pied; on applique le bandage en huit par dessus le tout, en le mainteqant fortement et en portant les entrecroisements non plus sur le bord interne du pied mais sous la face plantaire.
Le rôle de ce corps, placé et maintenu en ce point, est facile à comprendre : le point d'appui doit être considéré comme pris sur le demi- cylindre métallique et sur la masse osseuse centrale du pied ; les points mobiles sont d’une part le calcanéum, de l’autre les orteils, qui tendent à se rapprocher en basculant autour d’un centre; si l’on veut encore, on peut considérer les orteils, les métatarsiens et le demi-cylindre comme point d’appui fixe; la partie postérieure du calcanéum sera le point mobile. Dans tous les cas, cet os sera sollicité à changer de direction et à devenir plus ou moins vertical, d’horizontal qu’il est normalement.
Lorsqu’un certain résultat a été obtenu, on n'a qu’à por- * ter les tours débandé sur lecalcanéum lui-même par-dessus l’insertion du triceps jambier et l’on augmente ainsi l’action du bandage. Enfin, pour s’opposer à la contraction de ce muscle qui agirait en sens inverse, on entoure quelque fois la jambe de plusieurs tours de bande assez serrés.
Un puissant moyen employé pour arriver au résultat cherché se trouve encore dans le massage. La mère, appuyant sur son genou la face inférieure du demi-cylindre de métal, saisit d’une main le calcanéum, de l’autre la partie antérieure du pied de l’enfant et s’efforce de le plier. On dit que, dans ces efforts, elle produit quelquefois une fracture (une luxation?) des os du tarse; que, si elle n’y parvient pas, elle frappe avec un caillou sur la face dorsale jusqu'à ce que la lésion se produise. Enfin, dans certaines provinces, il serait d’usage d’enlever un os, probablement le scaphoïde, lorsque celui-ci, faisant saillie apres des manœuvres nombreuses, sans doute fracturé déjà, rend possible une opération que jamais les Chinois ne pratiqueraient sans cela.
Dès le début de cette seconde période, on a substitué à la chaussure à semelle plate une bottine dont la semelle est
ÉTUDE D’HYGIÈNE
fortement convexe. Cette bottine aide d’abord, puis maintient chez les adultes la concavité de la face plantaire.
En résumé, de même que je crois devoir admettre deux degrés de déformation, je reconnais deux degrés de manœuvres. Dans le premier degré, flexion des quatre orteils sous la plante du pied, tassement d’avant en arrière, obtenus par les bandages. Dans le second degré (supposant le succès du premier), bascule du calcanéum, diminution énorme de la longueur du membre, exagération de la voûte plantaire obtenus par le bandage, aidé du demi-cylindre de métal, le massage et les efforts exercés aux deux extrémités du pied.
Je ne saurais entrer ici dans une étude, fort curieuse peut-être, fort longue tout au moins, sur les origines présumées, sur les causes premières de l’usage de cette déformation du pied des femmes en Chine. D’autres ont fait ces recherches sans arriver à établir des preuves certaines en faveur de telle ou telle des versions données jusqu’à ce jour. C’est ainsi que l’on raconté qu’une Impératrice, illustre par ses vices, et pied-bot de naissance, vivant vers l’an 1100 avant Jésus-Christ, aurait voulu que toutes les femmes de l’empire participassent à sa difformité. Mais cette origine n’est que traditionnelle, puisqu’elle remonte à une époque antérieure à la destruction des livres chinois, sous la dynastie de Tsin, 300 ans avant Jésus-Christ.
On dit aussi que les Chinois déforment les pieds des femmes pour les confiner à la maison, les rendre moins volages. Cependant, à l’inverse des pays musulmans, les femmes ne sont en aucune façon recluses ni voilées. Les dames du harem se promènent journellement en voitures et ne se cachent pas.
Je crois que l’on peut plutôt arriver à une probabilité par l’étude actuelle du fait. Cela encore ne laisse pas que d'être
fort difficile, car parler à un Chinois du pied de sa femme équivaut aux plus graves indécences en Europe.
La petitesse du pied est le critérium, je ne dirai pas de la beauté, mais de la valeur commerciale d’une femme. Le mariage chinois se concluant exclusivement par les parents et sans que le futur mari voie sa fiancée, il ne peut être question d’affection; de plus, comme dans presque tous les pays d’Asie, la famille de la femme reçoit une somme d’argent proportionnée à la richesse des deux familles. Le mariage, à ce titre, devient une affaire ; la femme n’est pas la compagne de l’homme, mais un objetde luxe ou d’utilité, et le soulier de la jeune fille, exhibé devant les parents du mari, est un des arguments décisifs employés lors de la discussion de la somme à payer.
Pour qui connaît le degré de lubricité des Chinois, il est évident qu’ils attachent une idée de cette nature à la petitesse du pied ; c’est un fait avéré par les gens les plus au courant des mœurs chinoises, par des Chinois même. Regarder le pied de la femme qui passe dans la rue est une suprême inconvenance; en parler ne se fait pas entre gens bien élevés. Dans les peintures chinoises, jamais on ne représente le pied d’une femme; toujours la robe le cache; il en est tout autrement dans certains albums de nature plus que légère que l’on fait circuler à la fin du repas. Lorsqu’un chrétien se confesse, s’il ne s’en accuse lui-même, le missionnaire ne manque pas de lui demander s’il a regardé le pied des femmes. Enfin, on assure que la vue et le toucher de souliers petits et coquets sont l’une des jouissances de ceux auxquels la nature affaiblie refuse d’autres plaisirs. Tous ces faits et bien d’autres encore démontrent que la cause de ce détestable usage réside dans une idée de lubricité qu’y attachent les Chinois.
Il est fort curieux de rechercher jusqu’à quel point la physiologie donne raison à cette idée.
MORÀCHE. 7
ÉTPPP P’iIYGIÈNE.
Un se trouve à Pékin en présence de deux races de femmes, les Tartares et les Chinoises. Les unes ont le pied normal, les autres le pied déformé. Existe-t-il une différence analogue dans la conformation des organes génitaux? On comprend que la solution de celte question ne laisse pas que d’être assez difficile. Cependant j’ai toujours trouvé chez la Chinoise un mont de Vénus réellement hypertrophié; il forme qne forte saillie séparée de l’abdomen par un repli profond. Les grandes lèvres sont également plus volumineuses, mais il ne semble pas que cet -excès de nutrition porte sur le canal du vagin lui-même ; cet organe présente les variations ordinaires et plusieurs fois, même chez des syphilitiques, le spéculum pénétrait avec difficulté. Chez les femmes tartares, la région était parfaitement normale. 11 est fort probable que cette hypertrophie est due à la déformation du pied, et il est certain que les Chinois croient produire un effet de cette nature en comprimant le pied des femmes; peut-être imitent-ils en cela les procédés employés en horticulture, où l’on sacrifie certaines branches pour en nourrir d’autres. Quant à l’idée première qui les pousse, au mérite qu’ils attachent à cette formule, on se l’explique difficilement, et libre carrière est ouverte à l’imaginafion.
On comprend alors leur répugnance à en parler, l’inconvenance à regarderies pieds des femmes, les questions du confessionnal, etc... Encore un mot pour terminer l’ébauche de cette question. Les Chinois sont-ils prêts à y renoncer? Plusieurs empereurs de la dynastie tartare ont rendu des décrets pour défendre aux Chinois de mutilerleurs femmes ; les décrets sont restés lettre morte.
Les Tartares auraient eux-mêmes adopté cet usage si l’on n’y avait mis opposition en n’acceptant au palais, depuis la première Impératrice jusqu’à la dernière des suivantes (qui sont toutes de familles tartares), que des femmes au grand
pied, et s’il n’avait été enjoint aux fonctionnaires de n’épouser que des Tartares ou des Chinoises au pied non mutilé.
Enfin, les évêques, agissant sur les chrétiens avec bien plus de force morale que l’Empereur, ont flétri et proscrit cet usage dans plusieurs mandements. Ils n’ont obtenu des succès partiels que chez quelques Chinois établis en Mongolie.
Malgré tous ces efforts, on n’en continue pas moins à torturer les pieds, et l’on continuera jusqu’au jour où le Chinois comprendra que la femme n’existe pas pour être à l’homme un instrument h plaisir, mais pour être sa compagne et son égale, jusqu’au jour enfin où la femme aura pris rang dans la société.
Usage de l’opium. — Bien plus encore que l’usage de la déformation des pieds, il en est un autre, dont l’étude s’impose fatalement lorsqu’il est traité des mœurs de l’empire chinois ; cet usage c’est celui de l’opium.
La question de l’opium a eu le privilège de passionner les esprits en Europe presque au même titre que l’esclavage ; elle a donné son nom à une guerre, celle que les Anglais durent faire à la Chine en 1840, pour des raisons multiples, où l’opium ne jouait qu’un rôle secondaire, et qui néanmoins prit en Europe, en France surtout, le nom de guerre de l’opium. On a beaucoup écrit, plus encore discuté sur l’opium en Chine. Attaquée avec violence, défendue parfois avec hypocrisie, cette question paraît être entrée dans une période de calme favorable à une étude impartiale. Elle est double, car elle présente une question de principe, de droit international dont nous ne pouvons parler ici; elle intéresse à d’autres titres le médecin et l’hygiéniste, et nous devons nous y arrêter quelques instants.
A ce point de vue, l’usage de l’opium a été étudié de la façon la plus complète depuis vingt ans par les missionnaires anglais et américains, par les médecins qu’ils atta
étude d’hygiéne.
chent à leur œuvre; presque tout ce que l’on a écrit depuis a été plus ou moins puisé dans ces travaux (1). — Il est donc superflu d’indiquer ici les noms de tous ceux qui ont repris plus tard la question; tous, à peu près, ont émis les mêmes idées et sont tombés dans quelques erreurs inévitables, provenant du manque d’expérience personnelle. Néanmoins il convient de signaler une récente étude d’un médecin militaire de l’expédition de Chine, le docteur Libermann. Notre honorable collègue a présenté un résumé complet de la question, il l’a enrichi de rapprochements ingénieux en comparant l’abus de l’opium à l’abus de l’alcool ; mais, basant ses conclusions sur des observations, dans notre opinion, très-discutables, il a été un peu absolu, sinon partial dans ses appréciations (2).
L’usage de fumer l’opium ne remonte en Chine qu’à une centaine d’années, et s’attache au nom de Wheler, viceprésident des Indes qui le premier tenta l’importation vers 17à0, et lit ainsi prendre aux Chinois une habitude existant déjà dans l’Inde et la Perse. — En 1798, l’importation se montait à /il 7 2 caisses de 70 à 80 kilogrammes d’opium chacune, soit 292 à 333 tonnes de 1000 kilogr. — Les relevés statistiques des douanes impériales chinoises nous donnent actuellement les chiffres suivants : Il a été importé en opium de Malwa, Patna, Benarès, Turquie et Perse, en 1863, 50 087 piculs (poids chinois de 60kil°sr-,à78),
(1) Le Chinese Repository, collection publiée à Canton, est le monument le plus complet de tout ce qui a trait à la Chine moderne et à son histoire. Abandonnée à la suite des grandes perturbations qui ont agité la colonie européenne de Chine depuis 1858, la rédaction en a été reprise sous le titre de Chinese and Japanese repository. — Avec les mémoires publiés par les Jésuites au xvme siècle, le Chinese repository est la source où ont puisé les auteurs de presque tous les ouvrages publiés sur la Chine.
( (2) Libermann, Recherches sur l’usage de la fumée d’opium en Chine.
Recueil des mémoires de médecine militaire, 3° série, t. VIII. 1862.)
soit 3029 tonnes; en 1864... 52 083 piculs, soit 3151 tonnes; en 1865... 56133 piculs... soit 3396 tonnes; et enfin en 1866... 64. 516 picals, soit 3903 tonnes (1).
Ces chiffres, d’origine indiscutable, nous montrent que la consommation de l’opium en Chine est montée depuis 1792 de 333 tonnes à 3903; elle a plus que décuplé, et déplus, elle suit encore une progression croissante, parfaitement visible dans les chiffres d’importation des quatre dernières années. Pour connaître exactement la totalité de l’opium fumé en Chine, il faudrait y ajouter le chiffre représenté par la production indigène, et ce chiffre doit être considérable. La culture du pavot réussit fort bien dans beaucoup de districts du centre, les produits sont moins purs que ceux du pavot de l’Inde, mais les prix en sont beaucoup moins élevés et la basse classe en fait presque uniquement usage.
On a cherché à établir le nombre des fumeurs d’opium en Chine, cette tâche est illusoire ; tout est approximation et hypothèse dans un pareil calcul, il ne convient donc pas de s’y arrêter. On peut dire avec grande probabilité que, surtout à Pékin, l’opium est aussi répandu que le tabac en France, que tous les adultes à peu près en font usage à des degrés différents; habitude quotidienne ou exception, chacun paye son tribut à l’opium. Fumer l'opium est en général regardé comme un luxe, légèrement entaché de vice, mais de ces vices dont on ne rougit pas trop si l’on n’en fait pas abus; c’est le complément indispensable de toute fête un peu prolongée. On va fumer l’opium au théâtre, dans les maisons de prostitution ; le grand seigneur s’enferme dans son appartement en compagnie d’une ou plusieurs concubines; le misérable va satisfaire sa passion dans les pauvres boutiques à opium..., c’est là l’abus; car une fois
(1) Relevé sur les tableaux du Reports on trade by the foreign commissioners at the ports in China». t> etc., for the year 1866. London,
ÊTUT)E D’nYGlÈNE.
installé dans cos conditions avec sa pipe et de l’opium à discrétion, le fumeur ne s’arrête que lorsqu’il tombe endormi. A côté de. cela, l’immense majorité des consommateurs se contente de fumer de temps en temps, pour ranimer les esprits endormis, avant un travail intellectuel, avant une conversation d’affaires, après la conclusion d’un marché.
Èn interrogeant nombre de Chinois sur leur consommation quotidienne, on arrive à calculer approximativement la ration moyenne; elle varie à Pékin de 1 gramme à 50 et 60 environ; mais ces derniers chiffres doiventêtre considérés comme très-rares; on est déjà un fumeur passionné lorsqu’on consomme 6 à 7 grammes par jour.
Le prix de l’opium varie avec la qualité; à l’état brut, il coûte 30 centimes le i (sien, c’est-à-dire les 3 grammes et demi; réduit à l’état d’extrait par dissolution aqueuse et évaporation, la môme quantité se payeà5 centimes ; enfin les fumeurs indigents recherchent les produits de rebuts qu’ils mélangent aux cendres de pipes ; on achète ce mélange, 15 centimes le tsien. Ces prix sont relativement élevés, car l’argent représente plus de valeur en Chine qu’en Europe, * et l’on voit que l’usage de l’opium est tout d’abord préjudiciable à la bourse des fumeurs. — Ceux qui se sont complètement laissés aller au vice sacrifient tout pour se procurer la jouissance désirée; comme les ivrognes en Europe, ils foulent aux pieds sentiments, devoirs sociaux, devoirs de famille ; ils vont jusqu’au crime, et plus d’un vol à main armée n’a pas d’autre but; — mais y a-t-il dans ce vice plus que dans un autre et ne voit-on pas les mêmes faits se produire en Europe pour la satisfaction de leur passion, chez les malheureux adonnés à l’alcool ; aux États-Unis surtout, où l’alcoolisme , ses effets, sa destruction, s’imposent comme problème social, n’en est-il pas de même ; n’a-t-on pas dû élever des asiles spéciaux! pour y séquestrer les
ivrognes et les guérir par l’impossibilité absolue de satisfaire leur passion?
Physiologiquement, les effets de l’opium varient, on le conçoit, avec la dose; tout d’abord, une période d’initiation analogue à celle du tabac n’arrête non plus personne; elle est rapidement surmontée et le fumeur s’habitue à rechercher dans la fumée une excitation, dont peut-être son système nerveux, essentiellement dépressible, éprouve un besoin absolu; remarquons en effet queles alcooliques, quoique entrant dans l’alimentation, ne sont pas en Chine d’un usage aussi général qu’en France, par exemple, où nous avons le privilège de posséder une boisson alcoolique parfaite, le vin, dont on risque peu de faire abus, et dont il faut consommer beaucoup pour arriver à une dose toxique.-— Aussi est- il de règle que les pays vinicoles sont ceux où l’alcoolisme est le plus rare. — En Chine, il est tout à fait exceptionnel; il est remplacé par l’opium.
La période pendant laquelle le Chinois consomme l’opium sans en faire abus peut être très-longue, elle est compatible avec une parfaite santé, avec toute la rectitude de l’intelligence. — Il est certain, pour ne prendre qu’un exemple, que tous les grands fonctionnaires et les lettrés en font usage; cependant ils sont parfaitement à la hauteur de leurs fonctions ; leur intelligence est très-développée; ils ont une finesse, uneélégance de manières dont on est frappé lorsqu’on a vécu quelque temps avec eux; la vieillesse n’arrive pas chez eux avant l’âge, et pendant de longues années ils conservent, sinon la vigueur matérielle de la jeunesse, au moins les qualités de l’âge mûr.
Rien ne peut nous démontrer qu’un usage modéré de l’opium est réellement nuisible. De même que le système nerveux s’habitue à la nicotine, de même il supporte probablement à dose modérée les alcaloïdes de l’opium. — On dit que les fumeurs d’opium sont rapidement dyspep-
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tiques ; cela est logique, cela est vrai, mais c’est encore à l’abus qu’il faut s’en prendre, non à l’usage modéré.
Si, malheureusement, le fumeur se laisse aller à une pente peut-être bien glissante, si, pour ressentir les mêmes effets, il force de plus en plus les doses, les fonctions digestives d’abord, puis à leur tour les fonctions cérébrales, intelligence et innervation, en ressentiront les effets. — 11 se passe en cela le même ordre de faits que dans l’alcoolisme; dès lors, il est naturel de supposer que l’action est à peu près identique; peut-être, cependant, les troubles restent-ils plus longtemps limités dans les fonctions dénutrition. Il n’est pas rare de rencontrer des fumeurs d’opium, depuis des années réduits à une maigreur caractéristique, atteints de dyspepsie extrême, dont l’intelligence, un peu lente peutêtre, se réveille néanmoins très-bien sous l’influence de l’opium et qui, dans cet état d'excitation, produisent un travail intellectuel prolongé. — Tôt ou tard, cependant, ils tombent dans une période semblable à l’alcoolisme chronique, avec mêmes phénomènes généraux, attaques convulsives et enfin paralysie générale.
Ces faits ont été fréquemment indiqués; ils sont parfaitement vrais; mais ce qui l’est moins c’est ce tableau de fantaisie où l’on montre à l’Europe tout un peuple en voie d’atrophie morale, se livrant de gaieté de cœur à un poison auquel on rapporte tous les crimes commis, toutes les turpitudes sociales, et même les fautes politiques. A en croire les observateurs pessimistes, la Chine serait en train de dégénérer au physique comme au moral; il n’y a pas un siècle que l'opium a été introduit dans le pays, et déjà l’on pourrait prévoir le moment où le Chinois disparaîtra comme peuple, pour tomber dans un élat d’abrutissement voisin de la bestialité.
Je ne sais ce que l’avenir réserve à la Chine; elle est en pleine crise en effet, elle subit peutj-être cette loi fatale et
mystérieuse qui fait disparaître les anciennes civilisations devant l’Europe envahissante. Mais on peut être tranquille : la Chine politique peut se diviser, la race ne court aucun danger; elle aune exubérance de vitalité qui résiste à tout,, aux épidémies comme aux massacres ; elle fait des enfants en nombre tel que le sol est insuffisant à les nourrir et que l’émigration s’impose comme nécessité absolue. Les alliances de race contractées avec des Européens, des Malais, des Indiens de l’Amérique, des Kannakes de l’Océanie, sont fécondes; les métis de Chinois auront bientôt entre les mains tout le commerce de l’Océanie.
Ce ne sont pas là les phénomènes précurseurs de la disparition d’une race. — L’alcoolisme, le tabac, ont été accusés d’amener des résultats aussi désastreux ; les États-Unis où l’on boit et Ton use du tabac bien plus qu’en Europe, sont-ils prêts à décroître; et la France elle-même, s’il est vrai qu’elle dégénère physiquement, ce que nous ne saurions admettre en aucune façon, ne le devrait-elle pas plutôt au travail exagéré imposé à l’intelligence, alors que l’on néglige trop la machine elle-même?
En résumé, nous n’avons voulu envisager ici qu’un point de la question de l’opium, les détails en sont suffisamment décrits ailleurs; nous avons voulu émettre l’idée que, si l’abus de l’opium peut amener et amène exceptionnellement des désordres graves dans les fonctions matérielles ou intellectuelles, c’est au même titre que l’alcool dans d’autres contrées ; pas plus que celui-ci, l’opium, pris à dose modérée, n’influe sur les qualités, sur le développement d’une race. Peut-être même faut-il croire que si l’opium a réussi en Chine, c’est qu’il répond à un besoin, que le système nerveux de l’Asiatique demande une excitation quelconque. Pas plus que le tabac en Europe, l’opium en Chine ne serait simplement qu’une mode ou un caprice; si c’était cela,
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l’un et l’autre tomberaient, tandis que leur usage s’étend de plus en plus.
La fumée de l’opium peut être utilisée dans la thérapeutique; les médecins chinois la prescrivent fréquemment pour combattre la douleur, en particulier dans le rhumatisme et autres affections douloureuses; ils s’en servent aussi comme antipériodique dans les accès dé fièvre intermittente; celte pratique est logique, elle a un certain succès. Récemment un de nos collègues, M. le docteur Armand, a soumis à l’Académie de médecine (1) une étude fort intéressante sur cette question ; il conseille la fumée d’opium dans certaines affections des voies respiratoires et, s’appuyant sur des observations assez nombreuses, invite les praticiens à reprendre ces essais. Nous sommes convaincu qu’à l’occasion on peut avoir recours à cette méthode, mais si la thérapeutique la conseille, l’hygiène doit-elle la permettre? N’est-il pas à craindre que nous engagerions de la sorte les malades à continuer après guérison? Il en est souvent ainsi en Chine et bien des fumeurs, ayant commencé l’opium comme médicament, n’ont pu ensuite s’en déshabituer. Il est vrai d’ajouter que le commerce de l’opium est libre en Chine, tandis qu’en France il restera soumis aux règlements spéciaux des substances toxiques.
Faire perdre à un fumeur l’usage de l’opium, est aussi difficile que guérir un alcoolisant; on y parvient cependant et les missionnaires-médecins anglais ont beaucoup de succès de ce genre. La première indication consiste à supprimer la pipe à opium en la remplaçant par l’usage de l’opium à l’intérieur, associé au camphre; à donner des astringents pour combattre la diarrhée qui se manifeste toujours dans ce cas ; on diminue peu à peu la quantité d’opium et l’on
(1) Voyez Armand, Bulletin de l’Académie de médecine. Paris, 1868, t. XXXIII, p. 1105.
PÉKIN ET SES HABITANTS. 1Ui
institue un traitement reconstituant; les moyens moraux jouent aussi un rôle considérable dans le traitement, et il faut de la part du malade une volonté bien énergique pour
espérer le succès.
yni. — La misère à Pékin.
La misère sous toutes ses formes est la plaie vive des sociétés. Si, malgré des effets continus, malgré le haut degre de civilisation où l’Europe est parvenue, elle voit encore se dresser devant elle le problème du paupérisme, combien la société asiatique, moins avancée dans la voie de la civilisation, ne doit-elle pas en être entachée 1 La misère existe partout en Chine, elle tient en grande partie au défaut d’équilibre manifeste entre la production du sol et le chi re exagéré de la population. On ne saurait, comme dans certaines contrées, invoquer l’absence de cultures, la présence de terrains encore en friche; le sol de la Chine rend tout ce qu’il peut, et le moindre coin est utilisé. La misère est encore accidentellement accrue par les insurrections comme celles des Taë-pings; sous une apparence politique, elles sont au fond l’insurrection de la faim; des malheureux ne pouvant vivre se réunissent pour piller; de bandes de brigands ils passent à l’état d’armée, et alors parcourent les provinces, ravageant tout sur leur passage, brûlant les maisons, les moissons sur pied, les arbres en fruits; les paysans ruinés, s’ils échappent au massacre, n’ont d’autre ressource que de se joindre aux rebelles et d’aller, eux aussi, porter la terreur dans une province voisine. — En 1862, les Taë-pings s’avancèrent jusqu’à Shanghaï ; plus de deux millions de Chinois vinrent se réfugier à l’abri des concessions européennes, leur nombre et leur misère étaient au-dessus de toute charité possible; le choléra, le typhus y moissonnaient journellement des milliers de victimes, et 1 en-
ÉTUDE D’HYGIÈNE
sevelissement des cadavres devenait presque impossible. — Ce qui s’est passé alors sous nos yeux se reproduit plus encore dans l’intérieur, car les paysans n’ont pas la ressource de se réfugier à l’abri d’une ville; tout tombe devant les bandes formidables des rebelles.
Il y a presque toujours eu des insurrections en Chine. A certaines époques elles se sont plus étendues, on les a dispersées, les bandes se reformaient plus loin ; il en sera longtemps de la sorte, car elles ont pour point de départ la misère, et l’on ne pactise pas avec la faim.
Mendiants. — Aussi longtemps que le gouvernement central a été prospère, qu’il a pu soutenir les Tartares de ses deniers et de distributions en nature, la misère ne pouvait guère s’implanter à Pékin. D’une part les consommateurs, de l’autre les producteurs établissaient entre eux un équilibre favorable qui tend actuellement à se rompre de plus en plus par suite de l’appauvrissement du gouvernement pendant les dernières périodes. D’un autre côté, toute capitale contient toujours un grand nombre de déclassés vivant un peu sur le commun ; à Pékin, le déclassé devient fatalement mendiant. Il en est de môme de tous ceux, hommes ou femmes, dont la prostitution a utilisé la jeunesse; lamaladie, la vieillesse anticipée, sont venues et, déclassés du vice, ils grossissent aussi la foule des mendiants. Enfin, les misérables s’attirent entre eux; tandis que partout en Chine on les abandonne à leur sort, à Pékin le gouvernement vient encore quelque peu à leur secours et y maintient en tous cas un semblant de charité officielle.
La police de Pékin prétend avoir sur ses registres 70 000 mendiants des deux sexes, enrégimentés en sections dont le chef nommé à l’élection est responsable vis-à-vis de l’autorité des faits et gestes de ses administrés. Au-dessus de tous les mendiants se trouve un personnage pris aussi dans leurs rangs qui jouit du titre de « prince ou chef des
mendiants » ; il a pleine autorité sur tout son personnel, et traite directement avec les chefs de la police. Il a surtout mission de régler les querelles toujours nombreuses entre ses sujets, et de déterminer dans quelle partie de la ville chaque section établira son centre d’activité; en cas de crime commis par l’un d’eux, il doit fournir un coupable à l’autorité, à lui de trouver lequel. Le prince des mendiants est une véritable puissance, car s'il dépend entièrement de la police, si même il en fait partie, il conduit néanmoins ses sujets en monarque absolu, et pourrait, en cas d’émeute, jouer avec les siens un rôle décisif.
Lorsque les armées alliées marchaient sur Pékin, on a cru un instant voir l’émeute intérieure s’ajouter au danger du dehors. Un vieux mendiant, entouré de la foule, prophétisait la perte prochaine de l’empire et commençait à exciter les esprits , mais le chef des mendiants fit cause commune avec le pouvoir, et l’exécution immédiate d’une quarantaine des plus compromis calma cette effervescence; elle aurait pu devenir fatale. Quelques jours après, l’armée avait occupé le palais d’Été durant quelques heures; à son départ, des bandes de mendiants entrèrent dans le domaine impérial, et y commencèrent un pillage en règle ; on les arrêta par le même moyen; pendant plusieurs mois on exécuta non -seulement tous ceux trouvés en possession d’objets volés, mais même les marchands qui en avaient acheté.
Pendant la journée, les mendiants errent de porte en porte, quelquefois seuls, quelquefois en troupe, frappant l'un contre l’autre deux morceaux de bambous, et poussant d’agaçantes lamentations; ils forcent, parleur insistance, les habitants de la maison à acheter leur départ; si l’on résiste, ils continuent pendant des heures, s’établissent à l’entrée d’une boutique, entravent la circulation, rendent toute conversation impossible jusqu’à ce que, de guerre lasse, on finisse par céder. — Cette manœuvre est un droit que l’on ne
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saurait leur disputer; ils en ont un autre : A un certainjour de l’automne, les mendiants ont licence de parcourir les marchés, les magasins de grains et de farines, d’y prendre dans les sacs ou les caisses exposées tout ce qui peut tenir dans la main fermée, c’est-à-dire que, par exemple, ils ne peuvent emporter une pièce de viande, un légume, mais simplement une poignée. — Cet impôt n’en est pas moins lourd pour les marchands; ils cherchent bien à s’y soustraire en exposant ce jour-là le moins possible, mais il serait imprudent de faire preuve de trop d’avarice, la boutique serait inévitablement saccagée et la police n’interviendrait pas. Ce pillage organisé dure depuis le coup de canon du matin, réglant l’ouverture des portes, jusqu’à celui du soir qui les ferme, c’est-à-dire environ douze heures.
Cette mendicité reconnue, formant caste, ayant un chef et des lois spéciales, des droits vis-à-vis de la société, présente une grande analogie avec les truands de l’ancien Paris; eux aussi formaient une corporation avec laquelle il fallait compter sérieusement. Partout les mêmes causes produisent des effets analogues.
Comme les truands de Paris, les mendiants de Pékin cherchent à exciter la commisération en étalant le spectacle de leurs plaies, de leurs maux vrais ou factices. Ils n’auraient pas cependant besoin de recourir à la simulation , leur vue seule soulèverait le cœur, si elle n’inspirait une profonde pitié. — Été comme hiver, ils errent presque sans vêtements, la poitrine et le ventre à peine recouverts des plus sordides haillons; quelquefois, en hiver surtout, ils jouent entre eux ces misérables hardes, afin d’en constituer au moins un habillement; le perdant reste alors complètement nu, — bien des fois, par des températures de — 10 degrés; nous avons vu des malheureuses femmes porter des enfants de moins d’un an sous un lambeau de couverture; l’on ne comprend vraiment pas qu’ils ne meurent pas tous pendant
PÉKirç ET SES HABITANTS.
la saison rigoureuse. — La barbe et les cheveux poussent à l’abandon, la peau se recouvre d’une sorte de vernis de saleté et présente toutes les variétés d’affections cutanées, parasitaires, syphilitiques, etc...; des plaies hideuses se développent, elles ne peuvent guérir, et l’on voit ces malreux hâves, maigres comme des squelettes, se traîner dans les coins des rues, à l’abri du vent, à la recherche d’un peu de soleil. Ils ont à Pékin une sorte de quartier général, c’est un pont de marbre en dehors de la porte Tsien-men; la voie est divisée en trois allées, celle du centre est réservée à l’Empereur, mais l’on y tolère les mendiants ; ils s’y groupent par centaines et s’accrochent aux nombreux passants, les harcèlent pour en obtenir une pièce de monnaie valant un demi-centime. L’endroit est bien choisi, c’est le point le plus fréquenté; on les voit encore, assis en groupe de trente ou quarante dans les marchés, aux environs du palais, se disputer quelques horribles débris, ou les jouer entre eux, car le jeu est aussi leur passion; d’autres fois ils se rendent ce mutuel service de toilette, que la peinture seule peut exprimer avec décence, mais, chez eux, c’est une véritable chasse, dont ils ne dédaignent pas de manger le produit.
Le nombre des femmes est bien moins considérable que celui des hommes; elles ont en général plus de vêtements, et paraissent un peu moins misérables. — Existe-t-il des liaisons durables entre ces êtres dégradés? c’est douteux, mais il en existe au moins de fortuites. Les mendiantes sont presque toujours enceintes et traînent un ou deux enfants à leur suite. — La pédérastie est des plus communes dans cette classe ; elle résulte du nombre restreint de femmes, et contribue singulièrement à propager la syphilis, à augmenter ainsi la misère, lorsqu’elle n’en a pas été la cause primitive.
Pendant la nuit, les mendiants se retirent où ils peuvent, sous les arches des ponts, les portes de la ville, les portiques
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des temples, dans les maisons abandonnées. Enfin un millier d’entre eux environ reçoivent, pendant l’hiver seulement, l’hospitalité dans un asile spécial, fondé à cette intention par l’Empereur Kang-Hi vers l’an 1700.
Cet établissement, situé en dehors de la porte Shouantze-men, à l’ouest de la ville chinoise, consiste en une succession de cours, avec bâtiments à un étage sur trois faces. Dans la première cour se trouve, comme dans tous les établissements impériaux, une table de marbre blanc dressée verticalement sur la carapace d’une tortue gigantesque; elle présente une inscription, disant en substance que les malheureux , venus à Pékin de tous les points de l’empire, trouveront, avant même d’entrer en ville, un témoignage de la bonté de l’Empereur.
Chaque corps de logis forme une seule pièce, tout le long de laquelle s’étend un camp pouvant contenir cinquante personnes accroupies, mais non couchées; ce camp est chauffé, et au centre de la pièce existe encore un poêle avec bouilloire pour faire le thé. — Un chef de chambrée maintient l’ordre et le silence absolu parmi les misérables qui passent ainsi la nuit, serrés les uns contre les autres, jouissant de la chaleur; de plus, chacun d’eux a reçu une pleine gamelle de millet bouilli. Les mendiants sont répartis dans les chambres suivant certaines catégories, les femmes sont à part. — Au coup de canon du matin on met tout le monde à la porte, sauf les infirmes et les malades dont on tolère le séjour, mais sans leur donner ni nourriture ni médicaments.
D’après les renseignements pris sur place, on peut évaluer la mortalité à 60 par mois sur une population permanente de 1000 assistés ; — par moments, elle a été bien plus considérable; le typhus et la diphthérie régnaient spécialement pendant les hivers où nous visitions cette maison, et les gardiens assuraient enlever souvent 15 ou 20 cadavres restés
chaque matin sur les camps après le départ des mendiants.
Pendant la saison froide, on fait à la grande porte du palais une distribution quotidienne de millet; on en fait aux mômes heures aux différentes portes de la ville, afin qu’un même individu ne puisse bénéficier de deux parts. Les mendiants font queue pendant des heures pour arriver les premiers, car, quelque vastes que soient les marmites, elles sont toujours insuffisantes : les retardataires doivent attendre au lendemain. Beaucoup n’ont pas môme une écuelle, et reçoivent leur pitance dans des débris de poterie, dans le coin d’un haillon; ils s’asseoient de suite et la dévorent en quelques minutes. J’ai déjà dit ailleurs qu’ils recherchent les débris de toute nature dans les rues, et je n’insiste pas sur ces tristes tableaux.
La mortalité doit être effrayante chez ces malheureux, tout le prouve; la maladie, le froid, la faim, le désespoir se réunissent pour les accabler ; aussi tiennen t-ils bien peu à la vie; le suicide les délivre quelquefois de leurs maux, mais il est moins commun qu’on ne le supposerait cependant. On dit que dans certains cas où la loi chinoise admet la substitution de personnes en matière criminelle, il n’est pas difficile de trouver un infortuné qui, moyennant quelques semaines préalables de vie plantureuse, donne sa tête pour un coupable riche et influent. Le fait est au moins vraisemblable.
L’asile des mendiants n’est pas la seule institution de ce genre. Quatre maisons, contenant chacune trente ou quarante places, ouvrent leurs portes à des vieillards auxquels on donne une chambre pour cinq et une livre de charbon par tête et par jour; au printemps une robe et un éventail, en hiver une robe ouatée. Quant à la nourriture, ils doivent y subvenir comme ils peuvent; le plus souvent, celui dont l'influence a fait accorder une place à son protégé, se charge
MORACHE. 8
ÉTUDE D’ilYGIÈNE.
aussi de le nourrir. Ce ne sont pas, en ellet, des vieillards abandonnés, mais de vieux serviteurs, d’anciens employés sans famille, etc.
Enfin, il existe à Pékin, comme dans quelques autres grandes villes de Chine, une sorte d’assistance pour les enfants abandonnés, et ceci nous amène à parler de l’infanticide, de l’abandon des enfants; c’est là aussi une des faces de la misère.
Infanticide. — Enfants trouvés. — Longtemps on a cru, en Europe, que l’infanticide existait en Chine presque à l’état d’institution, que la loi n’édictait aucune peine contre ce crime, et dès-lors le tolérait; à écouter certains récits, les rivières de Chine seraient littéralement parsemées de cadavres d’enfants ; enfin, une disproportion notable qui existerait entre le nombre d’individus adultes des deux sexes devrait prouver surabondamment que les filles sont sacrifiées dès leur enfance.
Les premiers missionnaires parvenus en Chine, auxquels nous devons d’ailleurs tant de travaux remarquables, plus tard leurs successeurs ont accrédité cette opinion. En parlant ainsi, les missionnaires croyaient sans doute être dans le vrai ; on sait combien l’on observe faux lorsqu’on a l’esprit prévenu; en tous cas, le but était honorable, on cherchait à réveiller l’attention de l’Europe du côté des missions; l’abnégation et le dévouement de ces premiers pionniers suffisent largement pour leur faire pardonner une erreur. Sans doute, de vénérables imitatrices de saint Vincent de Paul recueillent des orphelins, des enfants abandonnés ou ceux que des parents leur confient; elles les sauvent probablement d’une mort certaine; mais il y a loin de là à croire que des parents barbares sacrifient leurs enfants et consentent à les vendre pour un petit écu. La misère explique bien des fautes, les fait presque excuser ; mais une exception ne saurait constituer une règle,
et un crime isolé ne doit pus stigmatiser un pays. En France, à Paris, les établissements d’enfants assistés ne sont jamais trop grands, l’infanticide existe aussi ; oserait-on dire que dans notre pays on abandonne, on tue les enfants ?
L’infanticide n’est pas de règle en Chine; le bon sens et l’étude des mœurs nous le prouvent, les faits interprétés avec impartialité le constatent.
La première de toutes les vertus estimées des Chinois est la piété filiale; on est honoré suivant le nombre des enfants que l’on a. Le grand philosophe Mencius dit : « Il y a trois choses qui sont contraires à la piété filiale; la pire de toutes est de ne pas avoir d’enfants ». Plus un Chinois a de descendants et plus il sera pleuré après sa mort, plus sa mémoire sera entourée de respect. Dans le culte des ancêtres, origine du culte domestique et des dieux lares de la civilisation gréco-romaine, on suppose que l’âme de ceux qui ne sont plus, vitencore au milieu des générations nouvelles, où elle ne saurait avoir de repos si son souvenir n’est consacré par des preuves matérielles, par un culte, par un tombeau. Est-illogique d’admettre, dès lors, qu’un peuple, dont cette croyance forme à peu près l’unique foi, ne recherche pas par tous les moyens à s’assurer un avenir après la mort? Chez tous les pauvres gens, à ce sentiment vient encore se joindre un intérêt plus prochain : les fils ne peuvent abandonner leurs parents, les usages le leur prescrivent, la loi les punit de peines sévères s’ils s’en rendent coupables; ce serait donc manquer de discernement, que de ne pas se préparer une vieillesse tranquille en gardant ses enfants.
On a dit que les filles étaient surtout abandonnées; d’un placement difficile, coûtant beaucoup, rapportant peu, elles seraient moins estimées que les garçons. Sans doute, l’homme tient dans la société chinoise une place bien supérieure à celle de la femme, la naissance d’une fille est moins
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désirée; et comme son enfance est un peu plus négligée, la mortalité des enfants du sexe féminin doit être plus grande. D’un autre côté, la fille trouve son placement, au pis-aller, comme concubine ou servante. Si, en Chine, le nombre des individus du sexe mâle est plus considérable que celui des individus féminins, n’est-ce pas à peu près la règle chez tous les peuples polygames, et n’a- t-on pas expliqué ce fait, au premier abord paradoxal?
Les Chinois de toutes classes montrent un grand attachement pour leurs enfants ; il suffit d’avoir vécu dans différents centres pour être frappé de ce sentiment; ils les montrent en public avec orgueil, les couvrent de riches habits, encouragent leurs jeux, s’y mêlent volontiers. C’est au nom de leurs enfants souffrants que les mendiants implorent la charité, on les voit se priver de tout pour les nourrir. « Le tigre lui-même ne mange pas ses enfants », dit un proverbe chinois, et les proverbes résument toujours des sentiments populaires. Il est vrai que l’on voit quelquefois des corps d’enfants abandonnés sur les chemins ou flottant sur les rivières; nous en avons déjà dit la raison; les funérailles sont très-coûteuses, et la police urbaine se charge de ce soin; mais ces enfants ne portent pas la trace de mort violente. La mortalité est grande pendant la première enfance, cette loi ne fait pas exception à Pékin, au contraire; mais s’il y a misère, il n’y a pas crime.
En résumé, si l’infanticide existe en Chine, c’est au même titre qu’en Europe, à l’état de rare et criminelle exception. — La misère est mauvaise conseillère sans doute, mais les faits prouvent qu’il en est partout de même. Il faut regarder comme fables ces histoires dramatiques de porcs lâchés le matin dans les rues de Pékin pour dévorer les enfants abandonnés, de corps flottants par milliers sur les fleuves, sacrifices criminels adressés au génie des eaux. Un but charitable ne saurait excuser ces exagérations ; si le peuple
chinois, clans beaucoup de cas, prête à des jugements sévères, c’est une raison pour agir avec plus de justice encore à son égard.
Néanmoins, comme en Europe, il existe en Chine des parents trop pauvres pour nourrir leurs enfants ; par quels moyens la société vient-elle à leur secours? Quelles sont les institutions créées dans ce but? Ici nous pouvons être sévère, car il n’est fait actuellement que bien peu de choses d'ans ce sens.
En 16éé, un fonctionnaire dont le nom mérite d’être conservé, Tchaï, fonda la première maison destinée à recevoir des enfants orphelins. Plus tard, sous le règne de Kang-Hi , quelques villes imitèrent cet exemple. Kang-Hi est, à tous les points de vue, le plus grand Empereur qu'ait eu la Chine; victorieux dans toutes ses entreprises guerrières, il est célèbre par sa gloire militaire, mais aussi par l’élévation de ses sentiments et la grande impulsion qu’il donna aux lettres et aux arts, par le bonheur dont jouirent ses sujets pendant un règne de soixante et un ans (de 1662 à 1723) (1).
Kang-Hi accueillit avec faveur les jésuites; ils surent prendre une influence réelle à sa cour, peut-être ne furentils pas étrangers à la fondation des asiles d’enfants trouvés. En tous cas, l’Empereur, non content de réparer et d’agrandir, en 1725, l’établissement fondé parTchaï,le prit sous son patronage direct, aussi bien que ceux de Canton (1698) et de
(1) Au bas du portrait de l’Empereur Kang-Hi, peint par l’un des Pères jésuites, et reproduit dans le premier volume des Mémoires sur les Chinois (Paris, 1776), on a tracé ces vers :
Occupé sans relâche à tous les soins divers D’un gouvernement qu’on admire.
Le plus grand potentat qui soit dans l’univers Est le meilleur lettré de tout son vaste empire.
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Sanghaï (1711). Son successeur Young-Tching, agrandit maison de Canton (1732), et Kien-long , en 1736, fonda celle de Ning-Po. On le voit, tous ces établissements s’élevèrent dans une période de temps restreinte, sous l’empire évident d’une idée de progrès.
On a voulu en rapporter l’honneur à l’influence des missionnaires chrétiens, et, quoique dénuée de preuves certaines, cette opinion est très-acceptable. Les Chinois, au contraire, cherchent à en revendiquer le mériLe et rappellent que sous la dynastie des Han, l’an 25 de l’èrc chrétienne, l’Empereur ordonna de distribuer des secours en grains aux familles trop pauvres pour nourrir leurs enfants, aussi bien qu’aux orphelins eux-mêmes.
Ces décrets furent renouvelés sous la dynastie des Soung (960 à 1127) après J. G., et môme il fut accordé un vaste espace de terrain pour l’érection d’établissements de charité. En supposant que la volonté impériale ait été exécutée, toutes traces de ces institutions charitables disparaissent sous la dynastie des Youan (1260 à 1368), et sous celle des Ming s (1368 à 1616).
Toujours est-il que les hospices d’enfants trouvés, un instant prospères, sont actuellement presque abandonnés. Les bâtiments tombent en ruines, le gouvernement faible et appauvri les subventionne à peine, et la cupidité des agents intermédiaires détourne encore de leur but les faibles ressources consacrées à la charité. — On en jugera par ce qui se passe à Pékin sous les yeux mômes de l’autorité,:
L’asile des enfants trouvés, Ou-Ying-tang , est situé dans la ville chinoise, en dedans de la porte de Cha-Koua-men; à l’entrée, une inscription en chinois et mandchou rappelle les agrandissements faits en 1725 et la protection spéciale de l’Empereur Kang-Hi. L’établissement renfermait autrefois cent chambres; trente seulement restent encore debout, sur lesquelles quinze au plus sont habitables. On a
fait dernièrement quelques réparations, mais le tout est très-misérable et dénote la plus navrante pauvreté. L é abhssement placé sous le contrôle de l’admimstration de la v, Ile de Pékin (ce que nous nommerions, par comparaison avec Paris, la préfect ure), doit recevoir 350 taéls(2700 , par an ; des souscriptions et des dons volontaires peuvenl . 6 re r ç -, et l’allocation est augmentée en temps d ep demie. La direction est confiée à un mandarin assiste de diï-neut s bbrdonnés ; cette charge se perpétue dans la meme la •
Le titulaire actuel, déjà fort avancé en âge, repiesenlc . troisième génération se succédant ainsi, et tendant à îegai der dès lors la maison comme son bien propre, comme une sorte de rente qui doit faire vivre, sinon ennclnr. Cette hérédité de traditions permet d’accorder quelque confiance aux renseignements pris auprès de la Direction, bien plus qu’à l’étude de règlements dont l'exécution est singulieiement modifiée par l’usage.
De temps à autre, un mandarin vient faire un sembla d’inspection ; pour la circonstance, on fait venir de la vil un grand nombre de femmes, d’enfants, qui jouent ainsi le
rôle de nourrices et d’enfants assistés. Le mandarin est-it
dupe de ce stratagème’ c’est peu probable ; peut-être fermet-il volontairement les yeux, il a prétexte à un rapport favorable, c’est tout ce qu’il demande. Je puis certifier qu’en temps ordinaire la maison ne renferme pas plus c e douze enfants et quatre à six nourrices, encore ce nombre me paraît-il exagéré. Chaque nourrice reçoit 7" ,20 et quinze catties (9k",60) de millet par mois; elle doit prendre soin de deux ou trois nourrissons. On assure que ces en an s sont pour la plupart ceux des petits employés de la maison et de leurs parents ; il n’y aurait donc presque pas d 01phelins ou d’enfants réellement assistés. La Direction ne dissimule pas cette situation; elle s’en prend à l’inffisance deila subvention qui n’est à peu près jamais payee, et cite
avec un orgueilleux regret l’époque où, sous Rien-long, on pouvait admettre cinquante enfants par mois.
Les règlements prescrivent que les enfants assistés doivent grandir dans la maison, y être pourvus d’un état, plus tard mariés sous le contrôle de l’administration ; celle-ci, dès lors, ne perdrait jamais de vue ses protégés, les suivrait dans leur carrière, en un mot les patronnerait. Si, réellement, la maison rendait quelque service, si elle parvenait à élever des enfants, on les retrouverait adultes, tandis qu’à la demande de présenter ses anciens élèves, l’administration actuelle ne peut répondre qu’en montrant les employés, leurs femmes et les nourrices. Il est donc constant que l’établissement des enfants trouvés ne remplit en aucune façon le but primitif, et l’on peut dire que si la maison existe, elle ne fonctionne pas ; le seul service qu’elle rende consiste à faire enlever les cadavres d’enfants abandonnés sur la voie publique. Nous avons déjà signalé cette pratique en traitant des inhumations. A cet effet, deux charrettes attelées de bœufs parcourent chaque matin les différents quartiers de la ville. En principe, elles devraient passer tous les deux jours dans chaque rue, eftoutes les vingt-quatre heures en temps d’épidémie; en fait, ces voyages sont moins fréquents, et, sur les deux charrettes réglementaires, l’une est souvent supprimée. Facilement reconnues des passants, elles circulent lentement, s’arrêtant aux carrefours, et les parents y viennent déposer les cadavres d’enfants; mais, en général, elles ne se chargent guère qu’aux environs des portes de la ville. A ce point, en effet, se trouve dans un coin une sorte de barraque de quelques pieds de haut, un peu plus grande qu’une étable à porcs, où, dans l’intervalle des tournées des charrettes, on est autorisé à venir déposer des cadavres d’enfants au-dessous de dix ans ; un gardien préposé à ce lugubre asile perçoit 25 centimes par cadavre. Ceux-ci sont généralement nus ou enveloppés d’une mauvaise toile,
quelquefois enfermés dans un modeste cercueil. Il n’existe aucun contrôle, aucune vérification tendant à spécifier la nature du décès, et, sans aucun doute, ces dispositions pourraient être essentiellement lavorables aux crimes; mais, hâtons-nous de le répéter, la pauvreté, les frais énormes qu’occasionnent les funérailles, amènent, bien plus que le crime, le dépôt d’enfants morts.
Tous les cadavres ramassés dans ces diverses stations sont réunis à l’asile des enfants trouvés dans un corps de logis spécial, placé en dehors des habitations, et, tous les dix jours, le mandarin, chargé de la direction, fait creuser une fosse commune profonde de trois pieds sur huit de large, où sont enfouis les corps. La maison possède un cimetière assez vaste pour séparer complètement les fosses et ne pas creuser au même endroit, du moins pendant un long espace de temps. En été, les enterrements se font plus souvent; ils sont plus ou moins rapprochés, suivant le nombre de cadavres, et celui-ci varie de trente à cinquante par jour; la totalité annuelle peut, d’après les assertions du directeur, être évaluée à dix mille ; il assure que, dans certaines périodes, où la variole et la diphthérie ont particulièrement sévi, il en a reçu quotidiennement jusqu’à cent. D’après les règlements anciens, les funérailles constituaient une cérémonie desplus intéressantes. A certains jours fixes, on élevait un immense bûcher sur lequel s’empilaient tous les cadavres, et, en présence d’une députation de la préfecture, le feu réduisait les corps en cendres; pendant ce temps, des bonzes adressaient aux esprits de la terre la prière d’être plus favorables à ces é1 ments de la matière, rendus à la liberté, sous la forme nouvelle qu’ils reprendraient un jour que sous celle qu’ils venaient de quitter. Le lendemain au matin, avec le même concours d’autorités, les cendres, recueillies avec soin, devaient être répandues dans le fleuve le plus voisin. Par cette
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mesure, on supposait que les éléments seraient plus vite dissous et repris par la nature qu’en les enfouissant sous terre ; on voulait aussi éviter que les sorciers se servissent de ces résidus do vie pour leurs pratiques de magie ; on croyait enfin que la cendre d’enfants, plus encore que la cendre d’adultes et d’animaux, avait la propriété de donner de, l’éclat et de la solidité à la porcelaine, et l’on tenait t empêcher les fabricants de pratiquer cette profanation.
Les choses se sont-elles jamais passées ainsi? cela ne paraît pas démontré; le souvenir en est perdu, et il faut ajouter une foi médiocre à des règlements qui n’ont probabablement jamais été que des projets; il n’empêche que cette tradition, fidèlement reproduite dans les classiques chinois, est décrite comme une pratique moderne par les auteurs qui jugent la Chine sur ses écrits et non sur des faits, sur des enquêtes modernes.
Telle est donc, en résumé, la situation réelle des institutions d’enfants trouvés; ce qui se passe à Pékin, où il existe un semblant de contrôle, se reproduit à plus forte raison dans les autres villes; les observateurs impartiaux sont forcés d’en convenir; ce n’est donc pas s’avancer témérairement que d’établir, ainsi que nous l’avons fait plusieurs fois déjà, la déduction suivante : La charité officielle, les secours aux indigents, aux malades, aux enfants trouvés sont presque nuis ; la race asiatique, par elle-même, n’a pas le sentiment de réciprocité qui constitue la base des sociétés actuelles, émancipées par l’idée chrétienne. Il ne faut pas en faire un crime aux Chinois; le progrès modifiera, sans doute, leurs idées, et, en dehors même de toute vue religieuse, ils apprendront que la vie de l’homme est le plus précieux des capitaux, que la suppression d’une existence est une perte qui peut se chiffrer en argent; ne fût-ce qu’à ce titre, l’homme doit se préoccuper de ses semblables tout autant
que de sa fortune personnelle. Nous ne croyons pas à l’infanticide érigé en système par les Chinois, nous ne croyons pas davantage h leur charité.
Prostitution. — La prostitution est une des faces sous lesquelles le législateur et l’hygiéniste doivent étudier la misère. Ce mal, nécessaire peut-être, tout au moins fatal, se retrouve dans toutes les civilisations ; chose remarquable, il paraît d’autant plus développé que la somme de la fortune publique est plus élevée. Presque inconnue chez les peuples nouveaux, encore à demi sauvages, la prostitu tion apparaît avec les premières agglomérations; elle s’organise dans les villes.
Malgré l’institution légale de la polygamie et les mariages précoces, la Chine n’en est pas exempte. Le législateur chinois a fait dans la société une place bien médiocre à la femme, et, cependant, il regarde comme souillée celle qui fait trafic de ses charmes, et comme infâme celui qui spécule sur ce commerce. Plusieurs décrets impériaux, dont les derniers sont de Kang-Hi, interdisent aux prostituées l’entrée de Pékin et limitent la zone qu'elles ne devront pas franchir autour de la ville sacrée. Ces règlements sont tombés en désuétude; mais si la prostitution existe à Pékin, elle a fixé ses quartiers principaux en dehors de la ville tartare, dans la ville chinoise.
L’Orient possède un sentiment de pudeur extérieure bien remarquable; différent de l’Occident sous ce rapport, il ne tolère pas dans ses villes ces exhibitions éhontées qui souillent nos cités européennes. Le mal existe, il vit dans l’ombre; un étranger pourrait résider longtemps à Pékin et emporter la plus flatteuse idée de la morale publique; s’il n’a pas été visiter les théâtres, les spectacles d'ombres chinoises, de lanterne magique, il niera presque l’existence du mal ; en un mot, le vice n’est pas provoquant et ne va pas s’offrir au passant. A côté de cette pudeur exté-
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rieure, il faut avouer cependant qu’on tolère à Pékin des choses fort condamnables: pour quelques centimes, la populace se récrée de la vue de petits panoramas plus que légers, de photographies stéréoscopiques obscènes, triste résultat de l'extension donnée à notre commerce; mais le Chinois a une imagination moins vive que la nôtre; la vue de ces images ne lui cause ni dégoût, ni plaisir, il y va comme à tous les spectacles, et, en réalité, on peut se demander si les enfants asiatiques, élevés à connaître de bonne heure ce que nous cachons aux nôtres, en sont plus dépravés ; ce qui serait un danger à Paris ne l’est pas à Constantinople, à Pékin : question de race, d’éducation.
Les tilles destinées à la prostitution viennent toutes de pauvres familles; elles ont été vendues dès leur enfance ; ce sont souvent aussi des enfants volés ; le spéculateur les élève avec assez de soin, et, suivant leur beauté, leur instruction, les revend, à des prix variables, à des mandarins qui en font leurs concubines, ou à des industriels des deux sexes qui les livrent au public. La femme ne peut vivre indépendante dans la société chinoise, et dès lors on n’y voit point, comme en Europe, des jeunes filles quitter leurs familles et courir d'aventures en aventures jusqu’aux maisons de prostitution dont elles forment le noyau principal. A Pékin, toutes les filles publiques sont la propriété de quelqu’un, amant généreux ou spéculateur infâme; elles ne sont jamais à elles-mêmes.
Comme en Europe, la classe des prostituées se divise en deux catégories : les filles isolées, les filles en maison. Au fond, la différence est insignifiante ; la situation morale et matérielle de ces malheureuses est complètement identique; elles sont absolument à la discrétion de leur maître; elles lui doivent un respect filial, car elles sont sa chose, et lui donnent le nom de Lao-papa , « mon vieux père; » de Lao»mama, « ma vieille mère; » la vieillesse étant symbolique
de respect, l’épithète lao doit se trouver dans toutes les formules adressées de l’inférieur au supérieur. Ces filles ont pour leur maître, non pas de l’affection, mais un sentiment de respect ; elles ont conscience de leur infériorité, et comme rien au monde ne saurait les en relever, elles acceptent la situation sans penser à mieux.
Il existe à Pékin un grand nombre de maisons où se trouvent à la disposition du public une ou plusieurs filles ; rien ne les décèle à l’extérieur, tout au plus dans celles de la dernière classe quelque inscription figurée comme : «Temple de la Félicité éternelle», « du Bonheur suprême », « Jardin des Fleurs parfumées », etc. Dans celles-ci, tout passant peut pénétrer ; mais, dans les premières, il faut avoir ôté présenté, donner un mot de passe; les gens comme il faut envoient prévenir de leur arrivée, ils sont ainsi h Pabri de tout regard indiscret. Dans les maisons relevées, les femmes joignent à leurs charmes le talent de la musique ; elles chantent en s’accompagnant sur la lyre, elles jouent de la flûte et d’une espèce de guitare à douze cordes ; d’autres savent tenir une conversation littéraire, récitent des fragments de poésie, en composent ellesmêmes. Les Chinois passent ainsi la nuit, n’oubliant pas non plus le plaisir de la table ; mais, en réalité, dans ces orgies de bonne compagnie, les satisfactions génésiques paraissent peu recherchées, elles arrivent avec la pipe à opium comme une conclusion probable, mais non fatale. Les gens bien élevés sont très-jaloux de cacher aux étrangers ces réunions intimes, aussi bien que l’existence même des femmes qu’ils fréquentent, et c’est un singulier témoignage d’estime que d’y convier un Européen.
Au-dessous de cette classe de prostituées en existent d’autres de différentes conditions ; mais la vie est à peu près la même partout; l’opium joue le principal rôle dans les plaisirs du vulgaire, et s’il n’existe pas de bon ton ni
étude d’hygiène.
de bonnes manières dans ces couches inférieures, du moins n’y voit-on pas ces luttes, ces scandales si communs en Europe. Au moindre éclat, la police intervient, saisit pôlemôle tons les délinquants, et impose une forte amende au propriétaire qui n’a pas su maintenir le bon ordre.
La police a beau jeu pour exiger la tranquillité dans les maisons de prostitution ; elle ne fait que fermer les yeux sur leur existence, et pourrait à chaque instant appliquer les décrets prohibitifs qui, pour n’être pas observés, n’en existent pas moins. Les industriels ont tout à gagner à rester en bonne intelligence avec les agents de la police ; ils leur font môme, dit-on, une petite rente, déguisée sous le nom de respectueuse offrande.
Si la condition des filles publiques est triste, elle l’est moins cependant qu’en Europe, car le rôle de la femme est entièrement effacé; entre la concubine d’un mandarin et la prostituée, il y a un degré, sans doute, mais il n’est pas comparable à l’abime qui sépare chez nous la femme vertueuse de la fille perdue. La vie matérielle n’est pas mauvaise pour les filles à Pékin; leur maître a tout intérêt à ne pas les maltraiter, à prolonger autant que possible la période où elles sont pour lui source de gain; sous le rapport de l’alimentation, du confortable matériel, il leur donne tout ce que comporte la situation de sa maison; toujours bien mises, elles revêtent parfois des costumes splendides, se parent de bijoux, de parures de perles ; elles étalent le luxe, comme chez nous les filles entretenues ; lorsqu’elles sortent ainsi parées pour se rendre à l’appel de quelque mandarin, c’est toujours en voiture ; il est de ces filles dont le luxe extérieur, toujours de bon goût, ne permet pas de les distinguer des plus hautes dames. Cette période de vie heureuse et facile dure plus ou moins longtemps ; mais que la maladie ou l’âge vienne détruire leurs attraits, le maître s’empresse de les vendre au rabais ; elles tombent
ainsi de degré en degré dans l’échelle du vice, jusqu’à ce qu’un jour leur dernier maître les jette à la porte et s’en débarrasse comme d’un meuble inutile ; pour la première fois libres de leur destinée, elles ne jouissent de l'indépendance que pour aller grossir les rangs de la mendicité ; ne possédant rien en propre, elle n’ont pu rien amasser et sont réduites à la plus affreuse misère.
On cite cependant quelques rares exceptions de filles achetées par un amant riche et compatissant, luxueusement entretenues par lui, puis, libres un jour, et vivant longtemps des économies amassées pendant leur jeunesse; ces exceptions sont de véritables anomalies, elles confirment la règle.
Au point de vue de la santé publique, la prostitution à Pékin constitue un danger permanent; les affections parasitaires et la syphilis sont très-répandues; s’il était besoin encore de démontrer l’antiquité de la vérole, de repousser une fois de plus la doctrine un peu orgueilleuse de l’origine américaine, on pourrait en trouver des preuves dans son existence parmi les populations du nord de la Chine et surtout au milieu des tribus nomades de la Mongolie. La syphilis règne dans toute l’étendue de la Chine ; les immenses plaines de la terre des herbes sont, depuis les temps les plus reculés, parcourues par des peuples nomades qui, malgré leurs vertus patriarcales, paraissent profondément saturés du virus syphilitique. Ils se transmettent évidemment le poison aussi bien par voie directe que par voie héréditaire ; ils présentent des accidents cutanés, des formes de lèpre, analogues à la lèpre biblique, qui, à un examen sérieux, après l’usage toujours [heureux d’une médication spécifique, doivent être regardés comme des manifestations éloignées de la vérole. La constitution de la race, non plus que celles des individualités, ne paraît pas être profondément débilitée ; le mal vit à l’état latent, mais qu’un Euro-
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péen vienne à en être infecté, et l’on verra éclater chez lui les accidents les plus francs, les plus graves de la vérole classique; le virus prend un nouvel essor; l’Européen contaminé est pour l’observateur une véritable pierre de touche,
On voudra sans doute prétendre que l’introduction de la syphilis en Chine a eu lieu par les relations commerciales que le Sud entretenait depuis des siècles, soit avec les Européens, soit avec des peuples tels que les Malais, les Arabes eux-mêmes plus ou moins en contact avec l’Occident ; cet argument ne paraît pas sérieux. Les ouvrages classiques de médecine chinoise ont tous été rédigés bien avant la prétendue apparition de la vérole en Europe, quelques-uns avant l’ère chrétienne. Ils décrivent une maladie consistant en écoulements uréthraux, en ulcérations aux parties génitales, tumeurs au pli de l’aîne, éruptions de divers caractères au pourtour de l’anus et du vagin ; cette maladie se communique par la voie des contacts sexuels ; elle ne saurait être autre chose que la syphilis.
Les Chinois savent aussi de toute antiquité que souvent il se manifeste chez les adultes une maladie envahissant la peau, où elle produit des accidents de nature variée, les ouvertures naturelles, les os; ils la confondent avec d’autres entités morbides, avec la scrofule en particulier, et paraissent ignorer la liaison fréquente existant entre ces accidents généraux et les accidents locaux, suite d’un coït infectant; ils connaissent donc la vérole, mais n’ont pas compris l’infection syphilitique ni sa transmission héréditaire. D’un autre côté, après avoir décrit le chancre comme contagieux, ils regardent encore comme tels des ulcérations larges, aplaties; ce sont évidemment les plaques muqueuses; par le fait seul de l'observation, ils ont donc résolu une question encore pendante dans nos académies.
Les Chinois îCignorent pas que les prostitutions des deux sexes sont un puissant moyeh de propagation de
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la maladie; mais, en raison dp l’idée de localisation des accidents, ils ne sauraient y voir, comme nous, un véritable fléau. Aucune règle n’a été édictée tendant à créer un contrôle médical chez les filles publiques, et il est à prévoir qu’il en sera ainsi de longtemps; pour changer ces faits, il taut toucher à un ordre d’idées auxquelles les Chiuois sont profondément étrangers. Aussi les accidents uréthraux, la vérole, font-ils toujours de nombreuses victimes à Pékip, et, pour en donner un exemple, je puis affirmer que sur les Européens qui, à Pékin, ont eu des relations fréquentes avec des filles publiques, tous, à peu près, ont plus ou moins été atteints.
Les filles connaissent bien le danger, mais ne savent s’en préserver; elles sont très-scrupuleuses dans leurs lotions de toilette et ne laissent rien à désirer sous ce rapport, mais c’est tout. Se sachant atteintes, elles ne paraissent pas avoir conscience de la gravité de la situation et continuent souvent les relations sexuelles.
Pour en finir avec cette page de l’immoralité à Pékin, il nous reste à parler d’un vice répandu dans toute l’Asie, mais atteignant dans le nord de la Chine une proportion telle que l’hygiéniste doit en tenir compte : ce vice, on le devine, c’est la pédérastie. Elle s’exerce par voie de prostitution, comme la prostitution féminine, et se recrute comme elle par l’achat d’enfants pauvres et par l’exploitation ; elle en différé cependant en ce que les sujets, en tant que de race masculine, sonl beaucoup plus indépendants, peuvent vivre par eux -mêmes, et, à un moment donné, s’établissent fréquemment à leur propre compte.
11 existe à Pékin des maisons spéciales consacrées à ce honteux commerce; moins nombreuses que les maisons de femmes, ce sont la plupart du temps des sortes de. dépôt, d’où l’on fait venir, mais où l’on ne se rend pas soi-même. Lorsque, entre gens riches, on veut se donner un repas MORACHE. 9
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au restaurant, il est de bon goût d’y faire mander des femmes pour égayer la fête par la musique et le chant, mais on fait aussi venir de jeunes garçons pour servir â table et entretenir les convives en belle humeur par leur conversation enjouée; cela fait partie essentielle de la fête, et quand on vient la commander, l’hôtelier ne manque pas de demander par quels jeunes gens on désire être servi ; si l’on n’a pas encore arrêté son choix, il en propose et se charge de les faire mander. Quelques-uns de ces êtres dégradés ont acquis une réputation et sont retenus longtemps à l’avance. Dans cet usage, les Chinois ne sont pas tant poussés par une dépravation physique que par la mode et le désir d’être entourés de gens gais et avenants; les jeunes gens destinés à ce métier ont tous été choisis avec soin, moins pour leur extérieur agréable que pour les qualités de leur esprit; ils ont reçu une bonne éducation, savent causer, sont en un mot gens de bonne compagnie, ce que le Chinois apprécie par-dessus tout. Les femmes, au contraire, moins bien élevées, ont un rôle plus elfacé ; elles n’ont guère d’autre mérite que leur figure et leurs talents musicaux; méprisées, elles sentent leur infériorité.
Très-souvent, la fête terminée, les jeunes gens se retirent simplement chez eux, après avoir reçu une forte rémunération ; si plus tard il y a autre chose, les Chinois en parlent peu. De ces relations naissent quelquefois des attachements réels et profonds, d’abord platoniques, mais au bout desquels le vice trouve fatalement son profit; aux yeux des Chinois, c’est un fait secondaire, et dans les romans, souvent remarquables, consacrés aux amours masculines, on retrouve toutes les péripéties, tous les transports de l’amour véritable; si l’union physique termine la scène, ce n’est plus pour eux qu’un simple accident.
Le théâtre est la principale sphère d’action de la prostitution masculine; les rôles de fepame sont joués par de
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jeunes garçons imberbes qui arrivent à un haut degré de perfection scénique, mais ce n’est pas à l’art qu’ils doivent la plus grande partie de leurs revenus. La salle elle-même, le parterre et les loges sont envahis d’une foule d’êtres bizarres, aux allures féminines, revêtus d’habits masculins, mais de couleur et de tissus voyants; ils vont de table en table, lançant un sourire à droite, une provocation à gauche, acceptant de l’un quelque friandise, de l’autre une plaisanterie d’un goût douteux, et finissent, par s'attabler avec les gens qui leur paraissent les plus riches ou dont ils sont connus; les femmes ne sont pas plus admises dans la salle que sur la scène, et ces jeunes garçons les remplacent complètement. Leurs manières ressemblent tellement à celles des filles, qui, à Paris, vont chercher fortune dans les bals publics, qu’au premier abord on se demande si ce ne sont pas des femmes déguisées en hommes.
Les Chinois ont conscience de l’infamie de ce vice, aussi cherchent-ils à l’atténuer en prétextant toujours la simple amitié, en vantant l’amabilité de ces malheureux; à un degré plus élevé de l’échelle sociale, on en trouve auprès des mandarins; ils remplissent les fonctions de secrétaire
privé, sont mêlés ainsi aux affaires et finissent par obtenir
un rang dans l’administration ; ils arrivent à de hautes positions par la faveur de leurs protecteurs et abandonnent leur premier rôle pour se marier ; tôt ou tard, ils finissent par protéger eux-mêmes d’autres jeunes gens. Ce n’est pas en Chine seulement que les choses se passent ainsi; on sait qu’en Perse et dans bien d’autres pays asiatiques, on retrouve ces mêmes secrétaires intimes, au caractère douteux, vivant sous la tutelle d’un grand seigneur.
Ceux-là ont un avenir à peu près assuré, mais ceux qui n’ont eu que le public pour maître finissent par tomber dans la plus affreuse misère ; s’ils ne meurent pas épuisés parla débauche, ils deviennent mendiants; iis sont d’autant
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plus à plaindre, que ce n’est pas leur volonté qui les a poussés dans cette voie, ruais la misère de leurs parents et la cupidité de leurs premiers patrons. Comme les tilles publiques, ils sont fréquemment atteints de syphilis, d’affections parasitaires et sont une des causes actives de leur propagation.
Au fond, le Chinois a plus de dépravation morale que l’Européen, mais il y est plutôt sollicité par son imagination que par le besoin physique; les femmes, même dans les plus abjectes couches de la prostitution, paraissent exemptes de certains autres vices que les sociétés antiques, aussi bien que les modernes, ont toutes subis; en particulier, les liaisons entre femmes sont presque inconnues.
Eunuques. — La présence d’eunuques dans la maison des souverains asiatiques est intimement liée à la polygamie; elle remonte, en Chine, à la plus haute antiquité.
Comme presque partout, la mutilation fut d’abord la punition de grands crimes, et les victimes étaient employées aux plus rudes travaux. Peu à peu cependant des soins de domesticité leur furent confiés jusqu’au jour où une impératrice, telle est la tradition chinoise, eut l’idée de les admettre dans l’intérieur du palais et de faire de ces êtres, jusqu’alors profondément méprisés, les commensaux des princesses et des concubines de l’Empereur.
A partir de ce jour, la position d’eunuque devint un titre à l’obtention de grades et de dignités; on en vit commander des armées et administrer des provinces. Pouvant seuls à toute heure approcher de l’Empereur, devenus les dispensateurs de ses plaisirs, ils surent dominer sa confiance, captiver sa faiblesse et acquérir d’immenses richesses. Ils contribuaient à la construction des nombreuses pagodes qui entourent Pékin et leurs tombes somptueuses témoignent de leur haute position; actuellement, l’un des plus beaux parcs est encore consacré aux funérailles des eunu-
ques. Sous la dynastie des Tangs, on en comptait jusqu’à dix mille; ils prirent une part active aux intrigues qui amenèrent la chute des Mings, mais dès lorsleur influence diminua. Les Mantchoux les écartèrent des affaires publiques, et Kang-Hi, dans ses instructions à son fils, consacre un long chapitre à bien spécifier le rôle de ces serviteurs. Ils ne doivent jamais, dit-il, sortir du palais; ils ne doivent y exercer que des rôles de domesticité pure, servir le maîlre,
entretenir ses jardins, etc ; sous aucun prétexte, il ne
faut pas les initier aux affaires politiques, ne pas permettre surtout qu’ils siègent dans aucun tribunal, etc.....
Vers 1777, sous l'Empereur Kien-long, le Père Amyot, dans une de ses lettres, évaluait leur nombre à six mille; actuellement il ne va pas à mille, mais l’intention de l’Impératrice régente paraît être de leur faire atteindre ce nombre comme minimum. Ils ont, en effet, un service très-important dans l’intérieur du palais, où ils remplissent une infinité de petits emplois; eux seuls peuvent approcher de l’Empereur et des Impératrices et pénétrer dans les appartements réservés; lorsque l’Empereur voyage, ses porteurs de palanquins sont tous fournis par ce corps et divisés en relais de seize ; il en faut donc un grand nombre.
Les eunuques sont organisés par escouades sous l’autorité de supérieurs qui seuls ont le droit de sortir du palais, encore est-ce avec l’autorisation de l’intendant en chef; leurs démarches à l’extérieur sont épiées avec soin. Chaque eunuque est entretenu par la maison impériale et reçoit une solde annuelle de 2 taëls et demi (20 francs); les chefs, distingués par un bouton au chapeau, semblable à celui des mandarins, reçoivent des émoluments plus considérables et ont encore une foule de ressources cachées.
Le recrutement de ce corps est confié à l’intendance générale du palais. Quelques taëls (8 à 10, soit 70 à 80 francs) et des promesses sans nombre décident de pauvres familles
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à livrer leurs enfants ; ce commerce infâme s’exerce à deux portes de la ville, à l’abri des regards indiscrets; souvent aussi des adultes, pour échapper à la misère, viennent s’offrir à la mutilation. Ces derniers sont, on le conçoit, plus recherchés, car ils présentent tous les attributs de la virilité sans en offrir les inconvénients.
Il est à remarquer que les Chinois n’ont pas, comme les Orientaux, plusieurs variétés de mutilation, ils n’admettent que la castration complète; l’indiscrétion d’un eunuque m’a permis de recueillir, outre des renseignements très-complets sur l’intérieur du palais et ses mœurs, les indications les plus précises sur le manuel opératoire.
Le patient, adulte ou enfant, affaibli par la misère, a besoin d’être préparé, pendant quelque temps, par un bon régime; on le traite aussi bien que possible, puis, au jour dit, on le plonge dans un bain très-chaud, et on exerce sur la verge et les bourses un massage gradué, afin d’engourdir probablement la sensibilité. Ramassant ensuite les deux organes en un seul paquet, on les enroule d’une petite bande en soie, régulièrement appliquée de l’extrémité vers la base ; on serre progressivement jusqu’à donner aux parties la forme d’une espèce de boudin allongé. A ce moment, l’opérateur, armé d’un couteau bien tranchant, sectionne d’un seul coup les organes au niveau du pubis, et son aide applique immédiatement sur la blessure la main remplie de poudre styptique. Cette substance a pour base des résines odoriférantes, fde l’alun et de l’agaric desséché. L’aide continue la compression jusqu’à ce que l’hémorrhagie paraisse arrêtée, et, pour y aider, ajoute de nouvelles quantités de poudre hémostatique ; on fait pardessus le tout un bandage primitif et l’on abandonne l’opéré à lui-même.
Les eunuques assurent que l’hémorrhagie se reproduit rarement, avec gravité du moips ; mais l’accident à
craindre est l’oblitération du canal de l’urèthre. Si, au bout de trois ou quatre jours, le patient n’a pas uriné, il est regardé comme perdu, et l’on ne s’en occupe plus; dans le cas contraire, si les pièces de pansement sont souillées par l’urine, on lave la plaie avec soin, et le blessé peut être regardé comme hors de danger. Sur les enfants, l’opération paraît réussir deux fois sur trois; sur les adultes, moitié moins. Comme résultat clëfinitif, on constate une cicatrice large de 3 centimètres à peine, les bords de la plaie ayant été rapprochés par le mode de pansement; au centre, est un infundibulum où aboutit le canal de l’urèthre. La miction s’exerce régulièrement et nécessite seulement la position accroupie.
L’aspect extérieur de ces eunuques rappelle ceux de l’Orient ; lorsqu’ils ont été opérés très-jeunes, ils sont obèses et la voix a un timbre spécial ; cependant, en somme, ils ne paraissent pas différer beaucoup des Chinois ordinaires, souvent aussi, gros et imberbes. Quant à ceux qui n’ont été mutilés qu’à l’âge adulte, il est fort difficile de les reconnaître.
Les employés chargés de recruter les eunuques trompent fréquemment la confiance de l’Empereur, et lorsque les opérés sont guéris, au lieu de les diriger sur le palais, ils les vendent aux théâtres et aux maisons de débauche, où on les apprécie singulièrement; ajoutons enfin qu’aucune loi spéciale ne punit la mutilation, elle est seulement flétrie parla doctrine de la piété filiale. Les lois somptuaires s’en occupent pour interdire l’emploi d’eunuques aux maisons particulières, et limiter le petit nombre de ceux queles princes du sang sont autorisés à posséder.
Mendicité, infanticide, abandon d’enfants, prostitution, tel est le tableau de la misère dans la ville de Pékin; nous pourrions encore l’envisager sous bien d’autres points, étudier par exemple la question de la criminalité; partout
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les mômes causes produisent les mômes effets; partout la pauvreté, le manque d’institutions charitables, l’égoïsme mènent au vice, et le vice au crime; ce que nous ne disons pas on peut le supposer, et nous craindrions, du reste, en entrant dans trop de développements, de nous écarter du cadre spécial où nous voulons rester dans celte élude.