II
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Portique des tombeaux des Empi
une trentaine de pieds de profondeur ; cinquante mille pièces de monnaie valant deux cent cinquante francs, cassent leurs liens et roulent aussi éparpillées dans les ronces, le sable et les rochers; j’avais, quant à moi, sauté lestement et sans encombre, mais le pauvre palefrenier (mafou) gisait à terre comme une masse et sans connaissance, après avoir exécuté involontairement un horrible saut périlleux. Notre caravane tout entière vient à son secours : deux d’entre nous prennent le blessé, qui hurle bientôt comme si nous voulions l’assassiner et qui vomit beaucoup de sang; d’autres, voulant sauver au moins une petite part du mètre cube de billon que nous venions de semer sur un terrain de pierres, en remplissent un ou deux sacs ; enfin, après quatre heures d’une angoisse que je n’oublierai pas de longtemps , nous distinguons deux ou trois lumières aux fenêtres de papier de Xang-Kao, petit village situé par rapport à la Grande Muraille, comme Lansleboiirg au Mont- Cenis ; du reste, le paysage a beaucoup de liens communs avec la lugubre vallée de la Maurienne : il semble qu’ici il ait plu des pierres !
I Nous passons la nuit dans une étable, pêle-mêle avec les mules, nos poneys, nos mafous, à soigner de notre mieux le blessé; il a assurément un certain nombre de côtes cassées. Mac Clatchie, notre interprète, donne, au nom du Prince, une forte somme
PÉKIM. YEDDO. SAN FRANCISCO, pour qu’on aille le lendemain chercher, n’importe où, un rebouteur indigène. Mais nous avons beau prodiguer nos soins, coucher avec tout ce monde couvert de vermine, manger du riz à leur marmite et boire dans leurs tasses, nous sentons je ne sais quelle hostilité dans tout ce qui nous entoure; jamais regards aussi farouches ne nous ont dévisagés ; jamais groupes chuchotants, physionomies irritées, manières brutales, n’ont formé un ensemble plus effrayant. Mac-Clatchie nous confie qu’il croit comprendre à leur patois qu’ils nous accusent des blessures du mafoii : ils ont même arraché les bandes de linge que nous avons faites avec nos mouchoirs et appliquées sur les parties lésées : cela nous étonne fort, cardans l’Extréme-Orient, les Européens les plus ignares passent pour des médecins émérites. Mais la fatigue l’emporte sur une appréhension que nous déclarons unanimement futile, tandis qu’en son for intérieur chacun est réellement inquiet. De plus, ayant obéi à une injonction fort nette de sirRutherford Alcock, nous n’avons sur nous aucune arme. « Vous allez vous trouver au nombre de cinq Européens dans un pays où dix mille Chinois peuvent vous attaquer sans qu’un sixième Européen vienne à votre secours: il faut donc ne pas avoir l’air de suspecter leurs mauvais instincts, et vous confier entièrement aux lois sacrées de l’hospitalité. Il En nous répétant cela nous pas.sons une
nuit calme ; nos craintes se dissipent avec le jour.
Quant à moi , je ne puis me défendre d’une autre émotion : je suis au pied même de la Grande-Muraille , et je salue le jour de mes vingt et un ans! L’accident de la veille, les cailloux de la route, une ascension difficultueuse mais passionnante devant moi, toutes ces choses ne semblentelles pas me dire : C’est l’image de la-vie; il faut monter ?
28 mars.
A peine sortis du bourg de Nang-Kao, nous nous sommes trouvés à l’entrée de la passe, et dès lors la grandeur du spectacle s’est successivement déroulée devant nous sur le parcours des six lieues qui nous séparaient du col- et de la muraille. D’abord la gorge est sauvage et sombre, resserrée étroitement par la montagne presque à pic, dont les flancs ne laissent place qu’au torrent qui est notre seule route.
Peu à peu toute la profondeur rocheuse de cette longue vallée, tous les plans des versants escarpés qui la forment, apparaissent, en un superbe panorama : voici en effet le premier contre-fort de la Grande-.Muraille ; c’est un cordon de murs à hauts créneaux et à tourelles, hardiment jeté sur la première chaîne principale et qui suit à perte de vue toutes les aiguilles, les lignes brisées ou aigués,
le.s soubresauts tantôt sinueux, tantôt à pic, de
cette crôte granitique et tourmentée.
Rien de curieux, rien de frappant comme ce mur, colossal serpent de pierre; il escalade des roches que l’on croirait infranchissables et qui le seraient sans lui : je suis intimement convaincu qu’il serait aussi difficile d’y grimper pour le défendre que pour l’attaquer. Ce premier contre-fort à lui seul est une œuvre de géant, et bien digne, au point de vue pratique, de la jactance chinoise. Dès ce premier pas, je me demandais déjà ce que pouvait bien être la Grande Muraille elle-même, quand bientôt, à mesure que nous avancions dans la farouche vallée, les rayons du soleil vinrent éclairer loin devant nous les lignes crénelées de deux autres murailles parallèles, également situées sur la crête extrême et se dessinant en silhouette d’opéra sur le fond du tableau.
Je me souviens d’une gorge où nous tournâmes brusquement et dont l’aspect était vraiment admirable. Ce n’était déjà plus sur les pierres du torrent, mais bien sur une longue nappe de glace tourmentée, que nous marchions; le dégel commençait à peine, et dans les crevasses on voyait l’eau du torrent couler au-dessous de nous. Deux kiosques aux couleurs écarlate, posés comme des nids d’aigle au sommet de deux roches noires très-hautes, formaient le portique naturel d’une nouvelle passe; des bandes de
canards et d’oies sauvages tournaient au-dessus de nos têtes, et sur les sommets inaccessibles brillaient toutes ces fortifications continues et gigantesques. Autour de nous, à plusieurs lieues à la ronde, pas un être humain.
A midi, nous étions au col. Le bastion qui sépare la Mongolie de la Chine n’est qu’un peu ébréché à sa base et aux fenêtres, mais la Grande Muraille, qui de là s’élève rapidement à droite et à gauche en se maintenant sur la crête de la chaîne principale et en dominant au loin les monts subalternes, est parfaitement conservée; des tours carrées se dressent à chaque point culminant comme les jalons de cette œuvre immense, qui compte, dit-on, plus de deux mille années d’existence !
Ce spectacle m’a vivement impressionné : c’est souverainement grand! Quand on songe que c’est en vingt-deux ans que des hommes ont construit douze cents kilomètres de murs, sur des points paraissant inaccessibles , comme pour opposer à la Voie lactée du ciel une voie murée sur les cimes, on croit à un rêve. Et pourtant nous l’avons escaladée, nous y avons marché, en long, en large, plongeant nos regards en avant vers la Tartarie, à droite vers le Pe-Tchi-Li , où elle s’enfonce à mille mètres sous la mer, à gauche vers le Tbibet, en arrière vers les plaines fertiles de la Chine méridionale. Oui, assurément ce serpent d"e pierre fantas-
tique, ces créneaux sans canons, ces meurtrières sans fusils , ces remparts sans un seul défenseur, ces fortifications qui ne protègent rien et que personne n'attaque, resteront dans nos souvenirs comme une vision magique. Mais, malgré les rafales et les nues qui voulaient nous enlever pour ainsi dire les preuves de notre vision, nous tenons la photographie de cette œuvre étrange; car sur le haut de la muraille, vieille de vingt siècles, le Révérend nous contempla et nous dit : Ne bougez plus!
Mais si, aprèsavoir admiré une vue si pittoresque, on vient à réfléchir, comme on voit bien là l’œuvre d’un peuple de grands enfants mené par des despotes! Quelle folie que d’élever une enceinte continue là où deux forts seulement, aux passes de Nang- Kao et de Kou-Peï-Kao, auraient fermé la Chine à toutes les invasions du Nord ! Que de milliers d’hommes ont dû succomber à ce trav'ail surhumain, vainement inventé pour la défense d’un empire dont il n’a pu d’un jour arrêter l’envahissement!
Il fallut pourtant nous arracher à la majesté du spectacle que les chiflres ne font qu’atténuer ; car le site, la longueur, l’inutilité, le désert, font surtout de la Grande Muraille un monument incroyable : haute d’environ cinquante pieds et large de dix-huit à vingt, en granit à sa base, en longues briques grises à son revêtement supérieur, elle a
LA GRAXDE MURAILLE.
forcément une hauteur bien plus grande aux endroits où elle franchit une gorge; puis elle monte, descend , côtoie et serpente comme si elle était un être rampant et vivant. Je suis heureux de pouvoir vous en envoyer une photographie et non un dessin ; le collodion ne sait pas mentir comme le crayon : mais songez seulement que le cadre est restreint , en ce sens que, pour prendre la vue d’ensemble la plus curieuse, nous avons dû hisser l’appareil photographique sur la muraille même, à peu près comme si l’on se mettait sur l’arête d’un toit pour le dessiner. J’ai cru pouvoir honnêtement emporter comme souvenir de ce monument des siècles passés une brique du parapet; elle est longue, d’une pâte grisâtre, mesure cinquante centimètres sur douze, et pèse environ quinze livres. Je doute qu’il y en ait beaucoup en France, et je lui fais gaiement faire sa première étape sur mon épaule, en la soignant comme si c’était une pierre précieuse ! Mais les six lieues du retour à la nuit, à pied, furent pénibles, car il fallait sauter de cailloux en rocher, et de rocher en cailloux ; aucune botte ne résistait aux angles tranchants d’un marbre verdâtre. Arrivés dans notre étable de \ang-Kao, nous n’eûmes plus qu’à nous coucher par terre, tandis que les cris d’ivresse de nos farouches hôtes nous tenaient éveillés : le mafou n’allait guère mieux.
29 mars.
Dès que nous sortons de la hutte pour seller nos chevaux, mettre le mafou dans la seule charrette qui nous reste, et donner une vingtaine de milliers de sous à l’hôtelier, nous ne pouvons comprendre le silence qui règne autour de nous ; toutes les portes de la cour sont hermétiquement fermées, et personne ne répond à nos appels répétés. Nous essayons d’ouvrir une' des portes latérales donnant sur une autre cour; elle résiste encore, puis soudain elle cède , et un gros Mongol tout rouge, avec des moustaches à la tartare, s’avance droit sur nous, et nous dit avec une volubilité inouïe une série de choses que naturellement nous ne comprenons en aucune façon; vite Mac Clatchie arrive, il écoule, devient pâle, puis ses yeux s’animent, il répond, il s’emporte, et se retournant vers nous, il nous dit avec effroi : « Ils nous accusent d’avoir blessé le mafou, et ne nous laisseront sortir que si nous leur abandonnons les deux mules , la charrette et tout l’argent qui y est enfermé. »
Vous devinez si la colère nous prend : « Allons donc! Quels insolents de nous rançonner ainsi ! » est le cri général. Et ne tenant aucun compte de la férocité peinte sur les traits du Mongol, nouslui montrons de nouveau le sac de sapèques convenu à notre arrivée le 26, et nous retournons pu paquetage de
nos montures. Cètte besogne faite, nous allons droit à la porte cochère, plus barricadée, plus cadenassée que tout à l’heure. A chaque secousse que nous donnons, des murmures et des rires éclatent de l’autre côté dans la rue. — Que faire? — Céder, se laisser rançonner, donner mules, charrette, argent, voilà ce que conseillait la prudence. Mais, excepté le Révérend, nous avons tous moins de vingttrois ans; notre sang bouillonne; et, véritablement furieux, nous tentons contre la porte un assaut formidable. Hélas! pendant plus de vingt minutes qui nous paraissent une heure, elle résiste, et notre tapage ameute tout le village. Nous essayons de parlementer: notre mafou, empaqueté dans la charrette sur un lit de monnaie — et bon diable après tout — leur crie d’ouvrir, car il veut revenir à Pékin avec nous : mais, pour la populace, nous sommes accusés, c’est-à-dire coupables! Pourtant l’idée de courber la tête devant ces misérables nous semble odieuse, et, coûte que coûte, nous nous décidons à faire une sortie en règle. Tout en marmottant : « Quel troupeau de Hottentots ! » le Révérend, plus agacé encore que nous, est l’heureux assiégé qui fait sauter les cadenas. 11 fait craquer une poutre, tout s’écroule; vite nous prenons nos poneys-oursons par la bride, et, quasi triomphants, nous franchissons le seuil. A ce moment s’élève un toile général , et nous ouvrons les
yeux trop tard : plus de soixante Mongols ramassent des pierres et nous en accablent; l’hôtelier saute sur Mac Clatchie, le frappe et le renverse par terre; le prince et moi, nous courons à son secours, le relevons; mais nous voyons à notre gauche le Révérend qui tempête et qui hurle : il est pris corps à corps. En une seconde une centaine d’autres Chinois arrivent à la rescousse, comme s’ils sortaient de terre ; il tombe autant de pierres que de gouttes d’eau par un orage tropical. L’instinct nous pousse à tourner vite à droite, traînant nos chevaux rétifs par la bride et courbant la tête, pour parer les coups des maladroits qui nous manquent. — La fuite, hélas! notre seul expédient, est si précipitée dès son début, que, si nous perdons une seconde pour enfourcher nos oursons, nous sommes pris. Force est donc de les traîner à notre remorque en nous en servant comme de paravent; les pauvres bêtes, en effet, reçoivent la première avalanche de pierres et de briques, et je vous assure qu’il en volait une effroyable quantité ; un seul de ces projectiles àla tête nous eût tués roides. Mac Clatchie en reçoit trois à la cuisse et perd du terrain; le Révérend est bon premier; comme lui nous fuyons à toutes jambes, poursuivis, harcelés, injuriés; — les. injures chinoises me sont indifférentes, mais, juste ciel! que de pierres! — Puis en quelques minutes toute la rue est inondée par la foule sortant des maisons au bruit du tumulte.
et cette populace hurlante, fanatique, s’arme de longues gaules, grosses comme le bras, ët de crocs de fer emmanchés à des perches; notre déroute est à son comble : ils sont cinq cents et nous sommes cinq! Nos cannes seules parent les coups les plus proches, ceux des enfants qui, comme les roquets de nos villages, nous harcèlent les jambes. Sur un parcours de deux kilomètres , se poursuit cet hallali courant, dont nous sommes les victimes haletantes; la foule de plus en plus furieuse augmente à vue d’œil, comme en un jour de révolution; chaque ruelle apporte son bataillon, et chacun de nous pense que sa dernière heure peut bien être proche; une mort rapide passe encore, mais l’idée du supplice nous glace le sang dans les veines. Je vois encore ce pauvre Louis regardant en arrière, tout en fuyant, pour éviter les plus grosses pierres, puis faisant un faux pas, et roulant à terre sous les pieds de son cheval ! Je le crois pris et perdu , mais il se relève comme une panthère! Il me semble aussi que je sens encore le vent d’une immense gaule que brandit un mendiant demi-nu, les yeux hagards, la bouche écumante; à un tournant il me gagne de vitesse, assène un coup terrible que j’évite, mais que mon poney reçoit sur la jambe de devant : la pauvre bête chancelle, tombe, se relève, boite, et retombe.
Je confesse pourtant que nos jambes ont une in-
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PÉKIM. YEDDO. SAN FRANCISCO, contestable supériorité sur celles des Chinois , et qu’une lueur d’espoir nous apparaît. Nous sommes sur la route de la grande muraille ; si nous sortons de Nang-Kao, nous nous orienterons dans la campagne, nous tournerons la ville, et retrouverons la direction de Pékin. Illusion ! au moment où les jeteurs de pierres sont déjà distancés de soixante à quatrevingts pas, et où les champs ouverts vont peut-être nous sauver; au moment où c’est devenu pour nous un espoir que d’errer sans vivres, sans guide, dans la plaine sablonneuse, la porte de sortie sous le bastion en boue se ferme devant nous, et un relais de pillards nous coupe la retraite. A cette vue, nous échangeons tous cinq un douloureux regard, et, plus rapidement que l’éclair, nous recommandons notre âme à Dieu. Pendant un court instant je ne sais plus rien de ce qui nous arrive, sinon qu’un grand Mongol me secoue comme un prunier par le collet de ma veste, pendant que trois autres me prennent cravate, argent, chaîne de montre, que .sais-je ? (par bonheur j’avais pu à temps casser l’anneau de ma montre et la glisser dans ma botte); l’or du Révérend fait fureur; quelques dollars pris sur le prince lui valent quinze hurleurs suspendus en grappe à ses pocbes ; Louis, porteur de billets de banque chinois, ressemble à un distributeur de prospectus sur nos boulevards.
Alors commence un spectacle unique : dès que
la grande muraille. 115
nous somnips absolument dévalisés, les çoquins ne se battent j)lus qu’entre eux, et se donnent des coups horribles ; trois ou quatre roulent par terre, frappés à la nuque : cela devient une bousculade grotesque, sans cesser d’être bien désagréable pour nous. Car il nous faut traverser le village en sens inverse, — moins vite heureusement, — et défiler piteusement devant les femmes, les filles et les mères de nos vainqueurs ; puis , sous nos yeux , notre voiture de monnaie est pillée en règle, au milieu des injures et des rires de ces sauvages. J’ai alors la surprise de retrouver un morceau de la brique que j’avais si soigneusement portée hier et qui avait servi de projectile aux aimables indigènes. Ce souvenir est, avec dix négatifs photographiques confiés au mafou blessé, tout ce que nous sauvons de cette bagarre ; nous en sommes quittes pour perdre notre bagage, une charrette, mon cheval et six cent cinquante francs : que c’est peu de chose en comparaison de l’angoisse poignante qui nous .saisissait quand nous pensions trouver la mort au bout de la rue !
Nous devons peut-être nous féliciter de n’avoir pas eu de revolvers ; car, à la première attaque, nous n’aurions pas hésité un instant à faire feu sur la foule des assaillants, et dès lors la population aurait demandé sang pour sang. Je conclus cependant
PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, comme morale, que si jamais je retourne à Xang- Kao, j’aurai deux revolvers — au moins.
Le butin une fois partagé, nos geôliers ne manifestent aucune intention de nous garder ; ils sont à bout d’injures, à sec de salive, épuisés par la course, et pressés de jouir de leur voiture de sapèques. Aussi, sous une salve de buées, pouvons-nous nous arracher à ce lieu maudit, et prendre la route de Pékin. Cbacun alors de raconter ses émotions les plus palpitantes, et de trouver la campagne délicieusement calme après cet orage : la gaieté revient vite, et nous faisons prononcer au Révérend ses quatre premiers mots français : a Petit bonhomme vit encore ! »
C’est à Tcha-Ho, après une rude marche, que nous faisons la halte du milieu du jour. Sur les parois de la hutte qui nous sert d’auberge sont inscrits quelques vers chinophiles d’un voyageur partant en 1865 de Pékin pour la Sibérie ; au-dessous nous mettons seulement : « Souvenir de l’hospitalité chinoise. Cinq cents naturels de Nang-Kao ont roué de coups cinq honnêtes Européens. »
A la nuit nous arrivons à Haï-Tien, sans posséder un centime, ni une sapèque ; nous avons le bonheur d’étre logés à crédit dans une étable, bien flattés de n’être pas traités en vagabonds. Nous sommes à la porte du Palais d’Eté : quel contraste !
30 mars.
Nous voici devant le fameux Yuen - Ming- Yucn, le Palais d’Eté ! A droite et à gauche, les avenues autrefois garnies de portiques, de monuments et de kiosques ne sont plus qu’un amas de ruines. Ruines aussi et décombres affreux sont les centaines de demeures contiguës qui formaient une ville entière de palais impériaux. Seuls deux énormes lions de bronze , les plus belles pièces fondues dans l’Empire Céleste, demeurent intacts et gardent le seuil de ce qui fut le Versailles des grands empereurs descendant du Feu !
Ces lions sont les seuls objets que les alliés aient respectés, par la bonne raison, il est vrai, qu’il n’y a pas eu moyen de les emporter, et qu’il aurait fallu construire, tout exprès pour les voiturer, une quinzaine de ponts jusqu’à Tien-Tsin !
Ah ! que ce Palais d’Été a dû être splendide ! Figurez-vous un lac tout entouré d’arbres verts et de belles terrasses de granit et de marbre ; quinzé collines artificielles forment comme l’enceinte naturelle de cette élégante ligne d’ombrage et de verdure ; une montagne dont le flanc est en roches noires coupées à pic, domine ces vastes jardins; elle est couronnée par un temple en tuiles vernissées auquel conduit un double escalier gigante.squc de pierres de taille. Une ile couverte de kio.sques,
PÉKIX. YEDDO. SA\ FRANCISCO — jadis ! — est reliée à la terre par un pont à liantes arches et à gradins des plus pittoresques.
I Voilà ce qui reste de tant de grandeurs : toute la ville de palais qui était située sous ces ombrages a été détruite par les flammes, et il n’y a plus que des pans de murailles écroulées, des amas de briques aux couleurs sulfureuses, des monceaux de statues et de vases brisés, des groupes d’arbres noircis et calcinés ! C’est donc là qu'étaient et les magnificences des empereurs, et les kiosques des innombrables impératrices, et les caisses pleines de perles, et les colonnes d’or, et les cloisonnés , les craquelés, les jades, les laques rouges, en un mot, toutes les plus admirables merveilles de quinze siècles de civilisation, d’art et de travail! Juste ciel ! c’est trop de douleur que devoir un anéantissement aussi lugubre! Je me crois moi-méme atteint par la flamme et la décomposition, en errant au milieu de ces amas informes ; on sent la désolation vous gagner aussi le cœur : voir les ruines du Palais d’Eté et ne pas avoir un frisson, c’est au-dessus des forces d’un bonnéte bolnme ! Aussi ne vous en dirai-je pas long sur ce cimetière, où la Chine a vu s’ensevelir son plus pur trésor, et où les alliés ont foulé aux pieds tout ce qui s’était appelé l’honneur jusqu’à notre triste époque. Que les uns aient pillé, on les autres brûlé, qu’importe ! Aucune force humaine n’étoufiera ce cri de mon cœur : « Sortons
d’ici, fuyons ce lieu dont le sol nous brûle, dont la vue nous humilie : nous étions venus en Chine comme les champions armés de la cause de la civilisation et d’une religion de miséricorde ; mais les Chinois ont raison, mille fois raison, de nous appeler des barbares ! »
Je crois que je pourrais vous répéter vingt anecdotes extraordinaires qu’on raconte ici sur ces jours inouïs, où les chevaux de l’armée avaient pour litière un demi-pied d’épaisseur de soie jaune impériale ; mais le silence est seul décent devant ces ruines, et je vous transmets seulement la vue de la chapelle du palais, située si haut sur un rocher que les flammes n’ont pu l’atteindre. Là, j’ai passé de longues heures à réfléchir à la triste fin de cette expédition si hardiment, si vaillamment et si merveilleusement conduite pour l’honneur des armes françaises jusqu’au jour néfaste du pillage et de l’incendie ; à contempler ce qui fut le Palais d’Été, et à rougir malgré moi devant de pauvres mendiants qui nous montraient du doigt et semblaient nous appeler voleurs et incendiaires.
A la tombée du jour nous rentrions à Pékin, où nous trouvions la légation anglaise dans une émotion violente, et notre excellent Fauvel dans une angoisse affreuse. Le bruit était arrivé depuis deux heures que nous avions été massacrés à Nang-Kao, et le ministre allait partir lui-môme avec une es-
corte pour, s’enquérir de nous ' ; nous rassurâmes nos amis par notre joyeux retour, résolus d’oublier au plus vite quelques heures de cauchemar. Mais, pour sauvegarder l’honneur et la sécurité des étrangers, sir Rutherford Alcock voulut que justice fût faite ; et nous dûmes signer un procès-verbal en règle rédigé par Mac Clatcbie, constatant le vol de nos six cent cinquante francs et nos moindres pertes individuelles*. Grâce à une trop vieille habitude, j’avais fort peu de dollars sur moi quand je fus rançonné, mais je me joignis naturellement au prince, qui demanda que cet argent, s’il était repris par le gouvernement chinois, fût distribué aux pauvres mendiants, — afin qu’ils salassent une ou deux têtes de moins.
‘ Les cancans traversent la Chine si vite d’un bout à l’autre, <ju avant notre retour h Chanjf-Haï, ce bruit avait gagné toute la côte méridionale jusqu’à Canton.
2 De Pékin, on nous a écrit depuis que le gouvernement chinois avait extorqué soixante-quinze mille francs des environs de Nang-Kao, à titre d amende. Voilà des coups de bâton qui ont été désagréables à recevoir, mais en revanche qui ont été payés bien cher !