III
briser le harnachement, voilà le poney mongol à poil d’ours et à caractère du même genre.
C’est ainsi que nous chevauchons tout le jour, guidés par un officier de la légation britannique , M. .Mac Clatchie, qui nous sert d’interprète, et suivis de deux charrettes contenant non des bagages et des vivres, mais des finances! Quels heureux voyageurs, devez-vous penser, en songeant que quatre mules arrivent à grand’peine à traîner ces deux charrettes remplies jusqu’aux bords de précieux métal! Mais à la vérité nous n’avons que huit cents francs, sous la forme de centaines de mille pièces dites de cuivre, enfilées par chapelet de mille sur des brins d’osier, seule monnaie courante dans la campagne chinoise, et dont il faut donner, quand on est un Barbare, un rouleau pesant une livre pour avoir deux œufs de poule.
Par hasard le ciel se découvre à deux ou trois reprises différentes dans le cours de la journée, et le soleil vient éclairer par intervalles, tantôt des trombes lointaines de poussière s’élevant en spirales opaques du milieu de la plaine vers le ciel , tantôt les crêtes arides et découpées en aiguilles des montagnes de la Mongolie.
Des gorges de cette chaîne arrivent de longues caravanes de chameaux que nous rencontrons et dont les files en capricieux méandres se dessinent au loin dans la plaine sahlonneuse. Chacune de ces curu-
vanes compte plusieurs centaines de bêtes à deux bosses, précédées d’autres centaines de poneys our sons pris au ]aço dans les troupeaux sauvages des steppes. C’est à Pékin que les Mongols viennent vendre, en même temps que leurs chevaux, des milliers de moutons à longue laine, dont la queue plate et large d’un pied, tombant en parachute, fait le plus singulier effet : j’aime l’aspect austère de ces caravanes dans le désert; j’aime les figures cuivrées de ces hommes aux traits sévères, ces longues robes de cuir rouge, doublées d’épaisses fourrures, ces immenses bonnets de poil d’ours aux étranges ornements de corail. Il y a quelque chose d’antique et d’imposant dans ce spectacle : un chef bien reconnaissable à ses armes guide la troupe; ses hommes sont perchés entre les deux bosses de leur chameau, qui, attaché par le nez à la queue de son devancier, semble, dans son allure languissante et sonore, balancer sa charge lourdement en cadence, à l’instar de la longue cloche de bronze peinte en écarlate qu’il dandine à son cou.
Les Mongols portent sur leur visage un air farouche et fier ; le Chinois n’est pour eux qu’un objet de mépris. Il paraît, — trait frappant , — que chez eux le mot k mongole , leur nom national, est le seul qu’ils emploient pour exprimer l’idée de courage et de vertu.
Le soir, au coucher du soleil , après dix heures
de route dans une plaine de sable, nous arrivons à la « ville fortifiée » de Tchang-Pin-Tchao. C’est un hameau horrible avec des murs de boue. La population, poussée par la curiosité, se rue pour nous voir. Nous sommes habitués maintenant aux huttes indigènes !
27 mars.
Quand le soleil se lève, nous sommes déjà au pied des montagnes , et ses premiers rayons éclairent pour nous les cinq portiques majestueux qui, chacun à huit cents mètres d’intervalle, ouvrent la vallée des lombes des empereurs. Le coup d’œil est grandiose: figurez-vous une longue vallée sablonneuse , enclavée par un amphithéâtre de montagnes élevées, au pied desquelles treize tombes gigantesques, entourées de bois d’arbres verts, s’échelonnent en demi-cercle.
Du portique de l’entrée de la vallée jusqu’à la tombe du premier empereur il y a plus d’une lieue, et une longue avenue est dessinée d’abord par des colonnes ailées en marbre blanc, puis par deux files d’animaux sculptés de grandeur colossale : des chameaux, des éléphants, des hippopotames, des lions de quinze pieds de haut et d’un seul bloc de granit, des dragons ailés, une quantité de bétes, puis douze empereurs trois fois grands comme nature et portant casque et cuiras.se !
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LA GRANDE MURAILLE. lül
C'est dans cette avenue extraordinaire que nous faisons halte , ne pouvant songer sans effroi aux travaux surhumains qu’il a fallu pour rouler de pareils blocs au milieu de cette plaine de sable: il y a donc eu un siècle où les Chinois savaient u faire grand » , au lieu de consumer leur vie dans des fumoirs d'opium et dans des maisons de jeu !
Au bout de l’avenue, nous arrivons aux tombeaux , autour desquels sont groupés des bosquets d’arbres verts; chaque tombeau est un vrai temple où le marbre blanc et rose, où le porphyre et les sculptures de teck se marient non avec harmonie, ni avec goût, mais — chose si rare en Chine — avec des lignes vraiment pures et d’une grande sévérité.
Une des salles du tombeau a soixante mètres de long sur vingt-cinq de large; les colonnes qui la supportent sont faites d’un seul tronc d’arbre de quatre à cinq pieds de diamètre, et depuis neuf cents ans ces splendeurs austères ne semblent pas avoir, vieilli d’un jour. Une obscurité lugubre sied fort bien à ces demeures sépulcrales , et le bruit des « gongs » sourds qu’agitent les gardiens du temple fait résonner les voûtes de vibrations étranges. Cet aspect sombre porte à la rêverie, et il nous semble voir toute la pompe des funérailles des empereurs Mings: un peuple en deuil vêtu de
blanc escortant le cercueil d’or entre les colosses de
granit, les hurleurs funèbres se roulant devant la tombe , les torches fumeuses éclairant les colonnes d’une lueur blafarde, et les fossoyeurs qui ont déposé les cendres de l’Empereur à sa demeure der- ^ nière immolés sur l’heure, afin que le secret des trésors enfouis avec lui ne soit pas trahi !
Vers trois heures, nous partons, malgré les instances d’un bonze muet qui s’évertue à tracer sur le sable et devant nous des caractères inintelligibles, et nous cherchons à gagner rapidement Nang-Kao, l’entrée de la passe de la Grande Muraille.
Mais, quand vient la nuit, nous sommes encore en rase campagne , complètement égarés. Des sentiers rocheux nous mènent à des huttes éparses , et plus nous demandons à leurs hôtes effarés la route de Nang-Kao, plus ces naturels nous renvoient de l’un h l’autre vers les quatre points cardinaux , et nous font faire en circuit des S qui ressemblent terriblement à des 0. Enfin en promettant à un excellent paysan une charge de sapèques (les sous chinois) presque trop lourde pour qu’il puisse la porter, nous obtenons qu’il guide notre colonne dans la nuit. Je lui donne mon cheval et me mets sur un des chars a argent ; tout semble pour le mieux : le naturel galope à droite, à gauche, sonde les gués, éclaire la route, évite les ravins, et, quoique la nuit soit bien noire, nous cheminons avec confiance, quand soudain ma carriole roule de la corniche à
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