LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG
Mémoires présentés à l’Empereur par le prince Kong et les ministres. — Extraits d’un rapport de M. Hart au gouvernement chinois. — Un déjeuner chez le Régent de la Chine. — Nous descendons le Peï-Ho en barque. — Le mandarin Tchung-Hao. — Le Fong-Ghouï. — Les sœurs de Saiut- Vincent de Paul à Tien-Tsin.
Pékin, 2 avril.
A'ous avons trouvé fort douces les heures de repos et de causerie que nous a offertes la légation. A chaque heure nous apprenions quelque anecdote curieuse, et nous sentions vraiment que nous vivions ici dans une atmosphère étrange , — presque dans une autre planète. — Mais cette différence organique si tranchée entre le sanctuaire de l’Extrême- Orient et les progrès de l’Occident tendra forcément à s’effacer chaque jour davantage, si quelque révolution de palais ne vient jeter le trouble dans cette vieille machine. Je me sens pour ma part bien vivement intéressé par la lutte habile et courtoise de la civilisation contre la barbarie, lutte qui résume ici toute notre diplomatie : c’est à Pékin , en effet ,
qu’a été poussé jusqu’à l’extrême perfection de la part des Chinois l’art de dissimuler, de faire naître vingt délais l’un de l’autre, d’exploiter nos moindres fautes, et de nous accabler des politesses les plus exquises pour conclure au refusle plus déguisé. Mais n’ayant pas l’honneur d’appartenir au corps diplomatique, et ne pouvant invoquer les dépêches chinoises ou européennes, qui sont les pièces vivantes de cette partie d’échecs politique, je crois de mon devoir de ne pas m’exposer à avancer mon humble opinion, sans l’arsenal des pièces justificatives qui me manque. Cependant je vous envoie quelques traits, tirés de la gazette du gouvernement chinois, et qui renferment, je crois, toutes les couleurs de la palette politique à laquelle puisent à cette heure Orientaux et Occidentaux. Vous y verrez et les efforts du parti européen qu'inspire le prince Kong, et la résistance de l’instinct national, tracés non par un Européen plus ou moins mal renseigné, mais par les Chinois eux-mémes.
Mémoire du y amen {ministère) des affaires étrangères sur la convenance et la nécessité d’enseigner les sciences aux Chinois lettrés.
« Les serviteurs de Votre Majesté lui font les re- « présentations respectueuses sur ce qui suit :
y> On propose que les lettrés soient invités à passer
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LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 12^ » des examens en astronomie et en mathématiques au « yamen de vos serviteurs, en vue de leur faire ac- » quérir l’intelligence complète de l’industrie et des n arts étrangers. Ils prient Votre Majesté de vouloir 1 ) bien répondre à leur respectueux mémoire.
n Ils exposent humblement que, si d’un côté ■n l’inauguration d’institutions nouvelles destinées à « l’encouragement du talent a toujours été une me- » sure extraordinaire, il faut reconnaître de l’autre 5) que toutes les fois qu’on a élargi la route qui mène » aux services publics, il n’a jamais manqué de se r> présenter des hommes instruits et habiles, prêts h » entrer hardiment dans cette voie nouvelle. Dans la « septième lune de la première année de Tung-Chih n (juin 62), le yamen de vos serviteurs établit l’école » des langues, et des classes d’anglais, de français et de russe... (Suitle recrutement et ce qui a rapport à l’avancement des étudiants)
n Vos serviteurs ont été frappés de voir que les n arts des étrangers, leurs machines, leurs armes à w feu, leurs navires et leurs voitures dérivent entièreyy rement Je la connaissance de l’astronomie et des » mathématiques. A Chang-Hai et à Kiang-IVan, on n surveille bien la construction et la manœuvre des vapeurs de differentes classes; mais, sans l’étude » consciencieuse des principes sur lesquels reposent » la construction et la manœuvre, ce que l’on ap-
l;>i PÉK IX. YEDDO. SAN FRANCISCO,
n preml ainsi n’est que superficiel, et partant n’a » aucune utilité réelle.
1) En conséquence, après délibération, vos servi- « teurs proposent d’ouvrir une nouvelle école, et « d’inviter à se présenter au yamen pour y être
y> examinés tous les Mandchoux et Chinois qui
n ont pris leur degré de licencié, de même que ceux n qui ont été pourvus du même grade, soit par acte 1) de grâce, soit comme hommes de douze années, n soit comme anciens bacheliers ou licenciés de la « liste supplémentaire, ou bacheliers du mérite, » tous possédant à fond la littérature chinoise , et )) âgés de vingt ans au moins... (Suivent les règles d’admission relatives à l’établissement , à l’arbre généalogique et aux certificats exigés, suivant qu’ils appartiennent à une des bannières, qu’ils sont Chinois ou Mandchoux , originaires de la capitale ou des provinces.)
n Quand vos serviteurs auront fait la liste de ceux )) qui auront été admis à la suite de cet examen pré- )) liminaire , on engagera des professeurs de l’Occin dent pour les instruire dans l’école nouvelle. Alors Il on espère en toute confiance qu’ils apprendront 1) sérieusement l’astronomie et les mathématiques. » La théorie étant ainsi perfectionnée dès le com- 11 n.cncement, les applications seront aussi perfec-
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 125 n tionnées, et, au bout d’un petit nombre d’années,
» un heureux résultat est certain.
)) Les écoles déjà ouvertes n’en subsisteront pas D moins, et dès lors l’accès de la carrière se trou- » vant élargi , il est impossible qu’il ne se présente 1) pas des hommes d’une intelligence et d’une capa- » cité au-dessus delà moyenne. Les Chinois ne sont » ni moins habiles, ni moins intelligents que les n hommes de l’Ouest; et quand en astronomie, en » mathématiques , dans l’examen des causes et des » effets, en histoire naturelle, en mécanique et en 1) astrologie , les étudiants voudront s’appliquer à «découvrir tous les secrets, alors la Chine sera « forte de sa propre force.
» La question des professeurs étrangers a été 1) examinée avec l’inspecteur général Hart, et il !) est autorisé par le yamen à les faire venir. Quant n aux règles d’établissement et de récompense pour » les étudiants qui réussiront, elles seront discutées « avec soin et soumises au trône par vos serviteurs, « dès qu’ils auront eu l’honneur de recevoir de Votre « Majesté l’assentiment au plan développé dans ce n mémoire.
« .Maintenant ils présentent respectueusement ce «mémoire, soumettant que les lettrés soient ad- « mis à passer un examen en astronomie et en « mathématiques , dans le but d’acquérir la com- « plète intelligence des applications modernes de
« la science ; et , prosternés , ils demandent avec n prières les instructions de Leurs Majestés les Im- 1 ) pèratrices douairières et de Sa Majesté l’Em- » pereur.
( « 5* jour de la 1 1* lune de la 5* année Tung-Chih
(5 janvier 1867). «
Deuxième mémoire du yamen sur le meme sujet.
Le mémoire qui précède avait reçu l’approbation suivant la forme consacrée. « Nous consentons à ce qui est proposé : qu’on respecte ceci ! « — Mais voyant que l’ordonnance allait rester lettre morte , le yamen présenta, moins d’un mois après, un nouveau mémoire dans lequel , rappelant sommairement les dispositions du premier en ce qui concerne l’admission des candidats, il continuait ainsi :
«La présente proposition de vos serviteurs n’est n pas le moins du monde (ainsi qu’ils tiennent » à le faire observer humblement) déterminée n par leur admiration pour la nouveauté, ou leur •n passion pour ce qui est étranger, mais par l’é- « tonnement où les a mis le savoir mécanique des « Occidentaux. -
n Ils font ces propositions , parce que toutes les » applications mécaniques de l’Occident dérivent de la connaissance approfondie de la géométrie. Or,
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 127 » maintenant que la Chine veut entrer à fond dans 5) la construction des steamers et des machines, vos «serviteurs appréhendent que si , poussée par un « esprit de vanité nationale, elle refuse de se laisser » guider par des savants de l’Ouest dans l’étude des « principes et des applications de la mécanique, on « appauvrisse le trésor public sans aucun avantage « sérieux.
« On va sans doute critiquer ces propositions, sans « se préoccuper du mérite qu’elles renferment; il « ne manquera pas de gens pour insinuer que ces » mesures ne sont pas nécessaires; d’autres feront » un crime d’abandonner les vieux usages chinois, » pour se laisser guider par les Occidentaux. Il y en « aura même qui affirmeront que c’est une honte n d’agir ainsi. Ces arguments ne peuvent venir que » d’hommes entièrement ignorants des exigences de « cette époque.
» S’il est admis que la vraie politique de la Chine « doive être de constituer sa force nationale , elle « n’a pas de temps à perdre. Parmi ceux qui com- » prennent les exigences de l’époque, il n’en est pas « un seul qui ne sache que l’acquisition des sciences « occidentales, permettant de construire les machines » étrangères, est le plus court chemin pour arriver « à cette puissance propre et indépendante. Nous » citerons pour exemples parmi les gouverneurs des » provinces , Tso-Tsun-Tang , Li-Hung-Chang et
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» d’autres qui voient avec lucidité la justesse de V cette théorie et l’approuvent avec une grande M persistance dans leurs lettres et dans leurs mén moires. L’année dernière, Li-Hung-Chang a établi îî à Chang-Hai un arsenal dans lequel des employés « de Pékin ont été envoyés pour étudier; et tout n récemment, Tso-Tsun-Tang a demandé l’autorisa- 1) tion d’ouvrir une école d’arts mécaniques, de » choisir des jeunes gens intelligents et d’engager n des étrangers qui leur apprendraient leurs langues n (écrites et parlées) , les mathématiques et le dessin ; n ajoutant que ces connaissances étaient indispen- » sahles pour qu’ils pussent plus tard construire des n steamers et des machines.
» On peut voir d’après cela que ce n’est pas seun lement le corps restreint de vos serviteurs qui » pense qu’il n’y a pas de temps à perdre pour )) acquérir les sciences occidentales,
n On dira aussi: Pourquoi ne pas noliser des )) steamers, ne pas acheter des armes européennes? » cela s’est fait dans tous les ports, ce serait plus » convenable et plus économique; dès lors à quoi » hon tant de peine et de dépense ? Ceux qui tiennent n ce langage ne savent pas d’abord que ce ne sont n pas seulement les steamers et les armes qu’il faut n à la Chine; mais laissant de côté foute autre )) question pour le moment, il ne faut pas perdre n de vue que si, pour faire face à une exigence pres-
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 129 n santé, on achète des steamers et des armes, le se- » cret de leur utilité et de leur emploi n’est pas une « question de chose mais de personne. Les principes 1) de leur construction doivent être étudiés à fond, » et leur secret une fois découvert, ce seront seule- » ment ceux-là qui s’en seront rendus maîtres qui « pourront en tirer parti. Ce qu’on propose est « quelque chose de permanent , car il est de foute « évidence que la question se résout à ceci : Y a-t-il « plus de chance de succès dans une mesure provi- » soire que dans un plan répondant à tous les temps » et embrassant l’avenir?
r> Quant à l’objection « qu’il est criminel d’ahan- » donner les vieux usages de la Chine pour ceux de « l’Occidentfl , elle ne peut venir que d’esprits faibles M et crochus.
î) Il semble prouvé que les Occidentaux sont rede- ■n vables de leurs sciences à l’étude qu’ils ont faite y> de Y astronomie chinoise. Ils pensent eux-mêmes n que leur civilisation leur est venue de l’Orient ; » mais doués d’un esprit subtil et spéculateur, ils ont » écarté, dans la suite des temps, les vieilles tradi- » tions pour. en développer de nouvelles. C’est une ■n prétention à eux de les dire occidentales , car en D réalité, le principe de la science était chinois. Il » en a été de même en astronomie, en arithmétique » et pour toute autre invention. Les Chinois ont fait » les découvertes, les Occidentaux les ont appliquées.
)) Or , si la Chine les devançait en science , si elle n possédait une connaissance approfondie des prinn cipes fondamentaux , il est clair qu’elle n’aurait n aucun besoin de s’adresser aux étrangers pour !) les choses qui lui manquent. L’avantage de l’édu- » cation proposée n’est donc pas à dédaigner.
î) Mais, de plus, le saint ancêtre de Votre Alajesté )i canonisé sous le nom de l’Humain (Kang-Hi) Il tenait dans la plus haute estime les arts de l’Occi- 11 dent. C’est lui qui plaça les étrangers à l’Obser- 11 valoire et qui régla par une loi qu’il y en aurait n toujours dans cet établissement. Tolérante et em- II brassant toutes choses, qu’elle était infinie la Il sagesse de Sa Majesté ! Convient-il à la dynastie » actuelle d’oublier de pareilles traditions ?
Il En outre , l’arithmétique est un des six arts. Il Autrefois le laboureur aussi bien que le soldat » étaient familiarisés avec l’astronomie. Plus tard, Il on en défendit l’étude, et cette science déclina. Il Pendant la période Kang-Hi de la dynastie actuelle n (1661-1722), cette prohibition fut levée, et dès Il lors le savoir abonda et la science refleurit. A » l’étude du King 11 (les anciens classiques), on » ajouta celle de l’aritbmétique. On fit des ouvrages Il sur cette matière, examinant les autorités et tirant 1 ) des conclusions.
Il Le proverbe dit : « Le savant a honte d’ignorer Il quelque chose, n N’est-ce pas une honte en effet
LES IDEES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 131 r> qu'un savant sortant de chez lui et levant les yeux au n ciel, ne puisse se rendre compte des constellations? n Quand même il n’y aurait pas d’école ouverte pour n cela, ce serait son devoir de cultiver cette science, n Combien n’y est-il pas tenu davantage aujourd’hui O qu’on a élevé un but qui V invite à tirer ?
« Mais l’argument le plus pervers est celui qui n prétend que c'est une honte de prendre des leçons » des Occidentaux. La chose la plus honteuse du n monde est d’être inférieur à ses semblables. Les 1) nations de l’Occident ont employé des masses n d’années à étudier la construction des steamers, et n comme toutes ont pris des leçons les unes des » autres, cette construction s’est modifiée jour par « jour. Dans l’Extrême-Orient, le Japon vient d’en- « voyer des hommes en Europe pour apprendre » l’anglais, étudier l’astronomie, et les livres qui « traitent de la navigation à vapeur; et en quel- « ques années ils auront accompli leur entren prise. Sans parler davantage des puissances mari- V times de l’Occident, cherchant à faire rivaliser
n leurs marines, quand on voit un petit Etat comme « le Japon faire un suprême effort pour devenir « puissant, y aurait-il rien de plus honteux pour la « Chine que de rester seule attachée à des .coutumes w vieillies et surannées, indifférente au renouveln lement de sa force? Croit-on qu’une semblable « honte puisse être effacée parles arguments de ceux
n qui, bien loin de se sentir humiliés de leur infério- » rité, lorsqu’on propose un plan qui nous permet i> d’égaler et peut-être de dépasser les autres peu- •n pies, prétendent que la seule chose honteuse est r> de les prendre pour maîtres, et s’endorment dans » la doctrine qui en découle : que le plan le plus V sage est de ne jamais s’instruire ?
« On avancera peut-être que la fabrication est une » œuvre d’artisan et, comme telle, au-dessous du •n lettré. Vos serviteurs ne laisseront pas passer ceci » sans observation. Dans le rituel de « Chou , la fl note relative à l’inspection des ouvriers et de leurs «produits porte seulement sur la mise en œuvre du » bois de tzu (cèdre) pour la construction des cern cueils, des roues, des couvertures et des chariots, fl Pourquoi, pendant des milliers d’années, ces arts » ont-ils été tenus pour classiques dans les écoles? « Parce que, pendant que l’ouvrier met son art en fl pratique, le lettré en pénétre les principes.
fl Pour conclure : le but de l’étude est l’utilité , « la valeur des choses dépend de leur adaptation aux fl temps. Les objections au présent système peuvent fl être nombreuses; c’est le devoir de l’administrafl tion de conclure, après en avoir pesé les mérites, fl Quant à vos serviteurs, ils ont mûrement réfléchi, n Alaisle système étant complètement neuf, demande fl danslesdétailsunegrandeattention. Généralement n parlant, si le cours des études est ardu, des appoin-
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 133 » tenients élevés doivent être prodigués, et il ne n faut pas perdre de vue que les promotions seules n pourront stimuler les étudiants. En conséquence, i> vos serviteurs réunis en conférence solennelle ont » proposé six règlements. Ci -joint en est la copie n soumise à l'examen et à la décision de Votre Majesté îî Impériale.
n Ils émettent de plus l’opinion que le Pion-Hsiu, «le Chien-Tao et. le Sliu-Chi-Sliili du collège de » Nankin, éminents pour leur savoir, et ayant com- » parativcment peu à faire, acquerraient facilement « la connaissance de l’astronomie et des mathéma- » tiques, si oa les y obligeait. C’est donc un de- » voir pour vos serviteurs de demander que, pour « étendre la limite des choix , on invite ces em- « ployés à passer l’examen indiqué, et aussi tous « ceux qui, dans la capitale et les provinces, ontcom- « mencé comme docteurs (Chin-Shih) leurs car- « rières officielles, aussi bien que les cinq dénomi- « nations de licenciés énumérés précédemment.
« Prosternés, ils implorent pour leurs proposi- » lions le regard sacré de LL. MM. les Impératrices « douairières et de S. M. l’Empereur, et une réponse « qui leur apprenne si elles ont été jugées conve- « nables ou non. »
Le 24* jour de la 12* lune, 5* année Tung-Chib (29 janvier 1867), on a reçu le rescrit suivant :
«Nous consentons à ce qui est prcqjosé. Qu’on