III. R
» publie le projet aussi bien que le mémoire. — 1) Qu’on respecte ceci ! «
Voici enfin quelques extraits du dernier rapport que M. Robert Hart , inspecteur général des Douanes, a adressé au Gouvernement impérial chinois. Vous y verrez avec quelle hardiesse , quelle netteté et quel tour à la fois original, le novateur dit la vérité en face à un gouvernement essentiellement oriental.
« Une vue bien plus étendue est donnée à un » petit bomme placé sur les épaules d’un homme n grand, qu’à l’homme grand lui-môme, et le coup » d’œil direct du mont Lô embrasse non-seulement » la silhouette des collines et la profondeur des » eaux, mais aussi les moindres détails. Il en est » précisément- ainsi de l’homme qui s’aventure à « raconter ce qu’il a vu d’une façon tout à fait désin- » téressée ; et, comme dans le cas du petit homme, » quelque profit peut être tiré même de sa témérité.
» Il résulte des observations prises par les races n occidentales, que c’est en Chine que l’on trouve y> la faiblesse la plus évidente.
» Autrefois les Chinois n’entretenaient aucun » rapport avec les races étrangères, mais depuis le «dernier demi-siècle, chaque pays est entré gra- « duellement en négociation avec eux : il est impos- » sible qu’ils se maintiennent sur le terrain de leurs » anciennes traditions.
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 135 n Le rode des lois chinoises est en théorie exresn sivement sévère et admirablement coordonné; 55 mais, en pratique, il n’est mis à exécution qu’avec 55 un relâchement immense. La théorie de l’admi- 55 nistration a beau être raffinée et élaborée , le 55 temps l’a complètement réduite à une machine 55 sans valeur.
55 Les mandarins administrateurs des provinces 5) ne restent jamais assez longtemps en place ; le 55 nombre de ceux qui font bien leur devoir est res- 55 treint : ceux qui ont recours à des pratiques mal- 55 honnêtes abondent. Un patronage puissant est 55 donné à des hommes sans valeur, et une licence 55 extrême est accordée à la rapacité des amis et 55 parents de ceux qui sont au pouvoir : les justes 55 réclamations du peuple sont méconnues.
55 En même temps , les membres des ministères 55 permettent à leurs commis de saisir les rênes du 55 pouvoir, et de décréter des permissions et des 55 refus de payement d’argent , de telle sorte que 55 celles des autorités provinciales qui ne sont pas 55 corrompues, exécutent inconsciemment des ordres 55 iniques. Avec un pareil système, quel que soit le 55 désir qu’on ait de travailler à la prospérité du 55 peuple, comment faire?
55 Quoique les taxes de guerre soient élevées à un 55 taux énorme dans chaque province, il y a toujours 55 dans le payement de la solde un arriéré de plu-
T) sieurs mois et même de plus d’un an. Les soldats » sont comptés par millions — sur le papier : pren nez -les par corps, et vous trouverez que la » moyenne se compose de gens vieux, décrépits, « ignorants, qui en temps de paix gagnent leur vie
V comme coulies, au lieu d’apprendre le service min litaire.
5) Si soudain les troupes sont appelées à la guerre, 1 ) on ne pourra faire qu’une levée précipitée de n paysans armés de piques et de sabres faits de socs « et de faux. Les troupes tartares en temps de paix Il tirent à l’arc et manœuvrent la fronde , mais seur> lement pour la parade , et elles ne tendent qu’à n l’effet : leurs bras et leurs muscles s’énervent , et » elles passent surtout leur temps à élever des » oiseaux !
« Quand les Rebelles apparaissent et qu’une san-
V glante bataille a été évitée , alors un homme se n suicide pour attirer la compassion impériale sur y> toute sa famille. Ou bien , quand les deux forces
V sont en présence , les Impériaux n’avancent que » si les Rebelles se retirent volontairement. Mais si » les Rebelles ne commencent pas par battre en re- » traite, ce sont les soldats impériaux qui se replient. » Alors les officiers, pour donner créance aux rap- » ports qu’ils envoient sur une prétendue victoire, » tuent un ou deux êtres paisibles. Enfin, si après la n retraite des Rebelles ils trouvent quelques paysans
LES IDÉES VOVATRICES DU PRINCE KONG. 137 n qui n’aient point le crâne rasé ils les décapitent y> instantanément , sous prétexte qu’ils sont des Ren belles à longs cheveux : après en avoir tué un n grand nombre , ils demandent une récompense V pour services méritoires.
» Au point de vue financier, on tracasse tellement » le peuple pour le payement des impOts, qu’il se « dit te scalpé » . De plus, toutes les dépenses impé- •n riales, petites et grandes, ne sont liquidées que » par des réquisitions , ce qui jette le peuple dans » de mauvaises pratiques.
n On arrive donc à cette conclusion sur lapolitin que intérieure de la Chine, que tout ce qui est n affaires civiles ou militaires est fondé sur le men- » songe. Les administrateurs chargés de l’exécution r> des lois n’envisagent que la question du gain : les » gardiens de la fortune publique sont les ouvriers » ardents de leur bourse personnelle, et pour ce qui n est vu par les hommes au pouvoir, c’est comme n s’ils ne voyaient rien du tout. Si le Gouvernement ■n ne sort de cette léthargie, il est à craindre que les » populations ne donnent carrière à leur mépris » pour les supérieurs et n’entrent en rébellion — » Tels sont, à mon avis, les aperçus les plus rapides, mais les plus typiques, de la situation ac-
< Les Rebelles laissent pousser tous leurs cheveux, mais les paysans — non Rebelles — ne se rasent pas (oujours la tétc.
tiielle ; je ne me permettrai pas d’y ajouter une ligne; car si je devais entrer dans la question historique et diplomatique du Céleste Empire, il en résulterait probablement un gros volume et beaucoup d’ennui pour vous. (
J’aime mieux vous dire au contraire ce qui nous a causé infiniment de plaisir, une gracieuse invitation à déjeuner chez Son Altesse Impériale le prince Kong, oncle de l’empereur, régent de l’empire, fils du Ciel et descendant du Feu.
Par un dégel boueux , nous allons à cheval , en bottes et en éperons, jusqu’au yamen des affaires étrangères, où un piquet de cavalerie indigène rend les honneurs au duc de Penthièvre; nous donnons nos chevaux à des grooms vêtus de bleu de ciel, et chaussés de bottes de velours noir; nous sommes devant trois potentats, boutonnés de rouge, en casaquins de peau de renard , sous des chapeaux officiels recouverts de franges de soie rouge et ornés d’une longue queue de plumes de paon, dans des robes de soie gris perle à boutons d’or, et des bottes de satin blanc. Ce qui s’est fait de révérences périodiques et mécaniques dans la cour d’honneur n’est pas calculable sans une table de logarithmes. \’ous nous inclinons, vous vous inclinez, ils s’inclinent, sans qu’on imagine quand l’étiquette permettra de relever la tête. De plus, en Chine, on éclate toujours d’un rire forcé, en se disant bonjour.
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 139 ai'ec des oh ! oh! ah! ah! sur un rhythme qui va crescendo. Enfin les trois gros mandarins nous emmènent par une série de passerelles sautillantes et de ponts torturés autour de kiosques à parois de papier, et nous nous trouvons en présence de Son Altesse Impériale, dont la figure est intelligente et l’accueil des plus aimables; nous passons de nouveau un petit quart d’heure en révérences réciproques; mais nous gardons nos chapeaux sur la tète (le contraire serait une haute impolitesse). — Un séjour de deux mois et demi en Chine nous a donné l’habitude des grandes manières célestes, et je vous assure que i^ous nous auriez tous pris pour des descendants du Feu, tant nous savons rentrer nos poings fermés dans nos manches, puis avec componction, avec méthode, les porter réunis jusqu’à toucher notre front; tant nous savons faire une démonstration d’hilarité, et enfin tant nous manœuvrons habilement les bâtonnets d’ivoire. En effet, pendant que M. Brown , premier secrétaire de la légation, traduisait les compliments du régent au duc de Penthièvre et vice versa, la table se couvrait, comme par enchantement, de centaines de soucoupes craquelées , de petits pots d’émail gros comme un dé à coudre, le tout chargé de mets hachés et gluants, verts, roses, bleus; de pâtes écarlate et juteuses; de fruits, de piments, de viandes, etc...
Prévoyant la maladresse des Barbares, les Célestes
potentats avaient fait pompeusement apporter fourchettes et couteaux ; mais nous mettions notre amour-propre à jouer des bâtonnets, ce qui leur fit plaisir. Le duc de Penthièvre était à la droite du régent, Fauvel à sa gauche; pour moi, j’avais le bonheur d’être entre le ministre du commerce et le ministre de l’instruction publique. Vous ne pouvez vous imaginer combien ils ont voulu être gracieux : j’ai eu en un instant de plus de vingt plats à la fois dans mon assiette, et je confesse avoir goûté à peu près des cent cinquante plats sucrés qui étaient alignés sur la table; tout aurait été pour le mieux, si le Révérend n’avait pris à tâche de me faire rire, en marmottant quelque plaisanterie chaque fois que l’excellent ministre de l’instruction publique — avec une politesse extrême — me mettait dans la bouche même, avec ses bâtonnets, des quartiers d’orange sucrés, tandis que le ministre du commerce — rivalisant de zèle — introduisait par la gauche, sous mes dents, des tranches de jambon confit dans du gingembre. « Thatold gentleman will poison you again n (Ce vieux Monsieur va vous empoisonner), t répétait chaque fois notre aimable compagnon de course à Nang-Kao. — Sans que nous ayons fait la moindre allusion à notre mésaventure, le ministre de l’intérieur a amené peu à peu la conversation sur les difficultés des voyages, et voyant que nous faisions semblant d’ignorer l’attentat com-