LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG
mis par ses administrés, il s’est confondu en excuses avec une grâce qui nous fera tout oublier.
Tien-Tsin, 6 avril.
En quatre jours nous venons de regagner les rivages du Pe-Tchi-Li ; nous avons fait route par eau, afin de voir un nouveau paysage; mais nous avons seulement vu un autre genre d’horreur, caria monotonie du Peï-Ho, que nous avons descendu pendant ces quatre-vingt-seize heures, n’est rompue çà et là que par l’aspect de quelques cadavres de mendiants suivant le hl des eaux ou échoués sur les bancs; et c’est de cette eau-là qu’il faut boire.
Pour ce court voyage, chacune sa barque, de sorte que nous naviguons sur une espèce de flottille, guidée par la barque cuisine et la barque salle à manger. Chaque esquif a deux matelots indigènes, couverts de vermine, avec lesquels il faut vivre côte à côte; tantôt ils nous poussent de la gafle, tantôt de la rame; de temps en temps un peu de brise vient enfler nos voiles faites de joncs; puis un coude de la jaunâtre rivière nous met vent debout , et nous lançons à terre nos matelots avec une cordelle , pour laquelle ils se métamorphosent en chevaux de halage. — ; La gelée seule nous fait passer des nuits assez dures, d’autant plus que depuis Nang-Kao nous sommes devenus prudents : chaque
barque a son quart à faire, prend à son tour la tête de colonne , avec deux carabines toutes prêtes sur l’avant. On parle de pirates redoutables, mais nous n’en voyons pas, heureusement! et nos seules victimes sont des oies sauvages et des pluviers.
Je croirais volontiers que les Chinois sont fort insensibles au froid ; car, malgré les glaçons que charriait encore la rivière, nous avons vu autour d’un convoi de jonques échouées sur un banc, plusieurs centaines de Chinois, dans l’eau jusqu’à la ceinture, tenter inutilement de les remettre à flot, en faisant un tapage sans doute égal à celui qui fit tomber du ciel les vols de grues aux jeux Olympiques; ils avaient laissé tous leurs vêtements à terre, et, devenus rouges comme des homards, ils barbotaient gaiement.
Nous retrouvons à Tien-Tsin notre Sze-Chuen, complétant son chargement'. Nous attendons son départ jusqu’au 8 avril. Nous avons d’abord une grande réception chez Son Excellence Tchung- Hao *, qui est, après le prince Kong et M. Hart,
* Le fret pour les marchandises est presque aussi élevé de Tien-Tsin à Chang-Haï , que de Chang-Hai à Londres.
2 Tchung-Hao est le mandarin compromis dans les massacres de Tien-Tsin , et envoyé depuis en France pour faire amende honorable. Chacun a appris les péripéties de cette .imbassadc ambulante, qui a dit rédiger des memoranda successifs à \apoléon 111, puis à l’Impératrice Régente, à la Délégation de Tours, au Chef du Pouvoir exécutif, et enfin au Président de la Répu-
LES IDÉES NOVATRICES OU PRINCE KO\G. 1 U rhoniine le plus important de l'Empire du Milieu. C’est lui qui a signé nos derniers traités de paix, et que l’on consulte dans toutes les questions barbarocbinoises.
J’ai vu chez lui de bien jolis dragons de bronze tout couverts de pointes , sorte de fétiches ayant ramification avec le Fong-Chouï, une des superstitions les plus répandues de la Chine, et dont nous avons déjà pu maintes fois remarquer les curieux effets. Le Fong-Chouï, si j’ai bien compris et observé juste, est pour les Chinois la forme matérielle par laquelle la divinité affirme sur un lieu sa protection ou sa haine. Si une montagne a la forme grossière d’un animal quelconque, leur imagination bizarre se met en oeuvre de compléter la ressemblance et de l’outrer par mille moyens; des arbres plantés en ligne sur la crête feront la crinière du lion ; un trou perforé de part en part fera l’œil, etc... La contrée qui possède une telle émanation de la divinité devient « heureuse et sacrée n : des villages entiers émigreront vers elle, ou bien les villages des environs, devenus jaloux et fanatiques, enverront une belle nuit tous les hommes valides pour couper la
blique. Elle est retournée en Chine, où elle s’évertue acliicllcment à expliquer ù la cour de Pékin la déclaration de guerre à la Prusse, le 4 septembre, le pacte de Bordeaux, le 18 mars, la Commune et les deux sièges de Paris.
crête par une tranchée, et c’est ce qu’on appelle
briser l’épine dorsale du dragon.
C’est une chose des plus curieuses ; et des gens qui ont habité vingt ans la Chine m’ont dit qu’ils avaient vu des contrées entières en émoi, quand le vent avait arraché la crinière végétale du monstre factice. De plus, il semble que, par un vague pressentiment des phénomènes de l’électricité, ce soit à leurs yeux par les pointes hérissées que le dieu diffuse toutes ses bonnes influences; aussi roches et piquets sont-ils accumulés pour la multiplication du fluide bienfaiteur, et les collines sont-elles converties en vastes porcs-épics.
Loin de toutes ces bizarreries erronées, nous passons quelques heures hien*douces sous un toit cher à tout Français. En parcourant les rues sordides de Tien-Tsin, nos regards sont attirés par une porte surmontée d’une croix; nous frappons, pensant trouver un missionnaire et voulant lui rendre visite; bientôt un guichet s’ouvre, et une pâle figure de sœur de Saint-Vincent de Paul nous demande craintivement ce que nous voulons. « Nous sommes simplement des Français, dîmes-nous, heureux, ma sœur, si nous pouvons vous rendre hommage et parler de la France, que, dans l’Extréme-Orient, vous représentez par le sacrifice et la charité. » — On hésite un peu à nous ouvrir, mais enfin une autre sœur rassure sa compagne, et nous avons le bonheur
LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 145 de visiter en détail une école admirablement tenue. Il y a là près de deux cents petites filles, arrachées à la misère et élevées maternellement dans un bienêtre véritable, au moral et au physique. Rien de plus touchant et de plus grand que ce dévouement et cette abnégation des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Après le spectacle de tant d’horreurs sur ce sol de pourriture appelé Empire Chinois, la vue de ces Sœurs de Charité a quelque chose qui élève l’àme et la purifie : on se sent meilleur après un temps même court passé dans une atmosphère qui est vraiment céleste. Les Sœurs ne savaient pas qu’un des deux visiteurs français était de sang royal ; tout demeura donc, sauf une offrande de celui-ci à la dernière minute, dans l’admirable simplicité qui est le propre de cet ordre touchant. Elles nous répétaient avec tant de foi ce que m’avait déjà dit la Sœur de Mervé à l'hôpital de Chang-Haï , quand je lui demandais si elle reviendrait bientôt en France : «La Chine est un lieu de douleur pour nous, mais^un lieu de passage entre la terre et le ciel, que nous voulons mériter; nous quittons la France pour n’y jamais revenir, pour soigner ici les malades et les pauvres, et y mourir dans notre devoir ‘. »
* Le 21 juin 1870, dix-sept personnes européennes, dont neuf Sœurs de Charité et le Consul de France, furent massacrées à Tien-Tsin par la populace furieuse , qui les accusait de fabriquer des médicaments avec les yeux des petits enfants. Sans
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doule, nous aurions pu venger par les armes cet acte de barbarie, i la France elle-même n’était alors devenue un lugubre champ de bataille. S’il est triste de penser qu’en Chine la charité a été récompensée par l’assassinat, n’est-il pas consolant, pour l’honneur du dévouement français, de savoir qu’après la nouvelle des massacres, le Père Etienne, supérieur des Sœurs de Saint-Vincent de Paul , ne pouvait suffire aux demandes des Sœurs qui sollicitaient de partir pour la Chine?
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YOKOHAMA
Premier aspect de la population japonaise. — L'escadre française. — L’expédition de Corée. — Les maisons de bains de Yokohama. — Course à cheval à Kamakoûra. — Le Daibout. — Les t tcha-jias> , ou maisons de thé. — Le Vatikirô. — Lu incendie. — Souvenirs des attentats contre les Européens. — Le Kien-Chan , commandant Trêve. — La montagne.
Non»>avons quitté la Chine du nord le 9 avril, — un an, jour pour jour, après notre départ de Gravesend pour l’Australie; nous avons célébré gaiement cet anniversaire, en bénissant Dieu de nous avoir protégés sur tant de mers et de terres, près des glaces du pôle sud comme dans les gorges de la Grande Muraille, au détroit de Torrès comme à Batavia et à Nang-Kao!
Le 14, nous touchions à Chang-Hai, et le 21 avril au matin, après une traversée agitée mais heureuse , au moment où le globe de feu du soleil levant semblait sortir de la pleine mer pour dorer de ses rayons la côte riante du Japon, nous entrions dans la rade de Yokohama et nous jetions l’ancre tout près des navires de guerre.
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Les couleurs françaises de la Guerrière nous réjouissent l’âme, car l’espoir de passer un mois avec nos amis de l'escadre du Japon nous avait, pendant notre longue course errante , consolés de bien des peines; c’était la patrie que nous allions retrouver. Mais au moment même de notre première joie, comme je demandais au quartier maître venu pour chercher la malle, si mon excellent ami Je lieutenant Humann étaitvivant à bord, j’apprenais que, sous trois jours, l’amiral était forcé de partir pour Osaka!
Vite, il s’agit maintenant de prendre terre; nous hélons de fragiles barques japonaises qui n’ont pas du tout l’air pressé de nous recevoir; mais^ientôt pourtant la vue d’un dollar mexicain les décide.
Ce qui nous frappe tout d’abord sur ces barques légères, comme sur les lourdes jonques à gros ventre, c’est l’absence totale de peinture. Puis rien d’original comme cette embarcation effilée , manœuvrée à la godille par six gaillards robustes qui, le corps en avant, debout sur une planchette, entonnant un chant cadencé et bizarre , donnent à leur barque, par la douceur etl’enchaînementdeieurs rames, l’aspect, la rapidité, le frétillement d’un véritable poisson.
C’est aujourd’hui le saint jour de Pâques; nous nous mettons en quête de l’église; mais, tandis que ^ nous cherchons de droite et de gauche avec cet air
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embarrassé de Parisiens déposés sur le rivage, et dans l’impossibilité de se faire comprendre, voici un détachement de matelots français en guêtres blanches, en grande tenue, qui va nous servir de guide. IVous sommes tout heureux de voir passer nos bons « Mathurins n avec ce cachet exquis du matelot à terre, faisant vibrer sur les notes les plus hautes du classique clairon une entraînante fanfare.
Pendant que j’y suis, je voudrais vous dire deux mots de l’église. D’abord il n'y avait pas un seul Japonais, pas même en peinture. — Ceci n’est pas une plaisanterie : comme le catholicisme ouvre les rangs du sacerdoce à toutes les races, je n’avais pas été surpris de voir les portraits de saints nègres à Singapour, et des enluminures de saints chinois a Hong-Kong; je m’attendais à trouver toute une coupole illustrée de saints japonais. 11 n’en est rien ; mais je n’ai pas tardé à apprendre que si aux environs de Yokohama on ne connaît pas un seul Japonais converti, au contraire à X’angasaki il y a des milliers de chrétiens indigènes, pratiquant leur religion à l’ombre, dans les montagnes, dans les cavernes, et subissant avec un courage héroïque une aHreuse persécution.
Après l’église nous cherchons un gîte, et nous trouvons dans une maison de bois, décorée du nom de « Commercial Hôtel « , de fort modestes cbambres. Pour moi , suivant ma coutume dès que je touche
terre, je me mets avidement à ma fenêtre, en admiration devant les costumes et les non-costumes delà foule active qui court dans la rue. Tous ces Japonais sont plus petits de corps que les Chinois, mais il y a dans les physionomies un air vif, aimahie, spirituel, qui vous gagne au premier instant. — Les dames (commençons par elles) sont charmantes; leurs cheveux d’ébène sont élégamment rattachés en trois étages par des épingles ornementées; elles sont rieuses et pimpantes, gaies et roses, un peu peintes, je l’avoue, surtout quand il leur prend fantaisie de se pourprer ou de se dorer les lèvres. Elles trottinent sur de petites planchettes, emmitouflées dans une houppelande qui ferme quelquefois; une épaisse ceinture d’étoffe verte ou écarlate, avec un gros nœud d’un pied carré placé dans le dos en forme de giberne, leur donne un petit air mutin qui plaît fort. Quant aux hommes, suivant les catégories, ils ont des costumes qui varient depuis zéro jusqu’à une demi-douzaine de casaquins ou de pantalons collants superposés. — Voici un potentat, un officier, coiffé d’un chapeau circulaire en laque, sur lequel sont gravées en or les armes du Daïmio ou prince auquel il appartient; sa démarche est majestueuse; deux grands sabres, très-longs, sont passés dans sa ceinture; cette première vue est très-peu rassurante pour de nouveaux arrivants ! Il a un paletot à manches de deux pieds et demi d’envergure, et une grande
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fente dans le dos qui lui remonte presque jusqu'aux épaules et qui laisse passer ses deux sabres. — J’allais oublier le plus joli : au milieu du dos, il porte en broderie les armes de son suzerain : ce sont des hiéroglyphes ou des fleurs renfermées dans un cercle d’environ un pied de diamètre, et cela en rouge, en jaune, en bleu, en vert. A la ceinture de ce seigneur est suspendu tout un petit attirail baroque ; c’est le matériel compliqué d’une pipe, dont le fourneau est égal au volume de la moitié du dé à coudre d’une petite fille : blague à tabac en papier-cuir, fermée par un petit bronze ravissant, briquet, mèche, fourreau, etc., etc., c’est une vraie artillerie! Et toutes les deux ou trois minutes. Sa Seigneurie prend une pincée de son foin jaune, fait toute une manœuvre pour allumer, tire une ou deux bouffées, et le plaisir est fini !
La chaussure est aussi bien originale; c’est une chaussette bleue, avec un petit compartiment séparé pour le pouce, puis une sandale de paille tressée, retenue seulement aux pieds par deux bourrelets en arc-boutant, adroitement pincés par le pouce.
J’étais tout absorbé par la vue des « hommes à deux sabres n , et je m’imaginais que c’étaient des voyageurs qu’on avait la chance de contempler très-rarement au Japon; mais en dix minutes, j’en ai vu toute une procession suivie d’acolytes, de porte-piques, ballebardiers et arbalétriers ! ils
cheminaienl gravement dans toutes les directions. Puis, tout d’un coup, un cortège plus imposant s’avance : c’est évidemment quelque prince de haut rang ; une escorte à cheval , couturée d’armoiries et de sabres, perchée sur des selles historiées, et agitant violemment des rênes qui sont de largos écharpes en étoffes bleues, le précède en écartant
la foule et la foule aussitôt de s’incliner et
de se prosterner le front vers la terre ! Quant à celte foule, je voudrais au galop vous la décrire. Une quantité d’hommes sont vêtus seulement d’une paire de sandales, et d’un ruban de toile blanche large de trois doigts, passé autour des reins en ceinture ; beaucoup sont tatoués des couleurs les plus vives, des pieds à la tête, en bleu et en écarlate. Tout ce qu’il y a de plus diabolique, des dragons, des guerriers , des femmes , est représenté avec une étonnante perfection sur leur peau jaunâtre. Les uns portent des « kangos n et des « norimons » , sorte de panier où se blottit le voyageur : c’est le fiacre au .lapon. D’autres poussent de lourds chariots à roues pleines, en battant la mesure par les cris les plus incroyables que vous puissiez imaginer. Enfin des marchands de fruits, des charpentiers , des ouvriers de toute nature, grouillent de toutes parts, vêtus seulement d’une courte jaquette de calicot, et portent dans le dos une grande inscription en langue japonaise , soit pour indiquer leur métier,
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soit pour marquer de quel Daîmio ils sont serfs.
Vous le voyez, en plein dix-neuvième siècle, nous voici transportés au sein de la féodalité ; je suis tout étourdi d’entendre parler de vassaux, de suzerains, de serfs ; de voir que chacun de ces hommes est la propriété de quelque seigneur ! En écoutant l’histoire du Mikado, chef spirituel du Japon, devenu roi fainéant par les usurpations persévérantes et hardies des Taïkouns, vérilaliles maires du palais ; en apprenant qu’une partie seulement des Daïmiosrend hommage au Taïkoun ; que d’autres sont rebelles à leur suzerain, et, se retranchant dans leurs manoirs, le défient insolemment de franchir la limite de leurs domaines ; en entendant dire que certains Daïmios ont vaincu l’année dernière les armées taikounales et canonné dans les détroits nos vaisseaux européens, tandis que d’autres, au contraire, se serrant fidèlement autour du Taïkoun, appellent de toutes leurs forces l’influence et les armes de l’Europe pour soutenir son pouvoir unitaire contre les princes de Nagato et de Satzuma, ces nouveaux ducs de Bourgogne qui le tiennent en échec ; — il me semble que Je suis transporté de quelques siècles en arrière, et je ne puis vous dire combien ma curiosité est excitée à la vue de ce peuple, où il y a des chevaliers armés à la fois de hallebardes et de revolvers, et des preux fanatiques courant à la croisade
contre l’Européen et ayant pris pour devise: «Je tue et je meurs. «
C’est en effet à cette lutte entre le parti national qui nous exècre, et le parti européen et taïkounal qui nous appelle, que sont dus les nombreux assassinats des dernières années : aussi notre premier soin est-il de charger nos revolvers , et nos amis nous recommandent-ils la prudence ; en dehors d’un certain rayon autour de Yokohama, le gouvernement japonais ne nous permet pas de nous aventurer sans une escorte de « yakonines n , officiers à deux sabres.
Je ne crois pas avoir eu de journée où tant de choses nouvelles se soient présentées à moi : on dit pourtant qu’en voyageant dans l’Extrême-Orient, on s’accommode si rapidement aux circonstances les plus diverses, qu’on s’habitue aux surprises, et que l’on contemple froidement les figures les plus singulières ! Mais aujourd’hui tant de spectacles ont passé sous mes yeux que j’en suis ébloui, et que je remets à plus tard le plaisir de vous en parler.
C’est qu’il y a eu aussi pour nous tous un grand bonheur : nous sommes allés à bord de la Guer-^ rière.
L’amiral Roze et le commandant Jouan , anciens amis du prince de Joinville, et MM. Humann, Touchard et Desfossés, firent au duc de Penthièvre un accueil si chaleureux que les larmes lui en vinrent
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aux yeux. L'amiral le reçut à la coupée, lui fit voir son beau navire, plus beau encore pour un exilé! et lui montra toutes les cartes de l’expédition de Corée ; Fauvel retrouvait d'anciens camarades, compagnons de Bomarsund et de Sébastopol, de la Réunion et de la Martinique : quant à moi,Hiimann me recevait comme un frère ! c’était la France, avec une joie ineffable.
Xe vous étonnez donc plus si le Japon n’a plus existé pour nous pendant quelques heures d’illusion ! Xous avons dîné Joyeusement, séduits au possible par les récits du commandant Jouan : on a tant parlé de la France, de Sydney, de la Corée et de Pékin, que je renonce à vous décrire Yokohama !
Vers neuf heures du soir, tandis que le Commercial Hôtel est encore tout bruyant de nos voix françaises, nous entendons des chevaux au galop ; un spahi s’arrête, demande si nous y sommes, et le prince a le grand plaisir de voir M. Léon Roches, ministre de France , ancien compagnon du duc d’Aumale à la Smalah : avec une amabilité charmante il lui offre l’hospitalité sous pavillon français dans sa légation de Yeddo, où nous irons le plus tôt possible.
Mais je ne veux pas fermer mon journal d’aujourd’hui sans y consigner pour mémoire quelques notes rapides sur l’expédition de Corée, qui a été faite l’automne dernier par notre escadre. Venger
l'assassinat épouvantable de nos missionnaires , c’était une tâche bien digne du patriotisme et de l’ànie chaleureuse de l’amiral Roze. Il l’accomplit avec une fermeté et une habileté rares; si l’expédition ne se termina point par l’occupation de la capitale et la conquête du pays, c’est qu’au moment où la France entière saluait avec bonheur dans le retour des troupes du Mexique la fin des guerres lointaines, il avait dû se conformer à des instructions précises et n’exécuter qu’un coup de main vigoureux avec des moyens matériels forcément restreints.
En octobre 1866, il rallia donc rapidement sa division à Tcbe-Fou, la conduisit, après une exploration délicate et admirable, devant la citadelle du pays, au point limité que le tirant d’eau de ses bâtiments lui permettait d’atteindre, attaqua résolument les positions occupées par les Coréens, et s’empara de la ville de Kangoa, résidence royale, contenant les archives du gouvernement, onze forts, trois dépôts d’armes considérables, des poudrières énormes et des magasins de toutes sortes.
Au premier abord, les Coréens avaient été surpris de la promptitude de notre attaque; mais dès qu’ils connurent notre petit nombre, les combats devinrent incessants et parfois meurtriers : pourtant les Coréens n’arrêtèrent pas un instant nos canonnières dans leur fréquente navigation le long du canal de
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Kangoa, malgré une fusillade qui partait des deux rives.
Des colonnes mobiles parcoururent l’ile de Kangoa et détruisirent tout ce qui appartenait au gouvernement coréen. Pendant ce temps, le travail hydrographique avançait : on levait avec soin et non sans danger les passes terribles que franchissaient pour la première fois des navires de guerre, et que les Américains avaient été jusqu’alors impuissants à affronter. Honorable au point de vue militaire, admirable au point de vue nautique, cette campagne, commencée le 18 septembre 1866, a été terminée le 23 novembre; le sang français, le drapeau de la France, la croix des missionnaires étaient vengés; en outre, une escadre française livrait au monde
maritime une carte, dressée par elle, de côtes inhospitalières et inexplorées jusqu’alors, des indications mathématiques sur des courants de foudre et des bancs extraordinaires; enfin plus de soixante, îles étaient baptisées de noms français.
Yokohama, 23 avril.
Comme toutes les choses heureuses, ce temps si court a passé trop vite : c’est aujourd’hui que la Guerrière nous quitte pour Osaka, où se sont déjà rendus, avec leurs frégates, les ministres d’Angleterre et d’Amérique h l’occasion d’une grande récep-
tion diplomatique. Le Taïkoun y a invité les représentants des puissances européennes , pour fêter l’ouverture des ports d’Hiogo et de Yeddo.
Mous avons fait aujourd’hui nos premières explorations dans la ville japonaise. A part une petite portion de terrain encore déserte et marquée par des décombres calcinés, on ne se douterait pas qu’elle a été entièrement détruite par un effroyable incendie en novembre dernier. Les rues sont trèslarges et bien alignées; chaque maison est en sapin, sans un atome de peinture , un vrai bijou , un joujou, un petit chalet suisse lilliputien, d’un goût, d’une finesse , d’une propreté et d’une simplicité admirables. — Le peuple japonais travaille merveilleusement le bois, et c’est un plaisir que de voir ce toit léger, mais solide, supporté par des parois à coulisses, minces châssis en baguettes de sapin, sur les treillis desquels est appliqué un papier cotonneux et transparent. Je n’aurais jamais pu penser qu’une maison pût n’avoir que ces minces cloisons de papier. Le soir, quand tout est fermé et que les lanternes bariolées jettent une douce lueur dans ce kiosque tout blanc, on se croit devant une lanterne magique ; le jour, on fait glisser en un tour de main, comme par enchantement, les parois des quatre façades du kiosque, et la maison n’est plus qu’un toit reposant sur quatre poutres légères ; l’intérieur est ouvert à tous les vents ; et, de la nie.
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on voit au travers de ces bizarres habitations, et tout ce qui s’y passe, et toute Ja charmante verdure, les cascades, les arbres nains du jardinet qui est situé par derrière. — Le grand luxe des Japonais consiste dans leurs nattes, en paille tressée, ayant la forme d’un rectangle parfait, épaisses de trois pouces, et molles au toucher. Jamais ils ne les souillent de leurs chaussures, et c’est nu-pieds seulement qu’ils circulent chez eux. De meubles, ils n’en ont presque pas : un petit fourneau dans un coin, une armoire à coulisses pour les matelas de la nuit, une petite étagère sur laquelle est rangée tonte la batterie des soucoupes de laque destinées au riz et au poisson , tel est l’ameublement de la maisonnette où ils vivent au grand jour, comme ce Romain qui ne souhaitait rien tant que d’habiter une maison de verre. — Rien de caché pour le prochain ! — Au milieu du kiosque sont les deux objets d’un usage général pour toutes les classes : le «cbibat’i et le il tabaccobon » , c’est-à-dire le brazero et la boîte à fumer. — Grands buveurs de tbé, grands fumeurs et grands causeurs, c’est devant leur brazero que les Japonais passent tout le jour : nous les voyons réunis au nombre de sept ou huit, assis sur leurs talons autour de la théière ; dans toutes les boutiques où nous sommes entrés, ils nous ont accueillis avec une distinction et un charme d’amabilité comme il n’en existe pas chez nous.
Pardon si je passe brusquement de la rue (1rs houliques, appelée, je crois, «Benteiï-odorii> , à une rue parallèle où le spectacle le plus curieux est venu nous amuser pour la première fois et non certes pour la dernière !
Mais ne vous scandalisez pas : au Japon on vit au grand jour, la pudeur ou plutôt l’impudeur n’y est pas connue ; c’est l’innocence du paradis terrestre, et le costume de nos premiers parents n’a rien qui choque les sentiments de ce peuple encore dans l’àge.d’or! Eh bien ! toute cette rue est la rue des Bains. — Chacun y vient jusqu’à deux et trois fois par jour faire ses ablutions: tous sont là pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes gens et jeunes filles, en costume d’archange, au nombre de cinquante à soixante par maison, accroupis et sautillants sur un plan incliné, entourés de pyramides de petits baquets cerclés de cuivre et remplis d’eau chaude ; toutes ces grenouilles humaines s’aspergent de la tête aux pieds et deviennent peu à peu de la couleur du homard. On frotte, on frotte! On se promène, on vient gentiment demander une cigarette aux « nobles étrangers « ; les tatouages les plus splendides des hommes brillent au milieu des roses couleurs des nymphes enjouées que des fn tteurs en titre savonnent et essuient : ces braves gens font tout cela avec un tel sang-froid., ayant l’air de trouver la chose si naturelle, que pour un rien,
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je crois , nous nous mettrions de la partie , sans croire déroger à ce préjugé social qu’on appelle le & sliocking n .
]Vous commençons déjà à parler la langue des fleurs: « ohaïo» , bonjour ; «on:edetto» , je vous félicite ; airouchin, jolie, charmante ; « sêïànàran , au plaisir de vous revoir. Et puis ce peuple est rieur et enjoué jusqu’au fond de l’àme : nos moindres paroles, nos moindres gestes les amusent beaucoup; ils viennent, dans le petit costume ci-dessus décrit, examiner nos montres, tâter nos étoffes, contempler nos souliers ; et quand nous écorchons leur langage un peu trop audacieusement, les rires éclatent parmi les jeunes filles comme une traînée de poudre.
De là nous nous rendons à la pagode de Bentem : encens, parfums, ex-voto par milliers, grosses cloches et colifichets, rien en résumé ne diffère des pagodes chinoises, sauf la propreté. Ah ! quand on vient de quitter cet Empire Céleste si sale , si ignoble, avec quelle joie on salue le Japon , où tout brille aux yeux de si riantes couleurs ! Quel contraste ! on passe des fanges bourbeuses d’un étang malsain aux ondes limpides et fraîches d’une source vive ; de la plaine des cercueils, à une verdure éternelle, et du peuple qui voulait nous assommer sous les pierres et sous les fourches, à la population la plus douce et la plus polie de la terre !
Aujourd'hui, pour la première fois, nous avons
VU un peu de la campagne japonaise et nous avons été charmés par les teintes verdoyantes de la ceinture de montagnes qui forment un amphithéâtre autour de Yokohama. — Yous avons d’abord traversé les faubourgs ; puis nous nous sommes aventurés sur la colline du Gouverneur ; là sont construits les palais du grand officier japonais devant lequel tout Yokohama se prosterne. — Nous nous sommes arrêtés le long de la route chez un marchand de gaufres et de plaisirs, qui tenait sa boutique ce in naturalibus » : ses gâteaux étaient exquis, et pour deux U tempos 11 (grande monnaie ovale en cuivre, avec un trou carré au milieu) de la valeur de deux sous, nous avons eu de quoi nous donner une indigestion. — Plus loin , l'aimable sourire d’une marchande d’étoffes nous invite à nous asseoir sur les nattes de sa boutique : c’était, paraît-il, pour elle un grand honneur, car à notre approche elle se prosterne et de son front touche la natte. — Rassurons cette âme timide : vite elle nous offre à tous trois du thé dans des tasses charmantes, nous donne du tabac pour bourrer nos pipes, et, de sa main gracieuse, nous présente, avec deux légers petits bâtonnets, des charbons ardents. Jamais je ne saurais vous dépeindre toute l’élégance de cette femme du peuple jusque dans ses moindres mouvements : il y avait dans ses traits l’expression et comme l’habitude de l’affabilité fémininela plus naïve. Eh bien.
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dans quelque maison que vous entriez , vous trouverez la même distinction : nous en étions tout stupéfaits, et je reconnais vraiment à ce peuple le droit de nous traiter de barbares. Je n’ai pas vu une rixe ni une dispute dans la rue ; tous les hommes, en se saluant et en se courbant profondément, ont toujours le sourire sur les lèvres ; et, même quand nous voulons être aimables, nous avons l’air gaucbe en comparaison de ces Japonais, qui sont gracieux sans y penser. Pour eux , un homme qui cède à la colère et qui s’emporte en paroles est mis au ban de la société, est maudit et honni par les siens. Aussi quand, dans les premiers temps, nos plénipotentiaires s’animaient dans les conférences diplomatiques, les Japonais s’écriaient-ils : «Remettons cette affaire à un autre jour, et ne traitons pas avec un homme qui n’est pas maître de lui. »
24 avril.
A cinq heures du matin, nous nous mettons en marche avec M. Lindau ‘ pour une excursion qui promet d’être charmante et qui en effet nous a enchantés. Nous allons es.sayer des chevaux que nous comptons prendre pour un mois; la course
* M. Lindau es! l'auleur du plus véridique et du plu.s ravissant livre qui puisse être écrit sur le Japon qu’il connaît à merveille, et dont il fit les honneurs au duc de Pentliièvre avec une grâce et une complaisance parfaites. [Un voyage autour du Japon, Hachette, 1864.)
est (le seize lieues; s’ils résistent bien à cette galopade, le marché restera conclu. Ce sont de doubles poneys noirs comme l’ébène, à l’œil vif et gaillard, à l’encolure arabe. A cheval, à cheval, voilà le boute-selle! — Nous avons débuté par une heure de grand trot dans la vallée qui s'étend au sud de Yokohama; nous suivions un sentier étroit au milieu des rizières , sautant à chaque instant par-dessus de petits ponts d’un pied de large, formés de trois bambous juxtaposés. Pendant tout ce temps je ne me lassais pas de regarder mon « betton , palefrenier japonais, qui courait devant moi avec l’agilité d’une gazelle, prévenant mon cheval, son ami, par un petit cri saccadé à chaque passe difficile. Il parait qu’au Japon , jamais cavalier ne s’aventure sans ce coureur fidèle et infatigable, aux membres nerveux et élégants, qui devient l’émule du cheval. « Aramado n (c’est le nom de mon nouveau serviteur) a en efiet, pendant cette longue journée, suivi tout le temps notre course rapide ; descendions-nous dans quelque maison de thé, aussitôt il était là, il prenait soin de ma bête, lui arrosait les narines avec de l’eau fraîche et lui présentait un petit repas de haricots. Ah ! comme je voudrais vous le faire voir effleurant à peine le solde ses pieds légers! Au départ son costume était superbe; il portait une casaque bleu-foncé à manches immensément larges, et un pantalon collant qui dessinait les plus beaux
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Mademoiselle Inaraïa, jeune Japonaise. u Aiamado n , mon u betto » (groom*coureur).
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mollets du monde. — Galopant ainsi dans les rizières, manches flambantes au vent, il avait l'air d’un grand papillon bleu voltigeant au ras des hautes fleurs; bientôt se dépouillant peu à peu de toutes ses enveloppes, il ne se trouva plus vêtu que d’une paire de chaussettes et... de son tatouage écarlate, qui représentait la lutte entre une femme, de grands oiseaux et un serpent. — Les Anglaises timorées auraient préféré le tatouage du betto de AI. Lindau; absolument nu, il était babillé! Son tatouage représentait une jaquette bleue à boutons blancs, à coutures rouges, à armes éclarlate au milieu du dos, plus une culotte (très-collante, il est vrai, puisque c’était sa peau) à carreaux noirs et blancs !
Nous n’avons pas tardé à grimper dans les montagnes; et, au bout de deux heures, de ravissants chemins, frais, sinueux, ombrages par la verdure naissante, tantôt coquets comme dans un parc, tantôt sauvages comme en pleine forêt vierge, nous menaient à la crête de cette chaîne que nous admirions de loin l’autre jour ; cette crête n’est large que de trois mètres; de là on découvre un merveilleux panorama.
Nous sommes arrivés au Japon dans la plus jolie sai.son de l’année, vers le milieu du printemps. La nature de ce pays si riche en pins et en arbres touffus, à verdure sombre et éternelle, semble relevée
d’un nouvel éclat par la fraîcheur luxuriante des feuilles à peine écloses. Cette nature nous rappelait Java et nous ravissait. Java, pourtant, restera pour moi comme le véritable Eden de la terre : la campagne ici est mille fois plus jolie et plus coquette, mais Java avait ce grandiose qui frappe l’imagination et qui laisse d’éternels souvenirs; à Java, au col magique du « Megamendong « , nous étions à près de quatre mille mètres d’élévation; ici nous ne sommes guère qu’au quart de cette hauteur. — Pourtant je n’oublierai de longtemps le point de vue d’aujourd’hui : à gauche, encore à une grande distance, du sein de cette mer que nous voyions à nos pieds, s’élevait la forme brisée du volcan de « l ries n : du cratère s’échappaient en auréole blanche d’épais tourbillons de fumée, qui se détachaient vivement sur les gros nuages noirs que la brise nous amenait du large et qui donnaient à une partie de la mer la teinte lugubre du bronze; tandis que la baie la plus proche reflétait encore l’azur du ciel; — à notre droite, le «Fuzi- Vama« (la montagne sans pareille, la montagne sacrée) apparaissait tout éclatant de neige. Cette montagne domine tout le Japon, qui la vénère wmme une divinité; sa crête d’une régularité parfaite se découpait sur le ciel comme la blanche toiture trapézoïdale d’une pagode argentée.
Je ne sais pas s’il est un peuple plus sensible aux
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beautés de la nature que les Japonais; partout où dans la campagne il y a quelque joli point de vue, partout où un bel arbre et la retraite d’un charmant ombrage semblent inviter le voyageur au repos, même dans les sentiers presque perdus à travers les prairies, se trouve une maison de thé, légère cabane à toit de chaume et à parois de papier, où de molles et propres nattes sont étendues autour du brazero sur lequel chauffent le thé et le riz. Nous en avons déjà vu tout le long de la route; mais en ce lieu féerique il ne pouvait manquer d’y en avoir une. .\'ous descendons de nos chevaux, et aussitôt, doucement, gentiment, deux ou trois jeunes filles nous apportent le thé et le riz dans de petites coupes; la vieille maman nous offre le brazero et du tabac. Des voyageurs japonais arrivent par d’autres sentiers et s’arrêtent comme nous. Chacun d’eux nous parle et nous dit sans doute les choses les plus aimables; nous sommes désolés de ne pouvoir leur dire combien nous aimons leur beau pays, mais M. Lindau, qui est un vieux Japonais, nous traduit tout ce qu’ils nous racontent de gracieux et leur transmet nos politesses. Puis nous nous remettons en route pour descendre jusqu’au lointain village que nous apercevons au fond de la baie. — Là, comme par tout le chemin, je ne puis vous dire combien nous avons été surpris de la politesse et de l’amabilité de toute la population. uAnàtà! ohâïhô ! « (bonjour, salut,)
PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, nous criaient, toutes rieuses les jeunes filles des maisons de thé en nous voyant passer au galop! uOhàïhô ! n nous disaient tous les cultivateurs qui laissaient la fourche dans la rizière pour accourir nous voir et nous sourire sur le hord du sentier ! « Ohàïhô, omedelto ! ^ telles étaient les paroles de tous les voyageurs et voyageuses que nous croisions en route. Oui, il faut venir au Japon pour voir comme l’étranger est reçu, fêté, choyé par la population des campagnes! C’est certes le peuple le plus poli de la terre, et c’est avec tristesse que nous reportons notre pensée vers nos pays si diflerents.
Nous voici donc vers le milieu du jour à Kànàsâwa, petit village qui dépend du manoir du prince Nirànà-nô-Kami, au fond d’une baie si bien fermée par deux promontoires de verdure qu’on se croit sur la rive d’un petit lac. Nous descendons cette fois dans une magnifique maison de thé, haute de deux étages, toujours avec du papier transparent comme parois. Tout est si charmant et si propre que nous ôtons nos chaussures pour y pénétrer, car je crois que nos hôtes auraient pleuré de nous voir salir leurs nattes élégantes. — Vite, une quinzaine de jeunes filles en costumes fort coquets se mettent en devoir de préparer le festin; les petites soucoupes fourmillent , mais nous comptons les renforcer de quelques mets solides emportés par précaution. — Quatre de nos jeunes fille® deviennent pêcheuses;
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elles assiègent un grand vivier taillé dans le roc, puisent chacune leur poisson dans un léger filet, et la bête toute frétillante passe directement dans la poêle à frire. Du reste, la cuisine japonaise est loin d’étre mauvaise; elle abonde en petits plais trèspropres, mais le poulet est la seule viande que l'on puisse obtenir par grande faveur. Ce peuple, à l’ème innocente, n’a jamais versé le sang d’un bœuf ni d’un mouton.
Une petite sieste sur les nattes, des tasses de thé à profusion , des parties de rire avec la u troupe joyeuse » ont vite fait passer le temps, mais nous avons encore une foule de choses à voir, ^'ous repartons donc, précédés par nos bettos aussi frais coureurs que le matin. Nous ne pouvons nous empêcher de rire en passant devant le portique qui ferme l’avenue du château du Daïmio suzerain de céans : il était gardé par une jeune portière en train de se peigner sur le seuil, et qui n’avait pour vêtements que les rayons du soleil. Tout est étrange ici; tantôt ce sont des processions où brillent des robes et des écharpes d’un grand luxe ; tantôt, quand nous passons dans les villages-, au bruit de notre cavalcade, des groupes d’enfants crient : «Todgin, todgin! » (voilà les étrangers!); les jeunes filles qui se baignent dans un baquet , en sortent précipitamment pour venir nous contempler, nous sourire et nous dire l’éternel « ohàihô « !