‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 14 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

Ilü PÉKIX. YEÜDO. SA\ FRANCISCO.

A’ous continuons à voyager sur une route toujours aussi pittoresque et aussi jolie, bordée de ruisseaux et de cascades, au milieu de bosquets continus de camélias en fleurs, d’azaléas etdemille autres plantes en plein éclat, dont les noms m’échappent, mais dont il me semble encore respirer les parfums enivrants. Nous arrivons aux Thermopyles du Japon, gorge sauvage où l’on sent le frais de la caverne, et où la lumière du jour pénètre à peine au travers des lianes et des hardis arbrisseaux qui se sont cramponnés aux parois du sommet et qui forment un gigantesque berceau. Bientôt, dans une vallée où plusieurs sentiers se croisent au pied d’un gros arbre séculaire, AI. Lindau nous montre la place où, en 1862, deux officiers anglais (le major Baldwin et le lieutenant Bird), en promenade comme nous, furent assassinés par un homme à deux sabres.

Vous le voyez, on passe de l’enchantement le plus complet à de tristes souvenirs, et en folâtrant avec ce peuple « si poli » , nous ne quittons pas un instant nos revolvers. — A quoi attribuer cette sourde hostilité ? N’est-ce pas nous. Européens, qui nous sommes introduits dans un pays qui avait vécu jusqn’ici'isolé , et dont les lois sociales comme les lois religieuses défendaient, sous peine de mort, l’accès aux étrangers? — De ce peuple guerrier et fanatique, sous l’empire de lois féodales, gouverné par des daïmios fiers et indépendants , les uns

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nons ont adoptés, les autres ont repoussé les armes à la main l’invasion étrangère. Toute cette demjnristocratie d’hommes à deux sabres, au nom de l’honneur et des droits. sacrés du Japon, a juré notre mort. Sur la réclamation de nos ministres, l’assassin de ces deux officiers a été exécuté à Yokohama devant une foule immense; mais il est mort avec sang-froid et en martyr aux yeux des Japonais, protestant jusqu’au dernier instant qu’il avait cru agir selon « droit et honneur « , comme nos chevaliers qui a se croisaient n pour aller porter la mort au Turc.

Quoi qu’il en soit, il faut avouer que ce sont des mœurs assez étranges et fort peu souriantes pour les excursionistes ; mais, à vingt ans, il ne faut pas songer au lendemain avec tristesse, et «par honneur et damoiselles, « vogue la galère!

Des vallées, nous sommes arrivés au rivage de la mer; une superbe galopade sur la plage nous amène à l’île sacrée d’Inosima, immense roche volcanique qui semble sortie du sein des flots comme un champignon. Pour l’escalader, il n’y a pas de chemins, mais seulement des escaliers; nous laissons reposer nos chevaux, et grimpons des centaines de marches qui nous conduisent à une série de petits temples, devant lesquels sont agenouillés des pèlerins portant besace et coquillages. — Les naturels de cette presqu’île sont assez hostiles

aux étrangers, à cause de la sainteté du lieu : aussi à la place des sourires de tout à l’heure , nous n’avons plus devant nous que les visages farouches de prêtres rasés, balbutiant des prières, avec cet air stupide, insolent et paresseux que donne un pouvoir incontesté et immérité.

Des idoles bizarres — (très-bizarres même) ornaient les abords des escaliers. Du sommet de ce pain de sucre sacré, la vue était splendide; mais, tout en bas, là où les vagues venaient se briser avec fracas contre les récifs couverts d’écume, un nouveau spectacle nous attendait. Là, en effet, s’ouvrait une grotte de trois cents mètres de profondeur qui s’enfonce jusqu’au centre de l’île : nous y pénétrâmes éclairés par des torches; la mer déferle à l’entrée, de sorte que chaque grande vague semble une porte aquatique qui vient nous enfermer. Sans doute par quelque effet volcanique, toutes les roches sur lesquelles nous marchions étaient couleur rose lilas, d’un effet admirable. Nous avons trouvé au fond de cette grotte un autel brillamment éclairé et orné d’un millier d’ex-voto. Toute une troupe rieuse de jeunes demoiselles en vraies toilettes d’opéra, avec des robes écarlate et azur, et les lèvres dorées, étaient venues y faire leur pèlerinage.

Comme nous sortions, la confrérie des bonzes pêcheurs se présente à nous, et, moyennant quelques « tempos 1) que nous jetons au fond de la mer.

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très-profonde en cet endroit, tous ces messieurs piquent une tête et rapportent chacun d’une main la pièce, de l’autre une coquille brillante.

La journée n’était pas finie : nous n’étions encore qu’au point extrême de notre course, à huit lieues de Yokohama. Dans notre voie de retour, après avoir traversé la petite ville de Kamakoûra, qui conserve comme souvenirs de sa grandeur passée de beaux ponts de pierre et des portiques, nous arrivons à l’un des plus grands temples du Japon : il est élevé à la Volupté ! Des ponts de pierre, des ponts de bois recouverts de vernis rouge, de grandes avenues séculaires entretenues comme celles de nos parcs, des étangs et des canaux, tels sont les abords de cette étrange collection d’édifices. Au milieu des nénufars nageaient des bandes de canards mandarins, de canards à aigrettes dorées et argentées , et d’oies au plumage moiré. Oh î que j’aurais payé cher pour faire feu sur ces admirables oiseaux! Mais ils sont sacrés, on nous demanderait sang pour sang, et, quand il s’agit d’oies, c’est loin d’être flatteur : il a donc fallu y renoncer et nous engager hardiment dans le sanctuaire. En passant le dernier pont-levis, nous voyons un grand mouvement s’exécuter tout autour des temples, et des bonzes courir dans toutes les directions; c’est qu’on ferme à grand fracas quatre grands temples où sont, parait-il, renfermées quelle.

ques centaines de princesses de haut rang, mais de passé un peu volage, venues ici pour expier leurs fautes; nous en sommes réduits à admirer des chevaux blancs, lilliputiens, à nez et à oreilles roses, consacrés à la déesse de Kamakoûra. Xous entrons : quatre temples , recouverts de toits aux courbures élégantes, forment un quadrilatère : au centre est un clocheton de bronze, à neuf étages, et au fond un édifice très-vaste, peint en écarlate, soigné jusque dans ses moindres détails et orné des sculptures les plus fines : tout cela au Aiilieu d'un parc magnifique, avec des avenues comme. celles de Versailles. Sous le plus beau des arbres de ce parc se trouve l’idole de pierre « d’Omanko Sama n , pittoresque et fort singulière devant laquelle les pèlerins viennent se prosterner. Les arbres environnants sont couverts d’ex-voto ; on y vient adorer la déesse des parties les plus lointaines du Japon, et nous avons vu une foule de jeunes garçons et de jeunes demoiselles lui offrir leurs prières et 1 es premiers fruits du printemps.

Encore une galopade et encore un temple! Entre des haies taillées en forme de remparts, des haies de camélias et d’azaléas de trente pieds de haut, s’élève une belle statue de bronze de cinquante pieds : elle représente un Bonddab assis, gros, jouffiii, d’un aspect imposant. Xous lui grimpons sur les pattes, mais auprès de lui nous avons l’air de

Slatue en bronze du Daïbouts, à Kamakotirà

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pygmées : nous entrons dans son corps par une fenêtre, pratiquée dans son dos, et un prêtre nous vend, pour une pièce de cuivre ne valant pas deux sous , l’image du dieu ! moyennant quoi , nous sommes guéris de toutes les maladies possibles et imaginables, passées, présentes ou futures : c’est quelque chose comme le talisman universel de l’Empire du Soleil levant.

Après cette visite, nous repartons pour Yokohama : nos agiles bettos nous ont suivis tout le temps comme de vrais cerfs. Nous avions fait seize lieues, bu au moins une cinquantaine de tasses de thé dans une vingtaine de « tcha-jias « (maisons de tbé), vu des temples et des idoles à en perdre la tète, entendu et rendu des milliers de « obâïhô, anàtà, omedetto!» et reçu de charmants sourires, ce qui n’était pas la partie la plus désagréable de la fête. Le nec plus ultra, c’est que nous n’avions pas rencontré un seul homme à deux sabres.

25 avril 1867.

Décidément la vie japonaise a bien des charmes! Je serais tout prêt à recommencer aujourd’hui notre promenade d’hier, mais les devoirs de la société viennent nous rappeler que nous sommes nés ailleurs que dans les « tcha-jias « du Nippon : il faut rendre nos civilités aux autorités constituées. Nous avons notamment fait une visite au camp du

. ne PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO,

régiment anglais, chez le colonel Knox, qui, entouré du corps brillant de ses officiers, reçut le duc de Penthièvre avec une cordialité charmante. Le camp est composé de baraques de bois où l’on gèle en hiver et où l’on étouffe en été : pourtant, la situation en est jolie : il est assis au sommet d'une haute colline qui domine Yokohama.

Il y a à Yokohama, comme dans toutes les villes japonaises, pour ainsi dire une seconde ville appelée « Yankirô » , Cette ville, triste et froide pendant le jour, voit, dès la tombée delà nuit, toutes ses rues s'illuminer par enchantement, au moyen de longues guirlandes de lanternes papillonnantes ; ce soir on nous mène voir ce coup d’œil magique : c’est ce qu’il y a de plus commun et de plus caractéristique au Japon. Les promeneurs y abondent en foule, et il y règne le plus grand entrain. La population du Yankirô se compose de neuf cents à douze cents jeunes filles, danseuses et chanteuses : fées invisibles le jour, elles n’apparaissent que sous les reflets des lanternes écarlate , parées de longues houppelandes de soie, peinturlurées; enluminées, ornées d’une coiffure en échafaudage et couvertes de bijoux. Toute la rue est bordée de leurs maisons illuminées; mais au lieu de parois de papier, la façade n’est qu’un léger treillis en baguettes blanches. Chaque maison est donc comme une grande cage, et, derrière ces minces barreaux.

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les passants admirent toute une brochette de tendres fauvettes becquetant des pâtes coloriées devant un petit brazero. On entre; au son de la guitare et des chants orientaux, à la fois langoureux et criards, de petits «réveillons» à trois cents soucoupes s’organisent sur les nattes des salles qui entourent un petit jardin intérieur à cascades et à arbres nains. Quant au théâtre, où les Japonais paraissent se passionner, à part la splendeur des costumes, c’est une répétition de tout ce que nous avons vu en Chine et à Java. Pour moi, le théâtre artificiel de l’Orient ne m’attire plus : le vrai spectacle est celui de tous les instants , celui de la rue ou de la campagne pendant les premiers jours où l’on se trouve en contact avec un peuple de mœurs si bizarres ! Certes, je ne crois pas qu’on puisse avoir un coup d’œil plus étonnant que celui des rues du « Yankirô » ! Songez à l’afTabilitc, à l’entrain, à la légèreté de ce peuple de polichinelles badinant au milieu des gazouillements de cette cité de volières, et, voyez le tableau !

26 avril 1867.

A trois heures du matin nous nous réveillons en sursaut, au bruit d’un tapage infernaL Chacun de nous, en se frottant les yeux, est ébloui par une grande lueur : le feu est dans la ville, ün bruit de roues et de carrioles remplit la rue, et nous n’en-

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tendons que de bruyants « ohâïho » ! Ce sont les cohortes des pompiers japonais qui se précipitent au pas de course et qui (ce peuple est si poli!) se disent, en se croisant, bonjour d’une façon si tapageuse devant nos fenêtres. Dans un . costume très-japonais, c’est-à-dire presque nul, nous courons au balcon et nous voyons, à quatre-vingts pas de notre baraque, toute une partie de la rue en flammes ; les flammèches tombent déjà sur notre toit. Nous avons eu alors un de ces petits coups de feu (c’est le cas de le dire) dont je me souviendrai longtemps ! Sous une pression de quarante atmosphères, nous avons empilé à la hâte toutes nos affaires dans nos malles, et nous nous empressons de les transporter dans la cour, afin de les sauver, si notre case de bois vient aussi à flamber : puis, nous allons au feu, c’était la maison d’un révérend qui rôtissait. Je n’ai jamais rien vu de drôle et de pittoresque comme les cohortes des pompiers japonais! Coiffés d’un haut casque de fer orné de cornes , couverts d’un masque de bronze, . de cuirasses, de brassards, de cuissards et de tout un attirail de chevalerie, la compagnie manœuvre avec fracas une pompe qui jette un petit filet d’eau imperceptible, comparable à celui de certaine fontaine de Bruxelles : c’est à rire de bon cœur de voir toute cette pompe! Les officiers ont des casques dorés et argentés, comme pour une revue d’opéra;

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le capitaine, perché sur le suinniet du portique de l'église, dirige ses cohortes en tenant à la main une sorte de vexillum à pommeau doré, une grande machine de carton , qui est le signal du ralliement.

Quand nous avons vu que le feu ne gagnerait pas notre case, nous nous sommes mis à jouir du spectacle, en curieux et sans préoccupation. Il va sans dire que les pompes européennes sont bientôt arrivées, traînées par le régiment anglais et nos matelots. Ces derniers étaient de mauvaise humeur, car on les réveille à chaque instant pour pareille fête ! Aussi aspergeaient-ils de temps en temps le malheureux bourgeois en robe de chambre qui , du toit de la maison voisine, regardait anxieusement son toit s’effondrer. Au jour, chacun s’en retourna chez soi plus tranquille qu’il n’en était sorti ; maisnousvoilà nous-mêmes bien inquietspour nos bagages pendant nos futures absences : c’est une vraie boîte d’allumettes que cette ville entièrement en bois, avec des brazeros et une foule de lanternes dans chaque maison. En novembre dernier, par un violent coup de vent , elle a brûlé tout entière, et comme c’est une ville de marchands, vous pensez quel désastre c’a été. Eh bien, les Japonais n’ont pas l’bumeur triste : trois jours après l’incendie, ils se mettaient à reconstruire, et, par parenthèse, c’est fort intéressant de les voir élever une maison ! Il y a de par le monde des

l'ÉKlK. YEDDO SAN FRANCISCO, gens qui commencent une bâtisse par les fondements : pour eux , c’est le contraire ! On construit d'abord le toit par terre ; on le garnit de petites tuiles de bois de deux doigts de large , minces comme une feuille de papier; puis on l’clcvc et on le supporte au moyen de quatre poutres : en un rien de temps, le paravent multiple et transparent qui sert de mur est glissé dans de doubles rainures, et voilà une maison cbarmante, régulière à l'excès jusque dans ses moindres détails , élevée sans un seul clou! Il n’y a guère dans tout le Japon que trois ou quatre types généraux de plans de maisons : c’est la natte qui en fait la base. Chaque natte a deux mètres de long sur un de large : de là des maisons à six, douze, dix-huit et vingt-quatre nattes, toutes des petits chefs-d’œuvre de menuiserie , d’élégance et de propreté.

Xous avons fait aujourd'hui à cheval une promenade de dix lieues, en suivant le Tokâîdo, cette route longitudinale qui traverse le Nippon dans toute son étendue , depuis la pointe sud-ouest de \angasaki , jusqu’à l’extrémité nord-est de Hàcodàdé. Tout le Japon est là, voyageant, circulant, s’agitant sur cette route : on croise à chaque instant des chevaux chargés de balles de soie ou de riz , ferrés avec des chau.ssons de paille , et arrivant des campagnes de l’intérieur avec toute la fougue impétueuse de la bête sauvage , — on pourrait

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presque dire avec les préjugés des provinces qui ne nous sont pas encore ouvertes ; car sitôt que ces beaux animaux indomptés voient l’Européen , ils se cabrent , reculent , défoncent les maisons , écrasent les passants, renversent leur charge, et entraînent dans leur fuite leur malheureux conducteur aussi impuissant qu’éperdu ; plus loin ce sont des troupes de coulies tout nus et tout tatoués, portant aux deux extrémités d’un bambou des caisses carrées en osier, remplies de quelque tribut pour les daïmios ; ici défilent des convois de « norimons 1) où sont blotties des princesses voyageuses, ayant presque toutes un enfant ficelé sur le dos avec une écharpe ; le bébé japonais tout souriant envoie avec sa petite main le bonjour par-dessus les épaules de sa mère ; enfin pèlerins et voyageurs à pied en grande foule , jeunes filles coquettes, la tète ornée d’étoffes à ramages , officiers à deux sabres au pas cadencé, telle est la foule qui se croise tout le long de cette charmante route. Oh! quelle jolie peinture on ferait du Tokàïdo !

Mais je reviens à notre course : au moment où nous traversons Kànagâwà, voici le facteur qui passe i un homme sans aucun costume, lancé au grand trot, porte un paquet de lettres au bout d’un bâton appuyé sur son épaule. Tous les trois villages, cet homme trouve un relais, et la poste marche ainsi jour et nuit. Les Japonais aiment beaucoup à écrire; ils s’en-

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