‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 15 sur 35 · III. Il · texte numérisé non relu

III. Il

voient de petits billets de félicitations d’un bout du Japon à l’autre, simplement par amabilité et politesse, sans qu’il y ait le moins du monde affaire pressante. Et ce qui est curieux, c’est qu’au moment du jour de l’an, ils s’adressent ainsi une véritable pluie de cartes de visite.

Entre Kànagàu à et Kawasaki (cette dernière ville était le but de notre course), nous avons passé devant une jolie maison de thé dont le jardin éclipsait tous ceux que nous avions vus. C’est la «fcha-jia» de la U Belle Espagnole ». Là vit avec sa mère une courageuse fille dont les traits sont encore empreints d’une grande beauté, et qu’avaient ainsi surnommée les résidents français de Yokohama. Un triste souvenir, raconté par M. Lindau, se rattache à ces lieux où la nature nous apparaissait si riante, et au seuil d’une porte qu’un sourire gracieux nous invitait à franchir. — Il y a quatre ans, le prince de iiSatzouma» , un de ces daïmios puissants qui tiennent en échec le pouvoir de leur suzerain le Taikoun , était venu à l’époque fixée pour paraître à Il l’hommage solennel» des daïmios, à Veddo. — Cet acte extérieur de soumission avait aigri plus que jamais l’àme altière du prince féodal, irrité depuis longues années du pouvoir croissant du hardi et heureux « Maire dn Palais». Comme le chien qui mord après avoir léché, Satzouma voulut humilier le Taïkoun, après lui avoir rendu hommage, et il se

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prépara avec pompe, à Yeddo, à se rembarquer, pour regagner ses fiefs, sur un navire de guerre à vapeur qu’il venait d’acheter à Yokohama. Les ministres du Taïkoun, ce nouveau Richelieu, profitèrent de l’occasion pour abaisser l’orgueil seigneurial , et dans les vingt-quatre heures, messire de Satzouma

reçut l’ordre de s’en aller comme ses ancêtres, par la voie traditionnelle du Tokâïdo, obligé ainsi de renoncer à son brillant vapeur. Or, il faut savoir que lorsque ces daïmios viennent à u l'hommage n , ils ont avec eux un cortège de sept à huit cents hommes, tant officiers de leur suite que soldats, hallebardiers, vassaux et chevaliers à eux soumis. La colère du chef se communiqua à « tous ses gens n , qui sortirent de Yeddo la rage dans le cœur. Non loin de « la Belle Espagnole « , le cortège du prince vint à rencontrer une cavalcade composée de deux dames européennes, de l’infortuné Lennox Richardson et d’un de ses amis. On dit que ceux-ci, ne connaissant pas l’usage qui veut que la route soit entièrement libre devant un daïmio, ne se rangèrent pas assez tôt ; mais il est plus croyable que la colère et l’espoir de mettre le Taïkoun dans l’embarras emportèrent quelques chevaliers de ce cortège, qui comptait sept cents hommes et quatorze cents sabres. On se rua sur les Européens : deux échappèrent, une des dames eut son chignon coupé d’un coup de sabre; quant à Lennox Richardson, il

fut mortellement frappé ; il se traîna jusqu’à la maison de la « Belle Espagnole n qu’il avait encore sa- , luée un instant auparavant, et qui l’avait vu si souvent plein de jeunesse et de gaieté; il but, avec la soif fiévreuse d’un homme blessé à mort, la coupe d’eau fraîche qu’elle lui apporta. Elle pansait ses blessures, quand les sicaires de Satzouma revinrent, la repoussèrent avec violence, et traînant le mourant sur la route, l’achevèrent, puis le jetèrent dans le fossé d’un champ voisin, avec toutes les insultes de la rage assouvie... Alors, la pauvre et courageuse jeune fille ne craignit pas d’aller chercher le cadavre, de le porter chez elle, de le cacher dans sa maison, et elle allait pieusement l’ensevelir quand on vint le chercher de Yokohama.

Voilà donc encore un exemple de ce fanatisme dont je vous parlais l’autre jour, et, je vous l’avoue, il y a réellement un grand danger à circuler dans ce pays travaillé par les dissensions intestines, où à chaque heure nous pouvons devenir les victimes offertes en défi par un parti à un autre.

Par bonheur nous n’avons pas rencontré de cortège de daïmios sur notre route, et nous sommes arrivés, enchantés du paysage, au bourg de Kawasaki ; il est situé sur le Lokungô, limite du territoire où les Européens peuvent faire des excursions sans escorte. Au carrefour central de Kawasaki sont les splendides maisons de thé, où étaient attablés une

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foule de voyageurs japonais , engloutissant avec leurs bâtonnets riz et poissons crus ; des centaines de tabourets en laque rouge, couverts de soucoupes et de mets coloriés, étaient portés de l’un à l’autre par un essaim de jeunes biles coquettes et pimpantes dans leurs riches toilettes. A l’éclat des robes et des ceintures, au tumulte des groupes, il était aisé de pressentir que nous étions en pleine fête religieuse. Nous nous installons sur les nattes; une douzaine de jeunes biles nous servent du tbé, des gâteaux et des œufs durs; puis en route pour le temple de Daïzi-Gnavara-Hejienzi ! Deux de ces demoiselles veulent être nos guides; elles parlent en avant, joueuses et rieuses, bras dessus, bras dessous, clapotant sur leurs petites planchettes, promenant leurs houppelandes à ramages d’azur, leurs cotillons écarlate au milieu des blés et des bluets, et ne craignant pas que la brise fraîche vienne déranger l’artistique échafaudage de leur belle chevelure d’ébène. Avouez que c’est une jolie manière de courir les sentiers sinueux de la verte campagne. Des petites pêcheuses, vêtues en archanges, barbotant dans les rizières, nous criaient gaiement l’aimable « ohâihio » , et portaient sur leur dos leur petit frère presque aussi grand qu’elles; des mendiants, échelonnés le long du sentier, imploraient la charité des pèlerins au son de grelots , de marmites fêlées et d’une musique de l’autre monde.

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Nous voici bientôt dans le temple, superbe édifice de bois sculpte, orné sur sa grande façade d’un immense tam-tam sur lequel chaque pèlerin , en arrivant, donnait un grand coup qui produisait un rauque bourdonnement; un fossé de six mètres de long sur un mètre de large, creusé devant l’autel, recevait les oboles des pèlerins, et cette vaste tirelire, qui s’emplit chaque jour par la charité publique, fournit aux bonzes paresseux la vie la plus luxueuse et la plus recherchée. Je ne vous décris ni les statues, ni les candélabres à cent lumières, ni les cj*voto suspendus aux colonnes; mais ce qui m’a frappé, c’est la ressemblance extérieure des cérémonies religieuses de ces temples avec celles de notre culte. Un bonze, entouré d’encens, vêtu d’une chasuble de soie rouge, officiait en grande pompe et brûlait, en se prosternant, des papiers sacrés sur un grand vase de bronze rempli d’une huile qui flambait comme de l’esprit-de-vin. J’avoue humblement que nous ne nous sommes pas arrêtés longtemps dans ce temple; une foule s’y précipitait pour célébrer la fête; il y avait un grand nombre d’hommes à deux sabres « torvà facie » ; et dans ces pays où les convictions religieuses sont si fortes, où la présence de l’étranger est contraire aux lois, il est imprudent de rester en contact avec une foule que le fanatisme peut aveugler. Aussi nous esquivons nous au plus vite sans tambour ni trompette.

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28 avril 1867.

•Nous déjeunons aujourd’hui à hord du « A7e/i- Chan )> , canonnière française commandée par M. Trêve lieutenant de vaisseau, qui a reçu le duc. je Penthièvre avec une cordialité touchante. Si le Kien-Chan n’est plus neuf, il a du moins son histoire. Avant ses exploits dans la campagne de Corée, c’est lui qui, un beau jour, passant près de Simonosaki, fut, à propos de bottes, canonné par le prince de Nagato, vassal du Taïkoun, heureux de jouer un tour à .son suzerain en attaquant ses amis les Européens. Ce fait brutal provoqua l’expédition de.l’amiral Jaurès, et coûta cent mille francs au suzerain, quarante raille francs au prince.

Près de nous était mouillée une canonnière japonaise, yacbt charmant donné au Taïkoun par la reine Victoria. Il est un des curieux exemples de l’horreur que les Japonais ont pour la peinture. Comme il s’agissait d’Orientaux, la reine d’Angleterre avait cru bien faire en décorant ce joli yacbt des peintures les plus fines et de le dorer à

‘ M. Trêve, qui avait eu comme lieutenant de vaisseau la forlune d’être pendant un temps chargé d’affaires de France à Pékin, est aujourd’hui capitaine de vaisseau. — C’est lui qui le il mai 1871, à trois heures de l'après-midi, eut l’insigne honneur de franchir de sa personne, le premier, l’enceinte de Paris, près de la porte de Saint-Cloud, et de voir pénétrer à sa suite l’armée libératrice de la France dans la capitale esclave de la Commune.

l’intérieur sur toutes les coutures. Après une longue navigation, il arrive à Yokohama: ces bons Japonais n’ont rien de plus pressé que de le gratter à mort de la quille au bordage, ce qui, à leurs yeux, le rendait mille fois plus beau et de meilleur goût!

Peuple hardi et aussi léger qu’entreprenant, aimable mais naïf comme l’enfance, et croyant tout savoir quand il a vu une chose une seule fois , les Japonais se sont lancés avec frénésie dans la navigation à vapeur : ils ont acheté une foule de bâtiments et ont voulu les manœuvrer tout seuls. Un jour ils demandent à la maison Dent un superbe navire, le « Lalmouni) ; il arrive en rade le matin; à midi ils en avaient chassé tous les matelots et mécaniciens européens, et, seuls maîtres de la barque, les voilà partis en rade à toute vapeur ! Trèsjoli ! mais quand ils veulent stopper, impossible! ils ne savent plus en trouver le moyen ! Alors nos grands imprudents de mettre la barre d’un bord et de tourner toujours en cercle en appelant au secours, à la grande jubilation de tous les équipages de la rade, jusqu’à ce qu’un de nos navires de guerre, pris de pitié, leur envoyât un canot avec un mécanicien pour stopper la folle machine.

Dans la journée, nous avons visité en détail le poste des matelots fusiliers détachés à terre pour la sécurité de la ville; on l’appelle k la Montagne » ; trois cents hommes y sont commandés par les lieu-

YOKOHAMA

tenants de vaisseau de Thouars et Alortemart, qui sont nos meilleurs amis à Yokohama. — Voici comment on nous a raconté l’histoire de cette hardie prise de possession: un beau jour, le gouverneur de Yokohama vient en toute hâte dire qu’à cause de la nouvelle activité qu’a prise la guerre entre le Taïkoun et son vassal le prince de Xagato, il ne pouvait plus répondre de la sécurité des résidents européens, et que d’un moment à l’autre la ville pouvait être prise et mise à feu et à sang. Le commandant anglais auquel il s’était adressé u n’avait pas d’ordres» . Excellente occasion ! se dit l’amiral Jaurès. Ah ! vous demandez les premiers une défense et un poste à terre ! Le même jour, à midi, trois cents hommes étaient débarqués, faisaient patrouille, prenaient possession de la Montagne et y plantaient le drapeau tricolore, qui depuis lors flotte victorieusement sur ce point. Bientôt tout redevint calme, et, peu à peu, les innombrables marchands de Yokohama, qui avaient, une belle nuit, déserté la ville avec leurs bibelots, revinrent s’y installer. L’amiral anglais s’aperçut alors qu’il avait manqué l’occasion. Il chauffa à toute vapeur pour Hong'- Konget ramena un régiment entier qu’il campa sur une autre colline : mais c’était du réchaulTé , il était trop tard, ce qui fit beaucoup rire nos malins Japonais.

YEDDO

Nos yakonines. — Meïaski. — La légation de France à Yeddo. — Palais, parcs, forteresses, jardins resplendissants de la ville. — Cortèges de princes. — Temple des quarante-sept chevaliers qui se sont ouvert le ventre. — Le temple où l'on adore le dieu du mal de dents. — Odgi. — Un câble de cheveux. — La monnaie. — Cadeau du gouvernement japonais au duc de Penthièvre. — Le tour des papillons.

29 avril 1867.

Sous la conduite de M. Weuve, gracieusement mis à la disposition du duc par le ministre de France, nous partons pour Yeddo, la capitale du Taïkoun. Au premier abord, cette partie ressemble moins à une excursion de plaisir qu’à une reconnaissance militaire en pays ennemi. Yeddo n’est pas encore ouvert au commerce : il est habité par un grand nombre d’bommes à deux sabres hostiles aux Européens; aussi le gouvernement japonais, qui est responsable de notre sécurité , ne nous permet-il pas de nous y aventurer sans escorte. Toutes les formalités sont accomplies, nos passe-ports délivrés, et, à l’heure dite, notre escorte vient nous prendre : le chef s’avance à sa tête et nous salue avec cette

YEDDO

distinction à la fois affable et martiale dans laquelle excelle le Japonais. Nos «yakonines n sont au nombre de dix : ce sont de gentils cavaliers coiffés d’un chapeau plat et rond , en laque dorée , posé comme un plateau à dessert sur le sommet de la tête : deux grands sabres a gardes brillantes sont passés dans leur ceinture ; leur casaque est ornée dans le dos des armes du Taïkoun ; ils ont un large pantalon de soie de couleur, des sandales de paille et de longs étriers de bronze laqué, vrais petits bateaux d’un pied et demi de long sur lesquels le pied tout entier repose à plat; de larges écharpes d’étoffe servent de rênes à leurs chei’aux noirs à crinière rasée, qui ruent sous l’éperon. Ces braves cavaliers nous entourent et trottent à nos côtés, exactement comme nos gendarmes escortent des prisonniers : un piquet de quatre d’entre eux ouvre la marche et écarte la foule devant nous au cri de : « Haï ! haï ! abounaï ! « Tantôt ils prennent des airs menaçants quand la route est obstruée; tantôt enjoués, ils galopent deux par deux , côte à côte , en se donnant la main comme dans une gaie fantasia.

J’ai remarqué aujourd’hui qu’à la porte de chaque village se trouvait une maison décorée de drapeaux ; sur les nattes qui forment le plancher de celte sorte d’estrade, devant de petits tabourets de laque sont assis quatre hommes presque dans l’immobilité d’une statue, écrivant les noms de

tous les passants. Ici, le gouvernement sait tout et inscrit tout : chaque pèlerin , chaque voyageur doit déclarer ses nom, prénoms et profession, le but et la durée de son voyage; c’est là aussi que se payent les droits de douane, qui portent sur tout et qui rapportent des sommes immenses au trésor.

Nous arrivons au bord du Lokungô après deux heures de route : une porte de bois et un poste de police nous avertissent que nous quittons le territoire franc : nos officiers d’escorte (ils ont tous le grade de capitaine dans l’armée) exhibent nos passes, et bientôt nous traversons la rivière sur trois bacs légers. Une heure après , nous nous reposions à la ravissante tcha-jia de Meïaski, où trente-cinq jeunes filles (je les ai comptées!) servaient les voyageurs : on nous a reçus dans un kiosque qui avait vue sur le jardin et où les paravents les plus merveilleux, les tringles de laque, tout, jusqu’à des kiosques à V anglaise en laque, qui vous reflètent de toutes parts comme le plus pur miroir, annonçaient quelque chose d’extraordinaire. C’est en effet dans cette tcha-jia qu’areposé le dernier Taïkoun : on nous montre religieusement conservées la natte sur laquelle il a couché, et des lampes funéraires qui brûlent encore en souvenir de lui.

Cet infortuné Taikoun mourut peu de jours après sa visite à Meïaski, et tout porte à croire qu’il fut assas-

VEDDO.

siné par des sicaires de A’agato. Triste pensée que celle de ces meurtres continuels au Japon ! triste pensée pour nous surtout, Européens !

Mais j'aime mieux quitter ces souvenirs pour visiter le jardin qui s’étend à nos pieds; c’est bien le jardin le plus drôle de la terre, et je ne puis mieux le comparer qu’à un parc féerique regardé d’une hauteur par le gros bout de la lunette. Il offrait tout un assemblage bizarre d’arbustes nains pourpre, vert sombre, étendant leurs petites branches biscornues sur de petits lacs à poissons rouges : allées lilliputiennes au milieu de parterres de pygmées, rivières-rigoles sur lesquelles étaient jetés des ponts de verdure larges tout au plus pour laisser passer un rat , enfin tonnelles et berceaux où ne pourraient se nicher que des lapins, tel était ce diminutif de jardinet. Des voyageurs à deux sabres, et très-aimables, folâtraient

avec des jeunes filles devant leur déjeuner à cent soucoupes, et nous appelaient pour nous faire partager et leur admiration pour les charmes de ce petit paysage , et les innombrables tassettes de saki que les servantes leur versaient. Nous nous sommes attablés avec eux, écorchant de notre mieux les quelques phrases aimables que nous nous figurons donner pour du japonais, et, après force salutations, compliments et sourires, nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde.

A mesure que nous nous rapprochons de Yeddo, la situation devient moins rassurante; cette ville a eu de tout temps pour les « Todjjins » (hommes de l’Occident) l’accueil le plus défiant; mais nos yakonines répondent fie nous, et c’est pour eux une rude besogne : je vois leur oeil inquiet deviner les obstacles loin devant ‘nous : brusquement ils nous font appuyer à gauche, sur le bord du sentier, pour laisser passer quelque samouraï (homme à deux sabres) que le saki a grisé et qui , la main sur la garde de son épée, — d’une de ses épées — fait des zigzags et des imprécations qui effrayeraient les moins timides.

Nous voici à Sinagawa, faubourg de la ville taikounale, qui a près de trois kilomètres, et qui , il y a deux mois, a brûlé dans toute sa longueur : déjà ce faubourg est reconstruit, et il nous semble que nous sommes au sein d’une cité de boîtes d’allumettes et de cages à jour. Ici, par exemple, au pas et l’œil ouvert ! Nos yakonincs sont pour ainsi dire collés à nous et nous entourent comme d’une muraille vivante. Pauvres gens ! Dieu sait ce qui arriverait si quelque insulte nous était faite! Et, comme je ne veux pas leur faire l’outrage de croire qu’ils se sauveraient les premiers, je demeure assuré qu’ils seraient les premiers écharpés. C’est que nous sommes dans le quartier le plus fameux des « maisons de thé » et le plus mal famé de Yeddo. Là, la

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YEDDO

jeune noblesse désœuvrée vient festoyer ; et souvent les vapeurs du saki ont donne naissance aux rixes, aux complots et aux assassinats.

Avant d’arriver à la légation, nous avions une vue superbe sur la baie où , derrière de gros îlots fortifiés en granit, étaient au mouillage une douzaine de navires de guerre de la cour de Yeddo. Ces hauts blocs de fortification se détachaient sur la mer de pourpre qui reflétait les derniers rayons du soleil : le canon retentissait à droite et à gauche : les tambours battaient la retraite dans les palais des daïmios qui couronnent les collines, et nous étions dans une foule où presque chaque homme portait au côté deux grandes lames de combat. Il y avait réellement quelque chose de saisissant dans ce spectacle : tout cet extérieur d’un peuple guerrier me reportait aux souvenirs de l’histoire du moyen âge, et il me semble que le coup d’œil ne devait pas être autre, quand messire Bertrand duGuesclin faisait sa ronde sous les portiques et les donjons, au milieu de centaines de chevaliers en armures !

Enfin nous arrivons à la légation de France, et alors c’est le souvenir de l’estomac qui nousrappellS aux soins les plus prosaïques : il faut songer au dîner. Ainsi que M. Roches nous l’avait dit, la légation était nue comme Eve ; c’était un toit, des parois de papier et des nattes, rien de moins, rien de plus; cette immense baraque carrée était divisée en

corridors et en chambres par une cinquantaine de doubles lignes de rainures se coupant à angle droit, et où glissaient ces mobiles châssis dont je vous ai déjà parlé : ces châssis sont fort commodes ; en les déplaçant du bout du doigt (et ça glisse comme par enchantement), on forme , dans une salle qui ferait une immense salle de bal à Paris, une demidouzaine de chambres carrées; et là où il y avait une série de chambres, on fait un corridor. Du reste, la distribution des appartements nous inquiétait peu : ce qui était comique, c'est que le panneau que l’on faisait glisser pour s’échapper de sa cage de papier, enfermait le voisin : de là une volée de coups de poing qui détraquaient toute cette cité fragile.

Bref, après un quart d’heure d’exploration dans notre nouveau dédale , nous trouvons à notre grand étonnement une table mise, avec nappe, fourchettes et serviettes. Nous allons remercier de son activité notre groom japonais, expédié en avant avec vivres et couvertures : Tchin-Tchin n’y comprend rien ! C’est donc une fée ! Oui, la voilà ! sous la forme de trois brillants militaires français, un lieutenant, M. Messelot, et deux maréchaux de logis, venus depuis hier afin de dresser un polygone pour l’artillerie japonaise. Nous faisons bien vile ménage commun, et, quoiqu’ils nous racontent avoir vu aujourd’hui un a samouraï » se carrer au milieu de la

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rue et dégainer pour les empêcher de passer, la soirée s’écoule vite, pleine de gaieté et d’entrain. La moitié de nos vivres n’était pas arrivée, ce qui a fait hautement apprécier la cantine de nos compagnons improvisés, aussi surpris que nous de rencontrer des humains dans une case que nous croyions tous déserte.

30 avril 1867.

Ici il n’y a pas à plaisanter, il est impossible de faire un pas, sans notre vigilante escorte, en dehors de l’enceinte et de la porte solidement barricadée de la légation. Nous commençons la journée par une course à pied dans ces rues célèbres par tant de splendeurs passées et tant d’assassinats. M. Weuve, notre guide, a la bonne pensée de nous mener à une montagne d’où nous dominons Yeddo dans toute son étendue : c’est le temple d’Atàngo-Yâhmâ. Au sommet, une centaine de marches de granit nous conduisent à une vaste terrasse d’où tout le panorama se déroule devant nous sous les premiers rayons du soleil levant. Il n’est rien que j’aime tant, avant d’explorer une ville, que de l’embrasser d’abord d’un seul coup d’œil et de m’en rendre bien compte, afin de n’avoir plus à la parcourir ensuite en aveugle et en ignorant.

La voilà donc devant nous la ville des jardins et

des palais ! Elle s’étend comme nn parc immense, dont l’œil ne découvre pas les limites ; elle est baignée par la mer, traversée par un fleuve, et présente , grâce à ses trente collines, un spectacle vraiment unique dans le monde. Yeddo compte trois villes : « Siro , le palais du Taïkoun ; « Soto-Siron , les palais des daïmios ; et uMidzii),Ia cité marchande.

Le « Siro n , qui a huit kilomètres de circonférence, nous apparaît au centre comme une hardie citadelle élevée sur de gigantesques glacis de gazon, dont les pieds viennent se perdre dans des lacs et des canaux circulaires. Plus de trente ponts de granit relient la citadelle taïkounale à la ville des princes, qui compte plus de trois mille palais !

Le « Soto-Slro » est bien difierent des villes japonaises que nous avons vues jusqu’alors : ici, plus une seule maison de bois ; ce ne sont que grands rectangles au style sévère, en pierres blanches et noires à dessin régulier, fermés comme des forteresses et entourés de fossés alimentés d’une eau pure et courante. Ce sont là les résidences officielles de toute la noblesse japonaise, de tous ces daïmios batailleurs qui régnent en seigneurs et maîtres sur les laborieuses populations du Japon et les fertiles plaines dont les produits rapportent à quelques-uns jusqu’à trente millions de revenu ! Il n’y a pas bien longtemps, tous ces vassaux du Taïkoun venaient

YEDDO

IdO

passer une année sur trois dans la cité sacrée, pour rendre hommage au suzerain qui voulait, dans son faste oriental, comme Louis XIV à l'crsailles avec la noblesse de France, réunir les grands pour les éclipser de tout l’éclat du pouvoir unitaire. Certes, ce devait être une belle ostentation d’apparat féodal, quand on pense qu’il y avait dix-huit daïmios d’origine sacrée, trois cent quarante-quatre daïmios créés par le Taïkoun depuis plus de deux siècles, et près de quatre-vingt mille u hattamotbos d ou grands capitaines et chevaliers ! Ces princes étaient obligés de venir à Yeddo rendre « l’hommage n, accompagnés de leurs harems, de leurs officiers et de leurs troupes. Chacun mettait .son amour-propre à s’entourer du cortège le plus brillant. Chacun traînait à sa suite en moyenne huit à neuf cents personnes qui logeaient dans cette véritable ville intérieure qu’on appelle un palais de daïmios. Je ne vous étonnerai plus alors en vous parlant des parcs d’artillerie, des champs de manœuvre que contiennent un grand nombre de ces palais, et des nuages de fumée qu’au milieu des détonations roulantes du canon, nous voyions s’élever au-dessus de magnifiques bouquets de verdure.

Aujourd’hui beaucoup de ces palais sont presque déserts, et le nombre des daïmios résidant dans la capitale ne peut plus se comparer à celui des années passées. C’est que, il y a quatre ans, l’ingé-

rencc croissante des Européens a hâté encore, par un coup plus décisif, la révolution sociale et politique dans ce pays, qui était si heureux avant leur apparition; et, soit manque d’habileté de la part do Taïkoun, qui en disséminant ses vassaux inquiets, presque rebelles, avait espéré écarter les dangers de ses relations avec les Européens ; soit recrude.scence d’insubordination et d’insolence de la part des daïmios qui voulaient forcer la main au maire du palais; bref, l’obligation de résidence et d’hommage rendu à Yeddo fut levée : chaque daïmio retourna dans ses fiefs, où son humeur chevaleresque et patriotique n’est plus aigrie, il est vrai, par le contact immédiat des hommes de l'Occident, mais où il a pu grandir son pouvoir féodal sans être inquiété par la présence du suzerain, fortifier ses ports, équiper de plus fortes armées, lever plus fièrement la tête, et, par une union morale avec tous les daïmios de son parti, créer dans tout l’empire une ligue de rébellion et d’indépendance contre laquelle les troupes taikounales sont venues se heurter pour se faire vaincre. Telle est la cause de l’abandon de Yeddo par toute cette noblesse qui en faisait le plus éclatant boulevard de la chevalerie et qui a donné à cette ville un cachet indescriptible !

Toutefois les rues sont encore animées, et nous les parcourons avec curiosité : les portiques des palais des princes sont ornés des blasons dorés de leurs ar-

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moiries. Nous rencontrons des compagnies de fantassins appartenant à différents daïmios : les ofâciers nous saluent avec grâce. Je me souviens d'une colline que nous descendions pour passer de Soto-Siro à la cité marchande, et où le coup d’œil était vraiment frappant. Nous marchions entre des murailles de granit qui entouraient de grands parcs, et immédiatement au-dessus du mur s’élevait une haie large de cinq à six pieds et haute de trente à quarante, taillée avec perfection : c’était une haie entièrement en camélias, en azaléas et en lauriers : émaillée de fleurs écarlate se détachant sur le vert sombre , et entourée des vols folâtres des oiseaux sacrés au plumage blanc, elle me semblait plus brillante et plus féerique que tout ce que mon imagination avait rêvé des jardins suspendus de Bahylone ! Toute la pente de la colline déroulait de pareils étages merveilleux de feuillages et de fleurs ! A ce moment nos yakonines se serrent rapidement contre nous d’un air à la fois grave et empressé : ils nous mettent à l’écart sur la gauche de la route pour laissée passer tout un cortège qui s’avançait majestueusement. C’était le prince Matzedera-Setzouno-Kami qui se rendait à la promenade : des hérauts (bleu de ciel) le précédaient et écartaient la foule. J’ai beaucoup ri en apprenant que le sabre qu’ils portent au côté est un sabre de bois! Puis toute une procession de hallebardiers, d’arbalétriers.

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de fauconniers, de damoiseaux et de pages escortait pompeusement le unorimon» laqué, porté par huit hommes, oü Sa Seigneurie était assise les jamhes croisées, avec un sahre sortant de deux pieds en dehors de chaque fenêtre ; elle ne daigna pas abaisser les regards sur notre troupe sacrilège, qui se permettait de fouler le sol sacré du Nippon.

La cité marchande est pleine d’une foule affairée qui lui donne beaucoup d’animation : dans cette ville, comme dans les deux autres, les rues .sont d'une propreté inouïe, et ressemblent aux ailées d’un parc; mais ce n’est plus un plaisir de s’y promener quand il faut errer comme le prisonnièr entre une compagnie de gendarmes, tenir le revolver en évidence et l’œil ouvert de tous côtés. Ce qui me frappe, c’est de voir combien les précautions sont prises contre l'incendie ; de distance en distance, s’élève sur les points principaux de la ville un haut clocheton de bois, en forme de colonne, oü l’on monte par une série d’échelles et d’où l’on domine tout le quartier; au sommet se trouve une magnifique cloche de bronze pour sonner le tocsin. Presque dans chaque maison il y a une pompe en bois prête à fonctionner, et tous les cinquante pas sont dressées des pyramides de seaux cerclés en cuivre brillant et remplis d’eau.

En quittant la cité marchande, nous sommes arrivés , après une heure de marche le long de parcs

YEÜLO.

magnifiques, au temple de Senga-Routchi. On y monte par une grandiose allée de cyprès; du haut des terrasses l'on ne voit que bosquets fourrés et vallons verdoyants qui , au sein même d’une ville de plusieurs centaines de mille habitants, respirent la tranquillité des bocages chantés par Virgile. Mais, dans ce lieu paisible où les beautés de la nature sont répandues à profusion, s’élèvent des pierres sépulcrales qui rappellent le drame sanglant dont tout le Japon a été ému, il y a un demisiècle.

Là, en effet, sont les tombes de quarante-sept chevaliers; ici, le puits où ont été jetées leurs tôles ensanglantées ; plus loin, la salle du temple où des statues de grandeur naturelle représentent ces héros japonais en grand costume de guerre, lesquels, avec le délire et l’ensemble de l’enthousiasme, se son t ouvert le ventre. Voici l’histoire de ce drame, racontée par M. Lindau. Une querelle s’était élevée au conseil d’Etat entre le daïniio Assano-Takounino-Kami et un grand ministre : à la suite de quelques mots vifs et insultants où l’honneur avait été enjeu, Assano rentre dans son palais, déclare que son antagoniste a forfait à l’honneur et aux lois de la chevalerie, et il demande aux siens de le venger par de sanglantes funérailles. Alors, rassemblant toutes ses femmes et tous ses officiers, retournant en signe de deuil les riches nattes de la salle d’honneur, revêtant enfin

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PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, ses plus beaux habits d’apparat, il dicte ses dernières volontés, lève son sabre jusqu’à la hauteur de son front en signe de salut et d’adieu, puis, d’un seul coup, s’ouvre les entrailles.

Le lendemain, le soleil ne s’était pas encore levé que déjà quarante-sept de ses plus fidèles chevaliers avaient vengé sa mort et rapporté sur la tombe de leur maître la tète de celui qui l’avait insulté. Déjà aussi, suivant en cela les lois sacrées du Japon , ils s’étaient réunis dans le temple, et, à un signal donné, s’étaient ouvert leurs quarante-sept ventres.

C’est là, je crois, un des traits les plus frappants des mœurs japonaises déjà si bizarres : la haute position de ces illustres meurtriers , vénérés comme des héros par tout bon Japonais , a donné plus d’éclat à leur histoire; mais rien n’est plus commun dans ce singulier pays, et il ne se passe pas d’année sans qu’il y ait des centaines d’exemples de ces duels au suicide entre les nobles. D’abord, tout Japonais doit être préparé à faire le sacrifice de sa vie pour donner la mort à celui qui a offensé son suzerain. Encore plus susceptibles sur le point d’honneur que ne l’étaient nos preux, ils veulent la mort de* l’adversaire comme vengeance de l’outrage. Eh! ne devons-nous pas, nous aussi, nous souvenir des U combats à mort en champ clos » et de ces duels appelés U le doigt de Dieu », où , au nom de la re-

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ligion , on justifiait le meurtre et on faisait de la victime le coupable ?

Au Japon, dès que l6 meurtre a été commis, l’assassin s’ouvre le ventre afin de prouver que, s’il a su donner la mort, il sait aussi la souffrir; s’il survit à son forfait , il est honni , traité de lâche et mis à mort au nom de la loi ; s’il s’exécute vaillamment , sa mémoire est honorée comme celle d’un brave. Souvent les deux adversaires s’ouvrent le ventre chacun chez soi, à la suite de la querelle, tranquillement et d’un commun accord ; même après le meurtre de ces sacrilèges Européens , tous les assassins, excepté deux, se sont fièrement immolés au nom de l’honneur. Rien , paraît-il , n’indique sur leurs traits, au moment suprême, la crainte ou l’hésitation. Eh bien , quand on compare ces mœurs à celles du reste de l’Orient, quand on songe aux flèches perfides du sauvage Calédonien , au kriss traître du Malais qui frappe dans le dos, à la lâche cruauté du Chinois, on ne peut s’empêcher, tout en blâmant la barbarie avancée du Japonais , d’admirer son âme chevaleresque et altière, abusée par des traditions mythologiques et l’éclat de l’histoire de ses ancêtres, mais imbue par-dessus tout de la religion du point d’honneur, et forçant encore dans ce nouvel écart les traits déjà si marqués de la féodalité et de la chevalerie.

Comme nous rentrions à la légation pour déjeu-

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