‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 16 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

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ner, le ministre des affaires étrangères a Jshaio- Tchikousonno-Kami » vient rendre visite au duc de Penthièvre ; il est orné des plus beaux sabres que j’aie encore vus et qui sont, par parenthèse, presque aussi grands que lui. C’est le revolver à la ceinture que nous recevons l’illustre personnage, qui est, du reste , d’une politesse exquise dans toutes ses manières. Il faudrait bien se garder de croire que nos armes offusquent en rien la fierté nationale des Japonais ; rien au contraire ne leur semble plus naturel : leurs sabres sont toujours le plus beau joyau de la famille; ils ne comprennent pas l’homme sans arme. Nous apprenons même aujourd’hui par nos interprètes une chose assez curieuse, c'est que nos yakonines sont tout désillusionnés de voir apparaître le duc de Penthièvre, un daïmio français, armé et babillé sans plus de distinction que ses compagnons de route. Ils espéraient sans doute que le duc ne .sortirait qu’avec deux ou trois sabres au travers du corps et couvert de quelque brillante armure de fer comme celle d’un Don Quichotte : nous en sommes donc réduits à nous avouer qu’à leurs yeux nous avons fait un fiasco complet, et qu’ils nous prennent pour des marchands, ce qui est le terme le plus méprisant au Japon.

Les marchands , les voilà! Ces visiteurs à l’apparence plus modeste succèdent au grand ministre , inondent les corridors en papier de notre demeure,

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étalent des millions de bibelots ravissants, et se prosternent devant nous trois avec une componction religieuse qui nous fait pressentir ce qui nous attend. Les bons négociants ne nous appellent que U daïmios franzés » , et veulent nous extorquer nos malheureux écus dans des proportions formidables, à la hauteur de notre grade. Il ne nous reste qu’à nous arracher à la tentation , car si l’on y cédait on serait ruiné en quelques heures.

Grande faveur! le gouverneur nous fait dire, avec tout un tourbillon de salamalecs, que nous serons le troisième u party » européen auquel il permet de visiter le jardin du Taikoun. En une heure nous sommes dans ce parc magnifique. Pontlevis, créneaux, remparts et bastions de granit ceignant un îlot de près de deux kilomètres carrés ; voilà ce qui d’abord frappe nos regards. \'ous avions vingt-cinq hommes d’escorte, et beaucoup de jeunes nobles s’étaient réunis près des avenues et sous les portiques cyclopéens, sans doute avec l’espoir de nous voir dans un costume tout bardé de fer! Nous avons parcouru avec bonheur les allées de ce parc splendide 'où l’on passe sans transition de la forteresse héraldique et sévère au jardin de plaisance le plus coquet. Kiosques donnant sur la mer, lacs couverts d'oiseaux sacrés au plumage doré et argenté , ombrages variés d’arbres pourpre, voile léger de glycines suspendues et

ondulantes, eaux limpides et brillantes où se reflètent ces douces couleurs ; fauconneries avec tous les appareils curieux de la chasse seigneuriale , liiosques de musique, de chasse ou de danse, quel ravissant Éden! Oh! quand leTaïkoun donne là une petite fête de famille, comme on doit s’amuser!

Les soins et les préparatifs du dîneront agréablement occupé le reste de l’après-midi; mais la cuisine n’est pas facile à confectionner chez ce peuple à l’âme compatissante, qui verse libéralement le sang des hommes, mais qui ne tuerait pas un agneau et ne tordrait pas le cou à un canard pour tout l’empire du monde ! Nous nous sommes endormis au son du tocsin retentissant dans le lointain ; les incendies sont si fréquents, et il y a tant de campaniles disséminés dans cette ville immense, .que l’oreille s’habitue sans inquiétude à cette étrange harmonie du soir.

1*»' mai 1867.

Partis de bon matin sur nos excellents petits chevaux , nous avons traversé au pas , par prudence , toute la ville de Yeddo. Ce n’est pas peu dire, quand on songe qu’elle a environ quatre-vingt dix kilomètres carrés! Aucun désagrément n’est venu à l’encontre de cette promenade, où tous les spec-

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(acles les plus variés sc sont successivement déroulés devant nous. Au l)Out de deux heures et demie nous étions à l’un des temples les plus fameux , celui d’Asaxâ, égayé ce jour-là par le bruit d’une foire installée dans les longues avenues dallées qui s’étendent aux environs. Quatre lanternes rondes en papier, chacune haute de trois grandeurs d’homme, en décoraient le péristyle : le fossé pour les aumônes avait huit mètres de long , et on y voyait une épaisseur de plusieurs pieds de monnaie de cuivre jetée depuis le matin par les nombreux pèlerins. Je ne sais si la « bonzerie « d’Asaxà compte autant de prêtres que de dieux , mais pour vous donner une idée du panthéisme de ces contrées, je puis vous dire que ce temple est surtout connu sous le nom de « Séjour des trente-trois mille trois cent trente-trois divinités. » Deux d’entre elles sont en grand honneur : àl’une, les jeunes femmes viennent demander la faveur d’avoir un fils et non une fille, et apportent un coq en offrande : les prêtres mangent le coq, et le dieu — dit-on — se charge du reste; l’autre , représentée par cinquante tableaux les plus bizarres, pouvait, à cette heure, compter plus de trois à quatre mille adorateurs; c’est le dieu du mal de dents ! Les patients venaient lui offrir leur obole, puis mâchant et remâchant une boulette de papier, jusqu’à ce qu’elle devint comme du mastic, ils la

projetaient sur un des tableaux a\ec une adresse

bien supérieure à la nôtre, quand, il y a à-peine deux ans, nous couvrions aussi de boulettes le plafond du collège. Le tableau , quoique très-baut suspendu, en devenait tout blanc. Le pèlerin avec sa boulette a-t-il envoyé son mal — au dieu? — Il s’eflbrce du moins de le croire, et il se retire avec la conviction d’être guéri. Quant aux ex-voto, en les regardant, on aurait pu se croire dans une chapelle catholique de port de mer : ce n’étaient que représentations de pêcheurs et de matelots luttant contre la tempête, en danger de naufrage, et sauvés miraculeusement. La peur serait-elle donc, dans toutes les religions, comme sur toutes les plages, de l’orient à l’occident, le plus stimulant aiguillon de la ferveur?

Quant à nous, la peur nous fait fuir au plus vite cette foule religieuse : un samouraï s’était approché tout menaçant de Fauvel, avait répondu fièrement aux deux yakonines qui , se serrant contre notre ami , avaient enjoint au guerrier arrogant de se retirer, et qui forçaient le pas pour ne pas avoir à entamer la lutte : ils en étaient dev^enus tout pâles. Des jardins, nous passâmes au théâtre par des corridors décorés de grandes poupées de cire dans des positions impossibles : la cérémonie d’un suicide à ouverture de ventre y était brillamment représentée; c’était un saint modèle offert à l’imitation des jeunes générations de la noblesse, Des marchands forains japo-

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nais y exhibaient des vues photographiques représentant les merveilles de l’Europe: la colonne Vendôme et les boulevards de Paris , les portraits des principaux souverains de l’Europe et celui de la Belle Hélène , le Mont-Blanc et la cascade du bois de Boulogne. Le Guignol de céans était un polichinelle superfin qui faisait rire , non comme chez nous les marmots et les nourrices, mais une foule d’officiers à deux sabres, pleins de majesté au milieu de ce spectacle enfantin.

Une promenade d’une heure et demie nous mena ensuite au village d’Odgi : nous passions insensiblement de la cité à la campagne; les rues devenaient peu à peu des sentiers ombragés de glycines en fleur ; les eaux qui emplissaient tout à l’heure les fosses des donjons, s’enfuyaient en ruisseaux sinueux sous les berceaux d’azaléas : rien de charmant comme ces méandres au milieu d’un paradis de verdure. Ah ! qu’elle est belle et riante la nature du Japon!

Le déjeuner se fit à la Tcha-jia d’Odgi , une série de kiosques élégants, situés à l'ombre de grands arbres , prés d’une cascade et sur le bord môme du torrent. Une trentaine de jeunes filles nous y reçurent avec les amabilités ordinaires : elles nous servirent des œufs, du riz, du poisson, du saki et du thé : nous avions l’air de chevaliers égarés dans les jardins d’Armide. Sous un féerique rideau de verdure s’étageaient les tourbillons de la cascade, et les

globules liquides, comme une gaze vaporeuse, reflétaient toutes les vives couleurs du prisme solaire. Grâce à cette heureuse absence de « sbocking » qui caractérise les mœurs naïves de ce pays , une cinquantaine de jeunes filles et de jeunes garçons folâtraient dans les eaux vives du torrent. Bientôt une grande agitation se manifeste : nous voyons fuir toute la foule clapotante au milieu de l’eau et des roches, devant un long serpent d’un vert moiré qui remontait le courant la tête haute : dans cette course acharnée, le serpent était encore vainqueur de la femme!

Dès que nos chevaux et nos fidèles bettos furent reposés, nous reprîmes le chemin de la cité en suivant la crête des collines, où les cultures de thé et de pois en fleurs se déroulaient au loin devant nous. C'était tout à fait la campagne; de simples maisonnettes de laboureurs bordaient le sentier ; c’est dire que nous y retrouvions les «ohâïhô» , les sourires, les invitations à nous arrêter à chaque porte pour prendre le thé en famille , les offrandes de fleurs, et tout cet ensemble charmant qui m’avait tant frappé dans notre première promenade au Japon,

Non loin de l’entrée de la ville est l’arsenal : on y avait été prévenu de notre visite , et nous y fûmes reçus par un groupe de grands seigneurs. Après la classique tassette de thé , les gâteaux et la pipe.

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qui sont la première offre de tous les hôtes, le directeur japonais de cet arsenal, M. Da-Keda, nous le fit visiter en détail , et je ne saurais vous dire combien nous avons été frappés des résultats qu’a obtenus cet bonmie vraiment supérieur. Il n’est jamais allé en Europe ! jamais un Européen ne l’a aidé en quoi que ce soit ! il a appris seul le hollandais dans des livres, et, une fois cette langue acquise, il s’est hardiment lancé dans les sciences mathématiques, dans la mécanique et la chimie. Toujours avec le seul secours de ses livres, il a construit un grand nombre de machines, puis il en a fait venir trois ou quatre d’Europe, et nous avons vu ses canons rayés , ses carabines rayées , ses pièces de montagne et ses obusiers ; nous l’avons vu à l’œuvre, et c’a été une grande joie pour nous de pouvoir le féliciter bien sincèrement. Oui , ce peuple est bien attachant dans tout ce qu’il fait! Tandis que la paresse et le statu quo les lois normales

de tous les Orientaux, le travail a du charme pour le Japonais : il veut apprendre, et il ne semble être resté si longtemps dans l’isolement le plus complet de la civilisation occidentale, que pour amasser des trésors d’énergie, d’entrain et de persévérance qui vont , du premier coup , en faire la première nation de l’Orient.

Comme nous tournions l’angle d’un grand parc, et que nous passions le portique blasonné d’un

manoir seigneurial, M. Weuve nous raconta un de ces drames dont l’histoire des dernières années fourmille et qui ne sont que les préludes de la terrible révolution dont les Européens sont la cause au Japon.

Parmi les daïmios du parti national pour qui le sol du Japon est sacré, les Occidentaux desbarhares, et les daïmios du parti progressiste «des vilains forfaisant à l'honneur » , se distinguait un certain prince de Mito, dont la cour égalait presque en splendeur celle du Taïkoun. Comme dans toutes les maisons princières de ce pays, ses nombreux clievaliers avaient épousé et même exagéré les haines du seigneur. Aussi un beau soir jurèrent-ils la mort du prince Kamouno-Kami , du parti étranger, à qui appartenait le palais que nous côtoyions. A la première brume du soir, au moment où le Prince sortait en norimon du portique, quinze hommes relevant leur capuchon et ramenant leur écharpe sombre sur leur visage, se précipitent sur lui , l’assassinent au milieu de ses gardes surpris , jettent sa tête dans son propre palais; puis ils reviennent en pompe, après avoir assouvi leur vengeance nationale, s’ouvrir le ventre dans le palais de Mito.

Nous rencontrons à chaque instant de ces hommes dont la tête est enveloppée d’une écharpe, et qui marchent en portant la main sur la garde de leur

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sabre; ils ont quelque chose de fantastique. Quami, le soir, ils glissent comme des fantômes le long des murs des citadelles, quand raisonne le cliquetis de leurs sabres au milieu du silence de la nuit, comme si

Dans son vol criminel, le sombre esprit du soir,

Sur le guerrier courant jetait son manteau noir,

l’imagination se remplit de tous les souvenirs et de toutes les images des scènes tragiques qui ont illustré les nocturnes spadassins de cette nouvelle Venise. C’est dans ces hommes masqués qu’il faut chercher les frères des assassins de Heusken, de Vos , de Deker et de tant d’autres victimes.

Ah! voici un spectacle que j’aime mieux : nous croisons tout un harem de daïmio, brillant cortège d’une vingtaine de jeunes femmes qui s’en vont à la promenade pour respirer les douces brises du soir. Il y a bien deux ou trois vieilles desséchées qui ouvrent la marche, mais tout le reste est mignon, rieur, parfumé et enchanteur. Pleins d’admiration , nous demandons aux u messieurs» attachés à la suite de ces dames, quel est l’heureux propriétaire de ce joli poulailler. — C’est le prince Sakaï-Imonnino- Kami, nous ont-ils répondu d’un air ingénu et d’une voix presque féminine.

Quelqu’un de nous disait ce matin que les yaKonines étaient des poltrons et qu’ils n’oseraient jamais

21Ü PÉKIN. YEÜDO. SAN FHANCISCO.

nous faire respecter : nous avons eu, en rentrant, la preuve du contraire. L’n samouraï ayant fait mine de vouloir nous barrer le chemin, puis ne nous ayant laissé qu’une place trop exiguë pour passer, nos cavaliers l’entourent et l’insultent; et lui de se prosterner le front contre terre en implorant le pardon d’une voix tremblante. Nous avons obtenu de nos hommes qu’ils ne le frappassent pas de leurs cravaches sur la tête, cequi est une si aflreuse humiliation pour un Japonais !

2 mai 1867.

Nous sommes partis ce matin de bonne heure, à cheval, pour de nouveaux temples : je vous ennuierais en les décrivant, je passe donc sous silence les statues incroyables , les allées majestueuses , les clochetons à neuf étages en bronze du temple de Mio-Houdchi,pour ne citer que deux faits assez curieux. D’abord un ex-voto qui se compose d’un véritable câble ayant neuf pouces de tour et cent pieds de long , fait entièrement en queues de cheveux de Japonais! C’est le testimonium de Jerveur le plus frappant que l’on puisse voir dans ce pays-ci, car il n’est rien à quoi chaque homme tienne plus qu’à cette partie de sa coiffure qui a peut-être en tout dix centimètres de long. Pensez donc combien il aura fallu de cœurs religieux pour former une telle offrande!

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I/autre curiosité est un talileaii représentant deux très-jolies personnes, fameuses par leurs exploits très-peu monastiques, et (chose étrange!) proposées comme but de pèlerinage et comme un saint exemple à toutes les demoiselles japonaises.

Bientôt après nous étions au temple de Fondo- Sama, que nous avions gagné en suivant toujours ces rues féeriques , garnies de bastions ou perdues sous l’ombrage de haies gigantesques : après un frugal déjeuner dans la plus proche tcha-jia, nous grimpions les escaliers qui conduisent au temple. Dans une cavité du roc , plusieurs filets d’eau s’élancaient en formant une courbe élégante, et réunissaient en une jolie cascade leurs jets convergents : c’est une eau sacrée , où l’on vient en pèlerinage des parties les plus éloignées du Japon.

Dans l’aprè.s-midi nous allons àla Monnaie. Reçus par le directeur et le vice-directeur des affaires étrangères, nous avons parcouru tous les ateliers, et j’avoue que , pour la première fois depuis mon arrivée au Japon , je n’ai plus trouvé ce fini et cette recherche dans l’art qui caractérisent le peuple japonais : beaucoup d’argent était perdu dans la fonte, dans le coulage, dans chaque point du travail. Une fois coulé grossièrement en lames plates de deux centimètres de large , l’argent ne passe plus par aucune opération mécanique régulière : il est coupé approximativement en petits rectangles que l’on pèse

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