‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 17 sur 35 · III. i · texte numérisé non relu

III. i

jusqu’àce qu’ils ne dépassentplus le poids voulu ; puis un ouvrier les met entre deux matrices, et un autre, vraie machine humaine, donne avec une grande régularité un grand coup de marteau pour imprimer le coin. Le rectangle est la forme adoptée pour l’or et pour l’argent : le ni-hou vaut 3 fr. 30 , Vichi-hoUj 1 fr. 65 ; puis viennent les fractions divisionnaires du hou.

Depuis notre arrivée dans la capitale du Taïkoun, c’est la première fois aujourd’hui que nous trouvons dans les rues un véritable embarras à marcher et de plus une certaine inquiétude. Dans les quartiers que nous traversons, évidemment l’Européen est moins connu , car une foule compacte de plus de quinze à dix-huit cents personnes nous entoure , nous pousse , nous dévore du regard : le cri de «Todgin! Todgin!» retentit de toutes parts, et à chaque carrefour la foule devient plus nombreuse et plus pressante. Nous n’avons pourtant pas résisté à la tentation de visiter un mîigasin de soie très-renommé, qui avait cent cinquante mètres de long sur soixante de large, et où, sur les nattes les plus fines, cent commis étalaient des soies et des crépons devant des princesses accroupies. Plus loin, nous nous arrêtons un instant dans une rue étroite , pour acheter des peintures sur papier qui nous soml)Icnt assez originales; à peine sommes-nous descendus de cheval, que la rne est entièrement inondée par

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la foule , la boutique enrahie , notre escorle acculée. Nous entendons un grand bruit; ce sont nos yakonines restés à cheval qui ne veulent pas céder devant le flot envahissant qui les sépare de nous, et qui, poussés à bout, font caracoler et ruer de droite et de gauche leurs chevaux impatients; des clameurs s’élèvent, et ils nous demandent de partir au plus vite, ce qui, je vous assure, est lestement exécuté ! Quand nous vîmes, en effet, que tout le cercle qui venait d’ôtre élargi, grâce aux ruades, se composait d’hommes à deux sabres, et que c’était sur les pieds de ces aristocrates fanatiques que nos yakonines avaient gaillardement marché, nous fûmes effrayés des conséquences qu’aurait pu avoir cet incident. Nous partîmes en rangetavec calme, malgré les cris de «Pégué kindà! « (Va-t’en, canaille!) qui résonnaient à nos oreilles; et nos bons cavaliers nous remercièrent de leur avoir si vite obéi , « car cette foule était, disaient-ils, animée de sentiments très-hostiles : c’étaient des « samouraï» rebelles arrivant de l’intérieur avec tous les préjugés du fanatisme, et voyant pour la première^fois des Occidentaux » .

Ainsi , il y a huit jours, à ma première course , je vous disais, dans mon premier enthousiasme, que c’était ici qu’il fallait venir pour trouver le peuple le plus poli de la terre ; aujourd’hui je suis obligé de dire qu’il est difflcilf de se promener au sein d’une

multitude plus hostile ! Cette contradiction n’est pas mienne, mais bien celle des faits eux-mêmes! En ce court espace de temps, les impressions les plus opposées se sont fait place dans mon esprit; car nous avons vu deux classes distinctes dans ce pays où les divisions sociales sont si tranchées. Le premier jour, les paysans et les laboureurs, race simple et candide , la plus hospitalière du monde ; plus tard , l’aristocratie de la cité sainte, ou des cités de l’intérieur, aveuglée par le fanatisme national. Mais le premier accueil m’a tant charmé et si sincèrement impressionné, que jamais, non, jamais je ne l’oublierai.

Le soir de cette mémorable journée, nous avions à dîner un interprète du Gorodgio (grand conseil du gouvernement), messire Ita-Sima, qui apportait au duc de Penthièvre, de la part des ministres, un cadeau consistant en deux arbustes nains d une grande élégance : l’un, haut de deux pieds, représente un chapeau pointu ; l’autre est un pin d une espèce fort rare, âgé de plus de dix ans, dont les branches torturées , s’échappant de ce tronc en miniature, portent de charmantes petites touffes: il a tout à fait l’air d’un petit vieux ! Mais il est regrettable que ce cadeau soit si peu portatif, et nous serons obligés de l’abandonner sur le « sol sacré du Nippon H . On nous a expliqué û cette recension que les daîmios se faisaient ainsi fort souvent entre eux

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des cadeaux d’amitié , mais ce sont toujours ou des arbustes rares , ou des fleurs éclatantes , ou des fruits d’une grande beauté. Avec ce tact exquis que je retrouve en tout chez eux, les cadeaux qu’ils se font entre égaux dans la même société ne sont jamais ni d’or ni d’argent, ni de valeur de commerce. Ici, les classes élevées, comme les plus pauvres, ont dans leurs manières une délicatesse que nous ne cessons d’admirer chaque jour ; leurs inflexions de tète, l'étiquette du salut et du prosternement, le sourire éternel, les phrases les plus gracieuses sont les préludes ordinaires de toute conversation : ajoutez que leurs mains , celles des femmes surtout, sont petites et distinguées au possible.

J’allais oublier leur adresse ! Ce soir, nous avons organisé dans une des salles de la légation une grande représentation de faiseurs de tours et de jongleurs : des tables font l’estrade ; tout le reste de nos bougies est étalé en ligne de bataille, flché dans des tronçons de pommes de terre et des goulots de bouteilles. L’orchestre se compose d’un bonhomme accroupi qui tape à tour de bras sur un tambourin assourdissant. Je passe une foule de ' tours charmants exécutés par une jolie jongleuse, pour vous décrire le « tour des papillons « , si célèbre dans le monde des prestidigitateurs, mais qui ne peut être fait que par un Japonais. Le voici: notre bonhomme a pris une feuille de papier, l’a

pliée en quatre, et, la déchirant adroitement ds l’ongle, il en a fait un papillon blanc de grandeur naturelle; puis, agitant gracieusement son éventail , il a soulevé mollement des aires régulières de vent qui ont fait, pendant plus de vingt minutes, voltiger légèrement son papillon dans la chambre. Rien de gracieux comme ce vol capricieux, plein de folles oscillations, de la petite béte blanche qui allait, venait, montait et descendait tour à tour en battant des ailes I On aurait juré , je vous assure , que c’était un véritable papillon; mais la main nerveuse du jongleur accroupi était toujours là, agitant son éventail avec une adresse merveilleuse. Puis, d’une autre feuille de papier il a créé une nouvelle bête ailée : toutes deux voltigeaient en l’air, courant l’une après l’autre: il nous a expliqué en souriant que c’était le papillon qui papillonnait autour de la papillonne; ils se sont fait une cour charmante, tantôt se posant, au gré du jongleur, sur la mince crête de la feuille de papier de l’éventail ; tantôt descendant presque du plafond sur une touffe de colza en fleur que notre homme tenait par terre de la main gauche ; tantôt enfin décrivant, les ailes planes, une douce spirale pour venir se réunir au fond d’un vase vide : après s’y être reposés quelques instants, voilés à nos regards, tout d’un coup, ils s’envolaient à nouveau pour' reprendre leur léger essor ! Cette dernière partie de cette char^

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mante historiette amoureuse a enlevé les applaudissements les plus bruyants ! Quelle adresse il a dû falloir pour amener ainsi le vent à soulever les papillons du fond du vase ! Nous ne pouvions nous lasser de les voir planer en zigzag dans leur vol folâtre : c'était vraiment le

Per flores volitans trepidis dos aliger alis.

du a Gradus ad Parnassiim « : on n’a rêvé que papillons toute la nuit !

YOKOSKA.

Retour à Yokohama. — Un steeple-chase dans des champs de thé. — Course à pied à V'okoskà. — Intérieur d’une famille japonaise. — Les dieux lares. — Le jardin des trois ceols divinités bizarres. — L’arsenal dirigé par M. Verny. — La mission militaire française. — Achats de bibelots.

3 mai 1867.

Nous voici au moment de quitter la cité sainte, et nous emportons comme dernier souvenir celui d’un déjeuner entièrement j'aponais, fait à Daïclii , dans un resta>urant de princes. Tout est là décoré avec splendeur : les mets les plus soignés brillent dans les soucoupes de laque fine, et on y sert des festins depuis dix francs jusqu’à cent et cent cinquante francs par tète. Parmi les mets de luxe qui ont orné notre table, étaient des myriades de petites compotes sucrées, des œufs arrangés sous toutes les formes; puis un beau poisson qu’on a sorti du vivier au moment même , pour le manger tout cru et tout vivant.

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