AVANT-PROPOS
sion : car elles étaient destinées à un père adoré... Je le savais à six mille lieues de moi , suivant en pensée, avec passion aussi, notre route semée d’écueils, tantôt confiant dans notre bonne étoile et s'identifiant à nos joies viriles devant des spectacles si grandioses, tantôt tremblant — et pleurant, — et priant. Je savais qu’en ces heures d’angoisse fiévreuse qui durèrent une année et demie, et pendant lesquelles un mal douloureux le minait déjà, la tendresse paternelle lui faisait trouver, dans chaque courrier des mers lointaines, et la santé, et la force, et la vie.
Dois-je dire maintenant si la plume tomba de mes mains , et si mon cœur défaillant fut brisé d’une indicible douleur? Dois-je dire si le contraste affreux entre la gaieté du journal de mon joyeux voyage et mon deuil si poignant fit horreur à tout mon être, et si la vie aussi fut arrachée à mes souvenirs — quand la mort vint frapper celui pour lequel ce modeste livre était né — quand , en mai 1870, mon Père bien-aimé, qui sera toujours pour moi le plus pur et le plus vénéré modèle de foi politique et religieuse comme de dévouement au malheur, fut enlevé à sa famille et à ses princes, encore exilés !...
Hélas! depuis lors, combien de deuils publics refoulant encore les douleurs privées ! Quel abîme creusé entre l’image sanglante de la patrie envahie.
DU TROISIÈME VOLUME, puis déchirée par la guerre civile, et les souvenirs heureux du temps oü, jusqu’au bout du monde, nous avions porté avec nous — et si chaleureusement — la foi dans les destinées de notre France, jadis une et victorieuse !
Pendant de longs mois, l’heure n’était donc plus aux paisibles réminiscences d’impressions fugitives sur l’Empire du Soleil levant. La charge sonna ; puis sonna le tocsin de nos désastres, et alors tour à tour en proie aux illusions patriotiques et aux larmes de la réalité, qui aurait pu laisser voler un instant sa pensée au delà des frontières, encore resserrées, de la patrie bien-aimée ?
Non, assurément ce n’était ni le temps ni le lieu !
Je pensais donc devoir attendre encore; mais plus je me disais qu’
il n'est pire misère
Qu’un souvenir heureux /lans des jours de douleurs.
plus des amis trop bienveillants me demandaient de terminer le récit fidèle des derniers tableaux de notre long panorama autour du monde. Je voudrais espérer avec eux que ces pages, quoique vieilles déjà, paraîtront encore jeunes — et avec tous les défauts de leur jeunesse — à ceux qui ont bien Voulu être mes compagnons de route pendant treize mille lieues, et qui consentiront peut-être à ne pas
4 AVANT-PROPOS DU TROISIÈME VOLUME, s’éloigner de moi , à mesure que je me rapproche des rivages de France.
Je les prie de me pardonner si j’ai dû forcément achever mon voyage par des sentiers plus connus, si mes chiffres ne sont plus d’hier, mais d’avant-hier, et si mes impressions écrites au jour le jour en 1 867 n’ont plus en 1872 qu’une bien pâle nouveauté.
Mais je ne saurais rien changer, pour la polir, à cette sorte de virginité rugueuse et incohérente. Les émotions de cette année de guerre et de dou- .. leurs ont trop altéré en moi les souvenirs dos voyages et des joies! C’est donc le même journal, pour lequel je serais bien heureux d’avoir les mêmes leeteurs.
CHANG-HAÏ
Débarquement à Chang-Hai. — Arrêté sur la chasse. — Restaurants variés. — La plaine couverte de cercueils. — Les JésuitesàZi-Ka-Waï. — Récits de la guerre contre les Rebelles.
Chang-Hai, 6 mars 18(37.
Canton et ses pagodes rouges , Hong-Kong et ses palais pleins de thé, toute la Chine méridionale et ses odeurs nauséabondes sont déjà loin de nous. Nous venons de faire trois cent quatre-vingt-dix lieues sur une mer semée de rochers entre le continent et les rivages très-laids de Fortiiose, tout avides de visiter jusqu’au delà de Pékin la Chine du nord, qu’on dit plus sauvage; nous remontons les eaux jaunes du fleuve Bleu, et nous débarquons à Chang- Hai, la voisine de Nankin aux tours de porcelaine, le boulevard des Impériaux contre les Taëpings ou Rebelles, la porte du Yang-Tze-Kiang, pour apprendre les nouvelles suivantes :
1” La chasse vient d’ôtrc fermée le 1" mars courant;
2” Le conseil municipal de la concession française s’est déclaré en insurrection complète contre notre consul, qui a été obligé de le mettre sous clef; on songerait même, dit-on, à remplacer les conseillers actuels par des négociants anglais !
Quelle désillusion ! n’est-ce pas à renoncer sur l’heure à faire un voyage en Chine! — Nous nous promettons bien d’ahord de laisser le conseil municipal chang-haïen discuter jusqu’à extinction de chaleur naturelle sur les hords de son fleuve Bleu ; mais quel chagrin nous cause l’arrêté prohibitif du mandarin-préfet! Nous nous étions, depuis tant de mois, « forgé une telle félicité « de faire des coups doubles sur les faisans dorés et les canards-mandarins! Nos fusils étaient prêts; nous voyions déjà nos carniers pleins d’ailes et de queues miroitantes ! Et c’est en un pays aussi perdu, par une telle longitude que les rayons du soleil mettent huit heures à vous parvenir à Paris après nous avoir éveillés, c’est dans ces paysages essentiellement chinois de tous les paravents traditionnels, que nous devons craindre, comme en la plaine Saint-Denis, la gent des gardes champêtres boiteux et des bons gendarmes! Je me vois déjà bel et bien courant à toutes jambes, pour échapper à une escouade de fonctionnaires hurlants du Céleste Empire, vêtus de bleu-azur, la
CHAMG-HAI.
queue au vent et les babouches embourbées, sans quoi j’aurais grande chance d’étre capturé, mené au Yamên , empalé ou passé à l'huile bouillante.
Chang-Haï appartient à tout le monde et n’appartient à personne : il y a concession française, anglaise, américaine; le gouvernement chinois a la bonté de se croire propriétaire du sol, et nous sommes censés, moyennant redevance, n’ètre que locataires; mais nous y sommes, et je souhaite qu’une fois, par extraordinaire, nous sachions y fonder un comptoir actif, honorable et durable.
Cela m’a fait un sensible plaisir mêlé de surprise, de voir le long du quai, le képi sur l’oreille et le rotin à la main, un brave douanier français, avec une tunique vert foncé et tous les dehors tracassiers de l’inspecteur de l’octroi , aussi martial et aussi autoritaire qu’en son pays natal. Il faut voir comme il sait se faire obéir, beaucoup du regard , mais surtout de la baguette, par la foule grouillante des Chinoises pêcheuses et pécheresses, qui amarrent leurs barques fétides en contravention avec les ordonnances du conseil municipal; à vrai dire, quelle Chine peu poétique, quel Céleste Empire de banlieue !
Aussi, comme vous le pensez bien, à peine entrés à Astor-House, l’hôtel le moins horrible de l’endroit, nous empressons-nous de prendre des informations afin d’en sortir, de gagner Pékin , et la
Mongolie, si c’est possible. Mais, nouveau tracas, le golfe de Pe-Tchi-Li n’est pas encore dégelé , le Peï-ho encore moins, et la route par terre. serait interminable. Force nous est donc de patienter en ce lieu qui nous plaît médiocrement, jusqu’à la débâcle des glaces du Nord, que nous souhaitons avec une inexprimable ardeur.
Nous nous mettons donc à parcourir la ville, qui ressemble à tout ce que nous avons déjà vu dans le Céleste Empire; mais l’aspect de la population locale est bien différent de celle du Sud : là les Cbinois étaient jaunes, cuivrés, maigres et légèrement vêtus de cotonnades; ici ils nous apparaissent roses comme des poupons et gras comme des bouddabs; de plus, ils sont emmitouflés de quatre et cinq pelisses superposées, doublées de peaux de mouton; un seul bomme exbale l’odeur d’un troupeau, tout entier. L’économie de leur habillement est celle-ci : une demi-douzaine de gilets sans manches sont recouverts d’une seule houppelande avec des manches extrêmement longues et tombant jusqu’aux genoux. En somme, ils ont l’air d’avoir fort chaud, mais ils ressemblent plutôt à des ballots de laine qu’à des hommes.
Le hasard veut que nous débutions par le quartier des restaurants. Je vous ai déjà parlé des menus chinois, et je me garderai bien d’y revenir; mais ce qui me frappe ici, c’est l’agglomération étonnante
CHANG-HAI
de toutes les castes, depuis la plus pauvre jusqu’à celle des négociants millionnaires, venant bruyamment faire, presque côte à côte, les repas les plus somptueux ou les plus dégoûtants.
V'Oici, à droite, un restaurant pour les riches; ils sont plus de trois cents, assis quatre par quatre, autour de petites tables ornées de fleurs de papier et de mandarines (oranges); des garçons bien vêtus leur servent, avec mille démonstrations de respect, des compotes verdâtres et gluantes que leurs bâtonnets, je ne sais par quel artifice, font passer des soucoupes craquelées jusqu’à leur vaste et rieuse mâchoire.
La rue parallèle est aflectée aux gens de fortune médiocre ; ici pas de palanquins armoriés attendant à la porte; peu de fleurs, moins de fruits, mais beaucoup plus de tapage — et de tapage chinois ! Plus loin, près de la porte Montauban, est une longue rue dont l’aspect donne une sorte de frisson : c’est là que viennent manger par milliers de pauvres mendiants ayant à peine forme humaine, et presque totalement nus, même par ces temps de neige et de gelée. J’en vois toute une troupe — joyeuse quand même — qui apporte à cinquante autres affamés un vieux chien gonflé , lisse et pourri , tiré de la vase des fossés fétides qui longent la fortification crénelée. Ils ont, eux aussi, des sortes
de tables basses ou tabourets, et se font — encore
en cette misère! — des politesses pour s’asseoir autour d’un pareil mets et pour le déguster : ce peuple est si poli !
Quittant ce quartier, qui semble être un fourneau multiple, une gigantesque cuisine de deux kilomètres carrés, nous prenons une ruelle, espérant nous esquiver plus vite vers la campagne; mais nous tombons en un vaste cloaque au milieu de la dernière classe des consommateurs! Entre eux, pas de politesses échangées; pour eux, la cbasse n’est pas fermée! une nuée de gibier à deux, quatre, huit, dix et mille pattes, à trompe et à queue, sautille par bandes nomades sur leurs baillons; dès qu’un rayon de soleil réchauffe ces escadrons piquants, rampants et puants, amis et protecteurs de la lèpre et de l'éléphantiasis, les pauvres mendiants font avec leurs dix doigts une chasse acharnée dans tous les replis ténébreux de leurs loques putrides ; aussitôt harponné par leurs ongles, vite le gibier est croqué à belles dents et avalé. Je ne puis d’abord le croire, et je me demande si je rêve; mais, sur un parcours d’un kilomètre et demi que nous faisons à grands pas, nos yeux ne voient que ces U hallalis courants» de vermine; nos oreilles n’entendent que les craquements saccadés d’insectes broyés entre des dents de singes; nos cœurs se soulèvent, nous nous sauvons et courons encore. — Dante a-t-il, dans ses cauchemars poétiques, imaginé
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un pareil cercle pour ses anges déchus? Et n’est-ce pas un enfer anticipé qu’une ville chinoise ?
En rentrant au logis, nous passons devant le Vaniên, résidence du gouverneur local ou Tao- Taï: l’autorité devant, dans l’extrême Orient, ne se manifester que par l’apparat donné aux châtiments, et administrer signifiant punir, la prison est en face de la loge du concierge préfectoral. Le contraste est frappant entre les toits vernissés et bizarres, les portiques de marhre ciselé, les sculptures à jour des murailles ornementées de ce palais, ef la cage lugubre où sont entassés plus d’une centaine de délinquants : les barreaux sont des gaules de bambous, laissant entrer librement la neige et la bise; et le balai qui nettoierait ces nouvelles écuries d’Augias n’a jamais été coupé sur les bouleaux de la forêt. C’est donc sur des amas indescriptibles et d’une odeur écœurante que gisent ces malheureux; ils attendent là le décret fantaisiste par lequel ils seront condamnés au supplice du gril, ou de la scie qui les coupera par tranches en commençant par les pieds, ou du puits dans lequel on les suspendra la tête en bas, ou du rasoir auquel sera jointe une fiole de vitriol arrosant les fentes taillées dans leur peau vive.
Chang-Hai, 7 mars 1867.
Les promenades en ville nous ont vite lassés : il faudrait avoir le « co2ur ;iétri dans une argile
étrange » pour avoir même de la curiosité deux jours de suite devant de pareils spectacles. Nous voulons aujourd’hui aller à la campagne; Zi-Ka- IVaï est notre but : c’est une petite colonie fondée par les Jésuites, à deux lieues de Chang-Hai. Figurez-vous une plaine sablonneuse, nue et pelée, coupée de plusieurs canaux bourbeux, sans eau à marée basse: par ci, par là, quelques villages dont les huttes misérables ne sont construites qu’en roseaux jaunâtres et en boue; à droite et à gauche du sentier que nous suivons, des centaines et des centaines de cercueils! Dans la Chine septentrionale, il n’y a pas de cimetières, et sur ce sol immense, les cercueils sont disséminés comme les corbeilles de fleurs et les touffes d’arbres dans un parc anglais. Tantôt c’est un champ de choux ou de légumes fins au milieu duquel sont déposées sur le sol, sans plus de précautions, les longues boites en bois ciselé; tantôt dans un champ de blé, quatre Chinois défunts semblent jouer aux quatre coins. Ici, il y a des piles de cercueils élevés en pain de sucre; là, ils servent de bancs sous une tonnelle, et voilà sous quels ombrages la brise légère vient féconder les riantes cultures des jardins chinois C’est pousser bien loin l’amour et le respect de ses ancêtres ! Mais de tels sentiments ne doivent-ils pas plutôt s’émousser, quand des gamins jouent gaiement, ainsi que nous pouvons le voir, dans un bosquet où se mêlent
CHANG-HAI
les émanations de l'opium, de l’oignon, du jasmin et de la belle-mère ? Et c’est ainsi tout autour de nous, et bien loin encore, nous disent nos compagnons de route. Certes tout cela est fort peu gai. De plus, le vent souffle de l’intérieur, et les ondes atmosphériques nous apportent des bouffées malsaines et délétères qui achèvent d’éteindre en nous toute gaieté, s’il en restait encore.
On nous raconte quelques-unes des bizarreries qu’entraîne cette singulière façon de vénérer les aïeux. Tant que règne à Pékin la même dynastie, ces tombes en plein air doivent s’accumuler sur la surface du sol, et malheur à ceux qui profaneraient en y touchant cet ensemble de menuiserie jadis enluminée , aujourd’hui vermoulue. Mais, l’histoire enseigne qu’à chaque révolution impériale on a fait table rase de ces monuments fragiles. Seulement, comme en Chine on est moins friand que chez nous de tuer un gouvernement, et que trois cents ans se passent — est-ce croyable? — sous le règne de la même race, on enterre moins souvent la population défunte, qui cohabite ainsi plus longtemps avec les vivants.
J’ai le chagrin, malgré la meilleure volonté du monde, de ne pouvoir apprendre, pendant un si court séjour, les quatre-vingt mille caractères chinois qui me faciliteraient la vérification de ce dire, et je ne l’inscris que pour mémoire; mais je puis, avec
tristesse et étonnement, vous assurer que ce culte pour la décentralisation des tombes est actuellement le dernier mais presque insurmontable obstacle il la construction des chemins de fer et des télégraphes en Chine.
La maison Reynolds, de Chang-Hai, avait établi une ligne télégraphique sur un parcours de quelques kilomètres, jusqu’à Wo-Soung, pour annoncer à la ville l’entrée en rivière des malles et des voiliers toujours impatiemment attendus. Eh bien, au bout de quelques jours, le 61 a été coupé en plus de cinq cents endroits divers ; la coupure avait été faite en fous les points où son ombre projetée par le soleil levant était tracée sur les cercueils échelonnés dans la plaine ; or ils sont aussi nombreux que chez nous les gerbes de blé au temps de la moisson '.
Songez donc alors sans effroi au travail des ingénieurs chargés de poser les jalons d’une voie ferrée ! Mais il faut espérer que peu à peu la superstition tombera devant les inventions utilitaires des barbares, et qu’en montrant nettement aux Chinois le nombre de dollars qu’ils pourront gagner grâce à
• En mars 1871, le télégraphe sous-marin de Chang-Haï d Hong-Kong vient de relier le nord de la Chine aux Indes et pat l'i au reste du monde. Au moment où l’extrémité nord du fil allait être fixée à terre , le gouvernement chinois s’y opposa formellement, et les Européens furent réduits à installer le bureau télégraphique sur un petit bateau, au milieu de la rivière I
CHANG-HAI
la vapeur et à rélectricité, ils feront quelques expropriations dans leur nécropole immense. Je gagerais volontiers que dès qu’ils auront compris les avantages pécuniaires, ils s’empresseront de déblayer la poussière de leurs ancêtres.
Cependant nous arrivons à Zi-Ka-Waï: les Révérends Pères, vêtus à la chinoise et fumant la longue pipe indigène, nous reçoivent avec la plus aimable cordialité , puis nous promènent pendant deux heures dans leurs écoles.
Il y a trois catégories d’élèves. La première, qui en compte plus de quatre cents, se compose des pauvres petits diables plus ou moins guéris de toutes les variations de la lèpre, recueillis mourants de faim dans les environs, et compris sous la dénomination générale d’orphelins. C’est en Chine, en effet, plus qu’en aucun lieu du monde, qu’on peut à bon droit appeler orphelins des enfants qui ont encore père et mère. A leur arrivée, on les passe à une forte friction de pierre ponce, on les gratte, on les étrille au moral comme au physique, puis leur journée est partagée entre les travaux de l’intelligence et ceux du corps: à droite est la salle où ils apprennent à lire et à écrire; à gauche les ateliers de cordonnerie , de menuiserie, d’imprimerie; ici, ils filent le coton, là, ils le tissent. Bref, les Pères les reçoivent bruts à l’âge de cinq ou six ans, et les relancent dans le monde à vingt et vingt-deux
ans, manufacturés et manufacturants. Il y a dans cette série d’écoles un ordre, une activité et une propreté qui font plaisir à voir. C’est vraiment une belle œuvre.
A trois cents mètres de là est un collège d’un rang supérieur: on trie les plus intelligents de l’agglomération des jeunes travailleurs, et on les jette à pieds joints dans la culture des belles lettres — chinoises bien entendu. C’est assurément fort drôle de les entendre à « l’étude « , non point ânonner leur texte pour l’apprendre par cœur, mais le hurler à tue-tête. Le silence est défendu ; le Révérend Père préside avec calme — et sans devenir sourd — à ce glapissement étourdissant de voix enfantines, et ne gourmande que les paresseux qui trahissent leur répit en ne s’égosillant pas. Cela me rappelle certain village célèbre pour ses cerises, où les propriétaires les font cueillir par de nombreux gamins, à la condition expresse qu’ils ne cesseront un seul instant de siftler : sans de pareilles mesures ceux-ci mangeraient les cerises etnos Chinois dormiraient. Il semble à voir chacun, ouvrant une grande bouche, déclamer sa sentence, que le texte ne doive se graver dans sa mémoire qu’en raison directe du cube des formidables vibrations sonores dont il remplit la salle.
Enfin voici la haute classe : elle se compose d’environ deux cent cinquante grands jeunes gens bien
CHANC-HAI.
tenus, aux bonnes manières, à l’air grave. Ce sont messieurs les rhétoriciens, fils des familles riches des mandarins du faubourg Saint-Germain de Cliangliaï, et payant grassement. En faisant ici de fortes et solides études, ils deviendront successivement bacheliers, licenciés, docteurs, puis mandarins, et s’élèveront de bouton en bouton, par-devant la faculté du grand Empire du Milieu. — Que de patience, de force d’âme et de veilles il a fallu aux Pères pour apprendre , de façon à pouvoir les enseigner,non-seulement les règles de prononciation et de peinture des caractères chinois, mais encore l’esprit, les finesses et les idiotismes d’une littérature, d’une poésie et d’une histoire où les légendes baroques et les sentences surannées le disputent à l’ennui des théories de Confucius! Les difficultés ne les ont pas rebutés jusqu’à ce jour, et ils poursuivent avec calme et fermeté ce noble but : au-dessus du niveau des orphelins et des pauvres qui composent presque seuls aujourd’hui la classe susceptible de conversion, introduire peu à peu un élément moral et chrétien dans les rangs des hauts fonctionnaires de l’Empire.
Jusqu’à présent la qualité de chrétien n’a pas été réellement incompatible — aux yeux du gouvernement chinois — avec la dignité de mandarin ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il est impossible d’étre mandarin sans selivrer officiellement à certaines pratiques
idolâtres... Il nous faut espérer du moins que ces futurs dignitaires, une fois parvenus à l’exercice du pouvoir, voudront être plus bienveillants pour nous que leurs devanciers, et ne plus traiter de Barbares ceux qui leur ont appris à lire, à écrire, et à faire le bien.
Cet éternel surnom de Barbare nous fait rire à chaque heure, et pourtant je vous assure que depuis le coup d’œil arrogant du Tao-Taï ou gouverneur qui nous croise dans la rue, entouré d’une pompe brillante , jusqu’au geste du simple coulie qui marcbande fièrement pour porter une malle, tout ici révèle contre nous la haine et le mépris. Et quand j’entends parler de tous les exploits passés de nos volontaires pour vaincre les Rebelles, des arsenaux que l’on construit au compte des Impériaux, des canonnières montées par les Européens qu’on pense leur fournir, de l’éducation navale et militaire que nous voulons leur donner, je me demande toujours avec efiTroi, sous le coup de ma première impression, si nous ne leur donnons pas là des verges... pour nous battre.
Certes nous ne méritons pas une pareille désillusion, après les sacrifices qu’ont faits les armes françaises pour combattre les Rebelles et la piraterie ! Qui pourrait jamais oublier, en effet, en foulant cette terre, le nom de l’amiral Protêt, qui trouva la mort au milieu de son triomphe le 1 7 mai 1 862 ?
CHANG-HAI
Commandant en chef la division de Chine, et défendant le gouvernement chinois contre les Rebelles, il venait de sauver Chang-Hai bloqué par eux et les attaquait dans la ville fortifiée de Xekiao. Au moment où le brave amiral lançait avec une indicible ardeur les colonnes d’assaut commandées par le comte d’Harcourt, il recevait un biscaîen en pleine poitrine, et tombait entre les bras du lieutenant Desvarannes.
Qui aussi ne rendrait hommage aux longs et valeureux efforts de deux Français, les lieutenants de vaisseau Giquel et d’Aiguebelle, dont tous parlent ici et dont les journaux vous ont raconté l’histoire ? Outre les combats livrés par leur corps franco-chinois, les Impériaux devront à ces deux hommes de cœur, de science et d’énergie, des arsenaux et des chantiers qu’ils construisent sur une grande échelle à Fou-Chao : avant cinq ans ils auront lancé quatorze canonnières et formé non-seulement des ouvriers et des ingénieurs indigènes, mais des équipages capables de manœuvrer des vapeurs. Bref, c’est l’armement à l’européenne de toute une marine impériale pour laquelle le gouvernement fait de fabuleuses dépenses.
Chang-Hai a été dans ces dernières années le théâtre sanglant des incursions et du pillage des Rebelles. De Zi-Ka-Waï, que nous venons de visiter , les Jésuites ont dû se sauver dans la ville avec tout
leur jeune troupeau; mais les hordes des Rebelles arrivaient si vite, qu’un des Pères, entouré d’une centaine d’enfants, fut massacré avant de pouvoir gagner les murs. Chang-Haï à cette époque comptait, paraîtil, près de deux millions d’habitants, précisément le triple de sa population actuelle. Lors de l’at-
taque formidable d’il y a sept ans, ce fut un spectacle étrange : les habitants des campagnes venaient chaque nuit par milliers se réfugier dans la ville, et nos Européens avaient trouvé là une spéculation bien plus lucrative que celle des thés et des soies : ils bâtirent d’immenses casernes en bois où ils empilaient comme des sardines tous les Chinois immigrants, auxquels la peur faisait payer chaque jour et par famille jusqu’à cent et deux cents francs. On exécutait alors en Chine des merveilles, et, à entendre nos compagnons, témoins oculaires, des merveilles de politique, d’argent et de bravoure.
La situation était étrange, l’ous vous souvenez en effet que nos forces alliées faisaient à la fois la guerre aux Impériaux et à leurs plus grands ennemis, les Rebelles : tandis que nous luttions avec acharnement, en payant chèrement nos succès, contre les armées de l’Empereur à Ta-Kou , au Pei-Ho et à Pékin , Chang-Haï, bloqué du côté de la terre, se défendait non sans angoisse contre les hordes de plus de cent mille pillards prétendant faire la guerre à la cour de Pékin et remplacer la dynastie des Tsing par
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celle des Wang. Tel était leur but en théorie : niais, à vrai dire, l’insurrection n’était qu’un prétexte à la plus 'vaste entreprise de rapine qui ait jamais été organisée depuis Attila. Un fait curieux s’ajoutait encore à la bizarrerie des belligérants. Les Rebelles, qui n’étaient pas chrétiens du tout, combattaient bien haut au nom du Christ, et avec tant d’assurance, que certains Européens des côtes, dont la bonne foi pourtant me paraît douteuse, leur prêtèrent assistance : sous le nom de «caisses de Bibles» , ils faisaient passer aux Rebelles des caisses de revolvers, et l’on dit même que l’on trouva dans des maisons passant pour respectables des ballots avec l’étiquette de « parapluies » miraculeusement convertis en carabines rayées. Il va sans dire que bon nombre d’aventuriers barbares avaient passé dans les hordes rebelles et y faisaient de grandes fortunes.
Et cela se passait encore après la prise de Pékin , après les traités de 1860, après l’installation dans la capitale, le 25 mars 1861 , des ministres de France et d’Angleterre. Ce n’étajt donc pas assez d’avoir battu sur toute la ligne les armées de l’empereur Hien-Foung, et envahi en une campagne brillante et hardie le cœur du plus vaste empire du monde; il fallait désormais ne songer qu’à une seule chose : relever et affermir le vaincu tout en l’intimidant. Car si l’anarchie continuait à miner
quatre cents millions d’ànics, que devenaient les garanties de nos victoires? Reconstituer l’empire, de l’ordre nouveau faire naître un commerce régulier et des relations durables, tel était le but évident auquel tendaient nos efforts, et, grâce à l’esprit de conciliation de nos ministres, rien ne fut négligé pour la création et la protection des corps francs anglo et gallo-cbinois, destinés au service de l’Empereur.
Ces corps improvisés sont un mélange singulier de braves et de loyaux officiers, d’aventuriers, de coquins, de voleurs, de soldats chinois de l’Empereur que leurs nouveaux chefs ont longtemps combattus, et vaincus la veille encore. Le Chinois n’est pas absolument et essentiellement lâche : s’il avait fui souvent devant une poignée d’hommes, c’est que les mandarins lui on avaient donné l’exemple. Sous la conduite des Européens, il allait faire des prodiges dans la guerre civile qui'décbirait l’Empire.
Le commencement de cette guerre n’est qu’une aventure : Ward, un Américain qui, dit-on, a couru le monde en faisant tous les métiers excepté les bons, un des héros de la trop fameuse campagne de Walker au .Mexique et au Nicaragua, un a regular rou'dy n , fait un compromis avec les autorités chinoises, municipales et provinciales, de Chang-Hai, réunit cinq mille indigènes et quelques centaines d’hommes qui sont la lie de toutes les nations, et, moyennant près
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de trois cent mille francs, voilà le premier champion du grand parti de l’ordre et de l’Empereur. Il acquiert vite une étonnante popularité. Habillé en Chinois, ayant épousé une Chinoise, se battant comme un lion, il chasse haut la main tous les Rebelles des environs de Chang-Haï, prend \’ing-Po, appuyé cette fois par nos forces navales; après sept mois de campagne et vingt-cinq combats victorieux, qui font donner à la vaillante troupe américo-chinoise le surnom, bien empreint du cachet typique des deux peuples,
« the ever victorious army ' « ,il meurt frappé d’une balle, en montant à l’assaut du mur de terre d’un village. Son indomptable bravoure lui fit pardonner la première partie de sa vie; il avait pu donner de l’enthousiasme aux Chinois, maîtriser ses officiers, et rendre honorable un groupe d’hommes qui, en tout autre pays, n’eût été que gibier de potence. Le sauveur de deux provinces, qui avait su vaincre, avait su mourir.
C’en est assez pour éblouir les mandarins, leur donner une confiance idolâtre dans des chefs barbares , les encourager à la création de nouveaux corps. Désormais donc, ce ne seront plus les autorités locales menacées et luttant pro domo sua, qui ' seules prendront sur elles de tenter l’aventure : c’est la cour de Pékin qui va consacrer des millions à la répression des. Rebelles. »
^ L’armée éternellement victorieuse.
Le corps de Ward est alors commandé par un autre aventurier, nommé Burgevine. Celui-ci commence par se faire battre, ce que les mandarins ne lui pardonnent pas : aussitôt surviennent les difGcultés d’argent et de solde : pris entre des troupes qui murmurent avec raison parce qu’on ne les paye pas, et les banquiers chinois du gouvernement de Pékin qui lui refusent les sommes dues, il finit par entrer dans une colère folle, et soufflette les banquiers Za-Kee à Cbang-Haï. Cette violence lui fait perdre son commandement et ses deux cent mille francs d’appointements : il va à Pékin, les réclame, et sur un refus passe aux Rebelles ! Sa fin est lamentable : fait prisonnier près d’Amoy , il est transporté dans l’intérieur, enfermé dans une cage portative de bambou, et en passant une rivière, la cage, soit par hasard, soit par un fait exprès, tombe à l’eau, et il se noie.
Un homme alors s’est offert à la cause impériale , plein de vertu et de courage; il n’est pas venu guerroyer pour faire sa fortune , mais il a vu son devoir dans cette nouvelle carrière : il y a apporté toute la grandeur de ses vues, et toute la pureté de son' caractère. Travaillant seize heures par jour, dominant par son exemple aussi bien les six mille Chinois que les nouveaux officiers dont il s’entoure, transformant en quelques semaines l’esprit de ses troupes , il est arrivé comme un héros pour termi-
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lier hrillaninient par trente-sept succès une lutte inégale. Cet homme c’est Gordon : son nom a emporté l’admiration de tous, et il ne faut parcourir que peu de jours ces contrées oü furent ses champs de bataille, pour trouver dans toutes les bouches des paroles de vénération en l’honneur du brave ofûcier de l’armée anglaise.
Sous lui, ce qui n’a été qu’aventure auparavant devient stratégie, et à une bande de pillards succède une armée presque régulière. Avec cette armée il reprend successivement toutes les villes qu’a désolées l’invasion des Rebelles, cette hydre toujours renaissante : à chaque combat, le premier sur la brèche, il est comme le coin fait pour pénétrer hardiment jusqu’au cœur de la Chine et y détruire l’ennemi social. Seul il fait tout, et fraye, en avantgarde, la route aux armées impériales d’environ cent mille hommes, qui ne se battent guère et qui le suivent surtout pour la parade.
Pendant trois mois pourtant et au plus fort de l’action, sa marche victorieuse est soudainement interrompue. 11 a pris Sou-Chao et fait prisonniers vingt-trois mille Rebelles: il les cantonne dans une province éloignée, et garde seulement une cinquantaine de leurs chefs en otage. Mais pendant une reconnaissance qu’il pousse dans la province de Che-Kiang, le mandarin Li-Fou-Taï, qui commande