III
la grande année impériale, les fait tous massacrer par perfidie.
Dès qu’il apprend ce crime, Gordon quitte le camp . L’Empereur de la Chine lui envoie des messagers; tous tendent les bras vers lui comme vers un sauveur: devant cet appel unanime et suppliant, quoique blessé dans son honneur, il cède, revient, repousse encore une fois les hordes (1864); et après avoir refusé deux millions que lui offre l’Empereur pour avoir défendu sa cause, il retourne en Angleterre plus pauvre qu’il n’en est parti , pour y refuser aussi les honneurs dont la Reine veut le combler, et pour continuer, comme lieutenantcolonel dans le corps des ingénieurs de l’armée, des travaux qu’il n’a interrompus que par des fatigues, des victoires et des douleurs.
Tels sont les récits que nous font nos aimables compagnons en nous promenant dans la campagne de Chang-Hai, où vingt fois gronda sous leurs yeux une terrible fusillade. Qui sait si le temps n’est pas proche où il faudra recommencer à faire ici la seule diplomatie qui soit peut-être efficace sur 1 Empire du ’llilieu : celle des coups de canon ?
Mais, pour l’heure actuelle, nos navires de guerre dorment encore paisibles sur leurs ancres, dans les eaux du fleuve Bleu. La jolie corvette \e,Primauguet, commandant Bochet, et l’aviso le Déroulède , com-
CHANG-HAI
mandant Richy, nous offrent comme une parcelle bien-aimée de la terre de France; aussi pendant près d'une semaine, qui sans cela nous eût paru un grand mois, passons-nous un temps délicieux dans des causeries toutes françaises, au coin du feu, et vraiment en famille !
TiEN-Tsng.
Débâcle des glaces du Pe-Tchi-Li e( du Peï-Ho. — Bonne rencontre à Tcbe-Fou. — Notre navire s’échoue sur la barre du Pcï-Ho. — Les forts de Ta-Kou. — La pagode des traités. — Une revue de cavalerie tartare.
13 mars, mer Jaune, à bord du Sze-Chuen.
La bonne nouvelle est arrivée ! Une jonque bruyante, tirant mille pétards, est entrée cette nuit en rivière , annonçant que la blanche nappe de glace s’est craquelée, que la débâcle générale est certaine, que le golfe de Pe-Tchi-Li et le Peï-Ho, après quatre mois d’emprisonnement, sont rendus à la liberté. Nous sommes dans la joie: vite, nous courons au quai, sachant que plusieurs navires tout chargés sont aussi impatients que nous : voilà déjà le Sze-Chuen qui chauffe; et nous de mettre les malles sur des coulies, de les faire galoper jusqu’à bord , d’y sauter aussi , et de partir enchantés pour Tien-Tsin et pour Pékin.
Nous avons, je crois, toutes les bonnes chances. Car ce n’est point seuls et au hasard que nous allons tenter la route vers la grande capitale, mais avec^ des compagnons aimables qui sont déjà nos amis.
TIEN-TSIN
Depuis Hong-Kong en effet nous nous sommes liés intimement avec le voyageur le plus cordial, le plus gai, le plus instruit que nous ayons encore rencontré, M. James Porter, « commissioner »
des douanes impériales chinoises. Il nous promet de nous guider , de nous faire voir toutes les choses curieuses, de parler chinois pour nous et de nous faire respecter au besoin au nom du gouvernement de Sa Céleste Majesté, au service de laquelle il est un haut fonctionnaire. En outre, à Chang-Haï, nous avons connu , sur le PeloruSj corvette anglaise, un brave chapelain que nous avons adjoint à notre joviale colonne, non pour prêcher — dans le désert de Mongolie — mais pour photographier les sites qui nous frapperont le plus. Le révérend Parkyn, jeune, ardent, spirituel, a déjà cultivé son art photographique sous toutes les latitudes, dans des pérégrinations qu’il nous raconte avec une verve charmante. Telle est la composition nouvelle de notre groupe voyageur. Le bord d’ailleurs nous offre encore un ami des aventures lointaines, M. Buissonnet, instruit et audacieux Français qui a fait plusieurs fois le voyage de Pékin à Paris par la Sibérie, et qui, avec une rare modestie, parle de cette route étrange comme d’une chose toute simple ; de plus il a navigué sur le fleuve Amour — que je l’envie ! ! — pendant plus de trois mille kilomètres !
Le Sze-Chuen est un joli navire construit aux États-Unis, long et effilé , muni d’une simple (I heam engine « à multiplicateur de deux cent cinquante chevaux ; il compte sept cents tonneaux nominaux ; les cabines et le carré sont construits sur le pont: il y règne donc une clarté parfaite, .et un calorifère hydraulique nous donne une température à souhait , tandis que le vent du nord soulève la mer et nous fait rouler sous les lames avec une vertigineuse agilité. Mais qu’importe ! les milles s’ajoutent aux milles , nous longeons la côte abrupte et pelée, nous doublons Kin-Toan, Chao-Weï-Chan, Chun-Tang et Ta-Ching-Chan , tous points aussi riants que leurs noms sont euphoniques.
15 mars, Tche-fou.
Nous jetons l’ancre en rade, prenons un sampang manœuvrant à la godille et allons au port. Là, plus de trois cents jonques alignées présentent fièrement leurs gaillards d’arrière avec un cachet de marine du moyen âge; une population de cinq à six mille portefaix de fout âge et de tout sexe travaille un peu et hurle beaucoup , en chargeant et en déchargeant de fort légers fardeaux par d’innombrables passerelles. Le village en lui-méme est le j)lus abominable trou qui se puisse imaginer, et je renonce absolument à vous en parler, tant il ressemble au quartier insecticide de Chang-Hai. Mais
TIEN-TSIN
il faut pourtant prononcer le nom de Tche-Fou avec respect commercialement parlant, car nous y apportons force caisses d’opium qui partent de là en brouettes , — et souvent en brouettes à voiles — pour faire les délices des vicieux fumeurs que recèlent les vertueuses campagnes de l’Empire; lesdiles brouettes reviennent, si le vent est favorable, avec d’immenses quantités de haricots et de graines oléagineuses, dont les jonques se chargent pour les échelonner dans la série interminable des ports de la côte méridionale. Tout ce trafic est consigné dans une pauvre maisonnette, un vrai corps de garde avec un poêle chauffé au rouge , où tiennent tristement garnison les employés de Sa Majesté Impériale; voici en quatre lignes le résumé (1866) des brillants échanges faits en ce misérable village de boue pendant les douze derniers mois.
Importations 48,000,000 fr.
Exportations 19,000,000 «
Mouvement du port , 994 navires , jaugeant 347,782 tonneaux.
Recettes de la douane chinoise, 2,584,000 fr.
Après une longue promenade, nous étions à nous réchauffer et à causer avec un aimable Français, M. de Champs', dans les bureaux de la douane,
* M. de Champs accompagna depuis comme second secrétaire
quand nos yeux découvrent soudain , au milieu de la forêt des mâts de jonques , une « flamme « de guerre portant nos couleurs. A vrai dire, il n’y avait de guerrier que la « flamme » ; car le Mirage est une ancienne citerne de l’escadre convertie en goélette, comptant cent dix tonneaux, vingt hommes d'équipage et deux canons , mais de ces pièces, il en est une qui est logée à terre, car lorsqu’elles sont toutes deux sur le « Mirage n il n’y a plus de place pour les hommes. Mos cœurs furent remplis de joie en apprenant que la goélette avait à son hord un ami du duc de Penthièvre, le jeune comte.de Chahannes, fils de l’amiral. Nous n’avons pas tardé à le rejoindre, et à deviser longuement avec lui. Frappé d’une halle dans la jambe, au combat de la Pagode en Corée, ce brave officier était encore bien loin d’ètre guéri, et portait la trace de longues souffrances , mais il fut plein d’entrain, ce soir-là, en nous donnant à dîner sur le tt Mirage » , car notre malle lui apportait deux bonnes nouvelles : le matelot qui l’avait ramassé et sauvé sous une pluie de balles avait reçu la croix; et au dessert nous ouvrîmes un paquet adressé à Cbabannes, qui contenait ses épaulettes de lieutenant de vaisseau. Vous pensez si la gaieté fut gauloise, et si chacun avait oublié ses douleurs , l’officier
l’ambassade fameuse de M. Burlingame et de ses mandarins en Amérique et en Europe.
TIEN-TSIN
celle de la balle coréenne, et l’exilé celle de la patrie absente, puisqu’il était à bord d’une humble barque, mais d’une barque française !
16 mars, golfe de Pe-Tchi-Li, sur la barre du Peï’-Ho, à bord du Sze-Chuen.
Hier soir, par une mer tourmentée, le Sze-Chuen était inondé sous les lames ; ce matin, bien avant que nous vissions la terre, le pont était couvert de près d’un pouce de sable blanc que la bise nous apportait du désert en nuages épais ; ainsi se terminait d’une façon désagréable une heureuse traversée de trois cent quatre-vingts lieues.
Accostant dès l’aube la barque d’un pilote qui croise en zigzag, nous voulons nous renseigner au juste sur notre situation; mais l’excellent homme, de l’air le plus doux du monde, nous affirme qu’il ne sait trop lui-méme où nous sommes. Nous lançons alors, par une brume sablonneuse d’une intensité extraordinaire, trois canots avec des sondes, pour reconnaître la barre du Pex-Ho, dont nous devons être tout près. Soins inutiles ! nous entendons soudain le bruit d’un frottement pénible : une longue secousse ébranle notre steamer effile ; nn coup de barre hasardé nous fait aller à gauche, et nous sommes bel et bien échoués sur les sables gluants: la marée baisse, nous n’avons qu’une seule chose à faire: attendre avec patience, en regardant de nombreux
Chinois pêcher avec des cormorans; les ingénieux naturels mettent un anneau au cou de cet aimable oiseau, qui plonge, prend le poisson et ne peut l’avaler; sans se lasser jamais, il rapporte à son maître de magnifiques rougets que celui-ci n’a plus qu’à tirer par la queue horsdu bec de «l’oiseau emmanché d’un long col « .
18 mars. Encore sur la barre du Pet-Ho,
Semblable à un- bélier qui charge tête baissée contre une muraille, et qui prend son élan à plusieurs reprises, le Sze-Chuen a fait de vains efforts. Grâce au ciel, l’atmosphère est calme, et aucun grand frais ne s’annonce vers l’est, sans quoi lés lames en déferlant sur la barre et. . . . sur nous, qui y sommes embourbés, briseraient en mille pièces notre pauvre navire. Nous avons du reste des compagnons d’infortune, car trois voiliers et deux vapeurs sont à notre droite dans une situation aussi critique que la nôtre. Mais faire passer un navire* qui cale treize pieds d’eau, là où, à marée haute, nous n’en trouvons que onze , c’est un problème qui rappelle la parabole du chameau et de l’aiguille : notre jeune capitaine yankee ne doute pourtant de rien, et cinq fois il nous lance à toutè vapeur sur cette banquette irlandaise d’un nouveau genre; cinq fois, après des soubresauts inouïs, après une lutte désespérée sous trente-cinq livres de pression, il fait machine en
TIEN-TSIN
arrière, décolle et dégage le Sze-ÇJiuen ^ en disant toujours: « Ce n’est que de la houe, nous devrions la couper comme du gâteau. » .Mais ce raisonnement nous mène droit à la sixième épreuve : nous nous précipitons sur cette boue avec rage ; outre la force de notre machine exaspérée, toute notre toile est dessus, nous nous cramponnons de toutes nos forces à des ancres et à des grelins jetés en avant dans les sables , si bien que notre salamandre serpente dans la vase, se traînant, boitant, hésitant, reglissant, et vacillant ! Mais enfin un grelin casse, tout l'attirail s’incline, nos forces s’éteignent, un foc s’envole, la machine devient impuissante, et du coup nous sommes vissés sur la barre.
Il faut alors avoir recours au grand moyen : par bonheur le temps s’est éclairci; de terre, on aperçoit nos signaux , et dés chalands viennent se ranger le long d\i bord pour nous alléger de notre cargaison de l’avant. Alors, vers midi seulement, trouvant douze pieds et demi à la sonde, nous tentons l’essai décisif; avec une forte pression nous virons sur un grelin pour nous éviter le cap au nordouest ; l’impulsion est bonne, la boue est moins dure, tribord la barre ! et nous sommes sauvés! Xous entrons avec une vitesse de dix milles dans la passe des forts de Ta-Kou , disant adieu avec pitié à nos cinq compagnons d’écbouagc qui, malgré tous leurs efforts, restent immobiles comme des
3(i PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO,
bouées ! Décidément notre capitaine est hardi : c'est lui du reste qui dernièrement, par une nuit noire, coupa en deux « l’Express n , un grand vapeur courant de Chang-Hai à \ing-I*o. — Dans les cas d’ahordage, les Américains excellent à être celui qui coupe et ne somhre pas.
A’ous franchissons avec émotion l’entrée du Peï- Ho. Que de tristes souvenirs sont attachés à ce lieu I L’entrée est très-étroite et défendue à droite et à gauche par des bastions qui furent formidables et qui aujourd’hui ne sont qu’à moitié démolis. Le plus grand bastion, ou le fort du Sud, est sur la rive droite du fleuve ; il a trois cavaliers , un au centre et deux à chaque extrémité ; le fort lui-méme est fait de
torchis» et les cavaliers, de pieux flchésen terre, amarrés fortement ensemble et recouverts de houe. L’extrémité nord touche au fleuve; l’autre extrémité est à cinq cents mètres plus loin, au sud-sud-ouest; le fort Nord, sur la rive gauche, enfile tous les abords du fort Sud ; il a deux cavaliers au sud-est, et le passage entre ces deux colonnes de la porte fluviale n’est que de deux cents mètres. Là furent livrés trois combats entre nos forces et celles des Impériaux : le premier en mai 1858, le second en juin 1859, le troisième le 25 juin 1860.
Nos cœurs se serrèrent à la vue de cette plage vaseuse, où, à la seconde attaque, furent engloutis tant de braves marins; c’est là le pliissoml)re épisode
TIEÏJ-TSIN.
de l’histoire de nos campagnes en Chine ; les canonnières avaient franchi la barre qui nous retenait tout à l’heure; mais quand elles arrivèrent sous le feu des forts , elles furent criblées de boulets ; par contre, elles ne faisaient que peu de ravages dans les solides remparts de boue qui dominaient ces rives plates et marécageuses. Le désastre était certain, mais les alliés combattirent avec héroïsme jusqu’à la dernière heure plutôt que de fuir. Trois canonnières s’échouent et se perdent ; trois détachements débarquent pour monter à l’assaut ; les malheureux enfoncent jusqu'à la ceinture dans les boues fétides qui couvrent les longues lagunes en avant des forts ; en se débattant, ils sont bientôt engloutis jusqu’aux épaules, et les Chinois, accourus sur les bords de la terre ferme, les déciment par les flèches, les balles et la mitraille. Vient le soir, et la marée montante couvre d’un même linceul les morts, les blessés et les vivants.
Un an plus tard , l’orgueil des Chinois si gonflé par cette facile victoire devait être justement abaissé quand nos canons éteignirent les feux de leurs forts, brisèrent leurs estacades, et anéantirent les formidables moyens de défense qu’ils avaient dès longtemps et si fièrement préparés.
Un ouragan commence au moment où nous pénétrons dans l’intérieur des terres, en remontant le cours brusquement sinueux du Peï-Ho. Rien en ce