‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 20 sur 35 · MI0N08KA · texte numérisé non relu

MI0N08KA

frappé. U La déesse du soleil nous a donné la terre » pour la labourer et l’ensemencer, afin d’en faire n jaillir les plantes utiles destinées à nourrir les 1) femmes, qui sont l’ornement du foyer, et les giicrn riers qui se battent au nom de l’bonneur : vous ne « sèmerez donc que des plantes utiles! Quant aux lis » qui sont l’emblème du luxe des femmes, la déesse n vous défend de les cultiver sur le sol sacré, mais D semez-les sur les sommets de vos maisons, en une « place impropre à tout autre usage ; et là, de même n qu’ils donnent la beauté aux cheveux des femmes,

71 ils seront comme la chevelure vivante de votre toit r> paternel. » Vraiment n’y a-t-il pas un symbole plein de délicatesse dans cet usage antique , et n’éproiive-t-on pas un regret de n’avoir pas le temps de suivre dans sa littérature un peuple dont la civilisation s’est faite dans l’isolement complet de toutes les nations du monde?

Une autre chose encore est bien remarquable i les routes de la campagne sont souvent attristées par la vue de pauvres mendiants échelonnés de distance en distance, malheureux êtres amaigris, mourant de faim , et implorant la pitié du passant en montrant leurs membres déformés par l’horrible éléphantiasis. Généralement ils sont accroupis dans une charrette de bois , posée sur quatre petites roulettes, leur seule habitation jusqu’à la mort. C’est cette charrette que les nombreux pèlerins qui fourmillent

sur les routes viennent, en passant, pousser un peu chaque jour. Le pauvre est ainsi traîné de village en village, grâce à la pitié des voyageurs qui l’amènent à de nouveaux bienfaiteurs ; il parcourt dans sa misérable vie de longues routes à travers le Japon , espérant toujours trouver sa guérison aux sources lustrales vers lesquelles chacun lui a fait faire un pas.

C’est une vieille légende qui entretient chez les Japonais cette touchante coutume : Une jeune princesse , aimée de deux officiers , épousa le plus riche et rejeta le plus jeune et le plus brave. Après deux années de tyrannie, son odieux maître mourut frappé par la foudre. Encore d’une éclatante beauté, elle alla à un lointain pèlerinage pour s’y cacher aux humains; chaque matin elle traînait jusqu’au prochain village le pauvre estropié qui s’offrait à sa vue , et le dernier qu’elle amena à la fontaine sainte de giiérison fut celui qu’elle avait vu jadis si jeune et si beau, mais qui, l’âme brisée par son refus, était devenu fou et se mourait de faim sur les routes. A peine l’eau lustrale eut-elle touché ce malheureux qu’il se leva tout guéri hors de sa charrette de douleur, et alors seulement ils se reconnurent ! La divinité avait voulu récompenser l’âme charitable de la jeune femme et le cœur chaleureux du jeune guerrier. J’aime les légendes de ce peuple sensible; l’amour et la guerre, voilà ses dieux 1

MIONOSKA. 249

Mais j’ai demande en vain, par exemple, s’il était nne légende pour expliquer un usage général qui ' nous a produit une bien triste impression. Les jeunes filles ont de beaux sourcils arqués et des dents blanches comme des perles : mais dès qu’elles se marient , elles se rasent les sourcis et se laquent les dents en noir d ébène. Est-ce un symbole et une cruelle renonciation au désir de plaire?...

Le temps passe bien vite dans notre course rapide, grâce aux paysages toujours nouveaux qui viennent égayer notre route, grâce surtout aux conversations intéressantes de notre guide, plein d’érudition et d expérience. Il avait traduit toutes les annales des légendes sacrées , mais le feu désastreux de novembre dernier lui a tout détruit. Il me faisait remarquer les statues de la déesse des voyages, installées de distance en distance le long de la route, et * autour desquelles étaient suspendues des myriades de sandales ; les pèlerins et les voyageurs offrent ainsi à leur protectrice leurs vieilles chaussures de paille.

La halte se fit dans une belle tcha-jia , au village de Fouzisawa; tout y est si propre, si coquet, que nous n osons pénétrer dans l’auberge qu’après avoir retiré nos bottes, à la grande satisfaction de nos hôtes.

Tandis que nos infatigables bettos baignent nos chevaux , nous réussissons une magnifique omelette de trente-cinq œufs, arrosée d’un peu de saki. Puis nous reprenons notre route au grand trot, sur un

cfaemin fort animé, le long de la mer, sons des roches , à l’ombre de grands sapins. Jamais je n’ai rencontré tant d’enfants ni tant de poissons! C’est le lieu du monde où la nature en a été le plus prodigue ; mais comme tout est étrange dans ce pays , les enfants nageaient gaiement au milieu des lames qui brisaient , et les poissons étaient à terre , et à cheval, s’il vous plaît ! C’étaient de gros esturgeons à bec pointu , de cinq à six pieds de long , dont deux suffisaient à faire la lourde charge d’un vigoureux cheval de montagne. Les Japonais sont très-friands de poisson , qu’ils mangent cru ; on en conduisait à Yeddo une longue caravane. Nous avons vu aussi haler la seine, et nous pouvions nous convaincre par nos propres yeux de la richesse poissonneuse de ces mers orientales.

11 nous a fallu passer à gué un torrent qui a plus de quatre cents mètres de large ; il s’échappait d’une sombre vallée qu’on nous a dit être la plus fameuse pour ses champs de thé : plus loin, de légers bacs transportèrent d’un bord à l’autre d’une rivière toute notre cavalcade. Que de jolies aquarelles on aurait pu faire de tant d’épisodes et de points de vue charmants ! Bref, après douze -heures de cheval, une série d’émotions toujours nouvelles et des spectacles toûjours pittoresques , après quinze lieues de marche pour nos chevaux et nos bettos , nous apercevions les toits de la ville d’Oudawara , les tours et

MIONOSRA.

les donjons du manoir seigneurial qui couronne la hauteur, dorés par les derniers rayons du soleil couchant. Un grand pont de pierre se dessinait à un quart de lieue : nous promettons un ichi-hou à celui de nos bettos qui l'atteindra le premier. Malgré la longue course qu’ils viennent de faire, ces gaillards infatigables n’ont pas hésité à entamer la lutte : oh ! TrôJaç wxùç , « Achille aux

pieds légers» , n’était qu’une tortue en comparaison des coureurs japonais! Au milieu d’une foule immense qui ne voyait que pour la troisième fois des Occidentaux, nous arrivons, nous nous installons dans une superbe tcha-jia : tout l’essaim des demoiselles, nos servantes, va, vient, voltige, se trémousse comme une volée de tourterelles. Pendant qu’on apprête un festin de homards et de riz , je tombe par hasard sur un charmant kiosque de cette auberge, ayant vue sur le jardin ; il y avait dans ce kiosque une baignoire de bois , pleine d’eau : c’était bien tentant après les fatigues du jour ! Comme je me préparais à y entrer, deux servantes de vingt ans viennent ouvrir un petit poêle d’argile qui se trouvait sous la baignoire , y allument un feu bien flambant ; bientôtl’eau devient si chaude, qu’au bout d’un quart ‘ d’heure je sors de ce bain-marie aussi rouge que les homards dont je me réjouissais de manger. Les timides baigneuses m'ont alors offert deux serviettes de papier cotonneux , qui n’étaient pas plus grandes

que la feuille sur laquelle je vous écris. C’était réel lement très-drôle : mais les mœurs de l’intérieur du Japon sont si candides, que rien ne nous semble plus extraordinaire , et que la journée qui suit n’est que la continuation dn rêve de la veille.

Après le repas , chacun s’est étendu sur ses nattes blanches avec une grande envie de dormir ; les bougies renfermées dans de rondes lanternes coloriées s’éteignent, et plusieurs d’entre nous ronflent déjà à côté de leur revolver. Tout à coup, une des parois de papier glisse légèrement dans la coulisse, et il entre. . . un homme aveugle, agitant une petite clochette et sifflant dans une flûte aiguë : c’est un masseur appelé pour nous par la gracieuse hôtesse. Nous acceptons ses services, et, au bout d’une demi-heure , il nous procure un doux sommeil et un bien-être délicieux.

17 mai 1867.

Dès le matin, près de trois à quatre mille personnes se pressaient tumultueusement dans la grande rue devant notre tcha-jia , pour voir des Occidentaux : au moment où nous avons paru, rien de gracieux comme leur accueil!

Nous avons tourné autour des murailles à créneaux du château seigneurial de cette province. J’ai su à ce propos quelques détails sur le gouvernement des fiefs japonais.

MIONOSKA.

Le daïmio est tenu de venir chaque année rendre hommage au Taïkoun, de lui payer un certain tribut, et de le suivre dans les guerres nationales ; mais il est maître absolu dans sa principauté : à lui appartient le droit d’exiger le service militaire, de régler comme il l’entend la culture des terres, d’établir des corvées ; en un mot, il a droit de vie et de mort sur ses vassaux comme sur ses serfs.

Mais il faut dire à la louange des daïmios qu’ils sont très-bons pour leurs sujets et qu’ils les traitent très-paternellement.

Quant au fisc, voici comment il est établi. Propriétaire unique du sol que ses populations cultivent, le daïmio fait apporter dans ses greniers la plus grande partie des récoltes, et il fixe à sa guise un prix de... pour un piciil de riz* et le paye au producteur; puis, à certaines époques de l’année, il fait de grandes ventes publiques à l’encbère ;

* C’est en riz que le Prince paye lui-môme son tribut annuel au Taïkoun : il est curieux de voir, sur toute i’ëclielle de cette biérarebie compliquée de la noblesse japonaise, les appointements se payer en nature. Depuis le chef temporel jusqu’à l’officier de police à un sabre, ce n’est point par sacs d'or, mais bien par sacs de riz que se compte le traitement. I^a mesure adoptée est le i hokou r , qui est égal à cent cinquante-trois litres et un tiers, et qui sert de base à toutes les évaluations. Le domaine impérial est estimé à huit millions de < kokoust, celui de Mito à trois cent cinquante mille, celui de \aguto à trois cent soixante-dix mille, etc... enfin le revenu total du pays monte à vingt-cinq millions de < kokous >, soit un milliard six cents millions.de francs.

Page 1