‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 21 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

alors son « bon peuple n vient acheter, pour sa subsistance, cette denrée indispensable et la paye un prix bien supérieur à celui auquel il a dû la vendre. Et , comme de juste , la difierence fait le revenu du « bon prince « . Ceci nous parait inouï, à nous Occidentaux; mais ce serait se tromper gravement que de croire que de tels principes de gouvernement choquent les idées des Orientaux, qui n'en ont jamais connu d'autres ; et l'on peut affirmer que , dans leur naïve simplicité et leur fidèle dévouement au seigneur, ces populations paisibles jouissent d'une grande félicité. Ce qui se comprend plus aisément, ce sont les craintes qu'inspirent à la nuée des samouraïs à deux sabres, petite noblesse privilégiée, les idées européennes de commerce et de gouvernement qui vont, si le Taïkoun continue, la réduire à néant. De là, ces airs farouches; delà nos désagréables rencontres dans la ville sacrée!

Aucune figure farouche n'est pourtant venue nous troubler aujourd'hui , quoique nous ayons rencontré une foule de cortèges princiers avec tout l'apparat féodal. C'est que nous sommes plus directement leurs hôtes, et que chez eux l'hospitalité a le caractère sacré de l'antique Grèce. Nous avons donc continué à suivre le Tokâïdo : jusqu'à présent cette route avait été comme une allée grandiose de quelque parc féerique; soudain elle est devenue pour nous un sentier serpentant, par une pente

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abrupte, dans des montagnes sauvages ; des roches rondes, usées et polies, brillantes et glissantes comme une glace sous les feux d’un soleil ardent, en formaient l’affreux pavé. Nos pauvres chevaux patinaient en grimpant, tombaient, puis retombaient de plus belle en essayant de se relever; nos bettos s’écorchaient les pieds; il fallait s’étourdir par des cris excitants et pousser de l’avant jusqu’au col! Enfin, à mi-côte, nous trouvâmes un village sur le bord d’un torrent et au bas d’une gigantesque cascade. Là, nous achetons toute une provision de chaussons en paille tressée dont nous enveloppons les sabots de nos chevaux.

Nous avions suivi pendant sept heures les flancs sinueux et escarpés d’une gorge profonde et silencieuse; une forêt vierge la couvrait tout entière, et, quand nous sortions par intervalles des sombres fourrés, nous avions de belles échappées de vue sur les précipices et les torrents.

Nous voici au col après un rude labeur : derrière nous la longue gorge , la forêt d’un beau vert , les cascades et la mer ; devant nous , à cette hauteur oü le froid commençait à nous saisir, un grand lac coupé dans les rochers avec des baies sinueuses, puis de grandes crêtes dénudées avec des cratères ouverts et de longues déchirures volcaniques qui semblaient fendre en deux les flancs de la chaîne de montagnes : à l’horizon du lac, le cône hardi de

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Fouzi- Varna tranchait vivement sur ce tableau varié et admirable. Il nous apparut d'abord tout blanc de neige , se détachant sur le ciel comme une pyramide éclatante; mais, tandis que nous cheminions, le soleil s’était couché derrière les montagnes. Alors sa cime neigeuse a pris soudain des teintes rosées : puis peu à peu la lumière s’étant retirée de ce dernier asile, la gigantesque tète de la montagne s’est dérobée dans les brumes du soir. C’était vraiment un ensemble frappant par ses contrastes : l'œil en un instant embrassait à la fois, sur les plans si tranchés de ce tableau , la neige éternelle, le volcan avec la dévastation de la lave, la forêt avec toute la fraîcheur de sa verdure.

Nous étions à Hakoni : une longue avenue de cyprès et de cèdres longe le lac et mène droit à une grande porte fortiGée, toute vernissée et brillante, représentant peintes en écarlate les armes du Taikoun. Notre colonne chevauchant dans la sombre et mystérieuse allée, fut arrêtée devant les insignes sacrés par des ballebardiers en grand costume, gardiens de ces abords seigneuriaux ! Il est vrai que nous avions perdu notre escorte depuis une heure, et que, même pour les Japonais, il est difGcile de pénétrer dans les murs célèbres de Plakoni. Ah! voilà enGn notre bon vieux chef qui arrive sur son cheval essoufûé : il se prosterne devant la porte et trois fois touche le sol de son front. Puis il

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montre nos passe-ports aux officiers, qui nous demandent de saluer les armes du Taïkoun et de ne passer le seuil que chapeau bas; et nous voilà admis dans l’enceinte sacrée. Notre halte ne fut pas longue dans un endroit si cérémonieux , quoique la population ait été fort polie et que les tcha-jias, aux balcons donnant sur le lac, soient d’une splendeur princière. Un sentier sablonneux nous fait entrer dans la région volcanique : crêtes pelées et torturées, vallons formés dans les déchirures de la montagne d’où s’élevaient, comme des colonnes blanchâtres, des tourbillons de vapeurs sulfureuses, collines dont les flancs n’étaient qu’une nappe de lave, tel est le paysage, si différent du précédent, qui vient de se dérouler devant nous. Il était presque nuit quand nous arrivâmes, au bout de notre journée, au village de bains de Mionoska, le Baden- Baden de l’aristocratie japonaise, lieu désert dans la saison froide, et inondé de baigneurs en été.

Certes, c’était une des choses les plus curieuses à voir! Bâti dans une vallée très-profonde et sur le flanc d’une montagne fort escarpée, le village n’a que des escaliers de granit pour rues, et les maisons, perdues au milieu des cascades, semblent perchées les unes au-dessus des autres. Nous avons dégringolé plusieurs centaines de marches avant d’arriver à la plus belle tcba-jia, le grand Casino de céans : oh ! jamais je n’oublierai ce coup

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d’œil! Sur une profondeur de plus de cent mètres, la tcha-jia se composait de deux belles galeries ouvertes, liées en fer à cheval : là se prélas- .saient, dans le costume d’Adam et d’Éve, plus de trois cents baigneurs et baigneuses, à peine sortis de la douche du soir. A notre vue, ils ont appelé toute une nouvelle recrue qui était, paraît-il, à barboter encore dans l’eau, et la foule se pressa curieusement et poliment autour de nous pour nous contempler. Il y avait des princes, des princesses, des enfants, des jeunes filles. Nous demandons si le Casino peut nous loger aussi; n ais il ne peut nous accorder cette faveur, ce que nous regrettons fort, car le local semblait bien amusant. Nous remontons de nouveaux escaliers, nous trouvons une autre tcha-jia plus modeste, habitée par une centaine d’hAtes seulement : ils se promenaient dans un beau jardin én terrasse, où une nappe de fleurs grimpantes très-touffue semblait jetée sur les ondulations des roches et formait comme une tenture odorante. Tout cela était très-joli, mais nous étions bien fatigués après cette journée ; aussi, avant le dîner, me suis-je dirigé vers le kiosque des bains. Les sources sulfureuses jaillissaient abondamment de terre; des conduits de bambou amenaient l’eau toute fumante dans le kiosque. Là, des baignoires carrées en bois , ayant environ un mètre et demi de côté, .étaient enfoncées dans le sol, et des

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groupes folâtraient dans chaque casier d’eau chaude.

Chacun de nous chercha une place dans une de ces baignoires, et, avec la simplicité de l’âge d’or, j’allai m’installer dans celle qui paraissait la moins chaude. Dans ce petit espace d’onde limpide nous étions six, trois Japonaises assez jolies, deux Japonais, et votre très-humble serviteur ! Il m’a semblé que j’avais sauté dans une bouillotte : en une minute j’étais cramoisi comme un chambellan , et j'avais bien envie de me sauver; mais mes camarades, rieurs et rieuses, entamèrent une conversation à laquelle je ne comprenais pa« grand’chosc; je répondais par ma phrase habituelle, qui a toujours eu un plein succès.

Ce bon bain chaud me reposa autant qu’il me fît rire...; puis, après un dîner que nous trouvâmes exquis, nous exécutâmes dans notre kiosque une représentation gratis pour le nombreux public de baigneurs qui venait nous admirer. Toutes les parois de papier furent supprimées ; nous étions comme sur une estrade illuminée; on improvisa des feux d’artifice, on organisa une loterie et une foule de jeux qui faisaient rire nos aimables spectateurs. Comme les Japonais sont très-forts sur les lois de la politesse, ils i^oulurent nous rendre une fête de leur cru , et aussitôt apparurent des danseuses en costumes éclatants, peignées, peintes, poudrées, décorées à ravir, et jouant du sam-sin , sorte de

guitare criarde. Puis estvenule chiri-fouri, la danse classique du Japon ! C’est assez difûcile à décrire : cela ressemble au jeu vif de la « mora n italienne, à la « parole volante n , à « pigeon vole n , etc. , mais avec quelques petites modifications. Les danseuses se divisent en deux camps, et, tout en dansant et en jetant les mains en cadence comme pour se défier, l’une commence une phrase rliythmée qu’une autre doit continuer, puis une troisième, et ainsi de suite, de sorte que chacune contribue successivement à improviser une cantate capricieuse et folâtre, où l’esprit devient aussi vif que le geste. On nous explique les bons mots à mesure qu’ils font éclater de rire toute l’assistance ; mais voici un changement de décoration : dès qu’une danseuse s’est trompée de rime ou de cadence, elle doit être punie, et, pour gage, se dépouiller d’une partie de ses vêtements. Peu à peu tout s’anime : l’amourpropre de chacune est en jeu, les yeux jettent des étincelles, et ce ne sont que fous éclats de rire. Voilà la manche droite qui tombe, puis la manche gauche, puis l’écharpe, puis la houppelande, puis la giberne !... jusqu’aux boucles d’oreilles! et la dernière muse qui reste victorieuse sur le champ de bataille, après avoir mis toutes les autres hors de combat, est applaudie, félicitée et couverte de fleurs par toute l’assistance japonaise. Hien ne peut donner une idée de la vivacité des gestes , des rires

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bruyants et du feu roulant de paroles de ces danseuses s’agitant à la lueur de belles lanternes de couleur et au son d’une folle musique ! — Sur ce , pas de mauvais rêves.

18 mai 1867.

Baignade dès l’aube; ce matin, nous n’étions que deux ; une cascade d’eau glacée à côté du bain chaud a fait merveille; puis, départ rapide; nous voici en voie de retour. Sur notre route, nous montons au cratère de Hungo-zang, qui me rappelait le Tankoubanprahou de Java; la chaleur y était suffocante, des ondes de boue flottaient comme dans un lac infernal, et leurs gros bouillons s’élevaient par étages en mousseux glouglous qui formaient en une minute une cloche de la hauteur d’un homme, puis qui éclataient comme une bombe, pour naître de nouveau. Nous avons approché des vapeurs une branche d’azaléa rose qui a tourné immédiatement au blanc pâle. C’est vraiment effrayant de se sentir sur le bord du soupirail ténébreux par où s’échappent les vapeurs affreuses du grand fourneau qui est au sein de la terre. Depuis notre arrivée dans ce pays, il ne s’est point passé une semaine sans qu’on ait ressenti de légères oscillations à Yoko- Jiama.

Nous avons dû aujourd’hui passer un autre col

PKKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, pour rejoindre notre belle vallée d’avant-hier; pendant trois heures , nous avons descendu le flanc abrupt de la montagne, tenant nos chevaux par la bride et glissant sur les pierres usées sans pouvoir nous arrêter. Chacun de nous est tombé deux ou trois fois; mais heureusement les chevaux ne se sont fait aucun mal. Enfin il faut faire descendre à nos bêtes un escalier de quarante marches, et nous voilà dans le joli village d'Atta, logés à la tcha-jia iMiànàgiànà, un vrai palais, avec de grandes salles tapissées de nattes blanches, et dont la charpente et le treillis artistique des parois à jour sont en laque superbe. Cette (clia-jia est cent fois plus belle que celle de Meïaski, et je vous assure que, lorsque entourés de vingt jeunes filles élégamment parées, qui nous apportaient du riz et des gâteaux, nous étions à dîner dans une de ces belles salles, avec la vue d’un jardin admirable devant nous, nous pouvions nous croire dans la réalité de quelque féerie d’opéra. Le jardin était le flanc même, le flanc à pic de la montagne , couvert de petits arbres pourpre et lilas, de bosquets nains, et tapissé d’un gazon entretenu avec un soin minutieux. Six cascades, chacune d’une double hauteur d’homme, aménagées avec art entre de belles roches, se succédaient sur cette muraille de verdure et de fleurs, et y brillaient comme de larges lames argentées.. Au bas était un petit lac, avec de petits ponts et de

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gros poissons rouges que nous estimions environ de douze livres chacun.

' Nos yakonines , avant de se mettre en grande tenue, allèrent se placer sous la cascade, et des nymphes les y suivirent.

Quand la brume est venue, toutes les demoiselles de la maison, en bande joyeuse, se sont mises en cercle autour du petit lac, et ont battu des mains bien fort , en chassant devant elles le troupeau des poissons; je ne comprenais rien à cette battue aquatique, mais elles nous ont expliqué que chaque soir elles faisaient rentrer leurs poissons au fond d’une grotte taillée dans le roc artificiel , où ils restaient toute la nuit à l’abri des éperviers et des oiseaux qui leur font la chasse. Oh! qu’il est donc drôle ce peuple d’enfants, couchant ses poissons, leur ordonnant de rester sages toute la nuit , et allant à l’aurore, le lendemain, leur donner la clef des eaux.

i\(ii;s avons eu, malgré les masseurs, un peu de mal à nous endormir; les yakonines, qui soupaient dans une salle seulement séparée de la nôtre par l’épaisseur de tringles de laque et de feuilles de papier, s’échaufifèrent un peu trop la tête , grâce à de nombreuses rasades de saki ; ils échangèrent quel- • ques vives paroles, et nous les entendîmes s animer si fort qu’ils ne parlaient plus que de se battre en duel sur-le-champ avec leurs grands sabres. Trois

fois il a fallu que nous intervinssions et que nous missions le holà! Grâce à nos instances, cela a fini, mais vers minuit seulement.

19 mai 1867.

C’a été une rude journée que celle du retour à Yokohama; nos bêtes étaient harassées de fatigue, et nouj avions encore vingt lieues à faire. Hier soir, on avait dit : « Coûte que coûte il faut arriver demain. « Aussi, dès cinq heures, départ précipité, et nous piquons des deux. Ces pauvres bettos , qui n’avaient cessé de nous suivre, m’inspiraient une si profonde pitié, que j’ai fait tout au monde pour les faire rester en arrière ; mais ces coureurs infatigables ont autant d’amour-propre que de nerf, et m’ont dit que jamais «les chevaux ne les avaient vaincus à la course « . Dans notre longue retraite par le Tokâido , nous ne nous arrêtions dans les tcha-jias que pour arroser nos excellentes montures de quelques seaux d’eau.

J’ai vu aujourd’hui l’armée du prince d’Oudawara. Elle faisait l’exercice à boulet dans la vallée d’un grand torrent; la cible était à quinze cents mètres; elle était rarement atteinte : on ne voyait que nuages de fumée. Voilà qui enivTe les Japonais! le bruit et l’odeur de la poudre avaient fait tourner toutes les têtes, et la petite armée seigneuriale était heu-

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reuse et étonnée de faire à elle seule tant de tapage.

Notre course fut si rapide que nous éclielonnàiues tous les yakonines de notre escorte le long de la route et loin derrière nous; le vieux chef fut le seul qui, avec son magnifique cheval noir, resta notre fidèle compagnon.

Nous étions encore à quatre lieues de Yokohama, que la nuit était déjà bien noire; nous poussions de bruyantes clameurs pour dégager la route devant nous; puis nous avons coupé au plus court par les sentiers sinueux qui traversent les rizières, sautant les fossés et passant des ponts formés de trois bambous. Les pauvres gens qui se garaient enfonçaient de deux pieds dans la bourbe. Au moment où nous débouchions sur la baie de Kanagavra, la mer sembla illuminée par de rougeâtres et vacillantes lueurs; c’était une pécbe aux flambeaux, pêcbe favorite des Japonais. On voyait des ombres se baisser, se relever, passer en silhouette fugitive sur des barques légères; les unes semblaient agiter les torches résineuses dont la mer reflétait les nuages d’étincelles; les autres brandissaient le harpon et luttaient avec les poissons ; le coup d’œil sur cette flotte et sur ces ombres avait quelque chose de mystérieux et de fantastique.

Deux jours après, le canon du Colorado retentissait au large, et la rade lui répondait. Mais c’est nous surtout qui avons répondu du fond de nos

cœurs, en poussant un immense cri de joie! Oui certes , le Japon est le plus ravissant pays que nous ayons parcouru dans tout notre voyage ! Oui, je suis bien enchanté de l’avoir si bien vu et d’y avoir passé un temps si délicieux! mais... le canon du Colorado, c’est le signal du retour vers l’Europe ! vers le « home » si chéri ! Maintenant enfin nous ne nous éloignons plus, nous revenons ! Et il faut avoir couru plus de quatorze mois tant de terres et de mers, ne vivant que du souvenir des siens, pour s’imaginer combien est grande la soif du retour ; et , si les yeux sont éblouis par tant de beaux spectacles, comme le cœur n’est pas là, mais bien par delà les mers , au milieu de vous tous , burrah ! trois fois burrah ! et en avant pour le retour !

Nous pensions devoir nous embarquer immédiatement , et nous étions dans toute la presse fiévreuse d’un départ pour l’Europe ; mais le gros monstre, qui semble être le géant de la rade , doit prendre ici un millier de tonneaux de thé et une immense cargaison; nous ne partirons donc que le 25 au soir. Pendant ce temps nous avons fait nos préparatifs (le départ et nos adieux à tous les amis que nous laissons dans ce beau pays.

Un seul incident nous fit passer le temps de cette anxieuse attente : ce fut un grand dîner japonais.

Au son de la musique orientale, nous entrions dans la grande salle d’une légation où une véritable

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illumination éclairait la table couverte de mets coloriés; il y avait là huit danseuses, accessoires obligés de toute fête japonaise, toutes brillantes de fraîcheur et de costume. Elles étaient assises sur leurs talons, avec un petit tabouret de laque devant elles, et jouaient langoureusement de la guitare.

Sur des tables séparées, nous pouvions admirer les « pièces montées » que les Japonais aiment tant. Une de ces pièces, qui avait bien un mètre carré, toute en œufs, poissons, fleurs, oignons, carottes, etc., etc., représentait un paysage avec perfection: il y avait des rivières en filaments d’oignons, des canards mandarins en navets sculptés et peinturlurés, des champs de verdure , des ponts en briques de carotte. Un autre plateau représentait la pêche. Sur un rocher de pommes de terre, perdu au milieu de flots de mayonnaise , et écumant de mousse de blanc d’œuf, un pêcheur balait un long filet à mailles de navet et ramassait des myriades d’huîtres crispées et d’épinoebes sautillants. Enfin voilà une grande barbue qui s’avance ! elle est convertie en galiote ornée de mâts et de voiles gonflées par la brise. C’est de tout cela que nous avons mangé avec nos bâtonnets. Je vous fais grâce d’une cinquantaine de plats d’un goût très-fin, mélangés à dose bomœopatique d’écrevisses pilées, de sauces et de poissons. Les demoiselles s’animèrent peu à peu, grâce au champagne dont nous les régalions;

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elles dansèrent, firent la roue, chantèrent en chœur. Puis, comme couronnement de l’édifice, nous eûmes un chini-fouri ! Nous avions déjà emporté comme souvenirs nos bâtonnets et notre serviette en papier ; l’usage japonais voulait plus : l’amphitryon nous fit escorter par un de ses « hotz-koï » , portant pour chacun de nous une jolie corbeille ornée d’un gros homard et d’un pois.son. C’était une fort charmante fête et notre dernier morceau du délicieux Japon.

Quelques notes sur le gouvernement du Japon. — La marche du Colorado. — Sa machine. — La semaine des deux lundis. — Deux mille francs pour une alouette. — Les repas en douze temps.

Ainsi, le voilà déjà fini notre charmant séjour au Japon ! La nature la plus luxuriante du sol, l’amabilité si originale de ses habitants nous ont ravis à chaque heure davantage.

Mais pendant ces trente- trois jours d’une vie d’excursions , comment arriver à se rendre un compte exact des grandes questions sérieuses qui agitent ce pays? Comment lever, même un instant, une portion du voile mystérieux qui enveloppe cette terre vierge, si longtemps isolée des autres nations du monde , et qui faisait son bonheur de son isolement?

Je sens qu’il me faudrait de longs mois pour étudier à fond un peuple chez qui s’est réfugiée la féodalité, exilée des autres continents! — D’ailleurs, ne connaissant pas la langue, et n’ayant pas occupé une position officielle, qui peut seule donner la clef

des péripéties de la politique actuelle, je ne saurais que vous envoyer à la hâte les premières impressions d’un excursioniste

Je voudrais me tromper, mais je crois sincèrement que les Occidentaux ont apporté ici un élément de troubles terribles , et que la révolution profonde qui travaille toutes les classes de ce pays est en majeure partie notre fait. Songez qu’il y a une trentaine d'années le Japon vivait seul, heureux et prospère, sous des lois féodales qui faisaient d’une hiérarchie politique une institution sacrée. Aujourd’hui, le cri d’alarme est jeté et se répand sur toute cette terre pour la bouleverser. Au nom de la civilisation de l’Occident, la révolution est aux portes du Japon pour y soutenir un choc d’autant plus terrible qu'il

* J’ai cru devoir laisser telles quelles ces notes rapides de mon journal , quoique la face des choFCs ait complètement changé au Japon. Dans ce pays que nous avons parcouru à cheval, le revolver à la ceinture, précédés de bettos vêtus d’un simple tatouage, on construit aujourd’hui des chemins de fer, et on vend des habits noirs ! — Ce n’est plus le Tatkoun s’appuyant sur l’alliance étrangère pour faire la guerre au Mikado : le Taïkoun a été battu, renversé; le Mikado. règne en maître... et nous fait le meilleur accueil. Il n’est plus question , à ce qu'il parait, d’hommages féodaux, de vassaux et de suzerains; il ne s’agit rien moins que de fonder le parlementarisme, avec un Corps législatif, et d’inaugurer le suffrage universel dans l’Empire du Soleil levant. Un de mes anciens camarades de collège, M. Georges Bousquet, avocat à la Cour de Paris, vient de partir pour Veddo, appelé par le nouveau gouvernement , afin d’introduire à forte dose dans les lois japonaises le Code Napoléon.

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est plus soudain et que, sans transition aucune, les éléments les plus opposés du moyen âge et de notre siècle vont se trouver en lutte.

De la Chine, où l’Occident avait fait ses premières armes pour la guerre immorale et ignominieuse de l’opium, il a donc fallu venir encore une fois à la remorque de l’Angleterre jeter le trouble chez une paisible nation! Il a donc fallu, pour fournir un aliment nouveau et nécessaire aux populations ouvrières comme à la marine marchande de la reine des mers; pour voir toujours fumants, et encore fumants , les fourneaux de Manchester ; pour con- ' traindre un peuple qui se suffisait à lui-même à nous acheter nos produits, il a donc fallu forcer l’entrée du Japon, faire de notre volonté une loi, violenter le commerce' et dire à un peuple : aNous sommes les plus forts, et, dans notre siècle, nous n’admettons pas qu’une partie de la société humaine s’isole et se retranche : nous venons vous imposer notre amitié ! »

* Les statistiques les plus curieuses de notre commerce au Japon seraient assurément celles d’il y a dix ans , époque à laquelle, — pour ne citer qu’un trait, — l’or n’y était acheté par nos heureux négociants qn’i raison de quatre fois son poids en argent, tandis que partout ailleurs il vaut quinze fois l’argent.

Aujourd'hui la France reçoit du Japon pour vingt-six millions de soies grèges et autres, et pour vingt-huit millions de graines de vers à soie en cartons. Ce second article est d’une importance capitale ; il est le contre-poids de nos mauvaises récoltes, et la planche de salut de l’iudustrie lyonnaise.

Les importations générales en 1866 (cotonnades, lainages, armes, métaux) sont de quatre-vingt-cinq millions de francs.

Cela est vrai assurément; mais le flambeau de la civilisation occidentale ne doit-il pas aussi éclairer le monde d’une si vive lumière que les ténèbres des nations les plus lointaines soient chaque jour repoussées et dissipées davantage? La force morale et irrésistible des races supérieures ne doit-elle pas conquérir avec le temps les autres races, les arracher à leurs préjugés, à leur indépendance, et, en développant toutes leurs ressources pour le profit commun, faire naître chez elles de nouveaux besoins dans l’ordre matériel comme dans l’ordre moral ? Cette crise terrible , cette révolution qui , comme un tremblement de terre, va ébranler le Japon , ne sera-t-elle qu’une transition vers une nouvelle prospérité , un travail plein d’-angoisses d’où s’enfantera dans la douleur une nouvelle génération avec de nouvelles idées?

C’est là ce que je voudrais espérer pour l’avenir ! Mais avant d’envisager quelles peuvent être les conséquences heureuses d’ulie révolution si cruelle, je crois devoir en quelques lignes retracer, pour mémoire, les principaux traits de l’histoire du passé.

Race guerrière et passionnée , les Japonais s’étaient déjà montrés, il y a quelques siècles, bien supérieurs à tous les Orientaux. Ils avaient accablé les Chinois de tant de défaites, que ceux-ci, même à l’époque de leurs grands chefs mongols , durent abandonner dans un rayon de vingt lieues toutes les

côtes les plus proches du Japon Mais, après ces 'exploits, il semble que cette nation n’ait plus voulu que s’isoler du monde , vivre dans tout l’éclat des pompes féodales, et, se sufSsant à elle-même, conserver pour elle seule toutes ses richesses dans son île sacrée!

Le Mikado, véritable idole, gouvernait avec omnipotence ce riche pays: dix-huit grands daïmios se partageaient les provinces et rendaient, chaque année , hommage au suzerain demi-dieu ! Mais la passion guerrière devait se réveiller insensiblement dans ces âmes batailleuses. Comme chez nous au moyen âge, les seigneurs s’habituèrent à guerroyer les uns contre IcLs autres, et les fastes de la chevalerie échauffèrent toutes les têtes. Lorsque l’on remonte à deux siècles et demi de notre époque, les mystères dont les races orientales enveloppent leur histoire semblent se dissiper, et des faits succèdent enfin à des légendes. Le Mikado qui régnaif alors chargea un de ses généraux, nommé Faxiba , de soumettre quelques daïmios rebelles : Faxiba était ambitieux, et, au lieu de porter la guerre à d’autres ambitieux , il profita du pouvoir dont il était investi pour se mettre à la tète du gouvernement. C’est là

* Jusqu’à présent , les rapports étaient toujours demeurés très-froids entre la Chine et le Japon. Mais voici qu’en 1871, il a été conclu entre ces deux grandes puissances de l'Orient un traité d’amitié dont les conséquences ne sauraient nous échapper. (Voir le Journal de Saint-Pétersbourg , mars 1872j.

l’origine des Taïkouns. L'heureux maire du palais fit du .Mikado un roi fainéant. Il exagéra encore toute la splendeur religieuse dont le chef spirituel de l’empire avait aimé à s’envelopper ; il le plaça comme un dieu dans des palais magnifiques d’où il ne devait plus songer aux choses de la terre, et où il lui forma un entourage brillant de seigneurs qui devaient lui composer comme une cour céleste. Mais le fils de l’usurpateur rencontra un usurpateur plus ambitieux encore, et il fut assassiné par le général Uiéas, son propre tuteur. Hiéas consacra le pouvoir taïkounal : d’une part il se sentit assez fort pour faire une sorte de compromis avec le Mikado , qui fut forcé par là même de le reconnaître ; il le vénéra et lui rendit hommage, il l’éleva encore plus haut dans les sphères spirituelles; d’autre part, il s’adjugea à lui-même un pouvoir temporel agrandi. Aux dix-huit grands daïmios de la vieille noblesse sacrée, il opposa la création : 1® de trois cent quarante-quatre jeunes daïmios auxquels il distribua fiefs et seigneuries; 2® de quatre-vingt mille hattamotos ou capitaines auxquels étaient réservés tous les emplois du gouvernement. Ainsi constitué , le nouveau pouvoir s’amalgamait singulièrement avec l’ancien ; l’éclat de la chevalerie devint de plus en plus brillant ; la force des choses avait fait un tout de deux éléments opposés d’abord. La plus grande paix s’était

rétablie dans cette belle région , où seigneurs et chevaliers régnaient en demi-dieux sur une population douce et laborieuse qui les vénérait et les aimait.

' Mais voici qu’eii 1842 , tout à coup le bruit des armes anglaises en Chine et de la guerre de l'opium est venu troubler le repos du Japon, qui ne voulait que vivre dans l'isolement, et chez lequel les lois sacrées défendaient comme un sacrilège l'accès aux étrangers !

Dés que les Japonais apprirent l'humiliation de la Chine, la puissance étrange des armes et des navires de l'Europe, et enün le traité de Nankin, une fraction du conseil taïkounal vit à la fois dans ces événements une menace et un avertissement pour le pays. De là, naissance de ce qu'on a appelé « le parti des étrangers « , et résistance fanatique du parti religieux et a national » .

Les uns , prévoyant que les Barbares ne s'en tiendraient pas à la Chine et viendraient frapper impérieusement à la porte du Japon, comme l'avaient fait les Portugais en 1644, les Anglais en 1674, les Russes en 1805, enfin les Hollandais en 1844, conseillaient de les accueillir, ou plutôt de les subir en amis , et pour cela de réformer les lois de prohibition.

Les autres, au contraire, criaient avec fanatisme que les Chinois étaient des lâches et des chiens, et

qu’il fallait accueillir lesétrangers. . .àcoups de canon . I Le sort en était jeté ! ce malheureux pays était divisé en deux factions contraires, et, pendant quelques années, les chefs de chacune de ces factions devaient préluder par des duels et des assassinats à notre apparition sur ces rivages.

En 1853, arrive la flotte américaine sous le commodore Perry : grand embarras du Taïkoun Minainoto-Yeoski ! 11 fallait qu’il se déclarât, aux yeux du Japon tout entier, jJOMr ou contre les Barbares. Après une courte hésitation, il reçoit avec bienveillance les communications du commodore ; huit jours après, il expire ! Personne ne doute que le prince de Mito, chef des patriotes , ne soit pour beaucoup dans le mystère qui entoure sa mort. C’était une étrange mission que celle de Perry : moitié pour réclamer un équipage naufragé, moitié dans un but politique, en cas d’une guerre entre le Japon et l’Angleterre, il était chargé de faire sentir au Japon combien il lui serait utile de pouvoir compter sur l’Amérique.

On ajourne la réponse à un an. En 1854, il revient, nouvel ajournement : il menace alors , et aussitôt on cède. Ce premier traité autorisait l’établissement d’un consulat dans la petite île de Simoda, une roche perdue sur la mer , en vue de l’ile d’Inosima. Malgré cette sorte d’emprisonnement, le consul américain ne cessa d’encourager le parti

A BORD DU COLOliÆDO. 277

étranger; de 1854 à 1858, il montra aux chefs de ce parti tous les enseignements de la seconde guerre de Chine, et parvint, à force de les intimider et de grandir la puissance militaire de nos flottes, à faire signer au Taïkoun un second traité.

Ce malheureux Taïkoun signa en juillet ; en août il mourut assassiné ! Que de tristes préludes ! Si la prévision et la crainte de notre arrivée causaient tant de meurtres , et dans de si hauts rangs , que serait-ce donc quand tant de nobles fanatiques se trouveraient en contact avec les Barbares? L’Amérique avait ouvert la voie, mais elle ne pouvait rester longtemps avec une telle avance sur nous dans la politique de l’Extrême-Orient : en 1858, la France, l’Angleterre et la Russie envoyèrent à la cour de Yeddo des plénipotentiaires chargés de signer les mêmes traités.. Le Taïkoun nous ouvrit trois ports de son domaine particulier : Yokohama, A'angasaki et Hakodadè , et promit de nous ouvrir en 1863 Hiogo, Osaka, Yeddo et Nigata.

C’est à partir de cette époque que notre histoire est écrite au Japon en lettres de sang ; six assassinats en six mois ! Des samouraïs venaient des provinces de l’intérieur pour venger les lois sacrées, mettre un barbare à mort, puis s’ouvrir le ventre. Ils devaient passer pour des héros dans les fastes de l’Empire.

Le gouvernement du Taïkoun se trouvait lui-

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