III
môme en butte aux attaques les plus violentes des tlaïmios patriotes. «C’est, disaient-ils, pour s’élever plus haut et réduire à néant le parti national que ce gouvernement seconde des fonctionnaires froids et orgueilleux, des marchands intéressés et rapaces, des matelots grossiers et débauchés. »
U Quoique nous ne soyons que des êtres stupides et dégénérés, ajoutait un de leurs manifestes, nous observons cependant, sans leur porter la moindre atteinte, les sages lois que nous tenons de To-chiogou. 11 y a quelque temps, nous vîmes nos ports envahis par une foule d’ennemis étrangers qui y ont fixé leur demeure , et tout dernièrement , nous osons le dire, le gouvernement corrompu du prince (le Taïkoun) a engagé notre royaume dans une voie qui doit le mener à sa ruine, en signant un traité de paix lequel autorise l’exportation des productions rares qui font la richesse du pays.
« Si le gouvernement du prince n’a pas la force de se débarrasser de ces étrangers, eh bien! nous, qui n’avons pas la dix-millième partie de ses moyens, nous nous chargeons de les exterminer.
» L’année passée, si nous avons assassiné Ykammono Kami, c’est uniquement parce qu’il s’était rendu tributaire des puissances étrangères, et qu’en agissant de la sorte il s’était comporté en ennemi audacieux de notre royaume, dont il avait juré la perte.
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« Depuis, nous avons vu, sans pouvoir l’empôcher, l’immigration prendre des développements extraordinaires; et, dans l’entourage du prince, il ne s’est trouvé personne pour dénoncer le fait. Ceux-là ont assumé sur eux une grande responsabilité qui ont renversé les sages lois de To-chiogou...
•n Tous les faits qui viennent de se passer , ce traité d’amitié et de commerce... sont dus à l’ineptie des employés du gouvernement, le Gorodgio en tête.
n C’est pourquoi nous avons résolu de maintenir les sages institutions de To-chio-gou : telle est l’opinion de notre insigne stupidité. »
«Quel besoin d’ailleurs, disait un autre manifeste ' , de tolérer à Yokohama ces yakonines insolents (les ministres des puissances étrangères)? A des marchands il ne faut que des comptoirs. Il avait été expressément convenu que les traités de commerce conclus avec les étrangers ne devaient être qu’une grande faveur qu’on leur accordait après des demandes réitérées et humides de leur part. Au lieu d’accepter ces concessions comme une faveur, ils osent dire maintenant que ces traités constituent pour eux un droit légal; on peut leur permettre, comme dans les temps passés, de gagner de l’argent sans trop voler.
' Je dois la communication de ces deuimanifestes à l’obligeance de M. Vasseur, inspecteur des Messageries impériales.
51 C’est avec bien du regret que nous vous entendons, depuis longtemps, faire allusion au mode de gouvernement des nations étrangères , et parler toujours de la concentration du pouvoir dans les bureaux du gouvernement. Vous vous exposez par là à d’amères critiques, et vous excitez les défiances de vos plus fidèles partisans. Y a-t-il donc parmi les nations étrangères des pouvoirs dignes de porter le nom de gouvernement comme le nôtre? Estce qu’elles ont un Mikado, auguste descendant des dieux? Vous savez mieux que nous que l’autorité procède d’une seule source, le Mikado, qui ’a distribué son pouvoir parmi certaines familles. Que si vraiment vous songiez à imiter les gouvernements étrangers, il faudrait de toute nécessité vous consulter préalablement avec notre souverain le .Vlikado, qui est notre chef suprême.
Il Mous désirons abolir les relations avec les étrangers. Leur présence au Japon n’a pas plus de raison d’être aujourd’hui qu’à l’époque de leur arrivée. La seule différence, c’est qu’autrefois ils avaient des vaisseaux à voiles, et que maintenant ils les ont mus par la vapeur : tant mieux! ils partiront plus vite ! Il
Par suite de cette irritation du parti national , les assassinats continuent de plus belle : le régent est mfs à mort à Yeddo par des samouraïs du prince de Mito.
Yeddo devient inbabitable à ^;ause des meurtres d’Européens; nos ministres y amènent leur pavillon et se retirent à Yokohama.
En 1861, à la suite de l'attaque de la légation anglaise par des fanatiques, tandis que des hommes studieux commençaient à mieux connaître la langue japonaise, que découvre-t-on? C’est que, nous croyant au Japon en vertu de traités conclus avec le chef de l’empire , nous n’avions que la signature d’un lieutenant général, qui n’avait point de valeur sans la sanction du Mikado, et que nous étions dupes d’une erreur complète.
Mais n’avions-nous pas un pied sur cette terre? Et si nous l’en retirions, ne courions -nous pas le risque de nous la voir fermée pour longtemps? En somme, ces traités, nous les avions signés, notre parole était engagée : nous ne pouvions point reculer.
Si, dans la suite, la France demeure la plus chaleureuse observatrice de cette politique, on peut dire que, dans le principe, l’Anglelerre l’avait aussi adoptée. Lord Palmerston demandait un jour à un agent qui s’étendait trop longuement avec lui sur l’organisation en apparence compliquée du gouvernement japonais ; « Qui a signé nos traités? — Le Taïkoun. — Qu’est-ce que le Taikoun? — C’est le plus puissant des daïmios. — Eh bien! répliqua le premier ministre d’Angleterre, pourquoi cher
cher ailleurs le pouvoir auquel nous devons noos adresser? Le Taïkoun a signé nos traités, nous devons donc admettre qu’il avait fe droit de les signer, et, en le soutenant, nous lui donnerons la force de les exécuter. »
Le contre-coup de cette politique fort juste fut de resserrer plus étroitement l’union du Mikado avec la vieille noblesse.
Or, le Mikado qui régnait alors était jeune et ardent : c’était une belle occasion pour lui de ressaisir un pouvoir qui lui échappait chaque jour; il se sentait appuyé par l’immense nmjorité des daïmios; il s’agissait donc de se mettre hardiment à la tête du parti réactionnaire, de personnifier en lui-même le parti patriotique dontMito et Hori, deux princes du sang le plus antique, venaient d’être les glorieux martyrs : il fallait qu’il renversât le Taikoun !
11 n’osa l’essayer. Le Taïkoun d’ailleurs avait concentré toutes ses troupes à Yeddo, sa capitale, et réuni autour de lui tous les daïmios qui lui avaient promis de le soutenir. Cet homme énergique voyant que désormais il pouvait non-seulement sauver, mais consolider son pouvoir en s’appuyant sur les étrangers, frappé des merveilles de notre civilisation comme de la puissance de nos enginsde guerre, avait armé ses soldats de carabines et de canons, acheté des vapeurs qui devaient terrifier ses rivaux ; il avait de plus en plus engagé nos ministres dans sa poli-
tique ; il n’hésita donc point h faire face à l’orage qui s’accunnilait à Miako.
Le Mikado du/ céder, et, au grand mécontentement des daîmios de vieille roche, c’est d’iine main forcée et les larmes aux yeux qu’il solennel-
lement les traités de son téméraire lieutenant len porel. Pour le Taïkoun, c’était la plus éclatante des victoires : il tenait désormais d’une main plus sûre les rênes de l’Etat ; il n’avait plus que des ennemis isolés et divisés ; il avait pleine confîauce dans l’appui des étrangers, et il se lançait à corps perdu, malgré les préjugés, les suicides, les assassinats des samouraïs, dans notre alliance !
Le châtiment infligé au prince de Nagato, chef du parti hostile aux étrangers, vient changer brusquement la face de la situation : la facilité avec laquelle sont détruites les batteries élevées par ce daïmio pour interdire à nos navires l’accès de la mer intérieure, prouve au Japon tout entier que nous avons non-seulement le droit, mais le pouvoir d’exiger le respect des actes internationaux que l’on voudrait déchirer.
Quant aux oscillations qui se succédèrent alors dans les effets de notre alliance, je sens qu’en vous les racontant, je me laisserais entraîner trop loin. Ces événements nous montrent les derniers efforts tentés par les représentants des vieilles idées japonaises pour s’opposer à l’introduction de l’étranger.
q^u’ils confondent avec le trouble et le désordre : tout est mis en œuvre pour rendre nos relations impossibles.
Mais il est une chose que j'ai par-dessus tout à cœur de vous dire, c’est combien le ministre de France, M. Léon Roches, arrivé ici depuis mai 1864, a porté haut le nom et l’influence de la France. Ancien officier d’Afrique, aux allures et à l’esprit militaires, plein de franchise et de patience, possédant par excellence les qualités qui en faisaient et en font le diplomate le plus accompli pour comprendre les Orientaux et traiter avec eux , il n’a pas tardé à « enlever n les Japonais.
En très-peu de temps, il montrait au puissant maire du palais et à tous les daïmios de son parti combien ils pourraient vite, avec le secours de notre instruction, de nos armes, de nos vaisseaux, se rendre omnipotents au milieu des factions qui divisaient leurs ennemis. Et aussitôt un arsenal annexe est fondé à Yokohama, un grand arsenal à Yokoska ; on appelle notre mission militaire, et toute une moitié du Japon nous achète par milliers fusils et canons, étoffes et produits de l’Occident.
Quant au Taikoun actuel, c’est un homme de trente-cinq ans, de belle figure et à l’âme guerrière. 11 est plein d’ambition , plein de bonté pour les Européens, fermement convaincu que tout espoir de grandeur est pour lui dans l’alliance européenne.
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A BOHD DU COLORADO.
et il a voulu consacrer son avènement par une chose qui ne s’était encore jamais vue sur la ^ Terre sacrée n . Après avoir eu une première conférence avec notre ministre seul, il a voulu se montrer en personne aux Européens et a convoqué à Osaka, sa résidence, tous les ministres étrangers. Les réceptions ont été superbes, le Taïkoun charmant de courtoisie, de noblesse et de distinction. Il a prononcé pour le l*' janvier 1868 l’ouverture de quatre nouveaux ports, Yogo, Osaka, Yeddo et un port de l’ouest, et il a invité tous les plénipotentiaires à y préparer l’installation des nouveaux résidents européens. Une moitié de nos officiers de la mission militaire s’est rendue à Osaka; l’organisation de l’armée, d’un ministère de la guerre, l’acquisition de nouvelles armes et de nouveaux vapeurs y ont été décidées.
Les ministres n’étaient pas encore de retour d’Osaka quand nous avons quitté le Japon, mais un vapeur de guerre japonais a apporté à Yokohama la nouvelle de l’ouverture des ports, qui a fait grand bruit, et celle de la meilleure entente avec le Taïkouc, qui en a fait plus encore. Combien de temps cette harmonie durera-t-elle, et la révolution estelle étouffée, ou... retardée seulement? C’est ce que nous nous demandons avec angoisse, en quittant ce beau pays. — Mais, en dehors des querelles intestines entre daïmios, Taïkoun et Mikado, l’indépendance future du Japon n’est-elle pas menacée
2«r> PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO,
aussi par les agissements de la Russie et des États- Unis d’Amérique ? La première de ces deux puissances suit dans l’Extrême-Orient une politique qui lui a valu déjà bien des succès, mais qui lui en assure de plus importants encore, si la Chine et le Japon n’unissent pas leurs efforts pour y mettre obstacle.
L’agent du Czar au Japon n’a jamais résidé à Yeddo, et il semble s’appliquer à séparer son action de celle de ses collègues européens. Il n’a d’ailleurs que peu d’intérêts commerciaux à protéger, et il s’épargne ainsi bien des conflits qui useraient son influence, exclusivement réservée à un but politique. Ce but est d’étendre les possessions russes en empiétant sur le territoire nord du Japon. C’est ainsi que le gouvernement de Saint-Pétersbourg est parvenu à s’emparer de la plus grande partie de l’île de Saghalin , qu’il occuperait aujourd’hui tout entière si l’escadre anglaise n’avait fait en temps opportun une démonstration signibeative. Mais n’est-on pas en droit de penser qu’à la faveur de telle complication facile à prévoir, la Russie ne retrouve bientôt une occasion favorable pour reculer encore les limites de ses possessions dans l’Extrême- Orient ?
En cela elle est secondée parles États-Unis d’Amérique, avec lesquels elle semble avoir contracté une alliance étroite. Les États-Unis, j’en ai la conviction, ratifieront toutes les annexions que la Russie es.sayera
(le réaliser dans le nord du Japon, afin de s’assurer à elle-même des porls ouverts pendant toute l’année. Ceux qu’elle possède en Mandchourie jusqu’au fleuve Amour, et même ceux dont elle s’est emparée dans l’ile Saghalin , sont obstrués par les glaces pendant quatre ou cinq mois de l’année. — Par compensation, la Russie ferme les yeux sur les tentatives accomplies ou à accomplir par les Etats-Unis pour s’immiscer dans les affaires intérieures du Japon et pour faire confier à des sujets américains quelques hautes fonctions dans le gouvernement japonais.
Puissent tous ces dangers être écartés d’une terre où il y a tant d’éléments de bonheur auxquels nous devons nous efiforcer de donner essor ! Puissent l’intelligence et le travail, encouragés par l’action désintéressée des puissances occidentales, se faire place sous le soleil du Japon ! Alors s’amoindrira et finira par disparaître la classe oisive et ruineuse des samouraïs. Alors le Japon déchirera les langes qui l’enveloppent, et il sortira de la féodalité du moyen âge pour entrer à pleines voiles dans la civilisation moderne.
En mer, 28 mai 1867.
Pendant que je me hâtais d’écrire pour vous ces quelques notes, le grand navire qui nous berce nous emportait lapidcment bien loin de l’Empire du
U Soleil levant». Nous venons de visiter pendant sept mois le vieux continent des terres asiatiques ; nous venons d’étudier la transformation que font su<> bir aux races anciennes de l’Orient les hardis pion-r niers de la civilisation moderne de l’Occident : maintenant nous sommes emportés vers de nouveaux spectacles ; nous allons traverser le Pacifique, et, en vingt jours, nous espérons franchir les deux mille trois cents lieues qui nous séparent du nouveau monde! Là, nous aurons à voir dans la plus jeune province de la jeune Amérique tout le développement, sur une terre neuve, des races occidentales régénérée^ par la liberté.
C’est donc le 25 mai, à cinq heures du soir, que nous levions l’ancre en rade de Yokohama. Tous nos amis les officiers français étaient venus nous dire adieu à bord : le canon a résonné, et avec ses nuages de fumée se sont dissipées dans la brume les montagnes de ce beau pays.
C’est toujours avec bonheur que je me retrouve sur l’Océan : il repose mes yeux fatigués des spectacles delà terre, et ici du moins j’ai le temps de rappeler tous mes souvenirs et de vivre avec eux. Depuis quatorze mois de voyage nous avons passé plus de deux centsjoursàlamer! c’est assez pour donnerl’habitude de cette vie qui m’était inconnue et qui est devenue pour moi un vrai plaisir. Notre navire est réellement magnifique ; c’est le plus grand sur lequel je me sois
encore trouvé : nous y menons une vie de château , seulement le château se promène et nous promène sur cette plaine immense dont l’aspect ne me lasse point, car j’y trouve une variété infinie d’aspects, grâce aux perpétuels changements de la lumièiie, du ciel et de l’Océan. La conversation avec des voyageurs venus de toutes les parties du monde, l’intérêt de la navigation , et puis le spectacle , toujours le même et toujours nouveau , des magnifiques couchers de soleil , sont les distractions de chaque jour.
Je reste toujours tard sur notre vaste pont , et je me couche heureux en me disant que je suis chaque soir de cent lieues plus près de la France!
11 faut maintenant que je vous décrive notre géant, le Colorado, qui vient d’inaugurer si heureusement la première ligne de vapeurs entre l’Amérique et la Chine. Figurez-vous un navire à lignes d’une grande élégance et d’une longueur de cent dix mètres. Tout l’avant de cette vaste coque est consacré aux passagers chinois; des entre-ponts bien aérés, bien peints, bien lavés, y sont disposés pour contenir douze cents Chinois, qui, comme vous le savez, émigrent en foule vers la Californie. Chacun a sa couchette; ils ont leur salon où ils fument, chantent et font de la musique ; mais ce qui est agréable, c’est que non-seulement nous ne les voyons jamais, mais encore jamais nous ne sentons ccs
290 PÉKIN. YEUDO. SAN FHANCISCO.
effroyables odeurs qui marquent la piste de tout 6ls du Ciel.
Au centre est tout l’emplacement de la machine ; le cylindre unique a 105 pouces de diamètre et 12 pieds de course. La pression de régime est de 12 kilogrammes par pouce carré; cela donne, pour la surface du piston, 8,490’ pouces avec une pression totale de 101,880 kilogrammes. Dans les circonstances actuelles, avec une détente variant de 4 à 5 pieds sur 12, la machine donne 10 tours, ce qui fait 80 mètres pour la vitesse du piston par minute, ou 1“333 par seconde. Si l’on divise cette expression vraie de la machine par 75 kilogrammes, valeur du chevalvapeur, on trouve que le piston est poussé par une force de 1,371 chevaux-vapeur. Avec le grand balancier suspendu, les frottements sont infiniment réduits, pendant que le cylindre unique, qui les réduit encore, permet avec une longue manivelle une course de piston énorme. Nous sommes descendus dans la longue galerie des 16 fourneaux, au-dessous des chaudières , et en un instant nous avons été couverts de sueur. Eh hien, ce navire de 4,000 tonneaux, qui n’a cessé de filer avec une vitesse moyenne de 11 nœuds, ne brûle que 35 tonnes de charbon j)ar vingt-quatre beiires, résultat impossible à atteindre avec nos machines. Il n’a pas, comme tous les steamers sur lesquels nous avons navigué, été obligé d’une part de stopper pour renouveler ses
feux , (le l’autre de les activer davantage en raison de la couche de sel qui se dépose généralement au fond des chaudières, car il n'a jamais employé que de l’eau distillée. C’est vous dire que nous avons une série de petites machines accessoires , sans parler du robinet qu’il suffit de tourner pour faire communiquer la grande machine avec la pompe à feu, qui en un instant inonde tout le navire.
Pendant les six premiers jours, mer très-grosse et brise très-fraîche, droit debout. Peu à peu le vent tourne et adonne, puis calme magnifique. Notre gros monstre, ne marchant qu’à demi-vapeur par économie (la tonne de charbon coûtant 125 francs à Yokohama), fait encore ses 260 milles (120 lieues) par vingt-quatre heures; fameuses enjambées sur la carte.
Lundi 3 Juin 1867, à la mâr,
37» lat. Nord, 177° 38' long. Ouest.
C’était hier lundi 3 juin. Un jour de plus a passé sur nos têtes, et pourtant c’est encore aujourd’hni '\lundi 3 juin. Surprise profonde des passagers, peu forts sur les rotations de cette pauvre terre. C’est que nous avons franchi, pendant la nuit, le 180* degré de longitude; nous entrons seulement aujourd’hui dans la seconde moitié de la surface de la grande houle. 11 est midi ici, et nous déjeunon«
‘^2 l'ÉKIK. YEDDO. SAX FUAXCISCO.
gaiement; il est minuit chez vous, et vous dormez tous là-has, sur les bords de la Seine. Voici ce qui nous a obligés à retarder la date d’un jour, si nous voulons être d’accord avec le temps de San Francisco, puis d’Europe. Depuis notre départ d’Angleterre, nous avons toujours couru à l’Est; chaque jour à midi il nous a fallu , suivant la distance |!arcourue, avancer nos montres de cinq, dix ou vingt minutes; c’était la différence en longitude faite entre deux midis consécutifs. Allant en apparence audevant du soleil, nous devancions chaque jour de quelques minutes l’heure à laquelle il se levait au point quitté la veille, et toutes ces avances ajoutées les unes aux autres auraient monté à vingt-quatre heures à notre retour, après le tour entier du globe. \'ous aurons donc vu le soleil se lever une fois de moins que les personnes restées au point de départ. Mais aujourd’hui tout est remis en ordre, grâce à notre répétition d’un jour. Nous n’aurons plus l’air de vous arriver de la lune, et d’avoir perdu la connaissance du temps. Nous aurons eu, il est vrai, une semaine de deux lundis. Quel bonheur si nous avions été au temps du collège, et si c’était tombé un dimanche !
Le premier trait de caractère que je remarque à bord de notre navire, où la majorité des passagers comme la totalité du personnel appartient aux Etats- Lnis, c’est la glorihcatioii perpétuelle de la patrie.
A BORD DU COLOBADO. 293
Quand les Californiens parlent de San Francisco, ils ajoutent presque : u Nous n'avons mis qu’un quart d’heure à le faire ! n
Quant au capitaine du navire, il a une tenue et un air comme il faut qui l’ont fait estimer et aimer de tout le monde. Il ne nous avait pas produit cette impression la première fois que nous l’avions vu : à l’agence de Yokohama, il se trouvait dans un coin au moment où nous venions nous informer du départ. Et comme nous demandions le jour probable de notre arrivée à San Francisco : «Vous pouvez être certains, nous dit le capitaine, que le 15 juin, à six heures du soir, vous serez arrivés à destination.» Prédire l’heure de l’arrivée quand on a l’océan Pacifique à traverser et toutes les incertitudes de la mer devant soi pendant deux mille trois cents lieues, c’était bien hardi ! mais je commence à croire qu’il tiendra parole ! En attendant, il passe deux fois par jour l’inspection complète du navire, entre dans chaque cabine, dans les cuisines, partout enfin , et son bâtiment est réellement brillant comme un miroir : la mâture est grattée à neuf et le gréement irréprochable.
Dans la société qui nous entoure , mêlée de missionnaires et de cabaretiers , de journalistes et de mineurs enrichis, venus en Chine pour s’enrichir encore plus, il n’y a pas de figures moroses.
Un type surtout est caractéristique : grand.
maigre comme un clou dérouillé, cheveux plats, longs et collants, figure osseuse et anguleuse, peau de houe, nez immense en bec à corhin, et au bout d’un menton pointu comme le cap Horn, une barbiche rousse à l’américaine, tel est l’être le plus sérieux du bord le matin , le plus grotesque le soir. Il nous raconte alors, avec un sourire enfantin et une naïve intonation, la fièvre qu’il avait, il y a douze ans, en Californie, quand il cherchait des lingots : il en a trouvé de gros, bien gros... (sa figure s’illumine) ; puis, avec un calme inouï : « Quelquefois, « ajoute-t-il, on se querellait le soir au cabaret des 1' mineurs ; et, tenez, à San-Francisco je pourrai vous « montrer un « bar « où un gaillard m’a donné un îî coup de poing : j’ai tiré paisiblement mon revolver, « je l’ai appuyé sur son ventre, j’ai fait feu, et, ma « foi, je l’ai tué raide, -n Ce bonhomme nous dit cela dans un cercle de vingt personnes en ricanant bonassement et en paraissant trouver la chose fort naturelle. L’autre soir, on jouait sur le pont, par un temps superbe, avec les dames : rien d’amusant comme le geste rapide avec lequel il s’est mouché au moyen de deux de ses doigts, puis a stoppé à mi-chemin, ébahi de l’ébahi-ssement des dames, en cachant la main coupable. Mais ne plaisantez pas, c’est un M first class passenger « , et nous avons le plaisir de le voir à notre table. Je ne sais s’il a réalisé un beau magot en Chine. Toutefois cette âme
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innocente s’y est prise de tendresse pour les oiseaux du ciel. Il a rapporté dans une cage une grosse alouette cliinoise, parfaitement dressée. Je me souviens fort bien d’avoir vu , sous mes fenêtres , en Chine, quinze et vingt pantins tenant une cage sur leur main renversée, à la hauteur de leur figure, et sifflant pendant quatre et cinq heures des airs à ces oiseaux gris. Ladite alouette , il faut l’avouer, chante à ravir et jamais le même air; elle imite le chat, le chien, siffle sur les tons les plus charmants et les plus variés: on l’entourait chaque jour, on la choyait, et, jusqu’aux dames, c’était à qui attraperait des mouches pour elle. Notre malin mineur, voyant que sa héte devenait la coqueluche de tous les passagers, eut une idée superhe, et , un jour, sans vergogne, fit circuler une liste avec deux cents numéros de loterie et l’in.scription suivante :
« A celehrated Bird , latcly imported at great n expense from China hy an equally celehrated, hut n exceedendly modest Trapper, will hc raffled for, n on hoard Colorado ; the présent proprietor cf lins n valuahle ornithological specimen, being entircly « btisted, is obliged to partvrith the only thinghe ever « loved, for filthy lucre : two hundred chances at n tu'o dollars cach ' ! »
' Un fameux oiseau, récemment importé de Chine par un voya,'{eur également fameux, mais excessivement modeste, va
Le jour même , les deux mille francs étaient versés dans la poche de notre compagnon de route, que cet américanisme ne rendait pas plus embarrassé que son coup de pistolet du temps jadis. Le soir, on procédait à la loterie avec une grande animation : lui seul fumant une énorme pipe allemande , vêtu de son éternelle veste jaunâtre, nous regardait avec un malin sourire en ayant l'air de dire ; » Les naïfs! ^ Inutile d’ajouter que je n’ai pas gagné l’oiseau ; mais il faut avouer que deux mille francs pour une alouette, c’est un joli prix !
Un détail qui mérite aussi une description dans notre vie de bord , est celui de nos repas. Un gong (tam-tam) étourdissant, faisant vibrer les ondes sonores les plus bruyantes au-dessus de l’onde amère, nous appelle : six tables sont garnies, et toute une armée de garçons nous attend, rangée en bataille : il y a des nègres à lèvres immenses et à gros ventre; des blancs à barbiche, des mulâtres à favoris et à faux-col. Le steward en chef, l’ordonnateur, un vrai personnage , est noir, et les blancs lui obéissent au doigt et à l’œil, comme des noirs! Le steward sonne un timbre: en avant, marche! chaque
êlrc tiré en loterie à bord du Colorado. Le propriétaire actuel de ce précieux spécimen d’ornithologie étant enlicrcmcnt ruiné , est obligé de se séparer, en échange de vil métal, de la seule chose qu’il ait jamais aimée : deux cents chances, à deux dollars chacune! >
garçon s’avance au pas; deux coups de timbre, il dépose l’assiette ; trois coups, il repart. Puis, un temps, comme au théâtre. Un coup de timbre, vingt bras s’avancent et restent suspendus comme pour donner une bénédiction au-dessus des réchauds; deux coups, enlevez et maintenez en position ! trois cbups, en marche, en rang, au pas, réchaud en main. Tout le dîner est ainsi servi; c’est fort risible. Un coup de timbre sonore ordonne la distribution des fourchettes ; à un autre coup, soixante cuillères s’abattent avec ensemble sur la nappe comme une volée de pigeons ; deux coups de sonnette, et toutes les lampes s’allument; trois coups, à dix heures du soir, et tout s’éteint. Bref, c’est le timbre qui règle et résume toutes nos actions à bord , avec « une superbe ponctualité. Je m’étonne qu’on ne sonne pas pour que tout le monde soit endormi à la fois.
Le temps est toujours magnifique : nous suivons la ligne droite la plus parfaite du Japon à la Californie, et c’est avec bonheur que, suivant des yeux le sillage que nous traçons chaque jour dans ces eaux si bleues, nous voyons les milles s’ajouter aux milles, et diminuer ainsi peu à peu la distance qui nous sépare de vous.
13 juin 1867.
Aujourd’hui nous passons la « Porte d’Or » qui ferme la vaste, haie de San Francisco : la côte est haute et escarpée ; ce ne sont que des crêtes de roches pelées et des sables déserts. Nous avons été prévenus de cette pénible impression. Mais, a-t-on ajouté, c’est dans les montagnes de l’intérieur que vous trouverez les plus beaux sites du monde. Tel est donc le premier aspect sec et monotone de la Terre de l’Or! Pourquoi faut-il que les terres qui recèlent dans leurs entrailles les plus immenses trésors, apparaissent toutes sous l’aspect le plus dénudé et le plus inhospitalier!
Au moment où le soleil se couchait, notre grand Colorado manœuvrait pour se mettre le long du quîii de San Francisco : la terre, les maisons, le ciel, semblaient tous de la même couleur; jaune et vilain aspect que celui de cette ville! Les tristes collines qui l’entourent semblent vouloir l’ensevelir sous des nuages de sable qu’une bise désagréable promène en tourbillons dans les rues. — Ah ! quand on vient de quitter les rivages si frais, si ravissants , si verts, si féeriques du Japon , on éprouve une pénible ini pression en abordant la plage de la Californie. Nous avons décidé de coucher encore à bord avant de fouler un sol qui nous sourit si peu. Pourtant , vers
les neuf heures du soir, nous avons voulu jeter un premier coup d’œil dans la ville.
A peine avions-nous fait cent pas sur le quai, que nous rencontrons une maison... en promenade : le duc de Pent’iièvre et Fauvel m’avaient toujours parlé de la facilité avec laquelle les Yankees promenaient une maison tout habitée à travers les rues et la campagne: j’y croyais..., mais je ne pouvais me l’imaginer. Eh bien,, c’est la première chose que j'ai vue dans ce pays d’extravagance. C’était une maison en bois, à cinq fenêtres de façade et trois de côté, composée d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage ; il y avait de la lumière dans plusieurs des chambres ; au premier, un bon citoyen à barbiche de chèvre fumait une longue pipe ; en has, un ménage soupait en compagnie d’une bande d’enfants. Pendant ce temps, la maison avançait de quelques pieds : vous pensez que je me suis arrêté pour voir un peu la chose; un cheval tournait en rond à cent mètres de là et faisait virer un cabestan ; un palan et un câble attiraient toute la baraque, qui reposait ou plutôt glissait sur des rouleaux de bois. Ainsi un seul cheval suffisait pour faire mouvoir l’Iiabitation de deux familles : on m’a dit qu’on allait mettre la maison au coin de la rue 277 et de la rue 48, à trois kilomètres de là. Je n’en revenais pas, car ce n’était pas une de ces charrettes de hohémiens que l’on voit chez nous, et je n’ai eu
(ju’il ii:c relourner pour voir qu’elle était absolument s(Mul)lable à toutes celles qui formaient la rue dans laquelle nous étions.
A dix heures, nous étions au théâtre. Je confesse que nous étions singulièrement ébahis. Huit grands mois s’étaient passés depuis que nous avions quitte l’Australie : nous n’avions cessé de courir les pays plus ou moins sauvages de l’Orient; aussi sommes-nous restés en pâmoison devant les toilettes étourdissantes et les fraîches figures des belles Américaines qui remplissaient les loges. Mous étions comme des Iroquois tombant au milieu des fêtes du tt higli life ». Il y avait dans cette salle de spectacle une élégance, un brillant, un parfum inouï de civilisation dont nous ne pouvions plus nous faire une idée.
Pourtant nous pouvions comparer encore la féerie de l’Orient à la féerie du nouveau monde; car sur la scène, c’étaient nos amis les Japonais qui faisaient des tours merveilleux, et nous étions ravis de retrouver en eux ce charme, ces manières douces et aimables qui nous avaient fait tant aimer ce peuple. Mous avons lancé de notre loge deux bruyants a obàïhô ! anàtà ! » à deux Japonaises qui étaient tout intimidées sur la scène, et à l’instant leur figure s’est illuminée de joie et leurs yeux sont devenus étincelants à la vue de deux Compatriotes, éblouis comme elles de spectacles si nouveaux.
Après le spectacle, nous sommes revenus nous coucher à bord A\i' Colorado ; il nous semble que nous allons respirer encore une dernière fois l’atmosphère de l’Extrême-Orient; et lorsque nous quitterons ce navire, c’est au Japon , à la Chine, à Java et à l’Australie que nous croirons dire adieu, ur le seuil du nouveau monde.
Analo<jie entre San Francisco et Melbourne. — Premier aspect des rues. — Souvenirs du général Mac-Dowell. — Départ pour l’intérieur.
14 juin 1867
En débarquant sur une terre aurifère, aux États- Unis, dans une ville civilisée, mon impression est celle-ci : d’une part, nous allons trouver ici la répétition peu modifiée des mines de l’Australie, les récits d’une môme fièvre de l’or, les mœurs excentriques des mômes mineurs; de l’autre, après Siam, Pékin, Yeddo, l’aspect des œuvres de la race anglo-saxonne a quelque chose de quasi européen h nos yeux, qui fait que nous croyons arriver dans la banlieue de l’Europe. Le télégraphe et les journaux quotidiens vous mettent rapidement au courant de ce qui se passe ici : nous vivons donc presque de la même vie que vous. De plus, vous avez lu tant d’œuvres remarquables sur l’Amérique, que je crois bien faire en ne vous donnant pas dans mon
journal des détails qui ne seraient que la reproduction de mes premières lettres, ou une pâle redite de choses admirablement peintes par d’autres. Aussi il me semble que je rentre dans les sentiers connus du commerce et de la politique ; ce sera donc désormais une règle pour moi, par égard pour vous, de n’entrer ni dans le récit de ce que le télégraphe vous annonce plus vite que je ne mets de temps à vous l’écrire, ni dans les considérations sur la démocratie américaine qui m’intéressera beaucoup, mais dont vous me saurez gré de ne pas tirer une centième fois le cliché aujourd’hui vulgarisé.
Mes rapides impressions sur les différentes phases de notre retour en Europe, voilà mon seul but, en continuant à vous envoyer mon journal par chaque courrier; j’espère presque le gagner de vitesse.
Comme premier aperçu, San Francisco ressemble beaucoup à Melbourne, mais en moins bien. Une seule rue est animée, c’est le boulevard des affaires, Montgommery Street ; les autres sont tristes et désertes ; elles sont traversées dans toute leur longueur par deux et quelquefois quatre rails de chemins de fer sur lesquels circulent de longs omnibus, moins confortables que celui de Paris à Sèvres. Les hommes sont habillés d’une façon vulgaire, et portent des chapeaux de feutre en casseurs d’assiettes; qiielques-uns sont encore armés d’un revolver, mais c’est par simple religion de souvenir: car la mode est
complètement passée de s’entre-tuer, comme jadis, en plein midi et en pleine rue. C’est aussi de l’histoire ancienne que celle des prix fabuleux de toute chose : partout où il y a des mines d’or, chaque habitant vous raconte qu’à telle époque il a payé cinq cents francs une paire de bottes, trois cents francs un dindon, et deux cents francs par jour un domestique : aujourd'hui, les conditions de la vie sont à peu près les mêmes à San Francisco qu’à Paris.
18 juin.
Le général Mac-Dou ell, qui a le commandement de toute la côte du Pacifique, est venu voir le duc de Penthièvre ; c’est un ancien compagnon d’armes du comte de Paris et du duc de Chartres, et nous étions tout émus en l’entendant parler de ses souvenirs de batailles et de son dévouement pour les princes. « Ah ! votre père et vos cousins , disait-il , sont si » sincèrement aimés par tous les Américains, que nous voulons venir vous dire notre reconnaissance » et notre attachement pour votre famille. L’Améri- » cain n’a pas les formes du langage, mais il a le » cœur haut placé , et il n’en est pas un qui ne Il veuille se souvenir de ce que les vôtres ont fait 1) pour nous. Quand on nous méprisait en Europe, Il quand on disait que nous allions « to tbe devil ”, Il quand toutes les nations nous criblaient d’injures.
« nous les démocrates , des princes de race royale n sont venus franchement donner leur sang pour )) notre cause, combattre en simples capitaines dans i> nos rangs pour la liberté. Dites-Ieur bien que nous » leur en serons éternellement reconnaissants, car » nous les avons vus pendant onze mois les premiers r> au feu, les plus infatigables, les plus avides des n corvées du service militaire, et les meilleurs can marades comme les plus braves. » Mais, ce que je ne saurais vous rendre, c’est la simplicité et l’émotion avec lesquelles parlait ce brave général, qui a fait son éducation en France, qui a la physionomie, les manières et le langage d’un Français. C’est lui qui nous a fait remettre de onze jours notre départ, qui nous a tracé tout le plan de notre voyage dans l’intérieur et aux montagnes Rocheuses, et qui enfin a voulu faire passer ce matin au duc de Penthièvre la revue de plusieurs batteries d’artillerie.
19 juin.
Le lendemain de la revue, nous nous arrachions aux charmes de la vie mondaine pour nous donner tout entiers à notre voyage dans l’intérieur. Mous nous embarquons sur un de ces fameux navires à quatre étages, véritable maison sur l’eau, que les Californiens affectionnent particulièrement, et nous remontons à toute vapeur la baie du Sacramento.
LE WBl.U\GTOXlA GIGAKTBA.
La diligence de Stockton. — Fertilité de la plaine californienne. — Voyage à cheval dans la Sierra-Xevada. — Les dimensions des arbres géants. — L’Yo-Seraüe-Valley. — Ses cascades. — L'n serpent & sonnettes. — Vallée de Calaveras.
20 juin.
Nous débarquons de bon matin à Stockton : plusieurs diligences attendent le steamer, elles sont attelées de quatre et six chevaux; en un instant, elles se remplissent de monde. Si tout chemin mène à Rome , ici tout chemin mène à une mine d’or. Nous avons dans notre guimbarde des spécimens de plusieurs nations, types de bandits les mieux accentués: dans l’intérieur, sept ou huit Chinois fument leur opium, portant pour tout bagage leur pioche de mineur et le classique plateau-cuvette de ferblanc qui sert à laver le sable aurifère. Le langage harmonieux, de l’Empire des Fleurs contraste singulièrement avec la conversation animée de deux Mexicaines vêtues de mantilles, de cbifTons de soie verte, orange, bleue, écarlate, qui fument en gazouillant. Sur l’impériale, une foule de mineurs
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yankees, ivres et débraillés, coiffés d’immenses chapeaux mexicains dont les bords ont un métré de rayon, mâchent du tabac et le crachent sur nos bottes. Tout ce monde va dans quelque centre de mines, à la recherche de la fortune. •
Plus loin, nous rencontrons des Français; un sentiment naturel nous porte à nous rapprocher de nos compatriotes. Bon, ce sont des insurgés de juin. « Je vous reconnais, vouSj « dit l’un d’eux à Fauvel. Et, en effet, Fauvel retrouve en lui un gaillard qui avait voulu le jeter par-dessus bord , sur le vaisseau le Triton.
Voilà la compagnie avec laquelle nous avons voyagé tout le jour, compagnie d’élite pour les bonnes manières, comme vous pensez ! La plaine qui s’est déroulée devant nous, par une chaleur rétissante, était couverte de moissons. Pendant des lieues et des lieues encore, nous traversions le même champ de blé, appartenant au même propriétaire : la récolte était superbe, et je ne m’étonne plus que cette Californie qui, il y a quinze ans, ne produisait pas un seul épi de blé, et qui faisait venir toute sa subsistance des États de l’Est, par Panama, soit devenue aujourd’hui non-seulement le grenier de la mère patrie, de la Chine et de l’Australie, mais presque notre rivale jusque sur les marchés du Havre !
Elle exporte, année moyenne, des céréales pour trente-trois millions et demi de francs. L’agricul-
turc est devenue la plus sûre et la plus productive des spéculations; les progrès de la science lui ont donné des machines admirables pour toutes les opérations de l’année, ce qui est la compensation de la cherté du travail manuel : le manœuvre , en effet , gagne dix francs par jour au minimum. Mais le grand ^ auxiliaire de la culture californienne, c’est le climat; pendant cinq mois de l’année, il ne pleut pas une seule minute ; les fermiers promènent d’abord leurs moissonneuses à vapeur sur leurs u Ranches » étendus, récoltent, puis battent sur place! En un jour de voyage on peut voir la récolte encore debout, plus loin la récolte fauchée, plus loin les piles de sacs attendant en plein air, depuis un mois ou deux, la charrette de l’acheteur.
Nous avons rencontré plusieurs de ces singuliers attelages appelés « Prairies-schooner » (la goélette des prairies); quatorze à dix-huit mules, deux par deux, traînent toute une procession de trois ou quatre longues charrettes attelées en un seul bloc : cette caravane porte sa provision d’eau avec elle et navigue presque à la boussole dans ces plaines sans 6n: les conducteurs sont à cheval, vrais types de bandits, le revolver à la ceinture. i
' Vers le soir , nous arrivions au pied des collines qui mènent à la Sierra-lVevada, dont les sommets neigeux étincelaient à l’horizon : nous avions changé plusieurs fois de chevaux dans des u hacien-
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das » et nous avions vu les cahots devenir presque chinois. Une veine d’ardoise, de plusieurs lieues de large , traverse perpendiculairement la route à peine tracée , et vous devinez la série de saccades et de soubresauts que nous éprouvions. La culture a cessé; le pays est nu et rôti ; seuls des Chinois en longues files viennent rompre la monotonie du paysage : ils grattent et lavent le sable dans les lits presque desséchés des torrents. Race âpre au gain mais routinière, ils lavent pour la centième fois des terres que les blancs ont déjà bien souvent bouleversées : ils gagnent de sept à dix francs par jour, et, vivant sobrement de riz, ils espèrent revenir, au bout de vingt ans, dans leur Céleste Empire, ou riches, ou... morts. Car, chose curieuse ! aucun d’eux n’est enterré sur le sol californien ; leurs plus belles économies sont toujours réservées pour l’achat d’un cercueil et le rapatriement de leur cadavre.
Bien tard dans la soirée, notre diligence déposait son monde dans un village de mineurs, à la porte d’une baraque de bois, à peine reconstruite à la suite de trois incendies successifs. Ce lieu de délices se nomme k Hornitos », qui signifie «petit four » en espagnol. C’est la première parole vraie que nous entendons dans ce pays, auprès duquel la Gascogne serait terre d’Evangile. On nous avait dit en partant que nous allions voir « la plus belle campagne du monde », faire six lieues à l’heure;
llO PÉKIN YEDDO. SAN FRANCISCO
ot qu’il faudrait quatre hommes pour tenir les rênes de nos chevaux! — Xon, c’était plaine chinoise, qu’on devait dire, quatorze lieues en quinze jours, et quatre hommes pour fouetter!
21 juin.
A quatre heures du matin, la diligence repart, et à midi nous sommes à Mariposa, à l’extrême limite de toute espèce de route carrossable. Nous voulons aller voir les fameux « grands arbres n et l’Vo- Semite-Valley » dans la Sierra-Nevada, les deux merveilles, parail-il , de la Californie. Nous nous hâtons donc de nous procurer des chevaux et un guide; le guide est un Mexicain de bonne volonté, nez busqué, teint couleur chocolat clair, œil faux, corps étique et brisé, revolver à la ceinture, cela va sans dire , et grandes phrases redondantes à l’espagnole. .Nos selles aussi sont mexicaines. La Californie a gardé beaucoup de traits de ses premiers conquérants. Nous nous faisons vite à ce harnachement de cuirs et de banderoles , à ce pommeau arabe; à ces « calcaneros » battant les flancs du cheval, et à ces « zapaderos 5) (étriers) où le pied est emboîté dans un monument de bois et de cuir destiné à le protéger du soleil et de la jioussière. C’est ainsi que nous gravissons les sentiers difficiles de la Sierra; et grâce à cet accoutrement , nous repré-
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