LE U EI.LIXGTOXIA GIGANTEA
aux années et aux incendies. Quatre cependant sont tombés; sur l’un d’eux, nous nous soniities promenés quatre de front dans toute la longueur.; et nous avons pu compter 68 mètres jusqu’à la première branche. Un autre a pris feu, peu de temps après sa chute; l’intérieur seul de l’arbre s’est consumé, toute l’écorce, épaisse de plusieurs pieds, bulbeuse, et imprégnée d’humidité, s’est conservée intacte; nous sommes entrés à cheval dans ce tunnel de bois ; nos chevaux étaient grands, et nous sommes de bonne taille; eh bien, en levant les bras nous ne pouvions toucher la voûte qui nous couvrait. Voyezvous quatre cavaliers chevauchant dans cette immense barrique!
A une heure, nous étions de retour dans notre cabane; je n’avais qu’un regret, celui de n’avoir pu trouver quelque rejeton de ces gros arbres pour le rapporter en France. Mais je n’avais pas perdu de vue mon idée. Aussitôt revenu, je prends à parti notre homme des bois, et j’obtiens de lui, malgré la chaleur et la fatigue , qu’il vienne avec moi sous certain des géants où je pourrai arracher quelques jeunes rejetons. — Ce n’était pas chose facile que de découvrir une place où il y en eût, mais ma peine ne fut point perdue ; à la nuit je revenais avec une soixantaine de brins verts sur le pommeau de ma selle ; je les soigne comme des enfants; nous les planterons à Sandricourt; nous
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causerons sous leur ombre : je sais bien quel nom je graverai dans leur écorce, et comme l’a dit le chantre des Eglogues :
Crescent illæ- : crescetis amores!
Cèdres, vous grandirez : vous verrez chaque jour Croître avec vous mou heur et grandir mon amour.
23 juin.
En attendant, il faut avancer. Nous montions depuis le matin la Sierra-Nevada; nos chevaux enfonçaient dans des (laques de neige, quand enfin rVo-Semite-Valley se trouva tout à coup à pic, à plus de mille pieds au-dessous de nous! C’est d’un bloc surplombant que nous dominions ce grand spectacle.
Cette vallée a quelque chose de diabolique et d’austère qui semble envelopper tous les détails pour ne laisser voir que de grands traits. Ce n’est pas la nature riche et féerique de Java; ce n’est plus le coquet Japon ; ce n’est pas la Suisse avec ses glaciers. j^.C’est le grandiose du roc nu et aride! On dirait que le Créateur, dans un moment de colère, a donné un immense coup de sabre dans de gigantesques blocs de granit. Il a fait une fente d’un kilomètre de profondeur dans le roc : des parois
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nues, à pic, tranchées comme un glacis, de trois mille pieds de haut, reflètent les rayons du soleil, tandis que le fond de la vallée est dans l’ombre noire. C’est une de ces vues qui frappent sans charmer et qui font presque peur... — Le grand - coup de Sabre a interrompu le cours des rivières bouillonnantes! en un instant elles sont devenues des cascades colossales, les plus hautes du globe. Sur la paroi de droite du grand précipice étaient les aiguilles de granit appelées « Cathedral-Rocks « , vrais clochers naturels, et la cascade de « Poh-hono-ho » qui a neuf cent quarante pieds de hauteur : l’œil peut suivre les grandes masses d’eau de la rivière qui tombent en flocons avec fracas, et qui étendent sur le roc nu le voile scintillant des couleurs de l’arc-en-ciel. A gauche, la gorge semble fermée par le bloc de granit cyclopéen du Tu- Toch-nu-lale (noms indiens) qui a trois mille quatre-vingt-cinq pieds de haut et qui semble coupé au couteau. Enfin la chaîne continue pour déverser au fond de la gorge un nouveau torrent qui forme la grande cascade, tonnante au loin, de l’Yo-Semile (deux mille deux cent cinquante pieds)! Celle-là est la seule qui ne tombe pas d’un seul jet . elle s’interrompt deux fois , mais la première de ses chutes est de mille quatre cents pieds : c’est splendide!
Il nous a fallu trois heures pour descendre, par
un chemin de chèvres, au fond de la gorge où coule le torrent impétueux formé par tant de cascades. Là, nous avions le sentiment d’être au fond d’un puits. Nous trouvâmes dans cette gorge des cabanes de bois; avec quel bonheur nous y entrâmes! Bêtes et gens n'en pouvaient plus.
24 juin.
A cinq heures du matin nous étions déjà à cheval au lac-miroir, qui reflète admirablement toutes les roches environnantes, puis sous la cascade de l’Yo- Semite ; à deux mille mètres , on est déjà inondé comme par une belle pluie d’orage : le tonnerre de la chute est saisissant!
Peu après, nous avions une grande dispute avec notre guide. Nous voulions partir sur-le-champ et atteindre le jour même la prochaine étape , ce qui nous faisait gagner vingt-quatre heures ; mais lui ne voulait à aucun prix , prétendant (et il avait raison) que les chevaux en mourraient. Cependant nous avions tant à voir avant le départ du steamer fortuné qui doit nous ramener plus près devons, qu’il nous fallait tripler les étapes. Le Mexicain est resté de deux heures en arrière , et nous avons galopé tout le jour, harcelant constamment nos bêtes et suivant seulement notre boussole. Ah! ma pauvre canne! elle a rossé les poneys de Java , les reins des Cln-
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nois , les flancs des ânes de Mongolie , des chameaux et des chevaux de revue! Aussi elle en est toute courbée : c’est que quinze lieues ventre à terre dans les roches et les sentiers les plus affreux , c’est dur à faire; mais nous avions l’entrain de l’aventure!
J’avais toujours mes soixante wellingtonia gigantea dansant la cachoucha d’une façon désolante sur le pommeau de ma selle : je les avais amarrés dans une petite boîte de fer-blanc qui me sciait le genou; j’avais enveloppé le tout d’un bouquet de fougères et de mon unique chemise de toile ; et à chaque ruisseau, j’arrosais ma collection, qui résistait ainsi quelque temps au soleil torride. Puissé-je les rapporter vivants!
A six heures et demie du soir, nous galopions encore dans un sentier tortueux ; tout à coup mon cheval s’arrête court, dresse la tête et tremble de tous ses membres : une musique de grelots arrive alors à mes oreilles ! Le duc de Penthièvre , qui ouvrait la marche, avait dérangé dans son sommeil un serpent à sonnettes! Il était là, à cinq pas de moi , enroulé quatre fois sur lui-même , agitant tout le paquet des sonnettes blanches qu’il a au bout de la queue , et levant la tête droite à deux pieds au-dessus du sol , il dardait avec rage son trident bleuâtre. Ce charmant animal était d’un jaune verdâtre, et gros à peu près comme le bras ; il faisait une musi-
PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, que infernale à laquelle mon cheval et moi nous nous sommes soustraits avec un enthousiasme remarquable; car j'avais entendu dire que quand un serpent à sonnettes est en colère, joue de son instrument et est enroulé sur lui-même, il prend ainsi son point d'appui pour s'élancer sur vous comme une flèche, et vous envoyer jouir de la félicité éternelle avec vos respectables aïeux, beaucoup plus tôt qu'on ne le voudrait.
Mais nous voici de nouveau le long des ruisseaux qui charrient de l’or et où barbottent les Chinois, gratteurs infatigables; quelques cabanes de bois pour les mineurs nous indiquent notre étape, où nous arrivons ruisselants. Nota, les chevaux tiennent encore bon : nous n’avons pas encore revu le guide mexicain.
25 juin.
Six heures de fouet nous ramènent aux routes fréquentées et aux centres miniers. C’est un vrai tour de force que nous avons fait là : nous retrouvons Fauvel à Coulterville , chez M. Coulter, le père de cette jeune cité où l’on grille de chaleur. Pour nous, nous étions à La Fayette Hôtel, un de ces taudis de mineurs comme vous ne pourrez jamais vous les figurer ; en attendant la diligence , nous avons pas.sé toute la journée dans l’eau. On fouille les entrailles de la terre avec une ardeur fébrile
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dans cette rôtissoire. Je comprends d'ailleurs cet entrain : un petit puits de quinze pieds carrés vient de rapporter 75,000 dollars (375,000 fr.) !
26 juin.
\ous venons de passer en diligence vingt heures consécutives, et nous avons traversé successivement Sonora, Murphy, des campements et des villes de bois. La recherche de l’or a ici comme partout quelque chose de diabolique : le lit d’un torrent que nous avons longé pendant des heures , n’est qu’une série d’aqueducs, de roues de moulins, soit pour élever l’eau, soit pour faire mouvoir des pilons à quartz : mais il me semble que je reviens à Ballarat !
Sortant des vallées agitées de la fièvre de l’or, nous arrivons à Calaveras , sombre gorge où nous pouvons de nouveau contempler de magnifiques wellingtonia , ou washingtonia giganlea. Ils sont ici réunis en un groupe de quatre-vingt-dix; chacun porte le nom de quelque grand homme; aucune trace de feu n’est venue abîmer leurs beaux troncs. C’est en 1852 qu’ils furent découverts par un chasseur d’ours ; ils ont été mesurés par une commission scientifique. Ln d’eux , la «Mère des Forêts « , est celui qui a été dépouillé de son écorce pour le Palais de Cristal : l’arbre est mort , il est à nu jus-
qu’à cent seize pieds de hauteur et il porte la trace de chaque coup de hache qui a arraché son enveloppe. C’était surtout celui-là que je tenais à voir : il est parfaitement debout , et a cent neuf mètres de haut , et vingt-sept de circonférence sans l’écorce !
Je ne puis vous énumérer tous ces géants : les « Trois Grâces » , « les Sentinelles », le « Père des Forêts » , ^ui a trente-huit mètres de circonférence ; le « Roi des Étoiles » , qui s’élève à cent vingt-deux mètres; la « Vieille Fille » , dont la ceinture virginale mesure vingt mètres de diamètre... et tant d’autres ! Vraiment, je suis ravi d’avoir vu deux fois un pareil spectacle.
Un de ces arbres est tombé dans un ouragan avec un fracas épouvantable : il a creusé et comme broyé la terre dans sa chute. Un homme situé à une extrémité parait tout petit vu de l’autre.
Une belle ruine encore, c’est la victime d’un autre orage : trente-quatre mètres de circonférence à la base ! En tombant , le monstre s’est cogné contre un voisin qui l’a coupé net au point de contact ; c’était à cent mètres du pied. Les cent mètres sont étendus gisants parterre, et, à l’extrémité brisée, il mesure encore quatre mètres et demi de diamètre! C’était évidemment le roi des rois, et l’on peut, en le comparant aux autres, lui assigner cent trente-trois mètres de longueur !
Enfin on a voulu couper l’un d’eux pour comp-
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ter ses milliers d’années par la section : cinq hommes ont dû travailler pendant vingt-cinq jours pour l’abattre : le tronçon scié a trente mètres de circonférence ! On en a raboté la surface , nous nous sommes promenés là-dessus comme sur un immense parquet, et il paraît qu’on y a donné une fois un grand bal. — Mais on y a compté jusqu’à six mille cercles concentriques, ce qui le fait remonter plus bautque le déluge. Quel mystère ! Saints archanges, j’entrevois des abîmes; je m’arrête.
IIINES ET CÉRÉALES .
Sacramento. — Premier tronçon du chemin de fer du Pacifique. - Cisco. — Cinq mille Chinois en grève. — Nevada. — Mines d'or hydrauliques. — Mines de mercure de New-AImaden. — Quelques chiffres sur les productions californiennes.
Nevada, 30 juin.
En deux journées de diligence, par de vilains chemins sablonneux , nous avons traversé les comtes d’Amador et d’Eldorado; à Latrobe, nous avons trouvé le chemin de fer qui, en quelques heures d’une marche fort lente, nous a amenés à Sacramento, la capitale de la Californie. Cette ville est fort laide , d’une monotonie désespérante , et d’une grande saleté, De plus, une chaleur suffocante de 45° à l’ombre la rend pour nous plus odieuse encore : des myriades de moustiques et de punaises qui nous dévorent , semblent seules s’y plaire.
Le matin, heureusement, M. Dussol, représentant de la maison Sellière, et M. Robinson, associé de M, Pioche, sont venus fort aimablement de San Francisco pour nous conduire jusqu’au .sommet de la Sierra-Nevada, sur le parcours non encore ex-