III
terrassiers chinois; sans eux, la construction de la voie californienne eût été bien difficile et bien coûteuse à établir. On ne saurait s’inmginer tout ce que font les Asiatiques dans cet État de l’inion : ils y sont déjà au nombre de 40,000. Ils y ont formé des associations qui tiennent à la fois des sociétés commerciales, des communautés religieuses et des corporations de secours mutuels ; chacune de ces associations (au nombre de six actuellement) a ses obligations, ses règlements et ses registres ; le nom de chaque affilié y est inscrit, afin qu’en cas de décès le corps soit rapporté dans la terre natale. Mais sur la terre étrangère, ils savent bien vite emprunter à la civilisation anglo-saxonne ce qu’elle a de pire, et ici ils n’ont rien eu de plus pressé que de se déclarer en grève : chaque terrassier gagnait jusqu’à présent 34 dollars par mois ; aujourd’hui il en exige 40; la Compagnie ' n’ayant point le désir de céder, les Fils du Ciel ont laissé les pioches plantées dans le sable, et se promènent, les. bras croisés, avec une insolence tout à fait occidentale.
IVous restons quelques heures au milieu des campements chinois, tout entiers aux pensées que font
* L'Ktat donne 48,000 dollars de subvention par mille : on nous dit que , dans cetle partie montagneuse, le mille coûte environ 100,000 dollars. La Compagnie du «Central Pacific • travaille de l’ouest vers l’est , tandis que la Compagnie de l'Lnioii prend son point de départ à Omaha sur le Missouri, pour s’avancer vers l’ouest, jusqu’à ce qu’elle rencontre sa collaboratrice.
MI\ES ET CÉRÉALES, naître à la fois et nos souvenirs récents de l’Empire du Milieu, figé depuis des siècles dans son moule rétrograde, et la vue de ces Chinois enrôlés pour l’e-xécotion de la plus grande œuvre qu’ait entreprise la civilisation moderne.
Le soir nous revenons par Colfax et Grass Valley dans la ville aurifère de Nevada.
Xcvada , 2 juillet.
Si j’avais sous la main mon journal sur les mines d’or d’Australie, je n’aurais qu’à remplacer les noms de l’u Albion» et du a Black Hill » de Ballaral par ceux des mines d’ Eurêka et d’ « Emperor » , des environs de Nevada, pour vous donner la description la plus exacte de cette vallée aurifère qui , depuis 1849, époque à laquelle l’or y fut découvert, a produit plus de 115 millions de francs ! Je passe donc complètement sous silence nos descentes par des échelles dans des puits de 900 pieds de profondeur et nos promenades souterraines dans des galeries qui côtoient des filons de quartz, pour vous parler rapidement d’une « mine hydraulique » , mine toute nouvelle pour nous, fort curieuse, et dont nous avons été vivement frappés.
I Partis de bon matin de Nevada , nous nous engageons dans la montagne , et après deux heures d’une route pittoresque sous des bois verdoyants, nous arrivons subitement dans une vallée jaunâtre , bou-
leversée , coupée de tranchées, et où l’œil au premier abord chercherait vainement autre chose qu’un chaos de gravier.
Pourtant, à plus d’un kilomètre de distance, sous une sorte de falaise, abrupte de près de cent pieds de haut, nous ne tardons pas à voir bouillonner, comme un « gyser d’Islande » , une source immense, d’où jaillissent des jets d’eau multiples.
En effet, de longs tuyaux de tôle, hermétiquement emmanchés les uns au bout des autres, prennent naissance, à 6 kilomètres d’ici, à un vaste réservoir alimenté par un torrent de montagne, et conduisent au pied de la falaise des eaux qui, poussées par une pression de 275 pieds d’élévation et parles 150 mètres cubes du réservoir, s’échappent avec une force énorme d’une lance relativement étroite : à vingt pas, un homme serait tué roide par le choc de' la colonne d’eau ! C’est avec ce moyen nouveau, et d’une puissance mathématiquement colossale, que les Californiens ont imaginé de « laver» les montagnes aurifères . Nous n’avions jamais vu jusqu’à présent que l’opération contraire, c’est-àdire, l’extraction laborieuse du minerai jusqu’à la surface du sol , puis le lavage par fractions dans de petits appareils, tels que moulins, «sluices», cuvettes de fer-hlanc, etc Mais ici, avec une hardiesse de conception vraiment américaine, on attaque la montagne avec quatre , cinq et six jets
Mine hydraulique de u Bliie-Tent
MINES ET CÉRéALES.
combinés qui font immédiatement dans ses flancs une blessure profonde. Deux ou trois hommes suffisent pour étayer et diriger les lances; ils commencent par creuser hydrauliquement une caverne dans la partie basse de la montagne, en ménageant quelques espaces qui deviennent des piliers provisoires; puis ils changent la direction des jets; des blocs énormes de terre se désagrègent et s’écroulent avec fracas ; rien ne résiste à une action si violente , et en quelques instants, on voit fondre comme du sucre fles mamelons qu’il faudrait cent hommes et dix jours de travail pour abattre : c’est merveilleux !
Les quatre jets de la mine du Blue-Tent, manœuvrés par trois hommes , lavent par jour plus de 2,500 tonneaux de gravier aurifère; d’autres entreprises plus considérables arrivent à laver, par ce procédé, jusqu’à 20,000 tonneaux dans le même temps.
Mais il y a forcément une grande irrégularité dans le travail : tantôt des groupes d’arbres pétrifiés sont mis à nu au sein de la montagne, et doivent être déblayés ; tantôt des blocs d’argile sont si denses qu’on ne les peut briser qu’avec la poudre.
Telle est la première partie de l’opération, pour laquelle les mineurs sont convertis en pompiers; la seconde est des plus simples. On a creusé à l’avance au pied de la falaise un chenal d’un mètre de profondeur et de 500 mètres de long; on l’a pavé en gros galets, dans les interstices desquels on a versé.
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»iO PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO,
sur toute l’éteiKjue de chenal , une épaisse couche de mercure, qui y demeure comme un lit fixe. C'est par ce chenal que s’écoulent les masses d’eau qui ont été lancées contre le flanc de la montagne; elles entraînent dans leurs gros Louillons la houe jaunâtre qui n’est autre chose que le sable aurifère : sur leur parcours de 500 mètres, les paillettes d’or sont arrêtées, absorbées par le mercure, qui s’amalgame avec elles, tandis que les parties inutiles, gravier, cailloux , argile, sont entraînées rapidement par le torrent artificiel. Tous les mois on ferme l’écluse du réservoir, les jets d’eau meurent, le torrent est à sec, on recueille le mercure amalgamé, et on le porte dans les laboratoires, où, comme vous savez, le mercure se volatilise et l’or pur reste.
Nous avons passé toute notre journée dans cette vallée, guettant les éhoulements, et ne pouvant nous arracher à ce spectacle grandiose. Impossible d’opérer avec moins de monde et des moyens plus simples sur des milliers de mètres cubes de sable aurifère! Impossible de convertir plus vile des collines et des montagnes tout à l’heure encore florissantes en une vallée désolée, mais où le sable devient or !
New-Altnaden, 7 juillet.
Après avoir vu tant de fois l’or s’amalgamer avec le mercure, nous avons été tentés de visiter la contrée célèbre d’où s’extrait le mercure lui-même.