‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 4 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

monde d’affreux comme ces rives : un désert de sable que le vent soulève par nuages et dont les tourbillons nous aveuglent, un désert où, dans les éclaircies, nous n’apercevons que des tombeaux sous la forme de milliers de petits mamelons de terre jaunâtre, semblables aux huttes des Mormons.

La monotonie n’est rompue de distance en distance que par des Salines étagées, se confondant dans la teinte uniforme d’un paysage qui est tout sable, tout sel, tout poussière et tout cendres.

Après deux heures de navigation nous arrivons à des contrées moins désolées ; des arbres apparaissent au milieu d’une campagne qui semble un peu cultivée; nous voyons même bientôt une charrue traînée par deux hommes : évidemment nous rentrons dans la civilisation. Voici les villages de Ko- Kou , Tong-Kou , Chieng-Chia , et la route de Pe- Tang sur le Petang-Ho ! Leurs habitants sortent de huttes basses faites de boue et de feuilles, et nous rions de bon cœur en voyant les femmes vêtues de houppelandes écarlate; des jonques nombreuses sont encore en plein champ, alignées dans des docks où les Chinois les gardent pendant l’hiver à sec et à l'abri des glaces. Plût au ciel que les esquifs chinois fussent tous encore déposés et en repos dans les terres labourables! Mais déjà des groupes d’une dizaine de jonques naviguent de front et côte à côte dans cette étroite rivière ; ne profitant que de la

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marée montante, elles se contentent de faire quatorze lieues en quinze jours : mais comme nous préférons une autre allure, nos imprécations pieuvent comme grêle sur les innombrables impedimenta que nous offrent en rivière ces barques dignes du temps de Mérovée; dans presque tous les tournants difGciles, nous apercevons en travers une jonque dont l’équipage aburi par notre sifflet perd la tête et hurle au lieu de se garer. Sur un espace de sept à huit cents mètres nous en rasons un groupe d*une quarantaine, se heurtant, s’échouant, se brisant, grâce au désordre indicible dans lequel les jette notre venue subite. Seuls deux navires nous laissent passer avec une rare placidité : ce sont le «John and Henry» et le «Sun Lee», pris ici par les glaces en novembre dernier et condamnés par la gelée à cinq mois de prison : ils étaient chargés de thés qui, sortis de la cale en désespoir de cause, devinrent thés de caravane, et partirent à dos d’âne d’abord , puis sur des chameaux , par Kiakta pour Saint-Pétersbourg. Les amateurs ne les trouveront que meilleurs !

Quant à nous, nous faisons à cette heure une navigation vraiment extraordinaire ; car nous sommes sur un navire qui a doublé le cap Horn, et qui est construit pour la grosse mer ; mais c’est dans une rivière de septième ordre que nous barbotons. Pendant plus de cent kilomètres notre marche est pleine

«.i’cmotions dans des tournants et des coudes d’une brusquerie inouïe. Tantôt nous nous trouvons jetés par le courant contre une rive, et notre hélice s’y débat dans les herbes et la boue; tantôt, et cela vingt fois, pour doubler les angles les plus aigus, nous envoyons à terre un canot avec six hommes : ils attachent au plus vigoureux pommier du voisinage un câble qui nous aide à pivoter sans échouer. Mais de telles manœuvres comportent mille accidents : une fois, c’est le pommier qui vient à nous avec toutes ses racines ; une autre fois notre beaupré entre dans une maison trop rapprochée de la rive; enfin nos malheureux matelots en sautant à terre à la recherche d’un arbre, sont presque constamment forcés de se jeter dans la vase jusqu’aux aisselles. Le parcours que nous faisons ne peut s’interrompre : mouiller à la nuit tombante en un pareil courant serait plus imprudent que de naviguer même à l’aveuglette, à cause des jonques qui montent et qui descendent. Bien tard dans la nuit nous arrivons au quai de Tien-Tsin.

Ticn-Tsin , 19 mars.

Dès le matin, nous parcourons les rives presque désertes de la concession européenne. Si l’on est vraiment en Chine en considérant les longues queues de cheveux qui pendent sur le dos des naturels, on peut aussi se croire en un camp français,

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en lisant encore sur les murs ces traces du passage de nos troupes : État-major de la place. — Cantine du 101*. — Logement de l’officier payeur. Mais nos amis nous emmènent bien vite dans la campagne, une mer de sable, pour visiter les lieux que la guerre a rendus célèbres.

C’est dans cette plaine en effet qu’était campée l’armée chinoise : nous longeons là une muraille de boue qu’avait construite le général en chef San- Ko-Lin-Sin, et qui est restée baptisée du nom de San-Ko-Lin-Sin-Folie. A Siam et à Canton nous avons déjà vu le même terme caractériser la folle mais patriotique tentative de défense des indigènes contre les envahisseurs. X’ous ne pouvons nous empêcher de sourire devant ce vrai paravent de deux lieues de long auquel s’était confiée la jactance chinoise.

Plus loin , nous visitons la pagode de Haï-Kouan- Tzeou, où fut signé le traité de 1858. C’est un fouillis de petits temples à toits courbés et à fenêtres de papier : des sacs de blé sur lesquels jouent des rats sont empilés aujourd’hui autour de la table illustrée par la fameuse cérémonie de la signature, et dans la salle où il fut décidé du destin du Céleste Empire. Est-ce un symbole de la religion avec laquelle sera observé le traité ?

Dans la plaine qui nous environne nous voyons bientôt s’élever des nuages réguliers de poussière :

nous braquons nos lunettes et distinguons des mouvements de troupes. Une curiosité bien naturelle nous porte de ce côté ; c’est une revue des régiments impériaux. L<i huit à neuf cents cavaliers mongols, montés sur de petits poneys à poil d’ours que l’on a pris au laço dans les troupeaux sauvages des steppes, exécutent gaillardement le : « Par peloton rompez les escadrons ! » L’étrier très-court , la selle trèsbaute, ils se tiennent pour ainsi dire debout sur ces rats qui galopent ventre à terre, et ils ne les cravachent qu’avec leurs queues de cbeveux tressés : les régiments se composent de vingt-trois pelotons de quarante-quatre hommes chacun ; une confusion inextricable de boutons coloriés aux nuances de l’arc-en-ciel dénote le grade; la moustache est martiale, mais la longue robe de chambre, qui recouvre même les éperons, n’a rien de guerrier. -Bref, il est impossible de rien voir de plus bouffon exécuté avec plus de sérieux : la charge est étourdissante. Mais, si la galopade a encore un aspect étrange et sauvage, si tous ces escadrons de Fils du Ciel ont un cachet diabolique dans leur ensemble, ce ne sont cependant plus les Tartares de jadis aux lances et aux arcs bariolés ; ils sont parfaitement armés de bons sabres anglais et de revolvers américains.

Ils ont, grâce à cet armement, une outrecuidance dont rien ne peut donner une idée. Pour moi, qui

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ne saurais être compétent en cette matière, je demeure pourtant fermement convaincu que, s’ils nous provoquaient, nous marcherions d’un pas aussi ferme que par le passé jusqu’au cœur de l’Empire.

Mais l’heure est aux conquêtes pacifîques, et nous pouvons constater que les chiffres du commerce dont Tien-Tsin est le pivot, sont assurément encourageants pour l’avenir, Tien-Tsin en effet est nonseulement le port le plus proche de la capitale et de la résidence de l’Empereur, mais par sa communication avec le grand canal, qui est lui-même l’artère de quatre provinces de l’intérieur, ce comptoir est bien fait pour fixer l’attention de nos grandes maisons de commerce. Le relevé de la douane y a donné en 1866 :

/ Cotons. . . fr. 36,000,000

IMPORTATIONS. | Opium 46,000,000

( Lainages. . . . 6,900,000

Total. . . fr. 88,900,000

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