EXPORTATIONS
Mouvement du port : 592 navires jaugeant L78, 51? tonneaux.
La ville chinoise compte environ quatre cent
mille habitants, et les résidents étrangers sont au nombre de cent douze, dont dix français.
Seize grandes maisons de commerce appelées « Hongs n centralisent les fortes opérations ; c’est un gros regret pour nous de n’en point voir- une seule qui soit française.
Route de Tien-Tsin à Pékin par terre. — Les murs «{randioses de la capitale. — Aspect des rues, des palais et des ruines. — Les cerfs-volants. — Le champ des exécutions. — Le Pont des mendiants. — Les légations. — Service des douanes maritimes impériales chinoises dirigées par M. Hart. — Quelques chiffres sur le commerce de la Chine avec le reste du moude.
Pékin, 21 mars 1867.
Nous venons d’arriver dans la céleste capitale de l’Empire du Milieu , et je veux vous raconter à la hâte notre rapide voyage de trois jours.
Nous sommes partis de Tien-Tsin le 19 avril dans l’après-midi : notre petite caravane était composée de sept charrettes chinoises, attelées chacune de deux mules, et nous avons fait deux cent quatrevingt-deux ttlii», c’est-à-dire cent soixante-quatorze kilomètres, sans qu’aucun de nous puisse dire quelle e.spèce de pays nous avons traversé : les rafales incessantes d’une poussière épaisse nous ont à la lettre aveuglés, et pour ma part je n’ai absolument rien vu, sinon un désert de sable.
C'est une singulière construction que celle d’une charrette chinoise :-une sorte de civière de toile hleuc repose comme un château branlant sur un essieu long de moins d’un mètre, et sur deux roues grossières ; on ne peut ni s’y coucher, car elle est trop courte, ni y mettre une banquette pour s’asseoir, car elle est trop basse. En revanche, c’est un véhicule fort léger et qui passe partout. Je m’y blottis de mon mieux , grâce à un sac de son qui fera office de ressort : quant à mon muletier, il prend place sur le brancard de gauche , et saute à terre à chaque instant pour harceler bruyamment, même cruellement, mon attelage ; la mule de volée n’obéit guère qu’à la voix, et de ses caprices dépend notre sort ; son harnachement ne consiste qu’en deux traits excessivement longs , liés ensemble à l’essieu, près de la roue gauche : de là, elle ne tire que par côté et trotte toujours obliquement.
Pendant la première heure, nous sommes réellement abasourdis. La route, — si l’on peut donner ce nom à un pareil tracé de chemin de traverse mérovingien , — est large tantôt de deux mètres dans les passes resserrées, tantôt de cinquante à soixante dans la campagne ouverte : de plus, aux environs des villages , cette mer de poussière est semée de milliers de pointes de dalles ou de vieux blocs de briques qui vous font sauter en l’air comme une balle sur la raquette. C’est là que les muletiers
La charrette du mandarin Ching.
opiniâtres mettent de préférence leurs bêtes au grand galop : vous vous imaginez alors quels nuages de sable soulève notre caravane ! Nous sommes comme étouffés, et quand je me risque à ouvrir les yeux, je n’aperçois ni la charrette qui me précède ni même ma mule de volée, ni le soleil qui n'est plus qu’un point rouge opaque dans cet étrange brouillard. Quand on n’a pas fait l’expérience de semblables cahots et d’aussi innombrables contusions, on ne peut se figurer le plaisir avec lequel nous saluons le village oü nous devons coucher.
A Yang-Soun, en effet, vers dix heures du soir, nous sortons de nos boites, bien figés, bien meurtris, et chacun rit pourtant de bon cœur en racontant ses aventures et ses chutes, ses bleus et ses impressions. Notre premier soin est de casser la glace pour tenter de débarrasser nos paupières et nos narines du mastic qui les obstrue complètement ; une véritable boue s’est formée dans nos dents et au fond de notre gorge irritée. L’hôtellerie ressemble beaucoup à ce que sont chez nous des arrière-cours de ferme en état de vétusté , avec de petits hangars bas et des étables éboulées, n’ayant connu de longtemps la truelle du maçon réparateur: vingt charrettes appartenant à des mandarins en voyage y sont déjà pêle-mêle, et quarante mules se roulent dans la poussière en brayant à l’envi ; les palefreniers de la première caravane injurient les
nôtres ; niais nous les laissons sans peine vider leur querelle pour aller chercher un gîte à notre usage.
' Au fond de la cour est une hutte avec de larges fenêtres de papier ; dans l’intérieur, le long du mur, se trouve une sorte de plan incliné en planches comme les couchettes des chiens dans nos chenils. C’est notre logis pour cette nuit. — Nous allons chercher tout un tas de riz bien chaud à la marmite des muletiers, et l’eau-de-vie versée copieusement dans du thé nous rend notre verve gauloise. Après quoi , nous serrant le plus possible les uns contre les autres, le Prince, ce bon Fauvel, Porter, son ami Wright, Louis et moi, nous nous étendons en brochette, décidés à dormir de notre mieux. Hélas ! nous avions compté sans la curiosité des indigènes : un crépitement extraordinaire ne tarde pas à se faire entendre aux quatre points cardinaux de notre rustique appartement : mille craquements se succèdent, et nous découvrons, grâce à la lueur de la lune, que l’aimable population de Yang-Soun, très-intriguée de notre venue, se presse en foule autour de notre hutte : bientôt, dix, vingt, deux cents doigts indiscrets s’enfoncent dans le papier des fenêtres, afin d’y pratiquer des ouvertures multiples. Nous apostrophons les naturels ; ils ne disparaissent que pour revenir plus nombreux, tandis que la bise de l’est nous glace
en sifflant avec fureur par ces anches éoliennes d’un nouveau genre. Jamais nous n'avons été si agacés de voyager dans un pays dont nous ne savons pas la langue; force nous est de recourir à un idiotisme du langage universel qui ne manque jamais son effet : le bambou. L’un de nous, sorti furtivement, trouve une gaule longue de vingt pieds : d’un seul coup trente spectateurs clignant de l’œil aux trous de la fenêtre reçoivent sur le dos un dernier mais cuisant avertissement.
Si nous dûmes passer le reste de la nuit presque à la belle étoile, ce ne fut plus la faute des Chinois, mais bien du Révérend. Les insectes variés du sol sur lequel nous couchions lui faisaient horreur; et comme, en vrai marin, il avait emporté son hamac, il le suspendit au-dessus de nos têtes, aux deux poutres extrêmes de la hutte. Je l’y hissai, il s’y blottit; sa toile planait gracieusement et le berçait sur ses légères amarres, mais, hélas! quand je lâchai tout, il se fît un bruit immense, un déchirement général, et nous nous trouvâmes tous pèle mêle, avec le hamac, les poutres, les murs de terre, les fenêtres de papier, le tout cassé, brisé, et une poussière séculaire répandue à profusion! Les rires furent notre seule consolation; il fallait bien prendre son parti de tant de mésaventures. Je n’ai point voulu vous cacher cet aperçu désagréable de nos pérégrinations en Chine; mais je vous promets, si
cela se renouvelle , de ne plus vous fatiguer de nos
petits ennuis.
Le 20, à trois heures du matin, les quarante mules des mandarins agitent leurs grelots et nous précèdent: à quatre heures et demie, nous nous mettons en route avec un nouveau compagnon. Le gouverneur de la province de Tien-Tsin, Tchoung-Hao, nous a en effet envoyé un mandarin bouton de cristal , avec force passe-ports et sauf-conduits pour nous aider à pénétrer sans encombres dans la Ville Céleste. L’officier impérial ouvre notre marche, dans sa charrette que traîne un charmant mulet noir. Dès que nous arrivons dans un village , il met sur son nez d’immenses lunettes de verre ordinaire de cinq centimètres de diamètre , et montées sur de grossières tiges de bois. C’est une mode que suivent ici les lettrés ; et l’on n’est pas réputé studieux sans ce pince-nez traditionnel.
A Ho-Chi-Wou, nous faisons halte vers le milieu du jour, et profitons d’un moment de calme et d’éclaircie pour donner au Révérend l’occasion de photographier notre mandarin et notre caravane. La population tout entière veut s’enfuir quand nous braquons le pacifique instrument, et nous ne parvenons à garder autour de nous que nos palefreniers et nos « boys » fidèles. — Nous arrivons à la nuit à Tchiang-Tia-Ouan , après les mêmes cahots et la même poussière qu’hier.
Halle (le notre caravane à Ho-chi-wou.
Le matin , bien avant l'aurore, nous sommes sur pied, tout émus de la pensée que quelques heures à peine nous séparent de Pékin : Pékin que nous avons tant rêvé de voir, et pour lequel nous avons couru tant de mers!
Nous passons à midi devant le magnifique pont de Pa-Li-Kao,de glorieuse mémoire, et àtrois heures nous entrons à Pékin. Grâce au ciel, nous quittons la chaussée sablonneuse et nous nous trouvons en face d’un vaste pont dallé, d’une longue et gigantesque muraille à créneaux et d’un portique majestueux. C’est bien assurément ce que j’ai vu de plus grandiose dans le Céleste Empire! Cet ensemble a quelque chose des images saisissantes de l’histoire sainte, des descriptions des hautes enceintes de Bahylone et des formidables remparts de Ninive. Figurez-vous un donjon élancé portant un toit à cinq étages de tuiles vertes, et percé de cinq rangées de gros sabords d’où sortent des gueules de canon ' ; à droite et à gauche, à perte de vue, s’étend la muraille, tantôt en granit, tantôt en grosses briques grisâtres; des saillants, des créneaux, des meurtrières, lui donnent un air martial. — Au pied de cette muraille s’ouvre une voûte profonde où viennent pacifiquement s’engouffrer une foule
• J’ai découvert le lendemain dans une promenade que ces canons étaient des canons de bois. Quelle chute!
PÉKIK. YEDDO. SAN FRANCISCO, convergente de Chinois, de Mongols, de Tartares bariolés, des convois de charrettes bleues, des files de mulets noirs , des caravanes de chameaux fauves et bien haut chargés : c’est l’entrée de la ville chinoise.
Grâce à Ching, notre potentat boutonné de cristal, nous passons sans arrêt les premières barrières; puis, au milieu de ce peuple qui semble vierge de civilisation européenne, nous trouvons avec stupéfaction en face de nous un cavalier anglais, en uniforme de grande tenue, épinglé comme un horseguard, et monté sur un magnifique cheval d’armes : c’est un maréchal des logis de l’escorte du ministre d’Angleterre, porteur d’une lettre pour le Prince. Avec une grâce que nous n’oublierons jamais, sir Rutherford Alcock, prévenu à notre insu de notre arrivée , invite le duc de Penthièvre et son « party » à loger à la légation, où tout est prêt pour le recevoir : notre joie ne peut s’exprimer. Autant nous nous étions promis, en partant de Chang-Haï, de chercher à passer incognito et à risquer mille aventures chinoises à Pékin, où nous pensions trouver la vie mandchoue dans sa plus pure essence, autant la courte expérience du comfort négatif des hôtelleries indigènes nous effrayait à juste titre depuis Vang-Soun.
C’est décidément un décor d’opéra que la majesté d’une porte de Pékin; dès qu’on est de l’autre côté,
on croit qu’on a rêvé : les terrains vagues et les masures viennent de nouveau frapper les yeux comme une réalité lugubre. Pour vous en donner l’idée en un seul trait, les chameaux dans cette partie de la Ville Céleste suivent des sentiers sinueux comme s’ils étaient dans le désert : quant à nous, continuant droit notre route, nous voyons verser deux charrettes sur sept qui composent notre caravane. En effet, Pékin , aux environs des portes, est pavé en immenses dalles d’un à deux mètres carrés, mais entre chacune d’elles il y a souvent un intervalle creusé d’un à deux pieds : de là secousses et soubresauts comparables à ceux de grenouilles électrisées.
Bientôt une nouvelle grande muraille encore plus majestueusement crénelée, hastionnée et babylonienne, nous montre ses portiques sombres en avant de nous : elle est haute de cinquante à soixante pieds et large de quarante ; c’est, paraît-il, la séparation entre la ville chinoise que nous quittons, et la ville lartare où nous entrons. Là une sorte de cirque sans gradins, mais formé de gigantesques murs, protège la porte principale comme une demilune; de façon que, la première grille une fois passée, nous nous trouvons comme dans une spacieuse cage d’ours dominée par des créneaux et des toits vernissés.
Avant de sortir par une seconde grille (la
porte centrale est réservée à l’Empereur) il faut faire plusieurs centaines de mètres. Comme nous passons sous la voûte, notre mandarin conducteur nous offre de monter au sommet de la muraille, afin d’embrasser Pékin d’un seul coup d’œil : aussitôt dit, aussitôt fait. Nous sommes assez haut pour distinguer les grandes lignes, et cette porte, Tchien- Mén, semble comme le pivot sur lequel il suffit de tourner pour se rendre compte de la marqueterie de cette cité bizarre.
Derrière nous est la ville chinoise, un trapèze géométrique, où des bois, des temples et des bourgs, avec des rues animées et commerçantes, sont enclavés dans des murailles surmontées des cinquante pagodes bastionnées dont je vous parlais à l’instant; cinq portes monumentales donnent accès de cette ville sur la campagne.
Devant nous est la ville tartare , un grand carré , tranchant sur l’horizon par arêtes crénelées et memes murailles niniviles, avec une dizaine de portes fortifiées et d’innombrables forts à cinq étages. Cette enceinte murale renferme trois villes concentriques séparées les unes des autres par des murs intérieurs; la ville tartare d’abord, la plus vaste, avec de grandes artères, des casernes, et le cachet guer-
< Elle est réservée aussi aux trois premiers lauréats des examens de doctorat qui ont lieu tous les cinq ans et où douze mille candidats viennent des différentes provinces de l’Empire.
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Kilili-ur. H. rue «le la Paix.
rier des conquérants; puis la ville impériale avec des palais de mandarins, dont chacun comporte jusqu’à cent kiosques juxtaposés; et enfin, au centre, la ville interdite, résidence de l’Empereur avec ses milliers de toits en tuiles jaune impérial et son Xlê-chan, « mont de charbon ou des dix mille années » , butte artificielle, et sacrosanctum de l’Empire Céleste. — Notre mandarin nous montre du doigt et les sommets des murailles qui, pendant quarante-deux kilomètres de tour, pourraient porter quatre voitures de front, et les toitures vert clair des palais de mandarins, elles dômes bleu foncé des temples, et certains espaces qui sont tout faïence, et des ponts de marbre. Mais, grand Dieu ! sur quel échiquier de ruines sablonneuses doivent errer nos regards pour découvrir ces merveilles!
En vérité, ces constructions séculaires, ces pagodes héraldiques qui dominent la cité , font paraître l'homme bien petit! La population qui s’agite à leurs pieds semble n’être qu’une troupe de fourmis égarées! Et pourtant c’est la main de l’homme qui a élevé ces prodiges! C’a été l’œuvre d’une nation guerrière, et sous l’impression de l’admiration profonde, on voudrait pouvoir remonter bien loin en arrière ; voir dans les siècles passés les armées chinoises couronnant ces murs, faire feu de leur bruyante artillerie, et les fiers Mongols aux arcs bariolés, aux flèches et aux dards antiques, monter
à l’assaut de cette nouvelle Xinive ! Et Genghis- Khan? et Kuhlaï-Khan ?
Assurément, quoique notre curiosité soit peutêtre émoussée par onze mois de spectacles constamment variés, je ne puis m’empêcher d’éprouver un grand étonnement à me trouver dans cette ville de Pékin! S’il est au monde peu de lieux aussi tristes, il en est peu aussi qui soient plus frappants. Parmi les nombreux étonnements qui y attendent le voyageur, le plus imprévu est sans contredit celui de se voir lui-même circuler au milieu d’une foule curieuse, au cœur d’un empire fermé comme un sanctuaire aux étrangers, qui l’ont ouvert à la civilisation par la violence et souvent par la cruauté.
Nous venons de traverser les trois quarts de Pékin, depuis les faubourgs de la ville chinoise, jusqu’aux abords de la cité interdite; nous avons, en près de deux heures, passé en revue, sans avoir le temps de les détailler, les quartiers du commerce et les agglomérations des palais de mandarins; c’est une vue d’ensemble dont plus tard nous chercherons les traits particuliers; mais ma première impression est celle-ci : quand on n’a pas vu Pékin , on ne sait pas ce que c’est que la décadence. Thèbes, Memphis, Carthage, Rome, ont des ruines qui rappellent la secousse : Pékin se ronge lui-même; c’est un cadavre qui tombe chaque jour en poussière.
Quand, du haut des admirables murailles presque
intactes qui entourent la ville tarfare, j’ai jeté les yeux sur la ville interdite et la ville impériale renfermées dans son sein; quand j’ai sondé la splendide perspective des bastions , des portes surmontées de pagodes, des fortifîcations aux angles des murailles, et que j’ai examiné les toits coniques et vernissés des temples qui surgissent au milieu d’une vraie forêt; quand, faisant un demi-tour, j’ai porté mes regards sur la ville chinoise qui fait à l’autre un véritable socle, et qu’enfin je me suis imaginé tout cela vivant, frais, vert, coupé partout d’eaux limpides, garni de canons, peuplé et bruyant, j’ai rêvé que je retraçais par la pensée le Pékin d’il y a mille ans, et je suis resté confondu , admirant sans restriction cette merveille de l’extrême Orient.
Mais, peu à peu , j’ai pris le spectacle corps à corps : j’ai parcouru ces rues ravinées par les chariots à vingt pieds de profondeur, dans lesquelles les anciens égouts éventrés semblent un escalier géant pour atteindre l’étroit sentier qui borde les maisons de chaque côté du précipice; descendant de ma charrette pour mieux voir, j’ai enfoncé jusqu’à mijambe dans une poussière fétide d’immondices séculaires, j’ai suivi le lit des fossés, des canaux et des rivières pour jamais à sec, sous des ponts de marbre rose ruinés et désormais inutiles : ces jardins, ces parcs, ces étangs autrefois merveilleux sont transformés en désert; à côté d’arcs de triomphe de
marbre, des hutles éboulées de marchands misérables élèvent au-dessus d’elles une forêt de perches avec des affiches de papier qui dansent au vent ; tout cela est aflreusement uniformisé sous une couche épaisse et à travers un nuage incessant d'une poussière âcre et étouffante; — Xon, me suis-je dit à cet aspect, cela n’est pas une ville ; n’est-ce pas plutôt un camp de Tartares ravagé par le simoun au milieu du désert?
Cette ville immense, dans laquelle on ne répare rien, et où il est défendu, sous les peines les plus sévères, de rien démolir, se désagrège lentement, et se transforme chaque jour en poussière. C’est un spectacle affligeant que celui de cette décomposition lente qui accuse la mort bien plus sûrement que les convulsions les plus violentes. Dans un siècle Pékin n’existera plus; il aura fallu l’abandonner; dans deux, on le découvrira comme une autre « Pompéi n , mais enseveli sous sa propre poussière.
Tandis que je laisse ainsi s’envoler ma pensée, reflétant à la hâte tout ce qu’inspire un premier aperçu du panorama multiple de la Ville Céleste, nos mules s’arrêtent devant une pagode, et notre air de rouliers chinois couverts de poussière et vraiment repoussants nous fait horreur à nousmêmes, quand nous nous trouvons soudain au seuil de la légation, et reçus d’une façon charmante par le ministre, qui veut bien ne pas trop sourire à notre
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aspect. Des chambres, et surtout d'immenses baquets pleins d’eau chaude, sont préparés peur nous dans les kiosques charmants qui composent ce « Fou n , ancienne résidence d’un prince chinois convertie en palais diplomatique; sir Rutherford Alcock nous mène incontinent au bord de nos baquets, qui voient en un instant leurs eaux limpides se changer en une houe noire, et nous nous hâtons de reparaître devant nos semblables avec le corps aussi pur que la conscience.
Mous sommes présentés alors à lady Alcock et à miss Louder, sa fille, pleine de grâce et de charme, la seule jeune personne européenne de la céleste capitale des descendants du Feu !
. Pékin, 22 mors 1871.
Mous sommes réveillés par le départ du facteur; un Chinois à longue queue et en soie azur vient prendre nos lettres, et va courir à dos de mulet jusqu’à la Grande Muraille. Là, un Mongol, vêtu de cuir rouge, s’en chargera, et c’est à dos de chameau qu’elles trav'erseront les steppes sauvages. Puis elles glisseront en traîneau sur les neiges sibériennes, au milieu des ours blancs et des bandes de loups, jusqu’aux chemins de fer de toutes les Russies. Si aucun des monstres habitants des terres glaciales ne les croque en faisant son déjeuner du porteur, j’espère qu’elles vous arriveront à l’é-
PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, poque (lu Derby, sans trop s’imprégner des parfums de poche chinois, mongols, tartares et mougiks.
Je vous écris dans le kiosque charmant qui me sert de chambre, au sein de toutes les chinoiseries imaginables. Mais, par malheur, il s’est élevé un coup de vent d’équinoxe effroyable vers sept heures du matin. En un moment, le soleil qui brillait dans toute sa splendeur a été. obscurci par un nuage épais de sable rougeâtre; il est huit heures, et il fait si bien nuit qu’il me faut une lampe.
De plus, je pourrais écrire avec mon doigt sur mes meubles un brouillon de lettre à l’Empereur de la Chine, car il y a une couche de plus d’un centimètre de sable; l’envabisseur entre à vue d’œil par mes fenêtres de papier affreusement ébranlées, et ma redingote noire est devenue rapidement du gris cendré de la légende.
Je suisfàchéde vousapprendre, après informations prises, que nous ne pouvons en aucune façon espérer de présenternos hommagesà notre voisin l’Empereur du Céleste Empire. Ce n’est pas qu’il ait refusé spécialement notre visite, mais celui qui lui en aurait pour nous demandé la permission aurait eu la tète tranchée. C’est très-net. 11 paraît même que cet aimable prince n’a jamais vu d’Européen, et que lorsqu’il sort dans Pékin, les soldats tartares rendent toutes les rues désertes sur son passage; il est défendu, sous peine de mort, de se glisser le long des
murs pour chercher à le voir ; comptez donc que nous ne prendrons part à aucune manifestation en faveur de l’Empereur. Mais n’allez pas croire qu’il manque d’esprit; loin de là; tout Pékin se raconte en effet qu’il vient de recevoir une lettre autographe de son collègue, l’Empereur des Français, l’invitant pompeusement non-seulement à venir visiter en personne l’Exposition qui ouvrira le 1" mai au Champ de Mars, et qui doit être merveilleuse, mais encore à vouloir bien envoyer, pour la section de l’Extrême- Orient, des spécimens de curiosités chinoises, u Vous êtes bien gracieux, aurait répondu Sa Majesté Céleste, mais vous m’avez pris tout ce que j’avais de plus beau au Palais d’Eté; exposez-le vous-même, n Sur ce, j’aurais encore bien des choses à vous raconter; mais, comme chez nous, l’heure de la poste me presse , et je ferme mon courrier.
Pékin, 25 mars.
Que de choses nous venons de voir en quarantehuit heures ! Je craindrais vraiment de vous fatiguer en vous entraînant avec nous aux portes de la Victoire Vertueuse, de la Grande Pureté, aux temples du Ciel, de l’Agriculture, du Génie des Vents, du Génie de la Foudre et du Miroir brillant de l’Esprit. Regardez un beau paravent de laque avec de jolis reliefs de clochetons, de clochettes, de por-