‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 6 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

tiques, de balcons, de kiosques et tous les accessoires du style colifichet, et vous aurez assurément le cliché véridique des pagodes que l’architecture chinoise a tiré à Pékin à mille exemplaires.

Ici nous avons vu la charrue dorée et la herse sacrée avec lesquelles chaque année l’Empereur vient tracer un sillon pour appeler les bénédictions de Bouddah sur les semences et les récoltes; pour cette cérémonie, il se met en tenue de villégiature : jaune serin; son chapeau rural, large d’un mètre, et teint de cette même couleur, est suspendu dans le temple. — Là, sous un toit de faïence gros-hleu, entre des chaises curules de marbre rose, et des treillis en hàton.s de verre bleu , en face de dragons et de caniches de porcelaine perchés sur des corniches de bois sculpté, sont des vases faits de fils de fer dans lesquels l’Empereur brûle tous les six mois les sentences de ceux qui ont été condamnés à mort dans l’Empire. Le feu purifie tout.

Plus loin, sur la muraille, près de Tung-Chi-Mén, est un observatoire magnifique, construit il y a deux cent soixante-dix ans, sous l’empereur You-Ching, par le Père Verbicst, de l’ordre des Jésuites. Les gigantesques instruments de bronze sont d’une admirable perfection, et supportés par de fantastiques dragons ailés; j’admire surtout une sphère céleste de huit pieds de diamètre, où sont rapportées toutes les étoiles connues en 1650 et visibles par la lati-

PÉKIM.

tude de Pékin, 39 degrés 54 miniiies nord. Le climat est tellement sec dans ce pays, que depuis la construction rien n’a été détérioré dans ces appareils exposés en plein air; nous les avons manœuvrés en tous sens, et ils sont aussi précis qu’au premier jour.

Je passe le palais des examens pour les lettrés, immense rectangle contenant douze mille cases à candidats; « l’étang des poissons rouges , où il n’y a ni eau ni poissons; les théâtres de Ta-Clia- Lan-rh et de Yen-Chien-Tang , pareils à ceux de Canton et de Alacao; le temple de la Lune; celui des Lamas, où mille bonzes,' tout de jaune habillés, et coiffes de grands casques de peluche jaune, chantent d’une voix caverneuse sur un rhythme éternellement monotone; le temple de Confucius, où l’on montre un dépôt d’aérolithes autour d’une machine à prier que nous avons fait fonctionner, sorte de cylindre de quatre mètres de diamètre, rempli de papiers sacrés, multiplicateur de prières ferventes que l’on tourne comme une toupie, au lieu de psalmodier; et enfin la cloche de bronze, la plus grande du monde qui soit suspendue', haute de vingt-cinq pieds, pesant quatre-vingt-dix mille livres, et ornée des gravures les plus fines.

La plus pagode des pagodes, et la plus chinoise

1 Celle de Moscou n’a pu être élevée au-dessus du sol.

des chinoiseries, parlent si peu à l’éme, et le culte en Chine n’est tellement qu’une question de bon goût, de respect humain et de politesse, que je suis incapable de vous tracer les mille et une minuties qui constituent l’architecture et les pratiques religieuses en Chine. Je suis fort content d’avoir vu au galop tous les temples de la ville de Pékin, et je crois que vous serez encore plus contents si je vous fais grâce de leurs descriptions répétées et de leurs noms baroques.

C’est au galop, en effet, que nous avons couru Pékin, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher; je crois même qu’en cette ville il n’y a que deux alternatives : ou jouir rapidement des contrastes dans une visite superficielle , ou y séjourner sept à huit ans, apprendre le chinois, et faire comme notre ami M. Lemaire, interprète de la légation de France, qui, chaque soir avant la tombée du jour, met une fausse queue, chausse ses babouches, s’habille en « celestial gentleman » , passé la porte de la ville chinoise, et va là, dans la haute société, deviser toute la nuit en langage correct sur tous les cancans, les «rébus scibilibus et quibusdam aliis » de Pékjn.

La nuit, en effet, les salons de la société sont animés, gais et intéressants; mais M. Lemaire est peut-être le seul Européen qu’une science approfondie et un goût particulier aient fait triompher du

mystère et du rigorisme dont les Chinois ont sauvegardé leur vie d’intérieur.

j Sir Rutherford Alcock nous a prété pour notre séjour de jolis petits poneys mongols; vous pensez si notre groupe curieux s’en est servi pour circuler de l’est à l’ouest, et du sud au nord de la capitale; je pourrais presque dire que dans nos longues promenades, les murailles m’ont toujours empêché de voir Pékin ; dans chaque direction la route est coupée quatre fois par des fortifications naissant l’une de l’autre avec une désespérante monotonie.

On n’est que fort rarement dans une rue ouverte, et presque toujours on longe un mur. Puis, à l’inverse de Siam , rien n’est sacrifié aux décors extérieurs : l’esprit chinois oppose toujours à la magnificence croissante du dedans l’ornementation décroissante du dehors, de telle sorte que la fameuse cité interdite, remplie, dit-on, de nattes d’argent, supportée par des colonnes d’or, émaillée de perles fines, un hijou en un mot, est d’un aspect minable, vue de l’enceinte qui l’enveloppe; c’est un écrin grossier : une pagode de trentesixième ordre fait plus d’efiet que la demeure sacro-sainte du Fils du Ciel I Dans les quartiers militaires et nobles il y a une certaine roideur peinte sur les physionomies qui nous fait impression : tandis qu’ailleurs on nous rend au

centuple la curiosité dont nous avons tous dans notre

jeune âge harcelé les ambassadeurs chinois sur nos boulevards, ici les arrogants autocrates croisent les Européens sans les regarder, et affichent au contraire une indiflTérence voisine du mépris. — Au fait, pourquoi nous aimeraient-ils, et pourquoi plutôt ne nous détesteraient-ils pas? — Quelquesuns daignent aller à pied, mais le plus grand nombre circule dans des charrettes semblables à celles qui nous ont amenés de Tien-Tsin, mais avec une modification toutefois. Chose curieuse en effet, le rang, ou pour me chinoiser, le bouton d’un mandarin en voiture se reconnaît à la disposition des roues mobiles de son carrosse > plus il est d’un bouton rouge ou bleu bon teint, plus les roues de l’essieu sont en arrière du centre de gravité de ce château branlant et ambulant. Un prince les recule jusqu’à l’extrémité môme, ce qui est fort comique : ainsi les ressorts absents sont remplacés par une élasticité plus grande donnée aux brancards ; le dandinement part des roues et aboutit à la gous-ventrière de l’infortuné mulet. Il y a mieux encore : certes la meilleure manière de voyager en Chine sans se contusionner affreusement est de se faire porter en palanquin : le bambou rebondit fort doucement pour le porté sur les épaules des porteurs. Mais sur quatre cents millions d’habitants, il n’est qu’une seule caste restreinte à laquelle la loi permette de se payer un palanquin : celle des princes et des ministres.

Quant aux quartiers l:ourgeois et roturiers do Pékin, le coup d’œil y est mélé de pittoresque et d’horrible.

Je ne saurais assez vous dire combien il y a en effet de couleur orientale dans ce que nous appelons la rue circulaire (j’ai oublié son imprononçable nom chinois). Des milliers de planches écarlate relevées d’inscriptions dorées sont suspendues à des perches obliques au-dessus de deux à trois cents boutiques juxtaposées dans cette rue tournante; c’est le seul point de Pékin où il y ait de l’animation : avec charrettes, palanquins, mulets, chameaux, coulies, les militaires et les négociants s’y entre-croisent , s’y heurtent, puis se confondent en politesses, examinent des ballots, les marchandent, les emportent; c’est comme une oasis où se serait abattue une bande de cacatois au milieu d’un désert silencieux; tout ce qui constitue les impedimenta d’une foule y est accumulé; et non-seulement des myriades d’enfants vous tombent dans les jambes en jouant aveuglément, mais les vieillards — ces grands enfants en Chine — arrivent au beau milieu de la confusion générale, en tenant fièrement la ficelle d’un immense cerf-volant qu’ils sont allés lancer sur les terrains vagues proches des mu- . railles. Car, vous le savez, si l’Espagne a la castagnette et Naples les pifferari, la Chine a le cerfvolant, qui est ici passé à l’état d’institution sérieuse ;

et je l’accorde, c’est assurément par là que se révèle le plus le génie artistique des Fils du Ciel. Construire, dans des dimensions de six à sept mètres d’envergure, un cerf-volant qui devient dragon volant, aigle volant, mandarin volant, l’enluminer et lui donner le geste et la vie, l’équilibrer si admirablement qu’il monte avec calme, sans les mille soubresauts des nôtres , et se maintienne comme une étoile presque verticalement au-dessus de la tête du dévideur de ficelle; y adapter je ne sais combien d’appareils éoliens, presque invisibles, qui imitent le chant de l’oiseau ou la voix de l’bomme avec un tapage infernal, l’amener à travers les perches et les banderoles dans les centres les plus animés, lui envoyer à cheval sur le fil des « postillons » étourdissants, grouper la foule, l’égayer de lazzi , voilà à quoi ils excellent, et cela — point capital de leur statique — sans mettre de queues à leurs cerfs-volants !

En nous promenant au milieu d’une cinquantaine de ces enfants à cheveux blancs, nous vîmes un pigeon se prendre l’aile dans un fil et tomber à nos pieds : j’eus aussitôt l’explication d’une chose étrange dont je tentais en vain depuis trois jours de me rendre compte. Des ondes harmonieuses et sonores m’avaient semblé à chaque instant du jour traverser l’atmosphère et s’élever en zigzag dans les hautes régions célestes : d’où pouvait venir cette har-

PÉKIX.

raonie? Plus je clierchais, plus j’étais convaincu que c’était un bourdonnement localisé dans mon tympan depuis les contusions que je m’étais données à la tête sur la route de Tien-Tsin à Pékin. Mais le pigeon moribond éclaircit le mystère : il était porteur d’une ravissante barpe éolienne, légère comme une bulle de savon et admirablement travaillée : ce petit appareil se place à cheval sur la naissance de la queue de l’oiseau, et se fixe aux deux plumes centrales d’une façon fort solide ; les pigeons fendant les airs le font résonner avec un trémolo jtrident ou des accents plaintifs suivant la rapidité dp leur vol. Je croyais d’abord que c’était un des cent mille colifichets futiles qui caractérisent l’esprit des disciples de Confucius, mais j’ai appris sur l’heure que ces harpes avaient pour but de préserver les tendres colombes des griffes des vautours qui volent par bandes autour des bastions crénelés. J’ai acheté immédiatement toute une série de ces jolis épouvantails que je destine aux pigeonniers de mes amis de France. Mais c’est à peu près la seule catégorie d’objets qu’il soit permis aux bourses modestes d’acheter à Pékin : j’ai marchandé, mais inutilement, des émaux assez beaux et surtout deux petits éléphants en cloisonné blanc portant des tourelles d’or. Hélas! jades, ivoires, laques anciennes et cloisonnés sont vendus ici aux étrangers à peu près quatre fois plus cher qu’à l’hôtel de la rue Drouot.

Mous nous contentons donc du plaisir des yeux ; quanta l’odorat, je vous assure que ce sens fait souffrir à Pékin un véritable et constant supplice. Car, pour faire tomber un peu celte poussière toujours soulevée, les Pékinois, de toute éternité, arrosent la rue des eaux les plus sales provenant de leurs maisons, et cet acide, dont la formule chimique est , je crois : C'"’H*0*Az*, s’évapore en bouffées âcres et malsaines; puis voici le superlatif du genre: ils font sécher devant leurs portes de longues galettes — que je m’abstiens d’expliquer — jaunâtres et brunâtres, mélangées d’un peu d’argile, et qu’ils coupent en losanges, pour alimenter leurs petits fourneaux de cuisine : combustible très-économique, mais écœurant et fétide.

Au sortir de ce quartier commence l’horrible ; nous nous laissons entraîner au galop de nos chevaux, sans deviner dans quelle direction nous allons. Mous le voyons trop tard : nous sommes dans l’avenue des exécutions, au carrefour des deux rues qui vont l’une à Toung-Tchien-Mên, et l’autre à Changi-Mên, dans la ville chinoise. Ici c’est avec du sang que la poussière est abattue. Mous nous détournons à la hâte d’un groupe de plusieurs condamnés auxquels on bande les yeux, devant un hangar, où «Monsieur de Pékin» tranche les nuques d’un seul coup de sabre : cet employé, le plus travailleur et le plus affairé de l’Empire, est là dans l’exercice

PÉKIN. Tl

de ses fonctions. Les passants n’ont point l’air impressionnés du spectacle que nous fuyons, mais ils continuent paisiblement leur chemin ; on nous dit qu’aux heures où il n’y a pas audience officielle sous ce hangar, un boucher ordinaire remplace le fonctionnaire, et vend sur l’étal encore baigné de sang humain des morceaux de bœuf et de mouton. Mais un peu plus loin nous pouvons constater de visu que les têtes des exécutés sont exposées en pleine rue. Sur le sable encore barbouillé de traînées rougeâtres nous voyons sept petits socles, supportant chacun une cage d’osier : six têtes d’hommes et une tête de femme, fraîchement décollées, y sont enfermées, avec une sentence inscrite sur un petit papier, appliqué sur l’affreux mélange des jierfs sanglants et des glandes du cou : une expression poignante de douleur est peinte sur ces visages blêmes, aux yeux encore ouverts, à la bouche béante, et aux cheveux rougis. L'n de nos interprètes lit le motif de l’exécution : « La justice a puni le vol. »

La sépulture se fait longtemps attendre pour ces restes mutilés, destinés à servir d’exemple aux malfaiteurs. Si je ne l’avais vu à trois reprises différentes, je ne croirais pas au triste sort qui est réservé à une tête de condamné ; mais sur le pont fameux connu sous le nom de « Pont des mendiants », grandiose construction de marbre anti-*

PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO, que, s’assemblent tous les jours, pour implorer la charité publique, plusieurs centaines de pauvres êtres demi-nus, lépreux, galeux et aveugles ; iis sont si affamés qu’ils vont chercher dans les cages d’osier les têtes en décomposition, — les salent — et les mangent !

Je confesse que nous étions souvent bien pâles en revenant de semblables promenades ; mais la vie européenne des légations nous ramenait vite à des conversations intéressantes qui nous faisaient souvenir de régions plus pures. Nous avons entendu la messe au Fa-Kwo-Fou, légation de France, où M. de Bellonnet nous avait . parfaitement reçus, puis nous avons rendu visite à tous les membres du corps diplomatique, qui sont les seuls Européens autorisés à résider à Pékin. M. Burlingame , ministre des Etats-Unis, et le comte Vlangali, ministre de Russie, ont donné au Prince de superbes dîners : le soir où nous sommes allés chez ce dernier, une nappe de neige épaisse de plus d’un pied était étendue sur la Ville Céleste. Que je voudrais savoir faire l’aquarelle pour peindre notre pittoresque cortège ! dix chaises à porteurs, capitonnées de soie, attelées de six hommes chacune, servaient de véhicule aux dix invités du représentant du czar ; nous cheminions parles sentiers sinueux, les escaliers tortueux des ruines qui à Pékin s’appellent une rue ; et chacun de nous était flanqué de

quatre Chinois, dont deux portaient des torches fumeuses, et deux autres des lanternes rondes de papier, d’un mètre de diamètre, sur lesquelles était peint en lettres chinoises couleur écarlate le nom de Sa Majesté Britannique.

Il est bien naturel que le demi-exil du corps diplomatique ait réuni dans une sorte de fraternité ceux que divisent parfois des intérêts politiques opposés. Nos cœurs ont été touchés de voir ici cette grande concorde naissant d’une mutuelle estime, et, après tout, inspirée par une même pensée : la pression pacifique de la civilisation des races saxonne et latine sur la race cuivrée récalcitrante. S’il est vrai qu’il y ait ici deux courants dans la politique, le courant russe et le courant anglofrançais, ils doivent tous deux confluer et former alors un fleuve — fécond peut-être — pour lutter contre la digue, souvent ébréchée mais éternellement renaissante, delà stagnation ou du mauvais vouloir de l’Empire du Milieu.

Mais tout à fait en dehors et peut-être au-dessus des représentations diplomatiques des soidisant Barbares et des conseils des ministres soidisant Fils du Ciel, il existe une influence pour ainsi dire amphibie, également chinoise, également européenne, une arme à deux tranchants qui, seule, a des chances de couper le nœud gordien entre les empiétements justiGés de notre politique de

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