‹ Pékin, Yeddo, San FranciscoChapitre 7 sur 35 · III · texte numérisé non relu

III

Digilized by Coogif

novateurs et la résistance invétérée des doctrines rétrogrades. Il a suf6 de l’intelligence supérieure d’un seul homme, et d’un homme bien jeune encore, pour créer ce rôle insolite et imprévu d’où peut dépendre la destinée d’un empire de quatre cents millions d’âmes. Cet homme est M. Robert Hart, que nous avons vu d’abord à l’ambassade de Russie, puis chez lui : les heures nous ont paru des secondes quand nous avons eu Thonneur de causer avec lui.

Vous avez déjà deviné que l’intermédiaire entre deux influences politiques contraires ne peut être que l’intérêt commercial. En efiTet, depuis que les canons nous ont ouvert cet empire, depuis que, loin du fracas et de l’excitation féroce delà guerre , on a pu étudier ce peuple et espérer que l’honnêteté, la douceur et la persuasion obtiendraient de lui ce que la force brutale n’obtiendrait jamais, il y a eu des hommes qui n’ont pu se défendre d’un grand enthousiasme à la pensée de faire une révolution paciflque en Chine, afin de chasser les préjugés enracinés contre les Barbares, et de prouver, chifi’res en mains, que nous sommes capables de faire autre chose que de piller le palais d’Été.

On avait vu à la même heure la guerre acharnée aux portes de Pékin entre les alliés et les Impériaux, et les trafics commerciaux les plus paisibles dans

Canton et dans les ports du Sud ; à la même heure quinze mille coulies chinois portant les bagages de nos armées et les échelles pour monter à l’assaut des forteresses chinoises', dans une campagne où nous marchions contre la cité sainte de leur Empereur ; enCn, à quelques mois de distance, des soldats vainqueurs de Pa-Li-Kao et de Yuen-Ming- Vuen , devenus les défenseurs de la Cour céleste contre les Rebelles, recevant du trésor impérial des appointements légitimes, et de l’Empereur des remercîments. N’était-il donc pas évident qu’il y avait avec les «Fils du Ciel» des accommodements, et que nous devions opérer désormais sur le terrain des échanges commerciaux? De là naquit le plan de l’établissement des douanes chinoises, dirigées avec conscience par des Européens sous l’impulsion souverainement loyale, énergique et pratique de M. Robert Hart, «inspecteur général » , l’homme le plus puissant de la Chine aujourd’hui.

Quand il fallut donner une garantie au payement de l’indemnité de guerre, le gouvernement chinois afhrma qu’il avait la meilleure volonté du monde. Mais, grâce à l’indépendance et à la rapacité de ses agents, tous plus voleurs les uns que les antres, les droits exorbitants et fantaisistes perçus sur

* A Ta-Kou, des soldats alliés traversaient te fleuve, à califourchon sur le dos de coulies cantonnais.

les importations et les exportations laissaient les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de leur produit dans le sac des mandarins locaux. Il fut alors convenu que l’on formerait, sous M. Lay d’abord, puis sous M. Hart, cet admirable «service des douanes» où les employés européens, admettant tout contrôle des autorités chinoises et agissant de pair avec elles, présentent chaque année des comptes en règle au gouvernement impérial, et versent au trésor, au lieu de quelques centaines de dollars, une moyenne de soixante-dix à quatre-vingts millions de francs, La cour de Pékin , qui avait toujours, à toute réclamation, opposé une complainte sur sa misère, fut forcée de reconnaître et la friponnerie séculaire de ses anciens percepteurs et la probité évidente de ses nouveaux agents.

Des tarifs fixes, une honnêteté à toute épreuve, une activité européenne, sources vivifiantes d’où découleront des idées' fécondes et civilisatrices, ont remplacé sur l’heure les dilapidations et la routine arriérée des mandarins. Du reste, si la cour de Pékin est pleine de reconnaissance pour ses nouveaux fonctionnaires, qui prennent si chaudement ses intérêts et qui sont pour ainsi dire naturalisés Chinois, vous pensez combien les négociants européens s’applaudissent d’avoir à régler leurs comptes, non plus avec des despotes lents et tracassiers, mais avec des hommes rompus aux affaires, expéditifs, parlant la

PÉKIN. n

même langue, et surtout formant comme les rayons multiples d’un foyer moderne destiné à réchauflcr, à faire fondre cette vieille Chine engourdie et figée.

M. Hart, sur lequel d’ailleurs il n’y a qu’une seule voix parmi tous les négociants de Chine , est le premier Européen qui soit parvenu à gagner entièrement la confiance du conseil des ministres et du prince Kong, régent de l’empire Pour qui connaît l’Extrême-Orient, c’est une victoire inespérée, un prodige que de»voir la simple loyauté forcer l’entrée de cette forteresse murée qui s’appellele cœurdespotcntafs asiatiques. Ce triomphe est aujourd’hui un fait accompli ; M. Hart, à hon droit, peut se considérer comme un ministre des affaires étrangères et indigènes, avec une sanction mixte, et ne relevant que de sa conscience ; il assume sur sa tête la responsabilité des actes de ses nombreux chefs de mission et de leurs secrétaires, qui représentent sa politique en réglant la comptabilité des treize ports ouverts au commerce européen ; il les choisit, les domine, les inspire, les révoque ou les élève, les invite surtout à pousser aux roues du char qui porte ses idées novatrices, et il ne fait que justice en récompensant

* L’Empereur est mineur, n’a que quatorze ans et est encore entre les mains des femmes, sous la direction des deux imp(^ratrices, s’appelant l’une l’Impératrice de l’Est et l’aulre l’Impératrice de l’Ouest. La mère dudit Empereur était absolument dépourvue d’instruction, et n’avait été épousée que parce que la première Impératrice n’avait pas d’héritier.

leur zèle par de magnifiques appointements. Les plus jeunes, en débutant à leur arrivée d’Europe, touchent, outre le payement du voyage, dix mille francs la première année pour apprendre le chinois; quinze mille chacune des deux années qui suivent; vingt et vingt-cinq mille les deux années d’après; trente-cinq et quarante mille comme sous-commissaires de douanes dans un des treize ports, et jusqu’à soixante-quinze mille comme chefs commissaires. Je ne doute pas que 1’ « inspecteur général)) , quoique âgé de trente ans seulement, ne reçoive du gouvernement impérial plus de deux cent mille francs d’honoraires.

\otre ami P. , âgé de vingt-sept ans et entré tard dans le service, reçoit depuis trois ans vingtcinq mille francs, et il est mandé cette fois-ci à Pékin pour monter le dernier échelon de cette échelle, qui paraît comme dans un rêve plus brillante que celle de Jacob ! J’ai aussi connu à Chang-Hai un jeune employé anglais, M. Kopsch,qui n’a pas encore vingt ans, et dont les appointements dépassent vingtdeux mille francs. Pour guider les choix de M. Hart, il n’est ni lettre de recommandation, ni influence diplomatique qui puisse vaincre ce « tenacem propositi virumn ; il vous devine d’un coup d’œil, et vous remplit de confiance en ses idées ; puis il vous lance, et vous êtes assuré, si vous travaillez, du plus bel avenir. Décidément, c’est dans ces contrées loin-

taines qu’il faut voyager pour voir les hommes de cœur et d’intelligence tracer leur voie d’une manière d’autant plus frappante qu’ils se meuvent dans un milieu plus hétérogène.

L’institution des douanes maritimes impériales a bien nettement deux forces ; l’une pécuniaire, l’autre morale et politique.

Voici neuf chiffres que m’a donnés M. Hart pour résumer l’année commerciale qui vient de s’écouler, et qui , mi«ux que trente pages de tableaux statistiques, me paraissent donner une idée de la Chine actuelle ; il y a là plus que des pagodes et des lampions, qui chez nous semblent le trait caractéristique'd’une leçon de géographie sur la Chine.

Les treize ports ouverts au commerce européen sont donc : Chang-Haï, Fou-Chao, Kieu-Kiang, Canton , Taï-Ouan , Tam-Soué, Chin-Kiang, Swa- Tao,Ning-Po,Chi-Fou, Amoy, Han-Kao, Tien-Tsin, et Niou-Chouang.

Les registres de ces treize comptoirs marquent :

Importations

Exportations

Recette de la douane chinoise

Avec mouvement de. . . .

jaugeant

596,512,200 fr.

449,296,000 fr.

70,378,200 fr.

16,628 navires 7,136,301 tonneaux.

fiO PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.

Pour ne prendre que les grands traits du commerce européen et indien.

Dans les importations :

L’opium compte pour. . . 3,896,046 kil.

valant 278,216,820 fr.

Les cotonnades comptent pour 3,371,973 pièces valant 123,240,143 fr.

Ces deux derniers chiffres ont été doublés pendant l’année 1869.

Dans les exportations :

Le thé compte pour 73,407,130 kil.

valant 213,548;016 fr.

dont pour l’Angleterre seule. . 148,101,536 fr.

La soie compte pour 2,459,817 kil.

valant 158,542,270 fr.

Mais que de ruisseaux variés servent à former ces grosses rivières! Songez, pour la curiosité du fait, que toutes ces pièces de cotonnade mises les unes au bout des autres couvriraient une ligne de quarante mille lieues de long, et que des millions de Chinois sont habillés par les tissus des manufactures de Manchester. Comme Mac Arthur, prédisant en 1788 le succès futur des laines australiennes, le plénipotentiaire anglais qui signa le traité de Nankin en 1842, disait donc vrai en annonçant à ses com-

Digilized by GoogI

patriotes « qu’il ouvrait à leur commerce une contrée si vaste, que tous les métiers du Lancashire ne suffiraient pas pour vêtir une seule de ses provinces ! »

L’année a été belle pour les aiguilles importées d’Europe au nombrede trois cent vingt-deux millions, pour les allumettes allemandes au nombre de neuf cent trente et un millions, et pour les boites à musique suisses, dont il s’est vendu pour cent mille francs de plus que l’année précédente. Je note en passant que la Chine nous a envoyé pour trente-deux mille francs de rhubarbe, quatre cent cinquante-six mille francs de graines de fleurs de Iis, et neuf cent trente-six mille francs de drogues médicinales, prix indigènes, ce qui suppose clairement que messieurs les pharmaciens nous les revendront pour sept ou huit millions.

Un des assaisonnements les plus piquants des négociations commerciales en Chine est la variabilité inouïe du change. Je ne parle pas des sapèques, misérables rondelles encombrantes et difformes, enfilées dans des ficelles et bonnes tout au plus à jeter aux lépreux ; elles ont un cours dififérent même entre Tien-Tsin et Pékin, et à Tien-Tsin même suivant la sai.son. — Comme c’est commode pour établir des comptes ! — Mais , s’il est vrai que le dollar mexicain soit la monnaie courante dans les ports de ce Mexique encore plus gangrené qui s’ap-

pelle la Chine, il n'existe pas dans l'Empire du Milieu une monnaie d’argent réelle : tout est donc rapporté aune monnaie décimale fictive, «le taël» dont on ne saura jamais ni l’effigie ni la forme, et dont le cours est déterminé par l’arrivée de chaque malle d’Europe et des Indes. J’ai passé sept jours à Chang-Haï, notre malle avait mis le taël à sept francs vingt-cinq centimes: la veille de notre départ pour Tien-Tsin, la malle anglaise arrivait et le faisait monter à huit francs dix centimes: de là, quel agiotage! quelle gymnastique de traites ! quels changements à vue dans les décors de l’opéra commercial ! Et cela , sur une échelle que vous ne sauriez vous imaginer. Voici précisément un trait qui se rapporte à Chang-Haï. Comme la malle destinée à faire monter ou baisser le baromètre du change stoppe vingtquatre heures à Singapour et autant à Hong-Kong pour faire son charbon, deux grandes maisons de Chang-Haï ont inventé de faire construire à Glasgow des navires superbes, coûtant deux millions chacun, et qui sont tout machines, de façon à pouvoir courir plus vite que la malle et à gagner sur elle trois ou quatre jours depuis Singapour , et plus souvent trente heures depuis Hong-Kong. Une simple lettre pour un agent est le chargement le plus précieux de ces hardis steamers; vous voyez du coup les opé-

' Les subdivisions sont de dix en dix : le • macc > , le <candarin • , et le > casch > .

rations inouïes que peut faire l’agent mis ainsi dans le secret: sachant à l’avance l’abondance ou la faiblesse des demandes, les cotes qui seront apportées; calculant à coup sûr le marché du surlendemain , où le picol de thé montera de deux cent quarantecinq francs à deux cent cinquante-trois francs, où la pièce de grey-shirting s’élèvera de cinquantesept francs à soixante francs , où la caisse d’opium tombera de quatre mille deux cent vingt francs à quatre mille francs , il aura beau jeu à vider ses magasins encombrés de milliers de caisses d’opium et à acheter énergiquement les cotonnades et les thés; le roulement de fonds extraordinaire des commerçants de ces parages fait sur chacun de ces articles des différences d’un quart de million de francs.

On m’a raconté qu’un navire de Jardine avait dans sa première course payé sa construction tout entière ; il n’était pas entré en rivière, et, profitant d’un temps de brouillard, il avait envoyé «la lettre d’avis» par un sampang dans le hameau d’une crique perdue : de là un piéton indigène l’avait apportée à l’agent de Chang-Hai, informé ainsi trois jours et demi avant qui que ce fût. Faire de tout une course au clocher, tel est bien l’esprit entreprenant des Anglo- Saxons; ce qu’ils tentent pour les taëls, ils le font aussi pour les thés d’une façon régulière, et nous n'entendons parler depuis un mois que des exploits

du Tae-Ping, qui s’est montré un coursier de premier ordre. Parti en même temps que deux autres clippers de Fou-Chao avec les premiers thés de la saison nouvelle, il a mis quatre-vingt-dix-neuf jours pour aller par le cap de Bonne-Espérance jusqu'au cap Lizard sur les côtes d’Angleterre. Les trois rivaux ne s’étaient aperçus que deux fois en suivant la route que chacun estimait la plus rapide : le quatre-vingt-dix-neuvième jour, ils se trouvèrent ' côte à côte en vue de la terre anglaise. Alors la lutte monta au paroxysme : malgré un grand frais d’ouest, chaque capitaine mit toute sa toile dessus, au risque de jeter la mâture à has; les équipages étaient comme affolés et ne reculaient devant aucune témérité ! Ce fut le Tae-Ping qui aborda une heure avant les autres au quai des East-India Docks de Londres: une prime de douze francs cinquante centimes par tonneau — (le Tae-Ping en compte plus de deux mille) — est affectée à l’heureux capitaine qui remporte chaque année pareille victoire.

Mais je reviens à nos productions chinoises.

L’empire, hélas! qui dès l’abord avait paru une mine d’or, n’est déjà plus qu’une mine de cuivre, et beaucoup craignent qu’il ne produise bientôt plus que du plomb; le thé a perdu 6 0,0 et le coton brut ne trouve plus d’acheteurs.

Si le gouvernement chinois voulait sortir de son déplorable entêtement, et consentait à laisser ex-

ploîter les mines de charbon dn Pe-Tchi-Li et de l’ile Formose, tout le commerce prendrait un nouvel essor, et nous ne verrions pas le charbon, cet alpha et cet oméga de l’industrie, importe de l’Angleterre à des prix vraiment fabuleux , qui s’élèvent quelquefois de quatre-vingt à quatre-vingtseize francs la tonne. Vous voyez dès lors ce que brûlent les steamers et ce que devient conséquemment le fret. — A la Douane de Pékin, il y a un gazomètre alimenté par du charbon venant de Cardiff (Angleterre). Ce charbon est acheté à un taux exorbitant par le gouvernement chinois, qui aime mieux faire cette folle dépense que de laisser exploiter les mines de charbon situées à quelques kilomètres à l’est de Pékin.

Mais la plus sérieuse calamité, — et elle est générale , — c’est l’impossibilité pour les négociants européens fixés en Chine comme patrons ou correspondants de grandes maisons, de traiter directement avec les producteurs et les courtierscbinois : ils sont forcés d’avoir recours à desnéompradores « , corporation d’indigènes mixtes ayant survécu à l’état de choses qui en avait rendu la création nécessaire; aujourd’hui non-seulement ils se maintiennent, mais ils augmentent nos frais de deux à trois pour cent dans leur seul intérêt. Les compradores s’entendent trop souvent avec les producteurs et les acheteurs chinois, déjà si tenaces par nature , tandis que les

rivalités les plus grandes divisent les trop nombreux commerçants européens pris d’une véritable fièvre dans cet Eldorado de la spéculation. Songez qu'il y a des maisons qui ont jusqu'à cent millions de roulement de fonds.

Pour les thés, par exemple, l’exportation en 1865 fut immensément trop forte, et pour les besoins de l’Angleterre et pour les demandes de la Russie, que l’on s’était beaucoup exagérées. On acheta à tout prix : le Chinois en profita et tint bon ; de là des augmentations absurdes, des qualités inférieures résultant d’une mauvaise récolte, un débouché mal calculé, et cinq faillites sur dix maisons.

Les correspondants étrangers s’emportent avec raison contre les compradores , mais l’étude de la langue indigène pourrait les en afifranchir, s’ils imitaient les travaux des jeunes employés des douanes : l’avenir est assurément là, car il est inadmissible de laisser subsister l’abus qui met dans la poche des compradores une somme égale au fret depuis l’Europe, ou même à la taxe perçue par la douane.

Il va sans dire que les Anglais et les Américains sont ici, plus que partout ailleurs, les princes des marchands. La Grande-Bretagne est assez heuteuse pour fournir à ses négociants des marchandises incessamment renouvelables qui leur font réaliser de

PÉK1!«.

gros bénéfices, et qui leur procurent sur place, sans frais (chose si importante ici) , le numéraire avec lequel ils achètent les produits indigènes exportables

Les Anglais seuls ont donc la facilité de faire parvenir à leur métropole dans de meilleures conditions le thé , la soie et le coton , et d’absorber par suite la majeure partie des transactions de la Chine, en même temps que par eux Londres est rèsté l’entrepôt général des exportations de l’Extrême-Orient, si bien que certains articles font forcément et en pure perte la route de Marseille à Londres, pour revenir de Londres à Lyon !

Quant aux Américains, ils ont couvert la côte de leurs steamers incomparablement supérieurs aux navires anglais; le plus, ils ont douze grands vapeurs à plusieurs étages, de deux mille tonneaux, en tout semblables aux fameux « river beats » du

< Les chiiTres qui suivent peuvent seuls donner une idée de l’imnaease commerce dont la Chine est le pivot.

lUrOSTATlOKI. nroRTATIOXS.

Page 1