RUBRUQUIS
BATOU.
présence de Dieu : « Seigneur, lui dis-je, nous prions le Seigneur de qui procède tout
« bien, qu'après vous avoir donné les biens terrestres, il vous donne aussi les célestes
« sans lesquels les autres ne sont
« rien. » Il écouta attentivement, et
j'ajoutai : « Sachez que pour sur
« vous n'irez pas au ciel si vous ne
« vous faites chrétien, car c'est la
« parole de Dieu: celui qui croira et
« sera baptisé sera sauvé, mais celui
« qui ne croira pas sera condamné.»
A ces mots il sourit un peu, et
les autres tartares commencèrent à
battre des mains, se moquant de
nous. Je dis ensuite: «Je me suis
« rendu d'abord auprès de votre fils,
« parce que nous avions entendu
« dire qu'il était chrétien, et je lui ai
« apporté des lettres de la part de
« mon maître, le roi de France. Vo-
« tre fils m'a renvoyé à vous, vous
« devez en savoir les motifs. » Alors
il me fit lever et s'enquit de Votre
nom, du mien, de celui de mon
compagnon, et les fit mettre par
écrit». Quelque temps après être
sorti, Batou fit dire à Rubruquis:
« Le roi votre maître demande que
vous puissiez rester en ce pays,
mais ceci ne peut se faire sans
l'assentiment de Mangoukan, ainsi
il faut aller le trouver avec votre
interprète. »
Après avoir pendant six semaines suivi la cour de Batou le lonç du Volera, les deux religieux recurent la visite d un officier tartare, qui leur dit : « C'est moi qui suis chargé de vous conduire auprès de Mangoukau ; il y a quatre mois de route et il fait un froid à fendre les pierres et
jÉr*^
Êatou.
les arbres. Voyez si vous pourrez supporter ce voyage. — Je lui répondis, j'espère avec l'aide de Dieu affronter ce que d'autres hommes peuvent affronter. Nous chevauchâmes sans désemparer vers l'Orient, jusqu'à la fête de tous les Saints. La faim, la soif, le froid et la fatigue furent horribles. Quelquefois mon compagnon avait tellement faim qu'il me disait : « Il me semble que je n'ai jamais mangé. » On ne mangeait en effet que le soir ; le matin ils donnaient quelque chose à boire ou du millet cuit à l'eau. Le soir ils nous apportaient de la viande et une certaine quantité de bouillon. Quand nous avions suffisamment de ce bouillon de viande, nous nous trouvions très bien restaurés et il me paraissait que c'était un potage très agréable et très nourrissant. Le vendredi, je restais à jeun jusqu'à la nuit, et alors il me fallait avec tristesse et douleur manger de la viande. »
Ayant traversé de vastes plaines, le Turkestan, le pays des Ouïgours et la terre des Xaïmans, les religieux arrivèrent à la cour de Mangoukan, le jour de saint Jean l'Evangéliste, 27 décembre 1 253. « On donna à notre conducteur une grande habitation et à nous trois une petite masure, où il y avait à peine place pour déposer nos bagages, faire nos lits et allumer un peu de feu. Nous fûmes appelés par les officiers de l'empereur et interrogés sur l'objet de notre voyage, et si le roi de France voulait faire la paix ou la guerre avec eux. — Je leur dis : a Le roi a expédié des lettres à Sartak en le croyant «chrétien, s'il avait su qu'il ne l'était pas, il ne lui aurait « pas écrit. Pour ce qui est de la paix, je vous assure qu'il « ne vous a fait aucune injure. C'est un homme équitable. « et s'il vous avait donné quelque motif de lui déclarer la " guerre à lui et à son peuple, il vous ferait ses excuses, et vous demanderait la paix. Mais si vous, sans aucune raison, vous voulez lever vos armes contre lui et contre << son peuple, Dieu est juste, et nous espérons qu'il viendra à leur aide. » Ils demeuraient étonnés et nous répétaient : mais enfin pourquoi êtes-vous venus, si ce n'est pour faire la paix ? Ils en sont arrivés à cet excès d'orgueil qu'ils croient que le monde entier n'a pas d'autre intention que de traiter de la paix avec eux. Au contraire, si la chose m'était permise, je prêcherais au monde entier de leur résister à main armée. »
Garde de Êatou