DYN. DES YVES. RUBRUQUIS
Un noble patriotisme, un amour profond pour la chrétienté, une foi vive, un courage à toute épreuve, faisaient de ces généreux franciscains des diplomates non moins habiles qu'énergiques. Il est permis de croire qu'ils ont ainsi sauvé l'Europe de l'invasion tartare. De pareils services ne doivent pas rester dans l'oubli, et méritent une éternelle reconnaissance !
Ayant aperçu à leur arrivée une tente surmontée d'une petite croix, ils y entrèrent pleins de joie. Ils virent là un autel fort bien orné, avec les images du Sauveur, de la sainte Vierge, de saint Jean- Baptiste et de deux anges, brodées sur or. Il y avait une grande croix d'argent ornée de pierreries, beaucoup de tentures, et devant l'autel une lampe à huit lumières. Là était assis un moine arménien. Avant de le saluer, ils entonnèrent Y Ave, regina cœlorum, et le moine se levant pria avec eux.
Ce moine portait des habits fort simples, un cilice, et était catholique. Les franciscains se joignirent à lui pour ne plus le quitter. Quand, plus tard, Mangoukan leur offrit d'aller à Karakoroum, ils répondirent : « Nous avons trouvé ce moine que nous croyons un saint homme venu ici par la volonté de Dieu ; nous resterons volontiers avec lui, car nous sommes moines nous-mêmes, et nous prierons ensemble pour le grand Kan. » Ce moine était un peu médecin, et dans une décoction de rhubarbe qui lui servait de « panacée », il faisait tremper un petit crucifix avec l'image de Xotre-Seigneur, ce qui montre bien qu'il n'était pas nestorien. Il rendit de bons services à Rubruquis et à son compagnon pendant leur séjour. Comme il était très faible en théologie, Rubruquis lui donna des leçons, et lui, en retour, enseigna le mongol aux missionnaires. Il avait promis au grand Kan que s'il se faisait chrétien, toute la terre se soumettrait à lui ; Rubruquis lui dit alors ces nobles paroles : « Frère, volontiers je l'exhorterai à se faire chrétien ; je suis venu pour cela et pour prêcher à tous. Je lui promettrai aussi que les Français et le Pape en auront grande joie, et le regarderont comme un frère et un ami. Mais qu'ils doivent se faire ses esclaves et lui payer tribut comme les autres
Officier tartare.
PKKING.
nations, je ne le dirai jamais, car je parlerais contre ma conscience. »
Le 4 janvier 1254. les deux franciscains furent admis à l'audience du grand Kan. . On nous fit arrêter devant la porte dont on leva le feutre, et comme nous étions au temps de Noël, nous entonnâmes l'hymne A salis ortus cardine. Après l'avoir achevé, ils se mirent à nous fouiller partout pour voir si nous ne portions pas de couteaux sur nous. L'habitation était entièrement tendue de toiles d'or. Le grand Kan siégeait sur un lit. revêtu d'une pelisse tachetée et lustrée comme la peau d'un veau marin. C'est un homme de moyenne taille, âgé d'environ quarante-cinq ans ; près de lui était assise sa jeune épouse. Il nous fit demander ce que nous voulions boire, du lait, de la cérasine ou du caracosmos. « Seigneur, lui répondis-je, nous « ne sommes pas gens qui nous plaisions à boire, " cependant nous prendrons ce qu'il vous plaira « de nous faire donner. » Lors il commanda de nous donner de cette cérasine limpide et savoureuse comme du vin blanc, dont je goûtai un peu par respect. Par malheur pour nous, notre interprète se tenait auprès des échansons qui lui donnèrent beaucoup à boire, et bientôt il fut ivre. Assez longtemps après, Mangou nous commanda de parler. Il avait pour interprète un nestorien que je ne savais pas être chrétien, et nous le nôtre tel quel, et de plus
pris de vin. Alors je lui dis: «Avant tout nous rendons actions de grâces et louan- « ges à Dieu, qui nous a conduit de si loin jusqu'en présence de Mangou kan, a qui << il a donné une si grande puissance sur la terre. Nous prions aussi Notre-Seigneur «Jésus-Christ par qui nous vivons et mourons tous, de lui donner heureuse et longue <• vie (car c'est tout leur désir qu'on prie pour leur vie). J'ajoutai: nous avions ouï « dire que Sartak était chrétien, ce qui avait causé grande joie à tous les chrétiens « et spécialement au roi de France. A cause de cela nous sommes venus vers lui, et le « roi notre maître lui a envoyé des lettres pleines de paroles de paix. Entre autres « choses il lui rend rémoignage de nous, et le prie de vouloir bien nous permettre « de demeurer en son pays, car notre profession est d'enseigner aux hommes à vivre
Guerrier tartare.