LE TIGRE
Ancien étendard chinois.
selon la loi de Dieu. Sartak nous a envoyés vers son père Batou, et lui vers vous à qui Dieu a donné un grand empire sur la terre. Nous supplions donc votre Majesté de vouloir bien nous permettre de rester en son royaume, pour y faire le service de Dieu tout en priant pour vous, pour vos épouses et vos enfants. Nous nous offrons nous-mêmes à cette fin, n'ayant ni or, ni argent, ni pierres précieuses à vous présenter. Au moins donnez-nous la permission d'attendre que ce grand froid soit passé,
car mon compagnon est si affaibli, qu'il ne pourrait sans danger se remettre à cheval . » Alors Mangoukan répondit: «Tout ainsi que le soleil répand partout ses rayons, ainsi ma puissance et celle de Batou s'étendent de toutes parts. Je n'ai pas besoin de votre or ni de votre argent. » Je ne pus rien comprendre autre chose à ce que me dit mon interprète, à cause de son état d'ivresse, et Mangoukan lui-même me paraissait un peu pris de vin. Dans ces circonstances je préférai me taire, et quelque temps après nous sortîmes de sa présence avec ses secrétaires et un de ses interprètes qui s'en vinrent avec nous, par la curiosité qu'ils avaient de savoir des nouvelles du royaume de France ; s'enquérant s'il y avait force bœufs, moutons, chevaux, comme s'ils eussent déjà été tout près d'y venir et emmener tout. Plusieurs fois je fus obligé de dissimuler ma colère et mon indignation, leur disant qu'il y avait plusieurs bonnes et belles choses en France qu'ils pourraient voir si par occasion leur chemin s'adonnait par là. »
Le grand Kan fit dire aux missionnaires qu'ils pouvaient se reposer près de lui ou aller à Karakoronm, et qu'il fournirait à leurs dépenses. Ils suivirent la cour et arrivèrent à cette dernière ville le dimanche des Rameaux. « Karakoronm, dit Rubruquis, n'est pas si grande que Saint-Denis, dont le monastère est dix fois plus vaste que le palais du grand Kan. Elle a deux quartiers et deux rues: celle des mahométans où se tiennent les artisans et les marchands, et celle des chinois, où habitent les artisans. Il y a douze temples idolâtriques de diverses nations, deux mosquées et une église nestorienne . » Un nombre considérable de catholiques hongrois, alains, russes, géorgiens et arméniens, qui n'avaient pas reçu les sacrements depuis l'époque de leur captivité, vinrent voir les missionnaires. Au temps de Pâques, les franciscains entendirent leur confession comme ils purent, et leur donnèrent la sainte Communion. Parmi eux se trouvait un très habile orfèvre français,
Guillaume Boucher, fait prisonnier à Belgrade. Il avait fait des vêtements sacerdotaux, un petit ciboire d'argent orné de reliques, sculpté une image de la sainte Vierge et établi sur un char un petit oratoire avec de magnifiques peintures. 11 grava aussi un fer à hosties et les religieux ayant béni les ornements, purent administrer la sainte Communion à tout ce peuple de captifs.
Maître Guillaume, de Paris.
avait fait pour l'empereur un grand arbre à feuilles et fruits d'argent, au pied duquel quatre lions de même métal vomissaient du lait de jument. A l'intérieur, quatre autres conduits montaient jusqu'à l'extrémité de l'arbre et redescendaient par des serpents dorés, dont les queues s'enroulaient sur le tronc.
Ils laissaient couler, dans des vases d'argent, du vin. du lait, de l'hydromel et de la cérasine. Au sommet était un ange tenant une trompette.
Il la portait à sa bouche quand le premier échanson ordonnait de verser à boire, et l'instrument sonnait au moyen d'un soufflet manœuvré par un homme caché dans une crypte ménagée sous l'arbre. Des domestiques dans un appartement voisin versaient alors les liquides dans ~' ^^—> ç-^^j leurs conduits respectifs. Ce fut une
*rir> er. argent, exécuté fa OmOUmme Boucher. grande joie pour Guillaume que l'ar-
rivée des deux franciscains, auxquels il rendit tous les services possibles. Sa présence à Karakoroum leur avait été précédemment signalée par une femme française de Metz en Lorraine, nommée Pascha. emmenée captive de Belgrade. « Elle nous fit le meilleur accueil qu'elle put. et nous raconta les dénùments inouïs qu'elle avait soufferts avant de suivre la cour et d'entrer au service d'une princesse nestorienne ; maintenant elle se trouvait assez bien. Son mari était un russe jeune encore, dont elle avait trois enfants très jolis ; il savait bâtir des maisons, ce qui est ici un
DYN. DES YVES