‹ PékingChapitre 51 sur 224 · II · texte numérisé non relu

II

rois de l'Inde, pour les chefs des nestoriens, pour Denys évêque de Tauris, pour le prince mongol qui régnait en Perse, et pour le grand Kan.

Il arriva en 1293 à Kambalick. Revêtu du titre de légat et de nonce du Saint- Siège, il fut bien accueilli par l'empereur, qui suivait comme ses prédécesseurs cette fausse maxime: «Qu'il n'y a qu'une seule religion, dont les sages des divers pays ont fait varier la forme suivant les temps et les lieux. » On a écrit souvent que le catholicisme n'a été prêché à Péking qu'au xv^ siècle ; or, nous allons trouver deuxcents ans plus tôt dans la capitale, un archevêque, des églises et une chrétienté

florissante. Voici in extenso le récit que nous a laissé Jean de Montcorvin lui-même, dans deux lettres écrites de Péking :

« De Kambalick, dans le royaume de Katai, le 8 du mois de janvier i3o5.

<- Moi, Frère Jean de Monte corvino, de l'ordre des Frères-Mineurs, j'ai quitté Tauris, capitale de la Perse, l'an de Notre-Seigneur 1291. J'ai pénétré dans les Indes où j'ai séjourné durant treize mois dans l'église de Saint-Thomas, apôtre ; là, j'ai Nicolas iv. baptisé environ cent personnes, et le compagnon

de mon voyage, Frère Nicolas de Pistoie, de l'ordre des Frères-Prêcheurs, y est décédé et a été enterré dans l'église. Pour moi, pénétrant ensuite plus avant, je suis parvenu dans le Katai, domaine de l'empereur des Tartares, nommé le grand Kan. J'invitai ce souverain, en lui remettant les lettres du Pape, à embrasser la foi catholique de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; mais il est profondément plongé dans l'idolâtrie, ce qui ne l'empêche pas d'accorder de nombreuses faveurs aux chrétiens. Je suis à la cour depuis plus de deux ans. Certains nestoriens qui se prétendent chrétiens, mais s'écartent beaucoup de la religion chrétienne, ont tant d'autorité dans ce pays-ci qu'ils ne permettent pas qu'un chrétien d'un autre rite ait un petit oratoire, ni qu'il prêche une autre doctrine que celle des nestoriens. Ces nestoriens, soit directement, soit par des individus qu'ils ont corrompus avec de l'argent, m'ont suscité d'implacables persécutions, publiant de toutes parts que je n'étais pas envoyé par notre seigneur le Pape, mais que j'étais un espion dangereux et un séducteur du peuple ; puis ils produisirent des faux témoins qui soutinrent que j'avais tué dans l'Inde un ambassadeur étranger, chargé de porter à l'empereur un grand trésor dont je m'étais emparé ! Ces machinations durèrent environ cinq ans, pendant lesquelles je fus souvent traduit en justice et menacé d'une mort ignominieuse ; enfin, par la grâce de Dieu, l'aveu d'un individu fit

connaître à l'empereur et mon innocence et la malice de mes envieux, qui furent exilés avec leurs femmes et leurs enfants. Je suis resté seul pendant onze ans, au bout desquels vint me rejoindre, il y a environ deux ans, le frère Arnold, allemand, de la province de Cologne. J'ai bâti une église dans la ville de Kambalick, qui est achevée depuis six ans ; elle a un clocher où j'ai fait mettre trois cloches. Jusqu'à présent, j'ai baptisé dans cette église, je pense, environ 6.000 hommes, et sans les diffamations dont j'ai parlé, j'en aurais baptisé plus de 3o.ooo. J'ai recueilli successivement i5o garçons, fils de païens, âgés de 7 à 11 ans, qui n'avaient encore aucune religion ; je les ai baptisés et leur ai enseigné les éléments des lettres grecques et latines. J'ai écrit pour leur usage des psautiers, ainsi que 3o hymnaires et deux bréviaires, en sorte que onze de ces garçons savent déjà notre office, et chantent en chœur selon la pratique de nos monastères, que je sois présent ou non. Plusieurs d'entre eux transcrivent des psautiers et d'autres livres ; l'empereur se plaît beaucoup à les entendre chanter. Aux heures fixées, je fais sonner les cloches, je célèbre l'office divin devant la réunion de Jean de Montcorvin.

ces enfants, et, n'ayant pas d'office noté, nous chantons un peu par routine. Un prince, nommé Georges, issu de l'illustre race de l'empereur, et appartenant autrefois à la secte des nestoriens, s'attacha à moi la première année de mon arrivée ici. Je l'ai converti à la vérité de la foi catholique ; il a reçu les ordres mineurs, et, lorsque je célèbre les saints mystères, il m'assiste, revêtu de ses habits royaux. Les nestoriens l'ont accusé d'apostasie et persécuté, cependant il a gagné à la foi catholique la majeure partie de son peuple, et il a fait construire, avec une magnificence royale, une église en l'honneur de la sainte Trinité, il l'appelle l'église romaine. Il y a six ans, en 1299, le roi Georges est mort en vrai chrétien, et son âme est allée vers le Seigneur ; il a laissé pour héritier un enfant en bas âge, qui actuellement est âgé de

DYN. DES YUEN.-

JEAN DE MONTCORVIN.

Page 1