‹ PékingChapitre 52 sur 224 · II · texte numérisé non relu

II

9 ans. Les frères du roi Georges, étant opiniâtres dans les erreurs nestoriennes, ont essayé après sa mort de pervertir ceux qu'il avait convertis. Malheureusement, je suis seul ici et je ne puis m'éloigner de l'empereur ; il ne m'est pas possible d'aller visiter cette église, distante d'une vingtaine de journées. Cependant, s'il m'arrivait quelque bon confrère, j'espère qu'avec la grâce de Dieu tout le mal pourrait se réparer, car je suis encore muni des pouvoirs du roi Georges. Je le répète, sans les calomnies dont j'ai parlé plus haut, les fruits de salut seraient très abondants ; si j'avais pu être assisté de deux ou trois compagnons, peut-être l'empereur se serait-il fait baptiser. Il y a déjà douze ans que je n'ai reçu aucune nouvelle ni de la cour de Rome, ni

de notre Ordre, et que j'ignore l'état des affaires en Occident. Je supplie le Ministre général de notre Ordre de m'envoyer un Antiphonaire, une légende des Saints, un Graduel et un Psautier notés pour modèle, car je n'ai qu'un bréviaire portatif avec de brèves leçons et un petit missel. Si j'en avais un exemplaire, les enfants pourraient le copier. Je fais bâtir une seconde église, afin de diviser ces garçons. J'ai appris la langue et l'écriture tartare, et j'ai déjà traduit dans cette langue tout le Nouveau-Testament et le Psautier, Bonitace VIII. que j'ai fait écrire en très beaux caractères tartares.

Enfin, je lis, j'écris, et je prêche publiquement la foi de Jésus-christ. Je m'étais arrangé avec le roi Georges pour traduire, s'il eût vécu, tout l'office du rite latin, afin qu'on pût chanter dans tous ses États les louanges du Seigneur. Pendant qu'il vivait, je célébrais dans son église le saint sacrifice de la Messe selon le rite latin. Le fils du roi Georges s'appelle Jean, à cause de mon nom ; j'espère que, Dieu aidant, il marchera sur les traces de son père. »

Le roi Georges, dont il est parlé dans la lettre de Jean de Montcorvin, était un descendant de Ongkan ; il avait reconnu la nouvelle dynastie, et régnait à Karakoroum que Koubilaïkan avait abandonné pour se fixer à Péking.

Voici la seconde lettre, non moins curieuse et non moins édifiante que la première : « J'ai fait faire six tableaux de l'Ancien et du Nouveau-Testament, pour l'instruction des simples ; plusieurs des enfants que j'avais recueillis sont allés vers le Seigneur. Depuis que je suis en Tartane, j'ai baptisé plus de 5.ooo personnes. J'ai commencé un nouvel établissement tout près du palais du grand Kan ; de la porte de son palais à notre maison, il n'y a que la distance d'un jet de pierre. Un certain Pierre de Lucalongo, excellent chrétien et riche marchand, qui fut mon compagnon de voyage depuis Tauris,

a racheté le terrain à ses frais et m'en a fait présent pour l'amour de Dieu. Lorsque nous chantons, le seigneur Kan peut nous entendre de ses appartements. De la première église à la seconde que je viens de construire, il y a deux milles de distance ; elles sont l'une et l'autre dans l'intérieur de la ville, qui est extrêmement grande. Je vous assure que dans le monde entier, il n'y a pas d'empire aussi vaste que celui du grand Kan. J'ai une entrée au palais et une place fixe à la cour comme légat du Pape. L'empereur m'honore plus que tous les autres prélats quels qu'ils soient. »

Ln i3o5, il y avait donc à Péking deux églises, 6.000 chrétiens et un missionnaire légat du Pape, ayant ses entrées libres au palais. Clément V, instruit des succès de

Jean de Montcorvin, érigea Kambalick en métropole, l'an 1307, et l'en nomma premier titulaire. Le Pape conférait à Jean de Montcorvin et à ses successeurs le droit d'instituer et de sacrer les évêques; il le plaçait à la tète des missions catholiques de tout l'Extrême-Orient, à la condition de recevoir le pallium du pontife romain. La bulle qui contenait ces dispositions recommandait à Jean de Montcorvin de faire peindre dans les églises nouvellement construites, les mystères de l'Ancien et du Nouveau- Clément v. Testament. Sept franciscains, tous sacrés évêques avant leur départ, furent chargés par le Pape d'aller eux-mêmes consacrer leur nouvel archevêque métropolitain ; trois moururent en route, un quatrième retourna en Italie, mais Gérard, Pérégrin et André de Pérouse arrivèrent en i3o8 à Kambalick, où ils accomplirent en grande pompe les cérémonies du sacre. Ils présentèrent à l'empereur les lettres pontificales, par lesquelles le Souverain-Pontife le remerciait de sa bienveillance envers les missionnaires et les chrétiens. Grâce à ce secours, Jean de Montcorvin multiplia tellement les conversions, qu'en i3i2, le Pape lui envoya trois nouveaux suffragants : Thomas, Jérôme et Pierre de Florence. Les franciscains de Kambalick recevaient de l'empereur, pour l'entretien de huit personnes, une pension annuelle nommée Alafa, accordée d'ordinaire aux ambassadeurs. Une riche arménienne ayant construit une église à Hang-tcheou, à sa prière, Jean de Montcorvin lerigea en cathédrale et la donna à Gérard qui y fut enterré et dont Pérégrin fut le successeur. Dans une forêt voisine de la ville, André de Pérouse grâce aux subsides de l'empereur, éleva une église et un couvent pour vingt-deux frères ; mais Pérégrin étant mort en i322, l'archevêque nomma André de Pérouse évoque de Hang-tcheou ; il y mourut dans un âge très avancé.

DYN. DES YUEN

ODORIC DE PORDENONE

Entête de la relation d'Odorie.

\f (Musée britannique Arundel.)

Une des plus étonnantes pérégrinations accomplie dans ce temps-là est sans contredit celle d'Odorie Matthiucci. Né à Pordenone, dans le Frioul, en 1286, il entra très jeune chez les Franciscains, où il se fit remarquer par une grande austérité de vie ; c'était un caractère énergique et prêt à tous les dévouements. Sur sa demande, il fut désigné pour les missions d'Asie; il partit de Padoue en avril i3i8, et s'embarqua à Constantinople pour Trébizonde; de là il prit la route d'Arménie par Erderoum et le mont Ararat, jusqu'à Tauris en Perse. De Tauris il se rendit à Sulthanye, traversa le Kurdistan, la Chaldée, revint au golfe Persique et s'embarqua à Ormouz pour les Indes. La traversée dura 28 jours ; on prit terre à Tana de Salsette peu de temps après la mort de quatre franciscains qui y avaient été martyrisés (avril i32i). Odoric visita la côte de Malabar, celle de Coromandel, et pria sur le tombeau de saint Thomas à Méliapour ; de là il se rendit à Ceylan, à Sumatra et à Java, puis arriva enfin à Canton. Après avoir traversé le Fou-kien, il se rendit chez ses confrères à Hang-tcheou et leur laissa les ossements des martyrs de l'Inde, qu'il avait apportés avec lui. Ensuite, remontant par Nan-king et Yang-tcheou, il prit le grand canal qui le conduisit à Kambalick, où il séjourna trois ans dans le monastère de Jean de Montcorvin.

L'Eglise de Péking était très florissante, et les chrétiens nombreux. Jean de Montcorvin et ses Frères jouissaient d'une très grande considération à la cour, comme nous l'apprend la Relation d'Odorie: «Je, frère Odoric, fus en ceste Cayto (Kambalick) et souvent fus aux festes que le roy fist ; car nous frères meneurs avons nous propre lieu en sa court et comment que nous allons à lui donner nostre béneiçon, si que je enquis et aussi vis moult songneusement Testât de la court et aussi tous chrestiens, sarrazins, ydolâtres et aussi les Tartres de la court convertis à nostre

foy Et encore raconterai-je une chose du grand Caan, laquelle je vis:

Comme il venait une fois à Cambaleck, et que l'on avait entendu certainement de sa venue, notre évêque, quelques-uns de nos frères meneurs

et moi allâmes à l'encontre de lui par deux journées, et quand nous approchâmes de lui, je mis la croix sur un haut bâton pour qu'elle pût être vue communément de tous, tenant en ma main un encensier. Nous commençâmes à chanter à

haute voix Veni Creator, et si nous chantions c'était pour que le grand Caan entendit nos voix et nous fit appeler vers lui, car nul n'ose approcher de son char d'un jet de pierre s'il n'est appelé, hors ceux qui le gardent. Comme nous allâmes à lui la croix levée, il ôta aussitôt son chapel de son chef, qui était de si grande valeur que nul ne peut estimer la valeur de ce chapel, et fit révérence à la croix. Je mis aussitôt encens en l'encensier et notre évêque le prit et encensea ce seigneur. Comme il est coutume que ceux qui vont à ce seigneur portent toujours quelque chose à lui offrir, et gardent l'autorité de l'ancienne loi qui dit : Tu ne viendras pas vide devant moi ; nous portâmes des pommes et lui en offrîmes moult honorablement sur un tréchouër (plateau). Il prit de ces pommes et en mangea comme un petit. Après cela, notre évêque lui donna sa béneiçon, puis il nous fit signe de nous écarter pour que les chevaux et la multitude des gens qui venaient après lui ne nous grevassent en aucune chose. Nous nous écartâmes aussitôt et allâmes à quelques-uns de ces barons qui étaient convertis à la foi de Jésus-Christ par nos frères, et étaient de sa compagnie. Nous leur offrîmes des pommes, et ils reçurent avec grande joie et en furent aussi contents, comme si c'eût été un grand don.» L'humilité d'Odoric lui a fait supprimer dans son livre le récit de ses propres succès ; on sait pourtant qu'il baptisa plus de 20.000 infidèles, dont plusieurs occupaient une position élevée à la cour. Odoric revint en Europe par le Chan-si, le Cheri-si, le Sse-tch' ouan et le Thibet ; il est le premier européen qui nous parle de Lhassa. Il arriva en Italie

en l33o, après Une absence de douze ans. Sur Statue de marbre rebrésentant Odoric

les instructions de son supérieur, il dicta, au mois sur son tombeau à Udine-

de mai i33o, dans le couvent de Padoue, le récit de ses voyages au frère Guillaume de Solagna; il se rendit ensuite auprès du pape Jean XXII, pour lui rendre compte de sa mission, lui demander son aide et l'envoi de cinquante nouveaux missionnaires dans l'Extrême-Orient. Mais, arrivé près de Pise, saint François lui apparut et lui ordonna de retourner sur ses pas, car il devait mourir dix jours plus tard.

DYN. DES YUEN. ODORIC DE PORDENONE (ijjo).

Odoric rebroussa chemin et revint à son couvent d'Udine, où il mourut âgé d'environ 45 ans ( 14 janvier 1 33 1 ), après avoir reçu l'extrême-onction. Il fut enterré le lendemain. Tous le regardant déjà comme un saint, le 4 décembre 1749, son procès de béatification fut introduit, puis, soixante-dix miracles ayant été dûment attestés, le 2 juillet 1755, Benoît XIV rendit le décret de béatification.

A la fin de son intéressante Relation, Odoric donna l'attestation suivante: «Moi, frère Odoric de Frioul, je certifie devant Dieu et devant les hommes, que toutes les choses qui ont été écrites ici, je les ai vues de mes propres yeux, ou entendues de personnes dignes de foi. Il en est

bien d'autres qui n'ont pas été écri- s^Usp^v

tes, parce qu'elles paraîtraient im- M'êÊ0^$Mh.

possibles aux hommes de nos contrées, si ce n'est à ceux qui ont voyagé comme moi, pauvre pé-

cheur, sur la terre des infidèles. »

L' EMPEREUR Jen-tsoung, successeur de Ou-fsoung, ne se montra pas plus énergique que lui à réprimer les abus. In-tsowig, qui vint ensuite, ayant voulu s'opposer à la domination des lamas, fut assassiné par son fils adoptif, et remplacé par T'aè-ting en 1324, puis par Ouen-tsoung en 1329. Celui-ci est le premier des empereurs mongols qui fit des sacrifices au temple du Ciel, et honora Gengiskan comme le fondateur de la dynastie. Il fempereur choun-ti. reçut à la cour le Grand-Lama du Thibet avec tant d'honneurs, qu'il s'attira la haine des lettrés. Il fut remplacé sur le trône en i333, par Choun-ti, qui n'avait que i3 ans.

Cette même année, l'Église de Kambalick fut plongée dans le deuil par la mort de son archevêque, l'illustre apôtre des Tartares et des Chinois. Jean de Montcorvin,

âgé de 83 ans, fut assisté à son lit de mort par Jean de Cor, nouvel archevêque de Sulthanye, qui se trouvait alors à Péking. Tous les habitants de Kambalick pleurèrent ce vénérable archevêque, l'accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure, et le lieu de sa sépulture devint bientôt un but de pèlerinage. L'archevêque, Jean de Cor, nous a laissé ces détails dans sa relation intitulée : a Le livre de l'estat du Grant Caan. »

Le pape Jean XXII, français natif de Cahors, Jean xxn. élu le 7 août 1 3 1 6, et mort le 4 décembre 1 334,

gouvernait encore l'Église. Instruit de la mort de Jean de Montcorvin, il lui donna pour successeur frère Nicolas de Bottas, auquel il adjoignit vingt franciscains prêtres et six frères laïques, ainsi que des lettres pour le grand Kan. Ces lettres nous apprennent que Nicolas était français et professeur de théologie à la Faculté de Paris.

L'empereur Choun-ti envoya au pape Benoît XII, en i336, une ambassade dont le chef était frère André, franciscain de la maison de Péking. Voici la teneur de la lettre impériale qu'il emportait : « Nous envoyons notre ambassadeur André, français, avec quinze compagnons, vers le Pape, seigneur des chrétiens, en France et au-delà

des sept mers du côté de l'Occident Nous Le prions de nous envoyer sa bénédiction,

de faire mémoire de nous dans ses prières et de s'intéresser aux Alains, ses enfants chrétiens et ses serviteurs. Nous Le prions également de nous envoyer des chevaux et autres raretés

du lieu où le soleil se couche Écrit à Kambalick,

en l'année du rat ( 1 336 ), le 3e jour de la 6e lune. » Une lettre des princes alains dont il est spécialement fait mention dans la lettre de Choun-ti, et une autre des chrétiens de Péking avaient été remises aux ambassadeurs. Ils n'arrivèrent en Europe qu'en 1 338. Benoît XII, le i3 juin de la même année, écrivit une réponse à l'empereur : Il le remerciait de la protection accordée aux chrétiens, le priait Benoit XII.

de permettre aux missionnaires de construire des églises et de prêcher la vraie foi dans toute l'étendue de l'empire. Il lui recommandait spécialement les cinq princes

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