‹ PékingChapitre 84 sur 224 · IO · texte numérisé non relu

IO

les Chinois, ni les Tartares. » Des mandats d'arrestation furent lancés contre les chrétiens de Péking même, que l'on incarcéra en très grand nombre. Dans ce temps-là, un frère jésuite italien ornait de peintures le palais impérial, il se nommait Castiglione, et était né en 1698; K'ien-loung l'avait pris en affection. Doué d'un remarquable talent, on l'obligeait à renoncer aux règles de son art pour suivre les goûts de la cour; outre les portraits, il peignait des aquarelles qui sont encore fort estimées, et c'est à prix d'or que l'on vend les éventails ou les pendentifs signés Lang-che-ning (nom chinois de Castiglione). Les Jésuites, voulant profiter de la faveur relative dont jouissait ce frère, le chargèrent de présenter un Mémoire à l'empereur, qui le reçut et en prit lecture. Cette démarche, quoique sans succès, ne fut pas inutile; on vit que les missionnaires avaient encore un certain crédit à la cour, puisque l'on recevait leurs pétitions; mais peu de temps après, une accusation lancée contre un chrétien

qui baptisait des enfants païens, L'empereur K'ien-loung.

fit redoubler la persécution, et un édit terrible parut contre le christianisme. Le lendemain, 14 décembre 1737, le frère Castiglione, en pleurant, supplia à genoux l'empereur d'en suspendre l'exécution. K'ien-loung fut touché, et donna l'ordre impérial suivant: «Le tribunal des crimes a pris et puni Léou-eul (le chrétien accusé) pour avoir transgressé les lois de la Chine... cela n'a nul rapport avec la religion chrétienne, ni avec les Européens... » Cette pièce atténua un peu l'effet de ledit proscrivant le christianisme, et quelques missionnaires en profitèrent pour rentrer furtivement en Chine, sous des déguisements ; plus de quarante s'échappèrent ainsi de Macao. Quelques paroles bien simples du frère Castiglione avaient plus fait que tous les Mémoires et que toutes les pétitions.

DYN. DES Ts'lNG. KIEN-LOLNG (iJJ^). LE P. PARENNIN.

Le 17 octobre 1741, mourut à Péking le P. Parennin. Il était âgé de 77 ans et avait quitté la France en 1698. Pendant plus de vingt ans, il avait suivi l'empereur K'ang-si dans tous ses voyages et dans ses chasses, ne pouvant guère, que sur la route et en passant, s'occuper des chrétientés. Ce Père était peu versé dans les sciences exactes, mais il avait fort bien appris le chinois et le tartare, qu'il parlait avec

la plus grande facilité. Comme les rapports avec les Russes se faisaient en latin, un collège de jeunes tartares avait été établi à Péking pour y enseigner cette langue, et c'est le P. Parennin qui en fut le directeur. L'empereur voulut faire les frais de ses funérailles, et il s'en acquitta d'une manière digne d'un grand monarque . Le frère de K'ienloung et dix autres princes y concoururent aussi : ils envoyèrent chacun plusieurs de leurs officiers, pour accompagner le convoi jusqu'à la sépulture des Jésuites français donnée par l'empereur, et qui est située à une lieue de Péking, vers l'ouest. Le P. Parennin. En 1753, les princes des-

cendus de ce Kaldan qui, plusieurs fois du temps de K'ang-si, avait troublé la tranquillité de l'empire, après s'être fait les uns aux autres une guerre continuelle, commencèrent à se rendre redoutables à leurs voisins. Beaucoup d'Eleutes vinrent implorer le secours de l'empereur. Ce prince prit parti dans la querelle qu'un des chefs éleutes, nommé Amour-sanan, avait avec Dawadji, autre chef de la même famille. Les troupes impériales mirent Amour-sanan sur le trône ; mais l'empereur fit grâce de la vie à Dawadji, son prisonnier ; peut-être moins par clémence que par politique, et pour pouvoir, au besoin, l'opposer à son rival. Ce dernier, devinant les motifs de la conduite de K'ien-loung, et mécontent du peu d'autorité que les lieutenants de l'em-

pereur lui laissaient en Tartarie, excita ces peuples contre l'autorité chinoise et leva, en 1755, Tétendard de la révolte.

Tous les grands étaient d'avis d'abandonner les Tartares à leurs dissensions, et de ne point entreprendre une guerre lointaine et hasardeuse ; K'ien-loung pensa différemment. Ses généraux eurent ordre de pénétrer jusqu'au fond des pays habités par

les Eleutes ou leurs partisans ; mais, trompés et trahis par les Tartares, qui formaient une partie de leurs troupes, ils ne purent s'emparer d'Amoursanan, et furent plusieurs fois vaincus.

K'ien-loung, voyant ses armées presque détruites, hésita à continuer la guerre ; mais Tchao-hoèi et Fou-te, deux excellents officiers généraux, l'un chinois et l'autre mantchou, firent changer la face des affaires. Les Eleutes plièrent devant eux ; tout leur pays fut occupé. Amour-sanan, fugitif, se retira d'abord chez les Kasaks, ensuite dans la Sibérie où il mourut bientôt après de la petite vérole.

Les armées chinoises parcoururent alors la Tartarie, en rassemblant tout ce qui restait des tribus eleutes ; les hommes du commun furent transportés dans des contrées lointaines, et les chefs envoyés pour la plupart à Péking, où l'empereur les jugea lui-même et les condamna au supplice des rebelles. Le pays fut administré sous sa protection par des gouverneurs qu'il institua, et dont il rendit la charge héréditaire, à la condition qu'ils tiendraient de lui leur autorité.

Les vastes contrées habitées par les Eleutes ne furent pas les seules qui se soumirent à K'ien-loung. Toutes les villes des Turcs de Kachgar, d'Aksou, de Yerkiyang, et jusqu'aux Kasaks, précédemment vassaux des Eleutes, passèrent sous la domination chinoise. Le sultan de Badakchan, chez qui s'étaient réfugiés les princes de Kachgar et de Yerkiyang, fut contraint de les livrer. Ainsi la puissance chinoise s'exerça encore une fois sur toute la Tartarie, jusqu'aux confins de la Perse. K'ien-loung, se voyant seul maître des régions centrales de l'Asie, voulut se conformer aux rites que les anciens empereurs pratiquaient à la fin d'une guerre glorieusement terminée. Il se rendit à dix lieues de Péking, sur la route par laquelle devait revenir Tchao-hoèi,

Amour-sanan

DYN. DES TSING

GUERRE DES ELEUTES.

descendit de cheval, salua le vainqueur, lui présenta une tasse de thé, fit avec lui les sacrifices et toutes les cérémonies prescrites, puis revint à Péking précédé du général, couvert de son armure et suivi de trente prisonniers turcs enchaînés. Ce triomphe eut lieu au mois d'avril 1760.

Un des Jésuites les plus remarquables de Péking sous le règne de K'ien-loung,

fut le P. Antoine Gaubil, né le 4 juillet 168g, à Gaillac, ville du Haut-Languedoc, et admis dans la Compagnie de Jésus à Toulouse, vers l'âge de quinze ans.

Parti de France en 1721, il arrivait à Péking en 1723. Le P. Gaubil se mit dès lors à étudier les langues chinoise et mantchoue, dans lesquelles il fit de tels progrès qu'il fut bientôt nommé interprète des Européens résidant à la cour. 11 remplaça, de plus, le P. Parennin, en qualité de premier professeur du collège impérial, et fut comme lui interprète pour le latin et le tartare, charge que les relations établies entre la Russie et la Chine rendaient très importante. Un visage toujours serein, des moeurs extrêmement douces, une conversation agréable, des manières aisées : tout cela prévenait en faveur du P. Gaubil, et l'amitié ne tardait pas à se joindre à l'estime. Il mourut en 1759 et fut enterré au cimetière français.

Un autre jésuite, le P. Michel Benoist , ne se recommanda pas moins par son caractère et par ses talents. Il naquit à Autun le 8 octobre 171 5, fit son cours de théologie à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice, puis entra au noviciat de Nancy le 18 mars 1737. Enfin, il partit pour la Chine, et arriva heureusement à Macao en 1744. L'empereur l'appela dans la capitale comme mathématicien. En moins d'un an, il fut en état d'entendre les livres usuels et de faire toutes les fonctions de missionnaire.

K'ien-loung, ayant vu en 1747 la peinture d'un jet d'eau, demanda s'il y avait à la cour quelque européen en état d'en faire exécuter un semblable. Le P. Benoist fut désigné. Il se dévoua à cet ouvrage, et présenté à sa Majesté pour faire exécuter des choui-fa ou jets d'eau. L'empereur satisfait, lui parla avec bonté, et donna des ordres pour qu'on lui obéit en tout. Le P. Benoist, astronome, fut donc transformé en fontainier. Les jardins du palais d'été lui furent ouverts à toutes les heures, et il fut libre d'y aller quand il voudrait. « Les jours de fête étaient les seuls où il pût respirer; quelque temps qu'il fit. il venait la veille à Péking, éloigné de deux grandes lieues, et après avoir passé la soirée et la matinée à confesser et à prêcher, il s'en retournait le soir, à moins qu'on ne l'eût invité pour le lundi à quelques assemblées de néophytes ; car il mettait les fonctions de missionnaire au-dessusde tout, et ne voulait jamais s'en décharger sur d'autres.

« La machine hydraulique et le premier jet d'eau furent terminés en automne ; l'empereur en fut ravi, et, ce premier choui-fa fini, il fallut en commencer d'autres ; d'abord dans les environs de la maison européenne, puis dans les jardins intérieurs de la ville et du Yuen-ming-yuen, qui est, pour ainsi dire, le Versailles de la Chine... »

Une carte générale de l'empire chinois et des pays limitrophes venait d'être dressée; K'ien-loung voulut qu'elle fût gravée sur des planches de cuivre, sous la direction du P. Benoist. On grava donc cent quatre planches, et on imprima cent exemplaires, pour lesquels il fallut dix mille quatre cents feuilles. Le P. Benoist dut ensuite s'occuper d'un autre tirage, d'une exécution plus difficile encore. Seize magnifiques dessins des batailles de K'ien-loung avaient été envoyés en France.

Combat d'éleutes.

DYN. DES Ts'lNG. LES FRÈRES CASTIGLIONE ET ATT1RET (lj}8). 21 (

où il furent gravés aux frais de Louis XV, sous la direction de Cochin. Ces planches, accompagnées de leurs dessins originaux et de deux cents exemplaires, revinrent d'Europe en deux fois. Les sept premières étant arrivées à Péking au mois de décembre 1772, l'empereur voulut que le P. Benoist en tirât de nouveaux exemplaires. Ce premier essai de l'impression en taille-douce en Chine, fut le dernier des travaux

du P. Michel Benoist, qu'un coup de sang, qui ne lui laissa que le temps de recevoir avec édification les sacrements, enleva à Péking le 23 octobre 1774. K'ienloimg donna cent onces d'argent pour ses funérailles.

Le frère Castiglione appartenant à la mission portugaise, le

Pé-t'ang voulut avoir aussi un artiste, et le frère Attiret fut demandé. Il était français, fils de peintre, et né à Dôle le 3i juillet 1702. Admis dans la Compagnie de Jésus, après deux années de noviciat, il fut envoyé à Péking, où il arriva en 1738. Quoique fort habile en son art, il dut y renoncer et ne peindre qu'à l'aquarelle, ce qui lui coûta beaucoup. L'empereur ne voulait pas d'autre peinture. « Elle est plus gracieuse, disait-il, et elle frappe agréablement la vue, par quelque côté qu'on la regarde ; ainsi, il faut que le nouveau venu peigne de la même manière que font les autres: pour ce qui est des portraits, il pourra les faire à l'huile. Qu'on ait soin de l'instruire. » Le F. Attiret supporta même qu'on lui donnât des maîtres chinois pour lui apprendre à peindre, il se soumit à tout pour la gloire de Dieu. On voulut le nommer mandarin, mais toujours il refusa au grand étonnement de l'empereur.

Le travail qu'il faisait au palais était fort pénible. Une espèce de salle isolée au rez-de-chaussée, comme sont tous les appartements chinois, entre cour et jardin,

Jets d'eau du palais d'été ( Yuen-ming-yuen ).

exposée à toutes les incommodités des différentes saisons, était le lieu destiné pour lui servir d'atelier. Là, n'ayant d'autre feu en hiver que celui d'un petit réchaud sur lequel il mettait ses godets pour empêcher les couleurs de geler, il souffrait cruellement du froid, toujours si vif à Péking. Par contre, en été, les rayons d'un soleil brûlant, changeaient sa pauvre chambre en une véritable fournaise. Une des lettres

du frère Attiret nous montre bien le servage auquel étaient réduits tous les missionnaires, esclaves des moindres désirs de la cour.

« J'ai été reçu par l'empereur de la Chine, aussi bien qu'un étranger puisse l'être d'un prince qui se croit le seul souverain du monde ; qui est élevé à n'être sensible à rien ; qui croit un homme, surtout un étranger, trop heureux d'être à son service et de travailler pour lui... Ce n'est pas assurément cet honneur qui m'a amené en Chine, ni qui m'y retient. Etre à la chaîne, d'un soleil à l'autre ; avoir à peine les dimanches et les fêtes pour prier Dieu, ne peindre presque rien à son goût et à son génie; avoir mille autres em-

quer ; tout cela me ferait bien vite reprendre Aquarelle chinoise.

le chemin de l'Europe, si je ne croyais mon pinceau utile pour le bien de la religion, et pour rendre l'empereur favorable aux missionnaires qui la prêchent, et si je ne voyais le paradis au bout de mes peines et de mes travaux. C'est là l'unique attrait qui me retient ici, aussi bien que tous les autres européens qui sont au service de l'empereur. »

Le frère Attiret mourut à Péking le 8 décembre 1768. âgé de 66 ans, dans les sentiment d'une vive piété. Le frère Castiglione, que K'ien-loung avait honoré des plus riches cadeaux pour célébrer sa 70e année, mourut peu après. L'un et l'autre furent enterrés aux frais de l'empereur.

Depuis que les missionnaires étaient établis en Chine, aucun empereur n'avait autant profité de leurs services que K'ien-loung : cependant, aucun ne les maltraita davantage, et ne porta de plus foudroyants arrêts contre le christianisme.

uvvwWa

— .«fc -tv^-' — *-*, -vr\ -v. -v-* -^-v ^.a ;% à ~ -^ ^5

■ »J Ipi '»!■ f ■ Il

".- — ^i«v .--•-& cztsrif :r7«r-

Page 1