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L'EMPEREUR. LES PRINCESSES

affaire ; les gardes sont convoqués, tous les agents de police sur pied, les rues nivelées, sablées, les boutiques fermées, toute vie disparaît sur son passage. Comme cela se faisait il y a cinq cents ans, des archers, l'arc en bandoulière et le carquois garni de flèches, montés sur des chevaux étiques, précèdent la chaise impériale, simplement couverte de soie jaune et portée par des gens revêtus de casaques rougeàtres à rieurs peintes ; ces porteurs, qui s'exercent du reste pendant de longues années, doivent être attentifs, car si la chaise versait, ils seraient tous condamnés à mort. Suivent une douzaine de cavaliers portant des insignes et des drapeaux; enfin les voitures de la suite et les gardes. Quelques mandarins hauts placés se tiennent seuls aux côtés de la chaise. L'empereur actuel sort toujours en chaise à porteurs ; cependant, selon l'ancienne coutume, on entretient pour son usage huit chevaux, qui sont loin d'être de premier ordre ; ici encore un mandarin en est chargé et y trouve son avantage. Ces chevaux doivent toujours aller au pas ; on les promène quelquefois dans Péking, et alors chaque voiture et chaque piéton doit s'arrêter en laissant la chaussée à l'écurie impériale ! A la moindre sortie de l'empereur, les dépenses sont énormes ; mais que dire lorsqu'il se rend aux tombeaux de ses ancêtres ! la dépense alors devient fabuleuse.

Comme les routes dites impériales n'existent pour ainsi dire plus, on en trace une en ligne droite à travers champs ; une indemnité est donnée aux propriétaires, mais avant d'arriver entre leurs mains, elle est tellement égrenée qu'elle devient presque impalpable. Rien n'est omis pour augmenter la dépense : jadis à tel endroit se trouvait un ruisseau, depuis des années il est comblé; mais le cortège doit passer sur un pont : on creuse donc un fossé, on abat les arbres d'alentour, le pont est fait, la règle observée ; ainsi de tout le reste. Les sépultures impériales se trouvent

DAME DE LA COUf

l'une à l'est, l'autre à l'ouest, à trois journées de Péking ; les montagnes qui les avoisinent renferment de beaux matériaux, mais, dans la crainte de dépenses moindres, les marbres de l'est ne s'emploient qu'à la sépulture de l'ouest, et vice versa. Un missionnaire, se rendant un jour dans une chrétienté, rencontra un cortège de plus de trois cents hommes occupés à transporter un bloc de marbre d'environ quatre mètres de long sur quatre-vingts centimètres en carré; soixante quinze mulets

y étaient attelés, quinze autres portaient les cordes seules ; on s'embourbait, on s'ensablait, peu importe ; le petit mandarin chargé de l'affaire faisait dresser sa tente, buvait son thé, fumait sa pipe, laissant ses gens se débrouiller. Huit à dix jours après, revenant par le même chemin, le missionnaire revit ce bloc de marbre qu'on avait réussi à faire avancer d'environ huit cents mètres! L'empereur, qui paie si cher, est cependant de droit le maître absolu de tout ce qui existe dans son empire ; on peut même dire qu'il est le seul propriétaire, car tous les biens territoriaux sont censés lui appartenir ; il a le droit de vie et de mort sur tous ses sujets ; quant à sa personne, elle est tellement sacrée que, si par impossible un attentat était commis contre l'empereur, la loi veut que la famille du coupable soit éteinte ; son grand-père, son père, ses fils, ses petitsfils avec leurs femmes et leurs enfants jusqu'au dernier né, tout doit être massacré.

A la mort de l'empereur, tout l'empire doit porter le deuil et ne point se raser la tête pendant cent jours ; cette règle est sévère, et lorsque T'ouug-tche mourut, les ennemis du vice-roi Li-koungtchang lui firent donner un blâme pour l'avoir, disaient-ils, négligée. Aussi, quelques jours après, le vice-roi, ayant rencontré un pauvre homme rasé de frais, lui fit sans plus de façon trancher la tête! Quant à la succession au trône, elle ne revient pas de droit au fils aîné ; l'empereur a dû désigner, de son vivant, celui qui le remplacera. Ces successions n'ont pas toujours lieu sans réclamations et sans murmures, mais le respect de l'autorité est tellement ancré dans l'esprit du peuple et des mandarins, qu'on accepte toujours sans révolution les faits accomplis.

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