‹ Péking, histoire et descriptionChapitre 45 sur 239 · ANCIEN ETENDARD CHINOIS · texte numérisé non relu

ANCIEN ETENDARD CHINOIS

DYNASTIE DES YUEN

» reuse et longue vie (car c'est tout leur désir qu'on prie pour leur vie). » J'ajoutai: « Nous avions oui dire que Sartak était chrétien, ce qui avait causé grande joie à » tous les chrétiens et spécialement au roi de France. A cause de cela nous sommes •• venus vers lui, et le roi notre maître lui a envoyé des lettres pleines de paroles de » paix.» « Entre autres choses il lui rend témoignage de nous, et le prie de vouloir bien nous permettre de demeurer en son pays, car notre profession est d'enseigner aux hommes à vivre selon la loi de Dieu. Sartak nous a envoyés vers son père Batou, et iui vers vous, à qui Dieu a donné un grand empire sur la terre. Nous supplions donc Votre Majesté de vouloirbien nous permettre de rester en son royaume, pour y faire le service de Dieu tout en priant pour vous, pour votre épouse et vos enfants. Nous nous offrons nous-mêmes à cette fin, n'ayant ni or, ni argent, ni pierres précieuses à vous présenter.Au moins donnez-nous lapermission d'attendre que ce grand froid soit passé, car mon compagnon est si affaibli, qu'il ne pourrait sans danger se remettre à cheval. » Alors Mangoukan répondit : « Tout ainsi que le soleil répand partout ses rayons, ainsi ma puissance et celle de Batou s'étendent de toutes parts. Je n'ai pas besoin de votre or ni de votre argent.» Je ne pus rien comprendre autre chose à ce que me dit mon interprète, à cause de son état d'ivresse, et Mangoukan luimême me paraissait un peu pris de vin. Dans ces circonstances je préférai me taire, et quelque temps après nous sortîmes de sa présence avec ses secrétaires et un de ses interprètes qui s'en vinrent avec nous, parla curiosité qu'ils avaient de savoir des nouvelles du royaume de France ; s'enquérant s'il y avait force bœufs, moutons, chevaux, comme s'ils eussent déjà été tout près d'y venir et emmener tout. Plusieurs fois je fus obligé de dissimuler ma colère et mon indignation, leur disant qu'il y avait plusieurs bonnes et belles choses en France qu'ils pourraient voir si par occasion leur chemin s'adonnait par là. »

Le grand Kan fit dire aux missionnaires qu'ils pouvaient se reposer près de lui ou aller à Karakoroum, et qu'il fournirait à leurs dépenses. Ils suivirent la cour et arrivèrent à cette dernière ville le dimanche des Rameaux. « Karakoroum, dit Ru-

Péking. m

ARlîRE EN ARGENT, EXECUTE PAR GUILLAUME BOUCHER.

PEKING

bruquis, n'est pas si grande que Saint-Denis, dont le monastère est dix fois plus vaste que le palais du grand Kan. Elle a deux quartiers et deux rues : celle des mahométans, où se tiennent les artisans et les marchands, et celle des Chinois, où habitent les artisans. 11 y a douze temples idolàtriques de diverses nations, deux mosquées et une église nestorienne. » Un nombre considérable de catholiques honorois, alains, russes, géorgiens et arméniens, qui n'avaient pas reçu les sacrements depuis l'époque de leur captivité, vinrent voir les missionnaires. Au temps de Pâques, les Franciscains entendirent leur confession comme ils purent, et leur donnèrent la sainte Communion. Parmi eux se trouvait un très habile orfèvre français, Guillaume

Boucher, fait prisonnier à Belgrade. Il avait fait des vêtements sacerdotaux, un petit ciboire d'argent orné de reliques, sculpté une image de la Sainte Vierge et établi sur un char un petit oratoire avec de magnifiques peintures. 11 grava aussi un fer à hosties et les religieux, ayant béni les ornements, purent administrer la sainte Communion à tout ce peuple de captifs. Maître Guillaume de Paris avait fait pour l'empereur un grand arbre à feuilles et fruits d'argent, au pied duquel quatre lions de même métal vomissaient du lait de jument. A l'intérieur, quatre autres conduits montaient jusqu'à l'extrémité de l'arbre et redescendaient par des serpents dorés, dont les queues s'enroulaient sur le tronc. Ils laissaient couler, dans des vases d'argent, du vin, du lait, de l'hydromel et de la cérasine. Au sommet était un ange tenant une trompette. Il la portait à la bouche quand le premier échanson ordonnait de verser à boire, et l'instrument sonnait au moyen d'un soufflet manœuvré par un homme caché dans une crypte ménagée sous l'arbre. Des domestiques dans un appartement voisin versaient alors les liquides dans leurs conduits respectifs. Ce fut une grande joie pour Guillaume que l'arrivée des deux Franciscains, auxquels il rendit tous les services possibles. Sa présence à Karakoroum leur avait été précédemment signalée par une femme française de Metz, en Lorraine, nommée Pascha, emmenée captive de Belgrade. « Elle nous fit le meilleur accueil qu'elle put, et nous raconta les dénûments inouïs qu'elle avait soufferts avant de suivre la cour et d'entrer au service d'une princesse nestorienne ; maintenant elle se trouvait assez bien. Son mari était un Russe jeune encore, dont elle avait trois enfants très jolis ; il savait bâtir des maisons, ce qui est ici un bon métier. » Rubruquis dit des nestoriens de la Tartarie : « Ici, ils ne savent rien ; ils sont avant tout usuriers et ivrognes, comme les Tartares. A peine tous les cinquante ans, il vient un évêque, et ils font ordonner prêtres tous les enfants, même encore en bas âge. Ils n'ont de sollicitude que pour leurs familles, et n'ont en vue que le lucre, et nullement la propagation de la foi. Il s'ensuit que ceux d'entre eux qui élèvent les enfants des princes mongols, bien qu'ils leur apprennent les vérités de l'Évangile, les éloignent plutôt cependant du christianisme par leurs mauvaises mœurs et leur cupidité, car la vie des Tartares et aussi des autres

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idolâtres est plus innocente que la leur. » Les Franciscains eurent à endurer de leur part plus d'une tracasserie. Les musulmans les accusèrent aussi auprès de Mangoukan d'avoir dit qu'il était idolâtre. Sur ce, il leur envoya ses scribes, qui leur firent la communication suivante : « Notre maître nous envoie vers vous, qui vous appelez chrétiens, sarrasins et idolâtres. Chacun vous prétendez que votre loi est la meilleure, et que seuls vos livres sont vrais; il serait donc désireux de vous voir vous réunir pour avoir une conférence dans laquelle vous écririez vos arguments, afin qu'il puisse connaître la vérité. » Elle eut lieu dans l'oratoire du moine catholique ; Mangoukan y envoya trois secrétaires de chaque culte pour servir d'arbitres, et l'assistance fut nombreuse. On parla de Dieu, de son unité, de sa toute-puissance, de l'origine du mal, etc. Rubruquis seul était instruit; les autres furent sans grande peine réduits au silence, « et cependant personne ne dit : « Je crois ; je veux me faire catholique. » Le lendemain, jour de la Pentecôte, Maugoukan le fit appeler et lui dit : « Est-ce vrai que vous avez dit que j'étais idolâtre ? — Non, répondis-je, je n'ai pas précisément parlé de la sorte. — Je pensais bien que vous ne l'aviez pas fait, parce que c'eût été une parole déplacée, mais c'est votre interprète qui n'a pas bien compris ; ne craignez rien,» ajouta-t-il. — Je dis tout bas en souriant: « Si j'avais peur, je ne serais pas venu ici. » Après avoir demandé l'explication de ces mots à l'interprète, il commença à faire sa profession de foi à lui: « Nous, Mongols, nouscroyons qu'il n'y a qu'un seul Dieu, et nous l'honorons

avec un cœur droit. Comme il a donné à la main plusieurs doigts, de même il a tracé aux hommes plusieurs chemins. A vous, chrétiens, il a donné les Écritures, mais vous ne les observez pas ; à nous il a donné les devins, nous suivons ce qu'ils nous disent et nous vivons en paix. » On voit par ces paroles combien Mangoukan était éloigné du christianisme.

Il interrogea longuement Rubruquis sur le Pape, sur le roi de France, et il voulut lui adjoindre un ambassadeur que le missionnaire refusa prudemment. Rubruquis expliqua encore le but de sa mission, et demanda l'autorisation de revenir en ces contrées pour y prendre soin des chrétiens catholiques abandonnés. « Mangoukan se tut, et resta longtemps pensif. Ce n'est pas sans émotion que j'attendais sa réponse ; enfin il me dit : « Vous avez à faire une longue route, mangez bien pour » vous réconforter et arriver en bonne santé dans votre pays. » Alors il me fit donner à boire, puis je sortis de sa présence et ne le revis plus. Si j'avais eu la puissance de faire des prodiges aussi grands que ceux de Moïse, peut-être se serait-il humilié. » Au moment du départ, Mangoukan offrit aux missionnaires des habits simples, « puisqu'ils ne voulaient ni or ni argent et étaient restés longtemps à prier pour lui. •) Il les chargeait aussi d'une lettre pour le roi de France, conçue en termes des plus

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