‹ Péking, histoire et descriptionChapitre 86 sur 239 · M CARD. DE TOURNON · texte numérisé non relu

M CARD. DE TOURNON

L'empereur l'invita à aller prendre pour sa santé les eaux sulfureuses aux bains impériaux de Tang-chan. Le légat s'y rendit quelques jours après, et y passa plusieurs mois. Rentré à Péking dans un état de santé fort inquiétant, il commença la

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publication du décret, comme il en avait reçu l'ordre exprès du Souverain-Pontife. Pendant tout ce temps, Kang-si avait bien changé. A la seconde audience, l'empereur s'emporta contre Mgr Maigrot et ceux qui condamnaient les rites ; à la troisième, le 29 juin 1706, sa colère éclata par la publication de plusieurs décrets défavorables : Mgr de Tournon recevait l'ordre de retourner en Europe ; Mgr Maigrot, que le légat avait appelé auprès de lui, devait, avec plusieurs personnes de la suite du lécrat, se constituer prisonnier. Chargés de chaînes, on les traîna au tribunal, où ils eurent à subir un interrogatoire humiliant et les plus mauvais traitements. Peu s'en fallut que Mgr Maigrot ne fût condamné à mort ; l'intervention du prince héritier obtint une sentence de bannissement. Le prélat s'embarqua sur un navire anglais et se rendit à Rome, où il mourut, en 1730, entouré des témoignages d'estime des Souverains-Pontifes.

Le plus grand mal de ces édits contre la religion fut une nouvelle mesure qui

annulait de fait le célèbre décret de 1692. L'empereur imposait à tous les missionnaires alors en Chine et à ceux qui y viendraient, l'obligation d'approuver les rites chinois, et la promesse de ne plus retourner en Europe. Un permis de séjour (piao) serait délivré à ceux qui auraient pris ces engagements; tous les autres devaient quitter la Chine pour ne plus y rentrer jamais. Mgr de Tournon repartit pour Canton le 28 août suivant. Le 22 novembre, à Haïnan, près de Nan-king, malgré les protestations du légat, on arrêta M. Appiani qui l'accompagnait, on le chargea de chaînes et on le conduisit à Péking pour y être jugé. Le légat dit alors : « Si M. Appiani est coupable, je le suis autant que lui ; enchaînez-moi de même, c'est ce que je désire!» On lui mit aussi une chaîne au cou ; mais l'ordre d'arrestation ne portant que le nom d'Appiani, le légat fut relâché. M. Appiani, arrivé à Péking, n'eut point de peine à se justifier ; alors ses ennemis, pour faire traîner son procès en longueur, le firent pnrtir pour le Sse-tch'ouan, où jadis il avait fait mission ; là encore on ne put que le trouver innocent et le renvoyer à la capitale. Enfin, le disciple ne fut pas mieux traité que le maître ; on l'emprisonna pendant deux années à Péking, puis il fut exilé à Canton, où il resta prisonnier pendant douze ans. Il y mourut le 27 août 1732, à l'âge de 70 ans, donc 30 années passées en Chine, et fut enterré dans l'église des Dominicains. -- Clément XI adressa à ce zélé missionnaire un bref de félicitations, daté du 22 août 1711.

Le légat, considérant la nécessité de donner une règle de conduite à tous les missionnaires appelés dès lors à faire profession de leur foi devant les tribunaux, se détermina à promulguer le décret de Clément XI, condamnant les rites chinois. Afin de ne pas mettre directement le Souverain-Pontife en état d'hostilité avec l'empereur, il aima mieux attirer contre lui seul toute la colère du monarque. Il promulgua donc en son nom le décret du Saint-Siège, par son célèbre mandement de Nan-king du 27 janvier 1707. Aussitôt que ICang-si en eut connaissance, il fit immédiatement

M. \PPIANI, LAZARIS1 E.

DYNASTIE DES TS'ING

arrêter et conduire à Macao Mgr de Tournon, avec ordre aux Portugais de l'y retenir prisonnier. Malgré la surveillance continuelle dont il était l'objet, il put en partie accomplir sa mission, réorganiser la hiérarchie, nommer des vicaires apostoliques ; il sacra même le P. de Visdelou, Jésuite, le 2 février 1709, et fit approuver cette élection par le pape Clément XI. Le nouvel évêque, chassé de Chine, dut peu après se retirer dans les Indes, et mourut à Pondichéry le 1 1 novembre 1737.

Cependant le pape Clément XI, connaissant le zèle, la fidélité et les souf- Ir.mces de son légat en Chine, voulut l'en récompenser; dans le Consistoire du ier août 1707 il le nomma cardinal. Cinq missionnaires de la Propagande, parmi lesquels M.

Ripa et M. Pedrini Lazariste, arrives à Manille depuis peu, partirent de cette ville pour Macao ; ils achetèrent les gardiens de l'illustre prisonnier, et lui remirent la barrette de car-

dinal, le 8 janvier 1710.

Le 8 juin suivant, après deux années de lutte et trois d'emprisonnement, le cardinal mourut, âgé seulement de 43 ans. Le Pape, en annonçant cette nouvelle au Sacré-Collège, appelle le cardinal de Tournon: « Très grand zélateur de la foi orthodoxe, défenseur intrépide de l'autorité pontificale, trèsvaillant soldat de la discipline ecclésiastique. » En écrivant à l'évêque de Manille, le même Pape nomme son légat «le bouclier du Saint- Siège, la gloire et la lumière de l'église de Rome. » On ne saurait rien ajouter à de tels éloges.

LeSouverain-Pontifeavait approuvé.par undécret pontificaldu 25 septembre 1 710, tout ce qu'avait fait le cardinal de Tournon. Pour couper court à tout subterfuge, il publia la Constitution solennelle i.Ex illà d/c»,\e 19 mars 1 71 5, rejetant tout appel au Saint-Siège et obligeant, sous les peines les plus sévères, tous les missionnaires à prêter le serment d'observer fidèlement cette Constitution apostolique.

Voyant que la paix ne se rétablissait pas, le Pape résolut d'envoyer un nouveau

M PEDRINI, LAZARISTE.

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légat, et Charles Mezzabarba fut créé patriarche d'Alexandrie, légat et visiteur apostolique pour toute la Chine. 1 1 partit de Rome en i 7 1 9 et s'embarqua à Lisbonne en 1720 ; son voyage dura six mois. Dès son arrivée à Péking (26 décembre), il se vit assailli de difficultés et d'obstacles sans nombre. Ayant été obligé de préciser le but de sa légation, il n'obtint qu'à grand'peine une première audience. L'empereur reçut pourtant le légat avec les honneurs dus à sa dignité, mais ce fut tout. Après une sortie violente contre le Souverain- Pontife, qui avait, dit le prince, porté une condamnation sans connaissance de cause, il congédia la légation sans avoir laissé à Mgr Mezzabarba le temps de dire un seul mot. Après cette première audience, il y en eut d'autres qui eurent toutes le même caractère.

L'empereur exigea que le légat lui remît la Constitution du Pape ; il la lui renvoya après avoir écrit au bas cette note menaçante : « Cette espèce de décret ne regarde que de vils Européens ; comment y décicleraient-ils quelque chose sur la grandedoctrine des Chinois, dont ces gens d'Europe n'entendent pas même la langue ? Il paraît assez par cet acte qu'il y a beaucoup de ressemblance entre leur secte et les impiétés des bonzes et des Tao-che. Il faut donc défendre à ces Européens de prêcher leur doctrine en Chine. »

Le légat, en présence de cette opposition, crut pouvoir inscrire dans sa réponse à l'empereur quelques concessions. Il fut ensuite reçu dans une dernière audience, la onzième, le 2 mars 1721 : l'empereur lui signifia que l'affaire de sa légation étant terminée, il pouvait retourner en Europe. - - Le légat, la mort dans lame, partit aussitôt de Péking pour Macao, où il séjourna jusqu'à la fin de cette année 172 1. Il adressa aux missionnaires un mandement, où il déclara ne suspendre en aucune façon la Constitution de Clément XI, et ne rien permettre de ce qu'elle défend. Il partit quelques jours après, emportant avec lui le corps du cardinal de Tournon, et n'arriva à Rome qu'à la fin de l'année 1723 ; Innocent XII avait succédé à Clément XI.

Enfui, le Pape Benoît XIV lança, le 1 1 juillet 1742, la célèbre bulle « Ex quo singulari » qui, affirmant le dogme de l'Église sur les rites chinois, les proscrivait sous les peines les plus sévères. Encore aujourd'hui, tout missionnaire arrivant en Chine doit jurer entre les mains de son évêque, et envoyer copie de son serment à Rome, pour attester devant Dieu qu'il admet dans son entier toute la Bulle susdite et en accepte toutes les conséquences.

Cependant, les missionnaires restés à Macao et destinés au service de l'empereur: MM. Pedrini, Ripa et Bonjour, ainsi que deux Pères Jésuites, reçurent enfin l'ordre de se rendre à Péking. Ils partirent le 27 septembre 17 10, et arrivèrent dans la capitale le 5 février 1 7 1 1 ; l'empereur les reçut immédiatement, puis ils allèrent loger au Péi'ang chez les PP. Jésuites français. M. Pedrini avait des manières affables ; de plus il était versé dans les sciences et spécialement dans la musique. K'ang-si le prit en grande affection dès son arrivée ; il ne profita de la faveur impériale que pour le bien de la sainte Église, et ne craignit pas, plusieurs fois, de représenter humblement au souverain ce qu'il croyait devoir être utile à la religion. L'empereur le nomma précepteur de son quatrième fils, qui devait plus tard lui succéder sous le nom de Young-tcheng. Le 12 novembre 1 7 1 5, M. Pedrini avait rédigé un Mémoire pour tâcher d'amener l'empereur à accepter les décisions de la cour de Rome au sujet des rites. Il s'exposait ainsi à déplaire et à perdre la faveur dont il jouissait, mais aussi il pouvait rendre un éminent service à l'Église. Cette hardiesse devait lui coûter cher : la Bulle de Clément XI (( Ex MA die » fut publiée à Péking en octobre 1716, par le P. Castorano, Franciscain, vicaire général de Mgr de lia Chiesa, évêque de Péking, en résidence au Chantoung. On accusa

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M. Peclrini d'être l'inspirateur de cette Bulle et d'avoir voulu tromper l'empereur. Il fut saisi, enchaîné, frappé, et subit mille avanies. Enfin on le mit en prison au tribunal des crimes ; mais l'empereur, se souvenant de ses services, et sur les instances de son quatrième fils, lui pardonna une faute qu'il n'avait pas commise. Peu après, à l'occasion de la légation de Mgr Mezzabarba, encore faussement accusé, il reçut la bastonnade et fut chargé de neuf chaînes, qu'on ne lui ôta qu'après le départ du prélat. Il resta prisonnier deux années entières, et ne fut délivré qu'à la mort de ICang-si, par son successeur Young-tcheng.

En 1723, M. Pedrini acheta de son argent une maison près de la porte Si-tckemen, où il se retira ; c'est le

! ri

oj

Si-i'ang actuel. Il en fit don

à la Propagande ;elle lui avait coûté 2130 écus romains. Il mourut le 10 décembre 1746, à l'âge de Jj ans, dont 40 en Chine. L'empereur fit les frais de ses funérailles, et il fut enterré au cimetière de la Propagande, vis-à-vis celui du P. Ricci, cimetière également honoré des caractères impériaux.

Nous avons vu que M.

Mathieu Ripa, envoyé par la Propagande, arriva en même temps que M. Pedrini. Il était estimé de l'empereur, auquel il rendait de grands services comme dessinateur et graveur ; ses œuvres n'étaient pas sans mérite. M.

Ripa fut pour M. Pedrini un ami et un consolateur qui partagea souvent ses souffrances ; il retourna plus tard en Europe où il fonda, puis dirigea lecollègede la Sainte- Famille à Naples. C'est là cimetière de la propagande (si-i'ang).

qu'il mourut en odeur de sainteté.

Le 29 novembre 1 720, une ambassade russe arriva à Péking. L'ambassadeur, avec une suite de cent personnes, fit son entrée solennelle dans la capitale, puis au palais, où il remit à l'empereur des lettres du czar Pierre, écrites en russe, en latin et en mongol ; cet ambassadeur se nommait Léon Ismailof. On s'entendit assez difficilement sur le cérémonial à suivre ; mais enfin le représentant du czar ne fut point astreint aux prostrations d'usage. — C'est depuis cette époque qu'une mission russe est installée à Péking, dans l'angle extrême nord-est de la ville ; on la nomme le Pé-kouan.

La famille impériale tartare a beaucoup de ramifications, et tous ceux qui de près ou de loin lui appartiennent jouissent de titres et de privilèges spéciaux. Aux plus

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