‹ Pelaio, roman maritimeChapitre 10 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

lui ! Mais quand je le disque, n'cût-il ni femme ni maîlrcsse, il serait jaloux de lui-même, plutôt que de n'être jaloux de personne, c'est je crois assez clair... Et tiens, pour te donner une idée de son extravagance, je te dirai qu'il a été]un jour jusqu'à chercher querelle tout de bon et à mon insu à un jeune homme de Rennes qui avait commis l'imprudence de ramasser sur une promonade, un gant que j'avais eu la maladresse de laisser tomber sans la moindre mauvaise intention 1

Au moment même où Mme Trancheveau s'exprimait ainsi sur le compte de son soupçonneux époux , nous entendîmes retentir sur le pallier de l'appartement dans lequel nous étions en train de causer, les pas d'un homme qui, entr'ouvrant la porte dont j'avais eu soin de retirer pourtant la clé, se présenta militairement devant moi... C'était le capitaine...

— Pelaio, me dit Angélique en pâlissant un peu , mais sans trop se déconcerter , je te présente mon mari.

— lZi7 —

Je saluai en me levant, et <ie la façon la moins embarrassée que je pus, le capitaine qui répondit avec assez de froide politesse à mon mouvement.

— Oui, c'est ce pauvre Pelaïo dont je l'ai si souvent parlé qui, en apprenant que nous étions arrivés à Brest, reprit Angélique un peu remise de son trouble, a voulu nous faire sa visite et renouveler connaissance avec moi qu'il n'avait pas revue depuis dix ans, car il y a bien près de dix ans, n'est-ce pas, que tu as quitté Saint-Servan?

— Effectivement, dit alors M. Trancheveau, Madame m'a quelquefois parlé de Monsieur comme d'un ancien ami d'enfance. Mais, ajouta le capitaine d'un air préoccupé. Monsieur ne pourra cultiver longtemps, malheureusement pour nous, la connaissance qu'il a bien voulu renouveler avec toi; car aujourd'hui même, à quatre heures du soir, nous allons nous mettre eu route pour Saint-Renan... Mais comment Monsieur est-il parvenu, con tinua-t-il en jetant un coup-d'œil sournois sur la porte de l'escalier, à découvrir noire demeure et à

savoir notre adresse, pour nous honorer de la visite qu'il a bien voulu nous rendre?

— Rien de plus simple, rcpris-jc alors. Ayant cru reconnaître Angélique à la promenade, et m'ctant assure, en prenant des informations, que c'était bien elle que le hazard m'avait fait rencontrer, il m'a été fort facile ensuite . . .

— De monter tout droit ici, ajouta vivement Angélique ; et frappant à la porte que f avais ou que tu avais oublié de fermer, il est entré en me causant une surprise des plus agréables sans doute, mais dont je suis à peine revenue depuis les quatre ou cinq minutes qui se sont passées...

— Monsieur sert, je crois, dans la marine, me demanda négligemment le capitaine...

— Oui Monsieur, répondis-je.

— Comme officier?

— Gomme enseigne de vaisseau et en qualité de second aide-de-camp du contre-amiral chef maritime.

— Et ce n'est pas sans peine, n'est-ce pas, que tu en es arrivé là, dit Angélique. Combien de foi

ta pauvre mère, cette bonne Jacquelle^ qui on peut bien le dire m'a servi de mère aussi, l'a cru perdu pour elle! Dieu quel vilain étal pour les mères et les femmes que cet étal de marin ! Pour moi, je crois, je n'aurais pas voulu pour tout au monde, épouser un officier de vaisseau.

La conversation, ainsi engagée, continua à se traîner quelque temps entre nous, alimentée de toutes les choses banales qu'Angélique put lui jeter. Dès que je crus trouver une occasion un peu favorable d'opérer ma retraite, je me levai en souhaitant un bon voyage au couple nomade [et en le priant de recevoir mes adieux. Le capitaine qui , à ce qu'il paraît, ne voulait pas être en reste de politesse avec moi, se leva pour m'accompagncr jusqu'au bas de l'escalier, et là , quand il fallut nous séparer, il me demanda de la manière la plus gracieuse, ma demeure et mon adresse. Après Tavoir satisfait sur ce point cl m'imaginant qu'il ne m'avait fait cette question qu'avec l'intention de me rendre cérémonieusement ma visite, je le suppliai

d'en agir sans façon et de vouloir bien ne songer pour le moment qu'à ses préparatifs de départ.

— Non pas du tout , me répondit-il alors, j'cspcre bieUj quelque peu de temps qu'il me reste pour me disposer à me mettre en route , que nous aurons encore le plaisir de nous revoir. — A la suite de cet échange de salutations et de civilités, nous nous séparâmes avec toutes les démonstrations de la satisfaction la plus complète.

En réfléchissant un peu à loisir à ce qui venait de se passer entre Angélique, son mari et moi, je ne m'expliquai pas très clairement d'abord, la modération dont le capitaine avait fait preuve, en me surprenant en tête à tête avec sa femme , après m'être introduit chez lui par un mojen dont il n'avait pas dû se rendre compte. Cet homme ombrageux , qu'Angélique m'avait peint sous les traits d'un véritable jaloux de mélodrame, ne m'avait paru que le plus raisonnable dos maris, et tout en me félicitant de m'èlre tiré si heureusement du mauvais pas dans lequel je m'étais si imprudemment

engage , je rendis grâces au ciel de m'avoir fait rencontrer dans le capitaine, un époux bien plus accommodant et bien moins défiant que je ne me l'élais figuré en ajoutant foi au portrait que m'en avait fait Mme Tranchevcau , avec cette exagération si naturelle aux jeunes femmes quand elles cnumérent les imperfections de leurs maris.

En rentrant au logis vers l'heure du dîner, je vis arriver à moi la mère Plumage qui , en me remettant une lettre qui m'y attendait, se contenta de me dire d'un ton renfrogné et goguenard : il parait que c'est aujourd'hui jour de grande correspondance, les lettres pleuvent comme pauvreté sur misère.

Sans trop tenir compte de la remarque satirique de ma gracieuse hôtesse, j'ouvris celte nouvelle dépêche, et je lus :

« Monsieur l'Enseigne de vaisseau, « Voulant éviter, ce matin, de faire un éclat de-

« vant ma femme, j'ai contenu dans mon cœur le « rcssenlimcnt que rien ne me force à dissimuler « de vous à moi. Je devais partir aujourd'hui mô- « me ; mais , après avoir obtenu la permission de « rester à Brest jusqu'à demain, j'ose espérer que « vous voudrez bien ne pas me faire perdre le « temps que je puis employer à châtier un impcrli- « nent de votre espèce. Demain matin, à six heu- « res , je vous attendrai, avec mon témoin, au fort « Bougain Nos armes seront celles que nous avons « l'honneur de porter l'un et l'autre.

« Trancheveau, « Capitaine de la l^e compagnie de « grenadiers à la î<= donii-bri- « gade.

« Brest, ce, etc. »

— Bien ! me dis-je en refoulant jusqu'au fond de mon âme le sentiment d'indignation que la lecture de cet insolent cartel venait de faire bouillonner dans tout mon sang.. . C'est dans les mains d'un

coupe-jarret que celte sotte aventure m'a jeté. Mais, morbleu ! il ne sera pas dit que le hasard qui m'a précipité dans ce guct-apens m'en aura fait sortir comme une victime docile et résignée... Ah! ce grand pourfendeur d'Autrichiens se figure peutêtre que parce qu'on n'a pas vieilli trente ans dans les corps-de-garde, et que l'on se rase chaque matin les moustaches par mesure de propre'é, on doit se laisser bafouer comme un jocrisse par le premier ferrailleur venu?... Eh bien! nous verrons demain de quel côté tourneront les rieurs; et puisque le sort veut que nous dégainions sans trop savoir pourquoi, dégainons tant qu'il lui plaira de nous faire mettre flamberge au vent !

Ma résolution, du reste, fut bientôt arrêtée dans cette circonstance toute nouvelle pour moi. J'allai d'abord trouver mon collègue le premier aide-dccamp, pour le prier de me servir de témoin. Il accepta de grand cœur. Puis ensuite je me rendis chez le général Doucet, pour lui conter mon affaire, bien persuadé que j'étais de la fermeté des

— iàU —

conseils qu'il nie donncrail pour la Icrmincr milifairemcnt. Le vieux commandant ric place, après avoir écoulé très attentivement la narration fidèle des faits, me dit :

— Ce capitaine ïiancliovcaii^ autant que je puis me le rappeler, est un grand, un peu chauve, autrefois lilond, avec de longues moustaches rousses. Un fou, pas autre chose, et qui croit que -parce qu'il est marié, on doit se trouver très honoré de lui tirer respectueusement lo chapeau sans se permettre de lorgner madame son épouse en passant. Voilà aussi ce que c'est que de se marier comme de gros bourgeois quand on est militaire! Pour moi, si j'avais l'honneur d'être ministre de la guerre, la première chose que je ferais, ce serait d'établir dans chaque régiment un cours de célibat, et d'instituer des récompenses pour tous les plus vieux garçons de l'armée... En définitive, je trouve que dans toute l'affaire dont vous venez de me parler, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Mais il ne faut pas se le dissimuler, en fait de maris, les plus intraita-

blcs ne sont pas ceux que l'on trompe, mais bien ceux qui secroienl trompes j et comme votre grenadier est du noQibre de ces derniers nigauds^ il est à craindre qu'un arrangement devienne impossible avec lui.

— Mais , rèpris-jc avec vivacité , ce n'est pas pour entrer en arrangement avec lui que je suis venu vous trouver, mon général !

— J'entends fort bien, répondit le général, et après avoir lu la provocation qu'il vous a adressée, je serais le dernier h vous le proposer. Cependant, avant que vous en veniez à croiser le fer, je veux moi-même voir cet original, lui parler j et pour cela, je vous accompagnerai demain sur le terrain, non comme témoin , ma position me le défend ; mais comme simple amateur. — A propos^ mou cher ami, dites-moi un peu, connaissez-vous le maniement de l'arme blanche ?

— Nullement, et à peine suis-je en état de bien me mettre en garde.

— Tant mieuXj parbleu ! car il vaut infiniment mieux ne rien savoir du tout, en fait d'escrime, que

de n'clre savant qu'à demi. J'ai toujours vu les maîlrcs d'armes et les crânes de profession se faire tuer par des massacres ou des maladroits. Tendre le poignet, pointer au corps et marcher droit, voilà toute la finesse des plus malins sur le terrain . . . Tenez, mettez vous là, prenez-moi cette canne comme vous feriez si c'était un sabre ou un demi-espadon, et supposez pour un instant que je suis l'homme qu'il s'agit d'aballre. Voyons un peu, comment fericz-vous?

Pour contenter la fantaisie du vieux praticien, je fis tout ce qu'il voulait me faire faire par sollicitude pour moi, et quand j'eus marche quelques semelles sur lui, le bras tendu et la canne siir sa poitrine,il s'écria en me serrant affectueusement et vivement la main :

— Fort bien, jeune homme, fort bien... Vous avez un poignet à abattre, comme un taureau, le premier tireur venu de régiment. Au reste, comme je vous l'ai dit, je serai là demain matin pour voir par moi-môme la manière dont se passeront les

choses entre vous et ce grand avaleur de jeunes étourneaux. Ahl dame, que voulez-vous, ajouta, en me reconduisant, ie vieux pêcheur, il fallait bien vous attendre, en voltigeant sur les roses, à rencontrer les épines dont elles sont hérissées. Quant à moi, qui ai fait aussi le papillon volage de mon temps, j'ai toujours vu les bonnes fortunes et les duels marche"r de compagnie et' de front j c'est la règle ici bas, où le plaisir no va pas plus sans la peine, qu'un joli feu de bivouac sans un peu de fumée. Et cependant, l'âge où l'on peut mêler tout ensemble ; les jouissances et les tribulations, les affaires de cœur et les affaires d'esprit, est encore, dit-on, le •plus bel âge de la vie. Allons... bonsoir, bonne nuit, et pas de mauvais rêves surtout !

Satisfait de l'entrevue toute amicale que je venais d'avoir avec mon général, je me couchai fort tranquillement jusqu'au lendemain. A cinq heures du \ malin, celui de mes camarades que j'avais choisi pour second, entra dans ma chambre pour me réveiller, cl sans que la mère Plumage pût se douter

du motif qui m'engageait à quitter sitùt mon gîte ce jour !â, je me dirigeai avec mon ami vers le lieu que mon adversaire m'avait indiqué pour nous couper commodément la gorge.

Deux routes différentes conduisent au fort Bougain, vieille citadelle située à près d'une demi-lieue de Brest. L'une de ces roules, que l'on peut suivre en parcourant l'intérieur du port, vous fait arriver tout droit à la porte de la Tonnellerie, qui à'en- Ir'ouvrc sur l'entrée même de ce fort. L'autre, qui vous jette en dehors de la ville vous ramène au même poiul, mais après vous avoir fait traverser les campagnes dont les fortifications de la place sont bordées. Mon second, supposant avec raison que le capitaine et son témoin avaient dû choisir le dernier chemin, m'engagea, pour nous éviter le désagrément de les rencontrer dans le trajet, à suivre la route du port, qui était celle que nous avions l'habitude de prendre, quand notre service nous appelait dans les ateliers ou les magasins de TEtut. A peine avions-nous fait un millier de pas sur les

vaslcs quais du Magasitt-Gônéral^ do la Voilerio cl de la GarnilurC; que nous découvrîmes devant nous le général Doucct, qui, velu d'une grande redingote bourgeoise boutonnée jusqu'au menton, cheminait, les mains derrière le dos, vers le lieu où la veille il m'avait promis de se trouver pour assister en amateur au spectacle de la rencontre. Dès qu'en se retournant au bruit que nous faisions, il nous aperçut, doublant le pas derrière lui, il vint à nous. — Eh bien! nous dit-il gaiment, il fait aujourd'hui un temps superbe, et je parierais que les fleurs et l'herbe sont encore couvertes de rosée. Voilà bien deux ou trois ans qu'il ne m'était arrivé de respirer le frais d'aussi belle heure... Puis, après avoir parlé avec lui de la magnificence de la journée qui se préparait et de l'extrême pureté de l'air du matin, nous causâmes de choses et d'auties, sans dire un mot, bien entendu, de ce qui devait nous occuper le plus en cet instant. Celte affectation que l'on met, au moment d'un duel, à s'entretenir de tout autre chose que de la seule affaire à laquelle on puisic penser, me frappa, mais sans m'intimider,

Cl je me prêtai, de la meilleure grâce possible, à tout ce que mes deux compagnons voulurent me faire dire de banal ou d'insignifiant.

Lorsqu'au bout de la promenade de santé que nous paraissions faire tous les trois, nous nous trouvâmes rendus à la porte que nous devions passer pour sortir du fond du port et entrer au fort Bougain, nous vîmes filer devant nous le capitaine Tranchevcau et un autre officier d'infanterie.

— Oui, c'est bien ce grand gaillard-là, dit alors le général, en reconnaissant dans notre champion, l'officier de grenadiers dont il avait cru se rappeler les traits en causant de lui avec moi. Oui, c'est bien lui... Il faudra que tout-à-1'heurc, nous ayons un petit mol de conversation avec ce luron là...

Nous ne rejoignîmes les deux militaires que lorsqu'ils se furent arrêtés au bas d'un des glacis du fort. Mon témoin et celui du capituinc, après s'être

salués, se prirent le bras pour aller s'entrelenir à l'écart de l'affaire qui nous avait amenés sur le terrain. Pendant ce temps, le général, profilant du moment où Trancheveau se trouvait seul, aborda son homme en lui disant, sans plus amples préliminaires :

— Il paraît , monsieur le capitaine, que vous allez bientôt croiser le fer avec ce jeune homme ?

Tout surpris d'abord de la singularité de cette question, le grenadier regarda fixement celui qui la lui adressait, et, reconnaissant tout aussitôt le commandant de place dans l'interrogateur, il ne sut que balbutier ces mots :

— Mais, mon général, il est vrai qu'une affaire très-désagréable, mais devant laquelle je n'ai pas pu reculer...

— Oh 1 tout à votre aise, répondit le commandant. Je ne suis venu ici pour gêner personne ; mais puisque le hasard m'y a conduil,el que ma poil. . «1

silion me donne peul-ôlre le droit de parler, vous me feriez plaisir en me disant, si vous la savez, la raison pour laquelle vous allez vous abattre bras ou jambes avec monsieur ?

— Quanta cela, mon général, vous me permettrez, répliqua Tranchcveau, de vous dire que c'est mon secret.

— Beau secret ! une affaire de femme, qui n'a pas l'ombre du sens commun, et qui ne prouve que deux choses : l'innocence de monsieur et votre folie à vous.

— Mon général , en toute autre circonstance je pourrais recevoir vos ordres et écouter avec respect vos observations ; mais ici, quand il s'agit d'une chose qui ne regarde nullement le service....

— Vous devez au moins écouter la raison et la vérité. Votre adversaire m'a tout dit, e( je le connais assez pour affirmer qu'il a été, dans ses aveux, aussi lo^al que sincère. Madame votre épouse, dont au reste je me soucie fort peu, a agi assez légèrement pour transformer une circonstance toute nalurcUc, et toute honorable pour monsieur, en

un événement dont votre jalousie a fait une affaire d'Etat, Voilà ce dont je puis répondre sur l'honneur, moi ; vous pourrez ensuite vous battre, vous égorger si bon vous semble après cela ; c'est, comme vous me l'avez d'abord dit, votre affaire et non pas la mienne ; mais je vous déclare que si vous persistez à maintenir les termes injurieux que la démence vous a dictés dans le cartel que j'ai eu sous les yeux, au lieu de voir en vous un mari qui cherche à venger son honneur outragé , je n'y verrai plus qu'un don Quichotte de jalousie, ou ,^ qui est pis encore, qu'un crâne écervelé

— Oh 1 c'en est trop, général, vous me traitez là avec une rigueur que rien ne peut excuser , et si comme moi vous aviez surpris ce monsieur tête à tête avec votre femme...

— Qu'est-ce que cela prouve, je vous le demande ! Parbleu ! la belle affaire, quand aucune coupable intimité —

— Morbleu ! j'aurais bien voulu vous voir à ma place.

— Et qui vous dit que je sois plus exempt qu'ui

autre de ce qui vous lient tant et si follement à cœur?

— Avec monsieur?

— Et, encore une fois, qui vous assure que monsieur ne m'ait pas fait l'Iionneur de trouver ma femme de son goût, puisque femme il } a ?

— Ah! par exemple, vous me permettrez de vous dire , avec tout le respect que je vous dois , qu'en voilà une par trop forte. Le général veut parler sans doute de sa maîtresse, mais de sa femme. . . .

— Et ne vous exposez vous pas h traiter voire femme comme une maîtresse , quand vous la soupçonnez , comme je pourrais soupçonner la personne avec laquelle je vis, pour vivre avec quelqu'un ?

Profondément affecte du mot cruel que venait de laisser échapper le général pour ramener l'obstiné capitaine au sentiment de la raison, [)ar la conformité de la situation qu'il établissait cnire ce mari ombrageux et lui, je m'élançai entre les deux interlocuteurs, et, m'adressant à mon adversaire.

je m'écriai : A nous deux, monsieur... Il y a déjà trop longtemps que vous me fatiguez de votre impertinence. Voyons, défendez-vous! cela ne regarde plus que vous et moi!

La brusquerie de mon mouvement rappela sur le lieu même de la scène les deux témoins, qui s'étaient déjà presque entendus pour arranger l'affaire que la véhémence de ma provocation venait de rendre désormais inévitable... Mais au moins^ s'écria alors mon second en courant à moi, donnez-nous le temps de mesurer les armes et de régler un peu les conditions du combat. En disant ces paroles, mon ami s'empara du sabre que j'avais à la main ; le témoin dn capitaine en fit autant de sou côté, et, après avoir rapproché l'une de l'autre nos armes, qui se trouvèrent à peu près d'égale longueur , chacun de nous reprit résolument la sienne.

— Attention! me dit à l'oreille en cet instant même le général : il y a du ferrailleur breveté dans

cebipèdc-là. Du sang-froid, et loujours le poignet ferme et la pointe droite devant \ous...

Nous tombons en garde : nos deux fers se croisent en frémissant j j'avance d'un pas ferme sur mon adversaire, qui, sans s'ébranler, m'envoie un coup de manchette en dehors au moment où je fais filer mon arme de manière à le traverser de part en part... Assez ! assez! s'écrient à la fois les deux témoins en se précipitant entre nous. . . . Vous êtes blessé, me dit froidement le général... Moi, général? dis-je.

— Eh oui, sans doute, vous, me répondit-il.... Voyez votre bras....

Un peu de sang avait en effet rougi la manche de ma chemise; mais le coup n'avait pénétré que légèrement dans les chairs de mon avant -bras droit. Quand mon vis-à-vis, sorti intact de ce rapide choc, se redressa pour se rapprocher pacifiquement de moi, il s'aperçut qu'une de ses bretelles avait été coupée comme un fil par le coup droit que •ic lui avais destiné...

— Diable ! dit le général au capitaine en examinant en connaisseur ce témoignage encore si récent de mon savoir-faire, quatre lignes de plus en dedans et votre affaire était faite, mon grand garçon. Mais à présent que la guerre est finie, ajouta-t-il, les combatlans ne doivent-ils pas signer le traité de paix?

— Pour moi, reprit aussitôt Trancheveau, je n'y vois aucune objection, et si monsieur veut bien permettre...

— Monsieur, répondis-je alors à mon ennemi lout-à-fait apaisé, n'a ni paix à signer avec vous ni guerre à vous déclarer... Il fallait un peu de sang pour éteindre votre injuste colère; maintenant vous devez être satisfait. Pour vous prouver que le démenti que j'opposais à ! a fausseté do vos soupçons ne m'était pas dicté par la peur, j'ai répondu à votre défi. Mais à présent que je puis rendre hommage à la vérité sans que vous ayez le droit de douter de mon courage, j'atteste ici que votre femme était innocente, et j'ajouterai que j'eslime trop

peu votre susceptibilité pour accepter la réconciliation que vous me proposez à la suite d'une affaire qui doit être une leçon moins pour moi que pour vous.

Mou querelleur tout déconcerté de l'accueil imprévu que je venais de faire à ses ouvertures de raccommodement , me regarda quelque temps sans proférer une parole ; puis remettant son sabre dans le fourreau et reprenant son habit et son chapeau, il s'éloigna avec son témoin dont la conduite avait été celle d'un galant et noble officier dans cette querelle qu'il avait fait tous ses efforts pour terminer pacifiquement.

— Peste, fit le général quand nous nous trouvâmes seuls: comme après la bataille, vous expédiez lestement l'ennemi qui vous a mis en campagne! Dans mon temps les choses ne se passaient pas ainsi, et quand on avait cherché inuiil' mcntà s'entrctuer , on avait nu moins la courtoisie de s'embrasser comme de bons et vrais camarades.. Mais

au total il n'est peut-être pas trop mauvais dans l'intérêt de la morale conjugale , que vous avez un peu lavé la tête fantasque de ce grand benêt de mari .... Vous avez mis dans le sermon dont vous l'avez régalé , un ton de raison et de gravité audessus de votre âge... Mais c'est surtout le coup droit que vous lui avez porté et qui l'a rasé de si prés, qui m'a paru extrêmement remarquable... Un rien de plus en dedans et madame son épouse devenait une veuve inconsolable à consoler.

Pendant que le vieux plaisant me parlait ainsi sans trop songer à ma blessure qu'il ne regardait que comme une coupure qu'un perruquier m'aurait faite en me rasant^ mon ami avait eu sein de me bander le bras au moyen d'un mouchoir dont il m'avait fait une compresse, et craignant que le sang qui commençait à jaillir ne m'affaiblit de manière à m'cmpccher de marcher jusqu'à mon logis, il avait couru à la ville chercher une voiture dans laquelle il se proposait de revenir à noire rencontre.

Appuyé s'jr lo bras du général, cl marchanl à pclils pas, je conlinuai à cheminer pour rentrer à Brest. La conversation entre mon compagnon et moi prit, pendant ce petit trajet, un ton que Certes je ne lui eusse pas donné, si j'avais été maître de le choisir, mais que je fus obligé de subir, dans l'impossibilité où je me trouvais de changer le sujet dercnlretien.

— Avouez franchement, médit mon dialogucur, que c'est une chose un peu drôle qu'une première affaire. Mais pour un début, vous vous en êtes tiré comme une ancienne pratique. . . Cependant, à votre place, voyez-vous bien, mon cher ami, je tâcherais d'éviter à l'avenir toute ces querelles dans lesquelles les femmes jouent toujours le principal rôle, car soyez bien convaincu que tous les succès que l'on obtient ou que l'on cherche auprès des belles, ne compensent que très faiblement, pour les jeunes gens, |les avantages plus sol/des qu'ils leur font perdre,

— Mais, à vous entendre, répondis-je, il sem blerait. général^ que je me suis attiré par fatuité

ou galanterie le duel dont vous venez d'être spectateur?

— Non certainement, non j je suis à cent lieues de le penser, maison le dira, et voilà le mal. Au reste, en vous parlant ainsi, je pourrais peut-être vous faire supposer que je vous fais ici rfe /« morale intéressée ; et pourtant, je veux bien que le diable m'emporte, si j'y songe, car le conseil que je vous donne est cent fois pluslôt inspiré par Tamitié que j'ai pour vous, que par une ridicule jalousie qu'en bonne conscience, vous moins que toai autre, devez me supposer.

— Général, murmurai-jc, je ne vous comprends pas bien...

— Bah! laissez-moi donc! Moi je suis sur, au contraire, que nous nous entendons parfaitement tous les deux ; mais laissez-moi finir. .Je vous disais tîonc que lorsque l'on a, comme vous, une brillante carrière à parcourir, il faut avoir le courage de sacrifier des plaisirs frivoles, et qui ne mènent à rien, à des devoirs impérieux qui conduisent à tout ce qu'il y a d'honorable et de positif dans la vie. Moi,

mon affaire est faite, et rendu à la limite, je puis ne m'inquiélcr que fort peu de l'opinion dont j'ai eu besoin pour y arriver. Mais vous, c'est tout différent. La course que vous avez à fournir est longue, et il faudra marcher vite et ne pas vous arrêter en route, si vous tenez à faire votre chemin. Je sais bien qu'à votre Age, avec le goût de tous les plaisirs et les moyens de goûter toutesles jouissances, il est horriblement pénible de s'imposer toutes les privations. Mais que voulez-vous? c'est à ce prix que l'on paie l'avancement et la considération qui, plus lard, vous mettent à même de vous passer de la protection de tout le monde. Ce que je vous dis là, entendez-vous, ne m'est pas inspiré, je vous le répète, par le désir de vous éloigner de Brosl et de medcbarrasser de vous, sous un prétexte honnête ; car encore une fois, sachez bien, comme je vous l'ai déjà fait entendre, que je m'en moque. Mais c'est pour vous, uniquement pour vous, que je tiens ici ce langage avec toute la franchise d'un vieux soldat qui vous veutdu^bien, cl qui, à l'occasion, vous le prouvera aulremcut que par de belles paroles.

Mon ami arriva avec la voilure qu'il avait été chercher en ville. Il était temps j car la mercuriale toute paternelle que venait de me faire le général^ m'avait mis dans un tel embarras et m'avait fait éprouver un tel malaise, que j'eusse été dans l'impossibililé de répondre sans la plus vive et la plus gauche émotion , à toute la bienveillance qu'il me témoignait. La conversation ayant pris forcément un tour moins grave en présence d'un tiers, m'arracha à la gêne de ma situation, et mes deux témoins, après m'avoir reconduit en voiture à mon domicile, et avoir recueilli de la bouche même d'un médecin qu'ils avaient appelé, l'assurance que ma blessure n'aurait aucune suite dangereuse, me quittèrent en me souhaitant une prompte convalescence.

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