ADIEU AUX BELLES
Rien n'est moins durable que les émotions les plus vives. Une heure après mon duel avec le capitaine, je ne me rappelai plus qu'avec une sorte de froideur et d'indifférence, les diverses circonstances qui avaient accompagné cet événement pourji. 12
tant si nouveau et si étrange pour moi. Mais en réfléchissant aux paroles que le général m'avait fait subir à la suite de mon affaire avec TranchcveaUj je me sentis profondément pénétre des torts que jusque-là je m'étais efforcé de me cacher à moimême avec cette complaisance égoïste que l'on a toujours pour les faiblesses séduisantes quel'ou n'a pas le courage de condamner. Bien résolu du reste à ne plus revoir la Triboudot , je me promis solennellement d'expier autant qu'il me serait possible, la faute trop irréparable que j'avais commise en répondant avec trop de facilité à ses avances. Tromper le général quand je pouvais supposer qu'il ignorait l'infidélité de sa maîtresse, c'était déjà manquer aux devoirs les plus saints de l'amitié ; mais continuer à partager avec lui les faveurs de la femme dont il avait appiri' et toléré avec tant d'indulgence la perfidie, ce n'eût plus été le tromper , c'eût été le trahir , et mon cœur était encore assez bon, pour me faire repousser comme un crime, l'idée d'un pareil dévergondage de mœurs. Je jurai donc et cela sans effort , tant ce .sacrifice
parlait vivement do ma conscience^ de rompre pour toujours toutes relations d'intimité avec la femme à laquelle j'aurais pu immoler mon avenir, mais à qui je n'aurais plus eu la force d'immoler la confiante vieillesse d'un ami.
Une épreuve moins dure , mais encore plus iné vitabie que celles que mon courage et ma sensibilité avaient ou à subir ce jour là, m'attendait au logis. La bonne Mme Plumage, en apprenant ma rencontre avec le capitaine et les suites trop notoires qu'elle avait eues pour moi , ne put même malgré les injonctions formelles du médecin, m'épargner entièrement les reproches que sa sollicitude me réservait, et tous les efforts qu'elle fil pour s'imposer la modération qu'elle devait se prescrire en cette circonstance , n'aboutirent qu'à donner à SCS remontrances maternelles , une forme plus douce que celle dont elle avait pris l'habitude de les revêtir ('ans nos entretiens journaliers et les conjonctures ordinaires.
— Quand je te répétais , me dit-elle , que ta ro-
roédic finirait par le jouer quelques mauvais tours, tu me traitais de radoteuse et de vieille folle. Vois, cependant, ce qui vient de l'arriver ! Un coup de sabre pour quelque pécore qui ne vaudrait peutêtre pas un coup d'épingle si ça s'achetait ce que ça pèse dans la balance des honnêtes gens. Un enseigne aller se battre avec des maîtres d'armes qui en font leur métier, quand de simples aspirans, les plus tapageurs de tous mes pensionnaires, ne voudraient pas... Ah Pélaïo, Pélaïo, ce n'est pas ainsi, mon cher ami, que tu réussiras, je ne dis pas à obtenir toute mon amitié , car tu l'as , mais loulc l'estime que j'aurais eu tant de plaisir à avoir pour toi!
Inexplicable esprit des femmes 1 Cette bonne dame Plumage qui me scrmonait ainsi, et qui une heure avant mon duel avec le capitaine aurait tout donné au monde pour m'arracher au danger que sa tendresse pour moi lui aurait fiiil redouter, se montra, le péril une fois passé, toute fiêre de l'énergie avec Inquelle j'avais souloiiu ce combat si
inégal. Je riais, je l'avoue de bon cœur, de la voir accueillir avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction tous ceux de mes amis qui venaient me rendre visite, et auxquels elle se croyait obligée de faire les honneurs de ma blessure. Devant moi, et en leur présence, elle ne trouvait que des remontrances affectueuses à m'adresser sur ce qu'elle appelait presque ma crânerie et mon fol entêtement ; mais dès qu'elle pouvait attraper à l'écart un de mes camarades pour lui dire sur mon compte tout ce qu'elle pensait me cacher, son attachement pour moi s'épanchait alors avec la plus entière liberté, et mon austère Egérie n'était plus que la plus indulgente et la plus aveugle de toutes les mères adoptives ; car, il faut le dire, depuis longtemps mon excellente hôtesse était devenue pour moi une seconde mère, mais une mère avec toutes les préventions et toutes les faiblesses que comporte la maternité.
Pendant les quelques jours que je fus condamné à garder la chambre, les distractions et jes visites ne me manquèrent pas, et j'eus lieu de remarquer
CD celle circonslance à quel point l'intérèl publie se laisse exciter par tout ce qui se rattache à un duel. Un bras ou une jambe héroïquement perdue au service de la patrie m'eût bien certainement valu beaucoup moins de félicitations et de témoignages de bienveillance, que l'égratiguure dont le sabre du capitaine m'avait doté dans uu misérable combat singulier, plutôt fait pour être blâmé par les gens sensés que pour captiver l'admiration de toute une ville. Au milieu de tant de marques de sympathie, il en était une à laquelle je prévoyais bien que je ne pourrais pas échapper, et que je redoutais comme le signal d'un pénible sacriiice. Quelques momens après avoir appris mon accident, de la bouche même du général, Mlle Triboudot m'écrivit un mot pour m'annoncer que, ne pouvant résister au désir de me voir, elle se rendrait chez moi à l'heure que je croirais devoir lui indiquer. Je sentis, en recevant cette lettre, que l'instant d'accomplir le devoir de conscience que je m'étais imposé était arrivé; et comme on n'a jamais plus de force pour accomplir des cngagemens
diflicilcs qu'au momenl où Ton vient de les prendre, je répondis avec fermelc et politesse à la maîtresse du général, que quelque touché que je fusse de l'intérêt qu'elle voulait bien me témoigner encore, je m'élais résigné, par une délicatesse qu'elle devait comprendre et imiter, à ne plus la revoir 1 . . . La réponse de mon héroïne, que je croyais avoir réduite au désespoir , fut de nature à me rassurer pleinement sur son compte, et à me désabuser un peu sur la grandeur du sacrifice que je croyais lui avoir imposé en ra'immolant le premier aux scrupules de l'amitié.
«J'avais toujours pensé, m'écrivit - elle , que « vous n'étiez bon qu'à faire un homme marié ; mais « si j'avais pu douter un instant de l'exactitude de « l'opinion que je m'élais formée de vous, les jolis « petits scrupules qui viennent de vous monter si « subitement; au cœur auraient suffi pour me con- « firmer dans l'idée que j'ai depuis longtem|wcon- « çue de toute votre personne. On ne peut, en vé- « rilé pousser plus loin la vertu , et, quelque bons
« que soient les conseils que vous me donnez, voUg « me pcrmellrez, bel et chaste Hippolj'te , de \ovfi « admirer sans vous comprendre... Adieu; conli- « uuez à être modèle de sagesse et d'abncgalion, et « portez-vous surtout toujours bien.
« Triboudot. )>
J'avais eu, pendant ma liaison avec la tragédienne, la bonhomie de lui avouer les relations qui existaient entre lord Barnstaple et moi, et de lui faire connaître les détails déjà anciens de mon aventure avec ce noble Anglais. La Triboudot qui, comme toutes les maîtresses, était douée de cet instinct qui leur fait deviner, par prévoyance ou par jalousie, les mariages auxquels leurs amans sont prédestinés, m'avait souvent prédit qu'un jour je deviendrais l'époux de la fille de mon protecteur j cl cette folle idée, revenant avec plus de vivacité à son esprit au moment où elle me traçait sa réponse, lui avait sans doute inspiré l'analhème contenu
dans ces mois : Vous n'' étiez bon qiCà faire un homme marié!...
Il y a dans le dépit avec lequel une maîtresse subit une rupture, quelque chose qui satisfait l'amant qui peut se croire encore aimé. Mais éprouver le dédain ou l'indifférence de la femme que Ton quitte avec effort, c'est être longtemps condamne à sentir saigner la blessure qu'elle fait à votre amour-propre. Mon sacrifice avait été magnanime, et il fut d'autant plus douloureux , que celle qui en était l'objet ne me parut pas en avoir compris la noblesse.
Une seule personne sembla m'en savoir gré, ol ce fut le général, celui-là même qui feignait d'attacher le moins d'importance au triomphe que je ni'étais fait une loi de remporter sur moi-même, en son intention.
— J'ai su, me dit-il un jour, tout ce qui s'est passé de confidentiel entre elle et vous. C'est fort bien de votre part, et je vois avec plaisir, beaucoup plus pour vous que pour moi au moins, que vous
ave^ le cœur placé au bou endroit. Avec cela, voyez-vous, on ne va pss toujours vile, mais on va pourtant loin, parce que c'est la seule chose qui soutienne dans une longue roule. Mais, au fait, ajouta-t-i!, comme il faut, tôt ou tard, que toute bonne action ait sa récompense en ce monde ou dans l'autre, je vous annoncerai que votre sage résolution a déjà porté ses fruits. Tenez, pas plus tard qu'hier, je parlais à votre contre-amiral de l'amitié que j'ai pour vous et du désir que j'aurais de vous voir quitter un posle agréable, il est vrai, mais sans aucun avantage réel, pour un emploi qui vous mettrait à même de tirer parti du mérite et du courage que personne ne vous refuse, mais que personne encore n'a songé à récompenser assez dignement, selon moi. Un nouveau contre-amiral, qui vient d'arriver des prisons d'Angleterre à Brest, cl qui entendait notre conversation, s'est joint h moi pour appuyer chaudement l'opinion que j'émettais en votre faveur -, il a beaucoup causé de vous et a dit vous connaître depuis longtoujps sous les meilleurs et les plus honorables rapports.
— El vous nommez ce nouveau coDlrc-amiral? dcmandai-je au général.
— Ma foi! je serais assez embarrassé de vous dire son nom, car je ne m'en suis pas fort occupé, mais je crois cependant... attendez donc, que c'est ce cidevant officier de l'ancien régime, que l'on a surnommé autrefois le commandant Chose.
— Comment! m'écriai-je , mon commandant serait ici ? Et par quel hasard, lui qui, après un glorieux combat, a été fait prisonnier dans l'Inde, serait-il revenu sitôt en France?
— Par un hasard que lui même va avoir l'avantage de vous expliquer, dit en cet instant le commandant Chose, en entrouvrant ma porte cl en se chargeant de répondre en personne à la question que je venais d'adresser au général.
Ravi de revoir, au moment où je m'y attendais le moins, le seul chef pour qui j'eusse conservé de l'attachement, je sautai au cou de mon ancien commandant, comme aurait fait son fils, et lui m'embrassa avec autant de tendresse que s'il avait été
mon père. Puis après ces témoignages réciproques (le la plus vive affection, le commandant, se retournant vers le général qu'il avait reconnu en entrant, lui dit : — Monsieur le commandant de place, vous voyez là un jeune homme à qui je dois, sans qu'il s'en doute peut-être encore, le bonheur de ni'ôlre retiré tout dernièrement des griffes de messieurs les Anglais.
— Et comment? dcmandai-je au commandant, ai-je été assez heureux pour rendre à la marine un service aussi signalé?
— Comment? reprit le commandant, vous allez l'apprendre en deux mots, car il est bon que vous sachiez ce que vous faites très modestement pour vos amis. Imaginez-vous qu'après avoir été fait prl sonnicr, à la suite d'un combat acharne que j'avais clé contraint de livrer avec mon seul vaisseau à toute une division ennemie, je fus envoyé en Angleterre pour y subir la détention à laquelle nos généreux rivaux condamnent, comme vous le savez, tous les vaincus. A mon arrivée à Tiverton, lieu de la résidence forcée qu'on m avait assignée, je vis
venir à moi, un beau jour, vous ne devineriez jamais qui, quand bien môme je vous le donnerais en mille.
— Lord Barnslaple! m'écriai-je aussitôt.
— Tout juste! et c'est vous qui l'avez nommé. Ce brave lord venait d'être informé de mon débarquement dans son payS;, et comme il avait à cœur de s'acquitter du service que, dans une occasion à peu près semblable, je lui avais rendu lorsqu'il était mon prisonnier, il était accouru m'annoncer que j'étais libre et qu'il avait réussi à m'échanger contre lui-même, qui allait se trouver, par ce moyen, dégagé de la parole que je lui avais fait donner, de ne pas prendre du service contre la France. Notre affaire ainsi réglée, il fallut, vous entendez bien, célébrer la ratification du traité de paix que nous venions de conclure. Lord Barnstaplc m'amena dans son château, à quelques milles d'Exclerj et je ne saurais vous dire la somptuosité de l'accueil que j'ai reçu dans celte délicieuse demeure. Dieu! la ravissante personne qu'il a pour fille : un ange de beauté et de bonté tout à la fois. £t comme Ton vous aime
dans toute cette maison! Enfin croiricz-vous que, pendant les quatre jours qui! m'a fallu passer chez mon hôte illustre, avant de m'embarquer pour la France, il n'a presque été question entre nous trois que de vous seul? Dire toutes les choses que Ton m'a demandées sur votre compte, et tout ce qu'il m'a fallu répondre pour satisfaire la bienveillante curiosité du père et de la demoiselle, me serait aujourd'hui impossible. Ils voulaient tous deux me charger de lettres et de commissions pour vous, mais la crainte de ne plus vous retrouver à Brest, à mon arrivée au gîte, m'a seule empêché de devenir en cette circonstance le messager de l'amitié que vous porte cct(e charmante et noble famille. En mettant le pied à terre en France, vous savez ce que j'y ai trouvé: le brevet de contre-amiral, et la certitude d'avoir le commandement d'une division, quand le repos que je vais me donner me permettra de reprendre la mer.
Le général Douccl se joignit à moi pour exprimer à mon ancien commandant tout le plaisir que
nous- faisait éprouver cet avanccmcul si mérité.
— Mais attendez un peu, nous dit le contre amiral après avoir reçu nos félicitations; ce n'est pas encore là tout ce que j'avais à vous apprendre. Jusqu'ici je ne vous ai guère parlé que de moi, et il est juste que je vous entretienne un peu de ce que j'ai réussi à faire pour vous, monsieur mon ex-secrétaire intime. Hier, comme a pu vous le dire déjà le général ici présent, en causant de choses et d'autres avec celui de mes estimables collègues auquel vous êtes attaché comme aide-dc-camp , j'ai poussé une pointe en votre faveur, dans les reinsde votre patron qui peut tout ici, et, à la suite d'une assez longue conversation entre lui et moi, il a été convenu qu'il vous donnerait le commandement d'un lougre de huit canons , avec une gentille petite mission qu'il a depuis quelque temps dans sa manche, et qu'il tenait en réserve pour une bonne occasion.
— Un commandement à moi! m'écriai-]e avec ravissement.
— Et pourquoi non? répondit le contre-amiral Chose. N'avons-nous pas toutes les qualités requi-
ses pour commander , après avoir su longtemps obéir avec ponctualité et servir avec distinction ? Comme j'aime les affaires qui se font vite, parce qu'il n'y a guère que celles-là qui se fassent, j'ai pressé mon collègue de réaliser les bonnes dispositions qu'il venait de me montrer en votre faveur , et ci-inclus je vous apporte l'ordre formel de prendre le commandement du lougre de l'Etat le Granville. Ma visite avait surtout pour but de vous an- ' noncer cette petite nouvelle.
— Eh bien ! fit le général Doucet en me regardant d'un air de jubilation, quand je vous disais que nous ferions quelque chose de bon de vous, me Irompais-je ?
— Ah ! fasse le ciel, répondis -je, que je parvienne un jour à me montrer digne de tant de faveurs et de bontés'
— Ainsi donc, reprit mon ancien capitaine, vous voilà content de moi ?
— Oh ! enchanté plus que je ne saurais vous
l'exprimer, m'écriai je Cependant, ajoutai-je
aussitôt, quelque vive que doive être ma satisfac-
lion, permettez-moi de vous dire, mon commandant, qu'il y manque encore quelque chose pour qu'elle soit aussi complète que je le désirerais.
— Et quel est donc ce quelque chose ? me demanda mon protecteur d'un air de surprise.
— Autrefois, répliquai-je, lorsque j'avais l'honneur d'être votre secrétaire à bord de la Sans- Ctihites, je me rappelle que vous me tutoyiez , et maintenant...
— Ah! c'est pardi vrai ! reprit le commandant Chose, et je l'avais tout à fait oublié. Mais c'est qu'alors aussi vous n'étiez qu'un enfant, et que maintenant tu es devenu tout à fait un homme. Mais puisque lu y tiens, malgré le grade auquel lu t'es élevé , va pour le tutoiement , comme au bon temps de la République 1 et fais moi par conséquent le plaisir de recevoir jusqu'à demain le bonjour de ton très-humble et très-obéissant serviteur.
Cela disant, cet excellent chef me serra la main cordialement, et me laissa transporté de joie et
pénétré de reconnaissance;, entre la mère Plumage, qui ne se tenait pas d'aise, et le général Doucet , qui ne se lassait pas de me répéter : Quand je vous disais qu'avec du cœur et de la conduite on arrive tôt ou tard au but, avais-je tort ?